DOCTRINE PHYSIOLOGIQUE DE BROUSSAIS
En la considérant telle que l'ont toujours comprise les observateurs judicieux , cette doctrine mérite , certainement, une préférence marquée sur toutes celles que nous rencontrons dans le domaine de la science pathologique, même sur le naturalisme d'Hippocrate , comme rentrant plus essentiellement dans le sujet, et comme enrichie des progrès de la médecine depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.
Mais envisagée au point de vue du novateur français, elle n'offre plus qu'un système exclusif, roulant sur l'étroit pivot de la contractilité , comme base physiologique; de la chimie vivante, comme résultat de la mise enjeu de cette propriété; de l'irritation , comme état maladif dominant toute la pathologie ; de l'emploi des débilitants, comme règle à peu près générale de la thérapeutique. Au point de vue du système, celui de Broussais est moins dangereux, peut-être, mais assurément tout aussi exclusif que celui de Brown ; il ne doit donc pas rester dans la science à titre de doctrine en mesure de répondre aux besoins de l'enseignement et de la pratique.
>~ous croyons l'avoir ailleurs jugé sans partialité ; nous ne reviendrons pas sur les nombreux motifs de ce jugement ; il nous suffira de rappeler ici que ce système repose sur une base fausse, étroite, insuffisante, sur une entité ; qu'il est exclusif, incomplet dans ses dogmes ; qu'il prend un point de la pathologie pour la pathologie tout entière ; enfin, qu'il réduit à peu près toute la thérapeutique à l'emploi des émissions sanguines et des boissons tempérantes.
INC1TAML1TK. DOCTBINE PHYSIOLOGIQUE. ÉCLECTISME. 237
Au milieu de ces regrettables hallucinations dogmatiques , Broussais nous offre dans ses écrits des résultats pratiques du plus haut intérêt, des vues profondes et nouvelles, des éclairs de génie. Ces richesses, que nous aimons à signaler, trouveront leur précieux et juste emploi dans l'établissement de la doctrine que nous aurons à fonder.
6° Fusion des doctrines. Eclectisme. — Dans cette catégorie vient tout naturellement se placer l'éclectisme. Chacune des doctrines importées jusqu'ici dans le domaine de la science médicale , présentant ses vérités et ses erreurs , ses avantages et ses inconvénients; aucune d'elles n'offrant assez de perfection pour être définitivement admise , il semblerait , au premier abord , très-logique de mettre de côté les erreurs et les inconvénients; de prendre les vérités et les avantages, de les réunir et d'en former une doctrine de choix, comme l'indique le terme éclectique.
Nous avons autrefois partagé cette erreur; mais une réflexion plus sérieuse nous a démontré, jusqu'à l'évidence, que ce projet n'étail pas exécutable, et que l'éclectisme ne réunissait point les caractères essentiels d'une doctrine
Il ne suffit pas, en effet, de rapprocher des dogmes pour établir une généralisation digne de ce titre, il faut particulièrement les rassembler autour d'un centre commun, les unir par un lien propre et (jui devient le caractère fondamental de la doctrine à constituer.
Supposons donc un instant que vous ayez fait le choix le plus judicieux de tous les dogmes avantageux et vrais qui se rencontrent dans tous les systèmes ; que vous les ayez rassemblés ; vous n'aurez point encore une doctrine : ce n'est pas le rapprochement de ces dogmes , c'est leur coordination , leur union qui seules peuvent la fonder. Pour les effectuer, prendrez-vous la nature d'Hippocrate; l'âme de Stahl, le principe vital de Barthez; les propriétés vitales de Bichat; fincitabilité de Brown ; la contractili té de Broussais etc.; ou bien enfin improviserez-vous une base qui n'existe pas encore? Mais alors, dans ce dernier cas, vous
238 UN I \ DES SYSTÈMES (tCîtîELS x'F.ST AHMÎS9IBLË.
aurez fait une doctrine toute nouvelle par son principe . rapports et son titre; dans les autres, vous aurez évidemment reproduit la doctrine physiologique i le broirnixme, le vitalisme, /' intimisme, le naturalisme , etc., suivant la base que vous aurez adoptée; seulement, cette doctrine, formée par l'ensemble de ces nouveaux dogmes, présentera plus de richesse et plus de vérité dans ses éléments actuels, mais elle n'en sera pas moins fausse dans son principe , insuffisante aux besoins de l'enseignement et de la pratique. Ainsi, dans aucune hypothèse, la doctrine que vous aurez admise ne pourra prendre le nom d'éclectisme : elle recevra, nécessairement, celui de la base sur laquelle vous l'aurez établie. Voudra-t-on nous objecter qu'il ne s'agit ici que d'une vaine distinction de mots? Ce serait avouer que l'on ignore entièrement le sens du terme doctrine; que l'on n'a jamais apprécié l'influence positive exercée par la nature du principe constituant et par le titre, sur l'importance et l'avenir de ces généralisations pathologiques.
Avant d'examiner les moyens les plus favorables et les plus certains d'arriver à l'établissement d'une doctrine médicale positive et durable, nous demanderons à l'observation, à l'expérience, aux faits, quels en sont les véritables caractères? Si nous parvenons aies bien établir, notre tâche deviendra moins difficile. En effet, après avoir exactement signalé tous les écueils où sont venus se briser les plus beaux génies des temps anciens et modernes; après avoir aplani la voie que nous devons parcourir, nous n'aurons plus qu'à marcher avec prudence et discernement vers le but que nous espérons atteindre.
Cabanis nous semble avoir assez pressenti le brillant et solide avenir de la pathologie, lorsqu'il ajoute, guidé par cette pénétration qui le distingue, loc. cit.,]).') H :« J'ose le prédire : avec le véritable esprit d'observation, l'esprit philosophique, qui doit y présider, va renaître dans la médecine ; la science va prendre une face nouvelle. On réunira ses fragments épars , pour en former un système simple ri l'en. ml rumine les luis de la naluiv. Après àVÔit parcouru tOtiS les
240 CARACTÈRES D'rXE BONNE DOCTRINE.
faits; après les avoir revus, vérifiés , comparés, on les enchaînera, on les rapportera tous à un petit nombre de points fixes ou peu variables. On perfectionnera l'art de les étudier, de les lier entre eux par leurs analogies ou leurs différences ; d'en tirer des règles générales , qui ne seront que leur énoncé même , mais plus précis. On simplifiera surtout l'art plus difficile et plus important de faire l'application de ces lois à la pratique. »
Telle est en effet la marche actuellement adoptée par la médecine, après tant de variations et d'incertitudes. Mais pour continuer à la suivre avec succès, on ne doit pas retomber dans les écueils où tant de généralisateurs sont venus échouer. Pour éviter ces écueils avec certitude, il faut les indiquer avec précision. ?sous signalerons au nombre des plus dangereux :
1° La fâcheuse tendance que présentent les meilleurs esprits à choisir, comme base de leur doctrine pathologique, les principes des sciences qu'ils ont cultivées d'abord avec succès : ainsi la plupart des hommes très-versés dans la physique, la chimie, les mathématiques, l'astronomie, etc., ont presque toujours , dans leurs généralisations médicales , expliqué les phénomènes vitaux par les lois de la matière inerte.
t° La propension invincible des imaginations ardentes , des esprits amis du merveilleux , aux théories excentriques , aux systèmes nouveaux et brillants.
3° L'impulsion naturelle des génies créateurs vers le sommet des connaissances humaines ; leur impatience à supporter les entraves, les lenteurs de l'expérience et de l'observation.
4° La dangereuse facilité des esprits subtils et rêveurs pour improviser des théories générales en rapport avec leurs goûts et leurs dispositions.
5° La présomption, l'orgueil des novateurs audacieux, qui les porte a chercher seulement dans leur propre fonds ce qu'il est impossible de trouver ailleurs que dans le répertoire delà nature, dans la juste et féconde appréciation des faits.
6° Le caractère absolu, tranchant, de quelques systématiques exclusifs, qui leur fait prendre pour la science tout entière le point
souvent très-limité qu'ils ont étudié avec plus ou moins de succès.
7° Les idées fixes, les théories arrêtées que certains monomanes apportent dans leurs expériences et dans leurs observations , en pliant tous les faits sous l'inflexible niveau de ces théories et de ces idées, sans jamais consentir à les modifier par l'imposante et sérieuse autorité du véritable progrès.
8° L'indicible besoin du plus grand nombre des généralisaleurs de créer des entités physiques, chimiques, physiologiques ou psychologiques, pour servir de base à leur doctrine; pour imaginer ensuite une lutte véritable entre cette entité protectrice de l'organisme et les entités maladives qui, d'après eux, viennent assiéger ce dernier.
9° La généralisation abusive de quelques faits démontrant que plusieurs maladies tiennent particulièrement à l'altération des humeurs , pour établir comme système que toutes les affections morbides offrent ce caractère.
10° La fausse application qu'ont faite certains auteurs de cette importante et féconde pensée de ne plus séparer les maladies des organes qui les éprouvent, en voulant trop exclusivement fixer le siège de ces altérations dans le solide vivant.
11° L'abus que plusieurs esprits prévenus ont fait des belles applications de l'anatomie pathologique à la médecine, en rapportant aux lésions organiques le principe et la nature essentielle des maladies, qui toutes seraient ainsi locales, du moins primitivement.
\%° Enfin, la monomanie opposée de quelques médecins, épidémistes spécialement, devoir dans toutes les affections morbides une altération générale et primitive de toute l'économie vivante.
Tels sont, à peu près, les principaux écueils signalés à notre attention dans l'histoire des généralisations médicales; telles sonl les causes positives des erreurs que présentent les doctrines importées dans le domaine de la science pathologique. Leur connaissance précise deviendra pour nous le meilleur moyen de les éviter ,
Il est actuellement facile de comprendre que les vices fondamentaux des doctrines iatriques successivement établies et renversées depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, aient amené, dans les esprits positifs , une véritable aversion pour les généralisations systématiques, et que les nombreuses pierres d'achoppement qui se rencontrent sur la route à parcourir pour arriver à la fondation d'une véritable doctrine, produisent l'hésitation et même le découragement chez ceux qui voudraient tenter la solution de cet important et difficile problème. Telle est du moins la disposition actuelle des esprits; disposition peu favorable à ce genre de travail. Pour s'engager dans cette voie périlleuse , il faut donc aujourd'hui plus que de la résolution, il faut du courage ; il faut sentir la nécessité de donner une base vraie , large et durable , à la science médicale , qui menace de succomber sous le poids et la confusion de ses immenses richesses.
« Dans notre époque, dit le rédacteur du Bull, de thcrap.J. 43, p. 8, un dégoût pour les opinions systématiques s'est emparé de tous les médecins ; très-peu restent attachés à leurs principes incomplets ; les chefs de secte eux-mêmes , isolés et sans école, sont tourmentés de scrupules sur la légitimité de leurs doctrines ; de toutes parts un mouvement de réaction se déclare et ne demande qu'à être soutenu. A. l'école, dans les hôpitaux, dans les académies, et jusque dans les amphithéâtres, on revient aux forces vitales, à
l'humorisme et à la nature médicatrice et conservatrice Encore
quelques années , et la médecine moderne aura fait une alliance solide et durable avec les bons principes de la médecine antique. »
Ainsi nous voyons , d'une part , se manifester le dégoût des systèmes; de l'autre, le besoin d'une bonne doctrine médicale se faire sentir et se traduire par des vœux. Mais, en même temps, le caractère sérieux de la science pathologique , l'esprit observateur et positif de notre siècle , imposent à cette doctrine, pour condition expresse de son admission et de sa durée, d'être établie sur l'expérience, de telle sorte, comme l'a dit Bordeu : « Que ses vues irales ne soient que La conclusion des faits. » Il faut désormais
que la partie dogmatique de la médecine arrive k la réalité de la partie pratique , et n'offre plus rien de prestigieux ou d'imaginaire.
« Nous avons parcouru, dit Yirey, Dict. des se. méd., t. 40 , p. III, la série de tous les systèmes, de toutes les doctrines générales qui ont régné ou régnent encore dans la médecine ; certes, si l'on s'en rapportait à ce témoignage, aucun art ne paraîtrait plus conjectural ou moins fondé que celui dans lequel se sont introduites tant de modes, d'opinions philosophiques, de sciences latérales, telles que la mécanique, les mathématiques, la physique, la chimie ; tant d'idées métaphysiques , de vues singulières sur l'astrologie, la magie, la démonomanie, les esprits, etc. Que dis-je , la thérapeutique môme a subi d'étranges variations. »
Heureusement, pour son importance et pour son avenir, la science médicale ne consiste pas dans ces théories futiles et dans ces vains systèmes enfantés par l'imagination ; sa vie est plus positive et mieux assurée ; son existence est dans les faits ; aussi elle est impérissable; comme elle aussi, le nom des vrais observateurs est immortel.
« Hippocrate, dit Monfalcon, loc. cit., t. 54, p. 468, a recueilli les hommages des siècles nombreux qui le séparent de nous , par l'exactitude avec laquelle il décrit une maladie , par la sagacité avec laquelle il étudie la nature.... L'oracle de Cos a peu sacrifié à. l'esprit de système; le mérite principal de ses meilleurs ouvrages «niisistu dans le grand nombre de bonnes histoires particulières de maladies qu'ils contiennent Ses Aphorisme* sont ses observations mêmes , réduites en principes exposés avec une grande
précision La renommée d'Hippocrate traversera les âges, en
conservant son éclat : la nature ne change pas comme nos systèmes.
« Àrétée est peintre à la manière d'Hippocrate À combien de
systèmes ont survécu les tableaux qu'il nous a laissés !
« Sydenliam a parcouru la même carrière avec non moins de succès; il avait une grande capacité d'attention ; la patience et la sagacité, qui, réunies, constituent le talent de l'observateur.
£U GÀRACTÈBES O'iNE BONNE DOCTRINE.
« Morgagni mérite une mention spéciale parmi les hommes qui ont beaucoup contribué aux progrès de la partie fondamentale de la médecine Il conçut l'heureuse idée de compléter les histoires particulières de maladies, par la description des lésions de nature diverse qu'elle laisse dans les organes
« Toutes les connaissances médicales solides doivent être tirées ou immédiatement déduites des histoires particulières des maladies, a dit le professeur Pinel. La partie fondamentale de la médecine est là.
« Qui sont aujourd'hui, parmi les médecins anciens et modernes, ceux qu'on estime le plus? Les disciples d'Hippocrate ; les hommes qui , à son exemple , ont interrogé la nature par eux-mêmes et se sont abstenus, en recueillant les faits, de les dénaturer par des explications systématiques. »
Nous devons, dès lors , éviter avec le plus grand soin les séductions dangereuses des brillants novateurs , et nous attacher surtout aux enseignements solides et vrais de ces interprètes habiles et consciencieux des secrets de la nature. C'est à l'observation , à l'expérience, qu'il faut, avant tout, demander la base d'une doctrine médicale positive et durable ; c'est à l'induction rigoureuse des faits, puisés avec attention et discernement à leur principale source , qu'il appartient de jeter la pierre fondamentale de cette impérissable doctrine. Cette voie seule peut nous faire parvenirà la vérité ; toute autre nous conduirait presque certainement à l'erreur.
« Les systèmes, ajoute Monfalcon, loc. cit., p. 468, se sont succédé comme les flots de la mer se succèdent; les bonnes observations ont resté ; elles constituent la partie fondamentale immuable de la médecine. S'il y a eu tant de doctrines médicales, c'est que cette distinction, ou n'a pas été faite, ou n'a pas été bien sentie : ceux-là ont attaché peu d'importance aux observations, ou plutôt les ont mal interprétées ; ils ont étudié la nature avec des principes arrêtés. »
Plus nous avançons dans cette étude sérieuse de la science médicale positive , plus nous acquérons de preuves pour démontrer qu'elle n'existe pas dans les systèmes , puisqn'aucun d'eux n'est en
mesure de la représenter dans son ensemble; et que tous, sans exception , ont failli sous l'épreuve du temps ; puisque loin de se fortifier les uns par les autres, ils se sont, au contraire , successivement éclipsés ou détruits. Il faut donc , pour jamais , renoncer à ces généralisations absolues comme lien des dogmes pathologiques ; et s'élever des faits, qui constituent le domaine de la médecine, à la doctrine, qui leur devient indispensable pour les féconder, pour en former une science positive et dont le principe de vie nous semble d'autant plus puissant qu'il a résisté , dans tous les siècles , à l'entraînement des conceptions systématiques et trop souvent imaginaires qui sont venues troubler la marche rationnelle de cette science , quelquefois môme sérieusement compromettre son avenir.
« Depuis qu'on se livre à l'étude des sciences médicales , dit Raige-Delorme, loc. cit., p. 20 1 , beaucoup d'essais de théories générales ont été tentés. Mais, quelque grand que fût le génie de ceux qui s'y livrèrent, le succès ne pouvait couronner leur entreprise, parce qu'ils n'avaient pas une connaissance suffisante de l'organisation animale et de ses phénomènes : aussi , prenant la route opposée a celle qui pouvait conduire à la vérité , ils voulurent arriver tout d'un coup , et par conjectures , à la connaissance des lois générales de la nature organisée ; et ils ne parvinrent qu'à bâtir des systèmes plus ou moins ingénieux, qui s'écroulaient devant le moindre examen. »
Les bons esprits sont donc, aujourd'hui, tout naturellement portés à se demander ce qu'il est important de faire , dans ces graves conjonctures , pour engager définitivement la science pathologique dans sa véritable route? La réponse vient se présenter d'elle-même : il faut établir une large doctrine sur l'observation et l'expérience , au lieu d'imaginer un étroit système.
« Dans cet océan sans bornes des opinions humaines, dit Virey, loc. cit,p. il!, que doit donc faire un esprit judicieux? Suivra-t-il un pyrrhonisme universel ; ébranlera-4-il toutes les maximes de la science? Non. .. On demandait ii un célèbre botaniste quelle méthode il fallait employer pour connaître les plantes : Aucune, répondit-il , suivez seulement la nature. »
Tel est , en effet , le livre éternel où se trouvent les véritables principes de toutes les sciences; dont les dogmes ne peuvent jamais nous tromper, tant que nous avons la prudence et la raison de ne pas les fausser par des interprétations imaginaires ; tant que nous n'avons pas la prétention audacieuse , lorsqu'ils sont au-dessus de notre intelligence, de vouloir en pénétrer les secrets, dont il ne convient pas à leur auteur de nous accorder la révélation. Mais pour lire avantageusement dans ces archives universelles , pour coordonner les faits d'un ordre particulier qu'elles renferment au milieu de tous les autres, pour en constituer une science , l'établissement d'une doctrine est indispensable.
« Par une disposition naturelle de notre esprit, dit le rédacteur du Bull, de thérap., t. â1 , p. 495 , nous sommes généralement enclins à rattacher les faits pratiques, à mesure qu'ils se produisent, a un principe général qui , en résumant sous une formule concise les caractères communs d'un certain groupe de faits analogues , a le double avantage de féconder ces faits par leur rapprochement, et d'en mieux graver les principales circonstances dans la mémoire. Que d'observations, que de faits perdus pour la science , pour être restés isolés de tout rapprochement, de tout lien analogique? Toutefois, si ce travail intellectuel a des avantages incontestables à raison desquels cette tendance doit être encouragée, il ne faut pas se dissimuler qu'il a aussi son danger qu'il n'importe pas moins d'éviter. Ce danger , c'est celui des théories hâtives , des hypothèses hasardées qui entravent la marche de la science au lieu de l'accélérer. C'est surtout en matière de thérapeutique que les hypothèses sont à craindre , et qu'il faut se défier des applications prématurées de la physiologie. »
Tous les bons esprits s'accordent sur l'importance, et même sur la nécessité d'une doctrine médicale ; mais , fatigués par les vaines illusions des systèmes imaginaires, ils veulent cette doctrine assez positive , assez vraie pour former la base fondamentale de la science pathologique ; ils veulent qu'elle soit la conséquence rigoureuse des faits, qu'elle puisse les embrasser tous, les réunir et les coordonner sans en fausser aucun.
CARACTÈRES D'UNE DONNE DOCTRINE. ii-7
« La partie théorique d'une science, dit Cabanis, loc. cit., p. 222, doit être le simple énoncé de l'enchaînement, de la classification et des rapports de tous les faits dont cette science se compose ; elle en doit être , pour ainsi dire , l'expression sommaire. Si la théorie no se renferme pas sévèrement dans ces limites étroites , ce ne sont plus des tableaux méthodiques d'objets réels qu'elle présente : ce sont des ensembles de résultats étrangers aux faits ; ce sont de vrais fantômes qu'elle produit. »
En résumé, dans l'état actuel de la science, et pour se trouver entièrement en mesure de satisfaire aux exigences de l'avenir , une doctrine médicale doit offrir les caractères généraux suivants :
'1° Ne jamais sortir, dans ses principes fondamentaux , des lois particulières qui régissent l'économie physiologique.
2!° S'établir sur une base essentiellement vitale.
3° Cette base doit être un fait positif et non point une entité fictive.
4° Offrir un ensemble assez vaste pour embrasser non-seulement tous les faits actuels de la science pathologique , mais encore tous ceux que l'observation et l'expérience raisonnées pourront ultérieurement y faire entrer.
5° Comporter dans ses notions fondamentales des connaissances profondes sur l'anatomie , la physiologie , le physique et le moral de l'homme.
6° Éviter la recherche des causes premières qui se dérobent à nos moyens d'investigation positive; mais apprécier avec le plus grand soin toutes les influences que nos sens peuvent reconnaître, soit par elles-mêmes, soit par leurs effets sur l'organisme ; et qui , sous le nom de causes morbides, viennent porter atteinte à l'état normal des conditions vitales, psychologiques, physiques ou chimiques de l'économie vivante.
7° Ne jamais envisager les maladies comme des entités distinctes des solides vivants ou des humeurs ; les regarder toujours , au contraire, comme les altérations des conditions normales des uns ou des autres.
8° Distinguer, dans ces altérations : les maladies principales, des
maladies secondaires; les lésions primitives, des lésions consécutives; les affections locales, des affections constitutionnelles.
9° Ne point chercher dans les altérations matérielles des organes, la raison, la nature et le principe de toutes les maladies; mais s'éclairer des précieuses lumières de l'analomie pathologique pour mieux apprécier le caractère de ces mêmes altérations, et leurs rapports avec les causes et les affections morbides.
10° Tirer les indications thérapeutiques de la connaissance positive des causes, des symptômes essentiels , des complications, de l'âge, du sexe, du tempérament , du genre de vie, des habitudes individuelles, des constitutions atmosphériques, épidémiques, endémiques, etc.
1 1" Ne point voir, dans les efforts conservateurs ou curatifs de l'organisme, les réactions d'une entité nature, archée , âme, principe vital, force vitale, etc., contre une entité maladie; mais seulement une tendance innée des conditions vitales , sorties de leur état normal , à rentrer dans cet état, en conséquence des lois mêmes de l'organisation et de la vie.
1 2° Dans les cas simples et peu dangereux , compter sur cette tendance de l'organisme au retour vers l'état normal ; favoriser ce retour par l'éloignement des causes morbides , le repos et l'emploi des moyens hygiéniques appropriés.
13° Dans les circonstances graves et pressantes, accorder moins de confiance aux ressources naturelles de l'organisme ; compter plus particulièrement sur les secours de Fart ; agir avec discernement et résolution ; ne pas laisser échapper l'occasion favorable ; employer énergiquement les moyens rationnels indiqués par l'état maladif, et même les médicaments spécifiques dont l'action échappe encore à nos explications, mais dont une longue expérience a constaté l'efficacité ; amener la thérapeutique à son plus haut degré de précision.
14° Éviter l'administration inconsidérée des indigestes composés de la polypharmacie, dans lesquels on trouve un médicament a l'adresse de chacun des symptômes, et dont le moindre inconvénient est d'arriver a la neutralisation respective de tous ces éléments opposés.
15° Recourir, au contraire, à ces formules simples dont il est alors facile de préciser et de mesurer l'action.
16° Dans la convalescence , ménager les transitions hygiéniques vers l'état habituel; et ne jamais oublier que, pendant quelque temps, la maladie à laquelle on se trouve le plus exposé, est presque toujours celle dont on vient d'éprouver l'influence.
Si nous n'avions pas l'intention et la ferme volonté d'arriver au fond des choses, dans la solution du problème que nous étudions , nous pourrions, dès à présent, formuler définitivement les axiomes fondamentaux de la doctrine que nous allons établir. Suivre une marche aussi défectueuse , aussi peu rationnelle , serait évidemment poser en principe ce qui précisément se trouve en question ; ce serait tronquer un aussi grave sujet, lui faire perdre toute son importance et toute sa valeur.
^'ous devons avant tout motiver sérieusement nos opinions et nos dogmes ; nous devons associer nos lecteurs à toutes nos pensées ; les initier à la connaissance des moyens que nous employons pour l'édification de notre doctrine; enfin, marcher avec eux dans cette voie que nous venons de préparer; où nous avons actuellement la conscience et la conviction de trouver pour guides la raison et la vérité.
Pour éviter toute confusion dans l'exposition des objets importants de ce paragraphe, nous le diviserons en quatre sections principales : I. Point de vue convenable pour étudier une doctrine
moyens d'établir une bonne doctrine. 851
médicale. II. Méthode à suivre pour atteindre la vérité. III. Base positive d'une doctrine médicale. IV. Titre et principes de la doctrine que nous proposons.