‹ Nouvelle doctrine syphilographiqueChapitre 2 sur 11 · ACCIDENTS SECONDAIRES DE LA SYPHILIS · texte numérisé non relu

ACCIDENTS SECONDAIRES DE LA SYPHILIS

DÉCOUVERTE DE LA LOI DE TRANSMISSION DE LA SYPHILIS secondaire; considérations générales ET OBSERVA- TIONS CLINIQUES.

La syphilis acquise, c'est-à-dire celle que l'on contracte le plus ordinairement dans les rapports sexuels, commence toujours par un chancre.

Le chancre est à la vérole constitutionnelle ce que la morsure du chien enragé est à l'hydrophobie. Il en est le symptôme initial, le point de départ invariable et nécessaire.

Cette proposition, émise pour la première fois par

LANGLEBERT. 1

Kernel (1), et. reproduite de nos jours par l'ancienne école du Midi, a pris place parmi les vérités les mieux établies dans la science. Elle est admise par l'immense majorité de^ médecins. Tous, à l'exception de quelques rares dissidents, dont les livres, datés de 1860, semblent avoir été composés du temps d'Astruc (2), sont d'accord pour reconnaître dans le chancre l'exorde obligé et comme fatal de la syphilis acquise.

Cependant, à côté de ce principe, disons mieux, de cette loi pathologique, se place un autre fait, un autre principe non moins certain : le pouvoir contagieux des accidents syphilitiques secondaires, aujourd'hui démontré par des multitudes d'expériences et d'observations cliniques, et qui, après de vifs et solennels débats, a enfin conquis l'adhésion de tous les praticiens, de ceux même qui naguère encore le niaient avec toute l'énergie d'une conviction que l'on peut croire sincère.

Ainsi, d'une part, le chancre comme première et constante manifestation de la syphilis acquise ; d'autre part, la transmission par contagion directe de la vérole secondaire.

Du rapprochement de ces deux faits, en apparence

(1) « Cuicumque particulae lues primum insederit, i7/ic inhœreas, pus lulam excitât, intérim et ulcusculum inde longius prorepens radiées Agit, seaximque partium conliDuatlonc adaiicta, interiora subit, et ad extremuin, ni mcdicamcntum adhibucrls, furore corpus univcrsum vasiat atquc dcpopulatur. » {De luis vencreœ curationc pcrfeclis^ima, cap. IV, 1557.1

(2) Voyez le Nouveau Trailé de la syphilis de M. Gibert. Paris, 1860.

contradictoires, découle iiaturellemeut , et comme conséquence nécessaire, que les accidents secondaires de la syphilis ne doivent pas se transmettre dcms leur espèce, c'est-à-dire en tant qu'accidents secondaires, mais qu'ils doivent produire par l'inoculation physiologique ou artificielle de la matière qu'ils sécrètent le chancre 'primitif.

Or, c'est ce fait général que j'ai le premier découvert et pour la première fois formulé dans les termes suivants devant la Société médicale du Panthéon, le 13 février 1856, époque à laquelle l'ancienne école du Midi, penchant vers son déclin, soutenait encore la doctrine funeste de la non-contagion des symptômes secondaires de la syphilis :

La syphilis constitutionnelle a constamment pour point de départ un chancre, et spécialement un chancre induré, lors même quelle a été communiquée par le produit d'un accident secondaire (1).

Voici comment et dans quelques circonstances j'ai été conduit à découvrir ce nouveau principe, actuellement reconnu et accepté comme vrai par la plupart des syphilographes, et qui même semble à quelques-

(1) Extrait des procès-verbaux imprimés de la Société (Paris, 1856), p. 21, séance du 13 février. J'énonçais alors ce principe contrairement à l'opinion de notre savant confrère M. Aiizias-Turenne, qui soutenait à cctlo époque, comme il soutient encore aujourd'hui, que la syphilis constitutionnelle peut se déclarer d'emblée ou à la suite d'une blcnnorrhagie. et que l'accideul Puitial résultant de la contagion des lésions syphilitiques secondaires est, lorsqu'il se produit, tout à fait distinct du vrai chancre,c'est-à-dire du chancre primitif et infectant.

l\ DU ClIANCRb:.

uns d'entre eux tellement naturel, tellement conforme aux lois ordinaires de la pathologie générale des maladies virulentes, qu'ils s'imagineraient volontiers et de bonne foi, je suppose, l'avoir eux-mêmes inventé.

Au commencement de ma pratique et de mon enseignement sur les maladies vénériennes, j'avais dû, faute d'une expérience personnelle suffisante, accepter complètement les idées de l'ancienne école du Midi touchant la non-contagion des symptômes syphilitiques secondaires. Durant les deux ou trois premières années, voyant toujours, comme je le vois encore aujourd'hui, la vérole débuter par un chancre, et croyant, dans mon esprit prévenu, qu'un chancre ne pouvait être produit que par un accident semblable, je m'affermissais de plus en plus dans ma conviction, lorsqu'un fait sur lequel je ne pouvais me faire aucune illusion vint enfin me dévoiler la vérité, et me montrer la loi suivant laquelle se développe et se transmet la syphilis.

Une femme que je traitais depuis plus d'un an pour divers accidents de vérole constitutionnelle était venue, en juin 1854, me consulter pour une nouvelle éruption de plaques muqueuses à la vulve. Cette femme m'ayant alors demandé si elle pouvait se livrer à son amant sans crainte de lui comnuniiquer sa maladie, je lui avais répondu affirmativement, convaincu (jue j'étais alors de la non-contagion des accidents secondaires, et ayant acquis, par un examen des plus

DU CHANCllE. 5

attentifs et des plus minutieux, la certitude absolue qu'elle n'en avait pas d'autres. Or, quelques jours plus tard, son amant avait un chancre induré, lequel fut suivi, dans le délai ordinaire, des accidents de la syphilis constitutionnelle.

Ainsi, des plaques muqueuses, c'est-à-dire l'accident syphilitique constitutionnel par excellence, avaient produit un chancre infectant.

Ce fait, dont on pourra lire tous les détails dans mon Mémoire sur la contagion delà syphilis secondaire, mémoire publié dans le Moniteur des hôpitaux eu décembre 1858, et que je crois nécessaire, pour les raisons que j'ai indiquées dans ma préface, de reproduire ici in extenso (voy. p. 37), ne pouvait, je le répète, ne laisser aucun doute sur sa haute signification. En y réfléchissant, je compris bientôt que si les accidents secondaires de la syphilis sont contagieux, — et cela ne m'était que trop cruellement prouvé, — ils ne devaient pas se transmettre dans leur forme, c'est-à-dire en tant qu'accidents secondaires, mais reproduire chez l'individu contaminé l'ensemble de la maladie avec le chancre primitif pour point de départ.

Pour arriver à cette conclusion, il suffisait, comme nous le verrons plus loin, de comparer la syphilis avec les autres maladies virulentes, qui toutes, sans exception, reproduisent chez l'individu contaminé la maladie tout entière, depuis les accidents prodromiques jusqu'au dernier symptôme propre à chacune d'elles.

Ainsi prévenu, je m'attachai alors à vérifier par de nouvelles observations ce fait si remarquable dont je ne possédais encore, il est vrai, qu'un seul exemple, mais que j'avais déjà, en vertu des considérations précédentes, généralisé dans mon esprit. Pour qui sait de quelles difficultés et de quels sujets de doute est entourée l'observation clinique en syphilographie, cette recherche ne paraîtra pas facile. Cependant, en confrontant, chaque fois que l'occasion s'en présentait, les malades infectés l'un par l'autre, je parvins, avec le temps, à réunir un nombre d'observations suffisant pour fixer ma conviction.

On trouvera plus loin, dans le Mémoire que je viens de rappeler, les observations sur lesquelles repose la première démonstration chnique qui ait été donnée de la loi de transmission de la syphilis secondaire. Je me bornerai à présenter ici quelques faits que j'ai plus récemment observés dans ma pratique. Je les ai choisis parmi ceux qui m'ont paru le plus concluants , et contre lesquels aucune objection sérieuse n'a été faite jusqu'à présent (1).

Observation l".

En février 1859, un jeune homme de trente ans se présente à ma consultation publique. Depuis quinze jours, il porte au

(1) Ces faits ont été publiés dans le Moniteur des sciences médicales en juin 1859, et dans la Gazette des hôpitaux, en juillet et août 186

niveau du frein un chancre induré (induration semi-lunaire), avec la pléiade ganglionnaire caractéristique dans l'aine droite. (Ce malade a eu depuis vérole constitutionnelle).

Le surlendemain, il nous amène la femme qu'il accuse de lui avoir communiqué sa maladie, et avec laquelle il vit maritalement, jurant sur les cendres de sa mère (ce sont ses propres expressions) qu'il n'en a pas vu d'autre depuis un an.

Cette femme nous raconte qu'elle vivait, il y a dix-huit mois, avec un individu qui fut affecté de chancres sur la verge, de grosseurs dans les aines, et consécutivement de taches sur tout le corps, avec mal de gorge. Elle-même a eu à cette époque deux ou trois houtons aux parties, et des glandes dans l'aine qui ont duré environ trois mois, puis des taches sur le corps, du mal à la gorge et des grosseurs derrière le cou. Elle a pris alors des bains, de l'eau de goudron et des pilules mercurielles. Elle se croyait complètement guérie, quand elle a commencé ses relations avec notre malade.

Il y a cinq ou six semaines, elle s'est aperçue qu'un bouton lui revenait aux parties. Mais comme ce bouton ne lui faisait aucunement mal et qu'elle n'avait pas eu de rapports avec d'autre homme que son amant, elle ne s'en était pas inquiétée, et n'en avait pas prévenu ce dernier. J'examine ce bouton devant mes élèves, parmi lesquels se trouvaient plusieurs jeunes médecins, dont quelques-uns très instruits dans l'étude clinique des maladies vénériennes. Nous reconnaissons tous une plaque muqueuse parfaitement caractérisée, ayant à peu près 2 centimètres de hauteur sur une longueur moitié moindre , saillante de 3 millimètres environ , et située en dedans et vers le tiers supérieur de la grande lèvre droite. Nous trouvons encore sur le cuir chevelu quelques croûtes brunâtres et un engorgement assez prononcé des ganglions cervicaux. L'examen le plus attentif, fait avec le spéculum, ne me fait découvrir sur les parties génitales

aucune autre lésion vénérienne. Les aines ne sont le siège d'aucune douleur ni d'aucune tuméfaction.

Ainsi, voilà une malade qui a contracté la vérole il y a dix-huit mois. Ses premiers accidents ont duré environ six mois. Elle reste en apparence guérie pendant près d'un an, puis survient à la vulve une plaque muqueuse, laquelle communique à l'amant de cette femme un chancre suivi de la syphilis constitutionnelle. Ce tait offre toutes les garanties d'observation désirables en pareille matière. Il a été vu publiquement par plus de cinquante élèves et jeunes médecins dont plusieurs fréquentaient ma clinique depuis très longtemps. Le lendemain et les jours suivants, j'ai fait venir les malades chez moi pour les interroger et les examiner plus à mon aise, et avec tout le soin, toutes les précautions les plus propres à satisfaire un désir ardent de connaître la vérité. J'ajouterai que la plaque muqueuse de ma malade a disparu en quinze jours et sans laisser la moindre trace, sous l'influence d'un traitement interne et d'une pommade au calomel.

Observation II.

M. X..., étudiant en droit, est affecté, en mars 1859, d'un chancre induré situé vers la partie moyenne et en arrière de la couronne du gland. Pléiade ganglionnaire caractéristique dans l'aine gauche.

Sa maîtresse (M. X... n'a pas vu d'autre femme depuis le mois de novembre précédent) a contracté la vérole il y a

deux ans. Elle a eu divers accidents constitutionnels pour lesquels je l'ai traitée à plusieurs reprises. Elle porte actuellement deux plaques muqueuses placées en regard l'une de l'autre sur la lace interne des grandes lèvres, et dont le diagnostic ne peut laisser le plus léger doute dans mon esprit, tant leurs caractères pathognomoniques sont nets et évidents, lîien dans les aines. Le voile du palais et les amygdales présentent des traces d'ulcérations anciennes et quelques plaques opalines de formation récente.

Douze jours de traitement ont suffi pour faire disparaître, sans qu'il en restât aucune trace, les deux plaques de la vulve. M. X... a été pris, dans les premiers jours de juin, d'une angine syphilitique.

Observation III.

Le 30 mai 1859, un étudiant en médecine vient me consulter pour un chancre induré, situé sur la face interne et du côté gauche du prépuce. Ce chancre, au dire du malade, date d'une dizaine de jours. Dans l'aine correspondante, je constate la présence de plusieurs tumeurs ganglionnaires, indolentes et assez volumineuses. Dans l'aine droite existe également un engorgement des ganglions, mais moins prononcé. Il s'agit bien évidemment d'un chancre infectant.

Mademoiselle X..., la seule femme que le malade ait vue depuis deux mois, est en pleine vérole constitutionnelle. Cette vérole a commencé il y a huit mois, époque à laquelle la malade est entrée à la Pitié pour se faire traiter. Mademoiselle X... porte actuellement à la vulve, sur la face interne delà grande lèvre droile, une plaque muqueuse de la largeur d'une pièce de vingt centimes, dont elle ne soupçonnait pas, nous dit-elie, l'existence, ce qui est possible. Aucune tuméfaction inguinale. Les amygdales sont parsemées de petites plaques opalines; sur le voile du palais, au-dessus de la

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luette, existe une largo ulcération superficielle rouge et légèrement douloureuse pendant la déglutition. Il y a quatre ou cinq mois, la malade a eu sur le corps des taches qui ont (iepuis complètement disparu.

Observation IV.

En novembre 1859, je traitais à mon dispensaire un individu portant aux lèvres plusieurs plaques muqueuses ulcérées, conséquence d'une infection constitutionnelle déjà ancienne. Malgré mes recommandations, cet individu eut alors des rapports avec une femme, et lui communiqua un chancre induré à la base et au côté externe du mamelon gauche, accompagné d'un engorgement multiple et indolent des ganglions de l'aisselle du même côté.

La malade, que j'examinai à cette époque, n'avait absolument rien aux organes génitaux. Elle m'avoua que son amant avait plusieurs fois renouvelé auprès d'elle une habitude de sa première enfance, et que c'était ainsi qu'elle avait contracté son mal. Elle a eu depuis la roséole, des ulcérations à la gorge et des plaques de psoriasis palmaire, dont elle porte encore actuellement les traces.

Observation V.

Un jeune homme vint me consulter au mois de janvier 1860 pour une petite ulcération dont il s'était aperçu quatre ou cinq jours auparavant. Cette ulcération, située à la partie supérieure et un peu en arrière de la couronne du gland, ne présentait aucune induration ; mais il y avait dans l'aine gauche une légère tension ganglionnaire qui d'abord m'inquiéta. A tout hasard je déposai sur l'ulcération, dont la surface était à peine égale en étendue à la section d'un grain de chènevis, une goutte d'acide azotique monohydraté. Trois

jours après, l'eschare se détacha, laissant au-dessous d'elle une petite plaie que je fis panser avec de la charpie sèche, et et qui se cicatrisa complètement le surlendemain. 11 y avait donc lieu d'espérer que tout était fini, et qu'il ne s'était agi que d'une érosion herpétique ou d'un chancre simple, actuellement détruit par le caustique.

Cependant mon malade revint quelques jours plus tard me faire constater une induration tout à fait caractéristique, qui s'était formée autour et au-dessous de la cicatrice. En même temps, la tension ganglionnaire de l'aine gauche avait augmenté. En présence de ces nouveaux symptômes, je n'hésitai pas à reconnaître, malgré le succès apparent de la cautérisation, que j'avais eu affaire non pas, comme je l'avais cru d'abord, à une érosion herpétique ou à un chancre simple, mais à un chancre infectant. Et, en effet, mon malade fut pris, au mois de mars suivant, de plaques muqueuses confiuentes au palais et sur les amygdales, et plus tard d'une roséole papuleuse.

La femme qui avait infecté mon malade avait la vérole depuis environ un an, ce dont je m'assurai par les coramémoratifs. Quand je la vis, elle avait sur le bras gauche deux pustules d'ecthyma, quelques papules squameuses et jaunâtres sur la poitrine, et deux petites plaques muqueuses légèrement ulcérées sur la face interne de la grande lèvre droite, au niveau de l'orifice vulvo-vaginal.

Cette dernière observation est remarquable à plusieurs titres.

Elle nous montre d'abord la production d'un chancre infectant comme conséquence de la contagion de symptômes secondaires. Elle prouve ensuite, conformément à ce qui est généralement admis, que l'induration est le résultat et non la cause de l'empoi-

sonnement syphilitique. Enfin elle démontre, contrairement à l'opinion de quelques syphilographes modernes, la nécessité de cautériser le chancre à son début, aussi bien le chancre infectant que le chancre simple.

Il est vrai que la cautérisation, pratiquée dans ce cas trop tardivement, n'a pas préservé mon malade de l'infection constitutionnelle ; mais elle a du moins détruit son chancre ; elle a tari en quelques jours une suppuration qui aurait pu durer plusieurs semaines, et devenir peut-être une source d'infection pour d'autres individus.

Les observations qui précèdent, dont je pourrais augmenter le nombre, si je ne craignais de fatiguer mes lecteurs par une trop longue répétition de faits analogues, confirment de la manière la plus nette et la plus saisissante la nouvelle loi de transmission de la syphilis constitutionnelle. Quelle objection pourrait-on leur faire ? Dira-t-on que j'ai pris pour des plaques muqueuses des chancres primitifs? Vieil et triste argument, tout au plus digne d'être opposé à des faits rares, exceptionnels, mais qui perd toute sa valeur quand il s'agit de faits nombreux, presque journaliers, comme ceux dont il est ici question.

D'ailleurs, ces prétendus chancres ne pourraient être, dans l'espèce, que des chancres simples non infectants, descliancrdides, les seuls qui puissent encore se développer sur un individu diatbésé. Or, quel est le sy philographe tant soit peu exercé qui pourrait un

instant confondre avec la plaque muqueuse cette variété de l'ulcère primitif?

Dira-t-on que nos malades se sont infectés par contagion médiate? Cet argument, qui suppose un concours de circonstances que le hasard peut produire sans doute, mais qui doit être pour le moins excessivement rare, et dont il n'existe pas un seul exemple clinique digne de foi (1), pouvait être bon quand il s'agissait de soutenir à tout prix, per fas ac nefas^ un système aujourd'hui condamné et répudié par ceux mêmes qui le défendaient. Espérons qu'un tel argument, dans les circonstances actuelles, ne se produira plus, surtout contre les faits du genre de ceux que nous venons de relater. Avec cette manière arbitraire d'interpréter les observations, manière dont l'ancienne école du Midi a trop abusé, aucune science ne serait possible, ou du moins le progrès serait arrêté aussi longtemps que vivrait un homme ayant assez d'autorité [)our faire prévaloir un pareil système.

Reste enfin l'argument fondé sur le manque de véracité de la part des malades. Celui-ci est plus sérieux; mais peut-être nous fera-t-on l'honneur de croire que, dans ces cas graves et litigieux, nous avons pris tous les soins, toutes les précautions possibles pour nous mettre à l'abri de cette cause d'erreur.

(l) Nous ne parlons pas ici des expériences de M. Cullericr, qui a, le premier, démontré la possibilité de ce fait.

FAITS ET ARGUMENTS TIRÉS DES AUTEURS ANCIENS : J. HUNTER, G. G. BABINGTON, FABRE, BENJAMIN BELL, BOSQUILLON.

11 résulte donc de mes propres observations : 1° Que l'accident secondaire connu sous les noms de plaque muqueuse, papule muqueuse, tubercule plat, est contagieux, fait sur lequel l'immense majorité des médecins est aujourd'hui d'accord ;

"2° Que le produit de la plaque muqueuse engendre, au point inoculé, non pas une plaque muqueuse, mais un chancre primitif, c'est-à-dire une ulcération ou une érosion généralement indurée, donnant lieu à un engorgement caractéristique des ganglions correspondants, et suivie plus lard des symptômes ordinaires de la vérole constitutionnelle.

Il me reste maintenant à montrer que les observations cliniques faites et publiées pai* les auteurs les plus recommandables, antérieurs à notre époque, s'accordent parfaitement avec les miennes et conduisent aux mômes conclusions.

DU CUANCRE. 15

En premier lieu , j'invoquerai le témoignage de J. Hunter, témoignage d'autant moins suspect que l'illustre chirurgien anglais avait le premier mis en doute la transmissibilité des accidents secondaires de la syphilis entre les adultes, et niait formellement cette transmissibilité du nourrisson à la nourrice.

Dans la septième partie de son Traité de la syphilis, chapitre Y', intitulé : Des maladies qui ressemblent à la syphilis constitutionnelle et qui ont été confondues avec elle, nous trouvons l'observation suivante :

« Une clame accoucha le 30 septembre 1776. L'enfant était faible, et la quantité de lait que renfermaient les seins de la mère étant très abondante, on jugea à props de faire teter cette dame par un enfant du voisinage, afin d'entretenir les seins dans une condition convenable. Il est à remarquer que cette dame donna le sein droit à son enfant, et le sein gauche à l'enfant étranger.

» Au bout de six semaines environ, le mamelon du sein gauche commença à s'enflammer, et les glandes de l'aisselle se tuméfièrent. Quelques jours après, il se forma autour du mamelon plusieurs petits ulcères qui, s'étendant rapidement, communiquèrent bientôt ensemble, et n'en formèrent plus qu'un; à la fin, la totalité du mamelon fut détruite.

» La tumeur de l'aisselle se dissipa, et l'ulcère de la mamelle se cicatrisa dans l'espace d'environ trois mois, à partir de son début.

» Vers cette époque, l'enfant étranger avait la respiration courte; il avait des aphthes dans la bouche, et il mourut de consomption, présentant plusieurs ulcères en diverses parties du corps. La malade se plaignit, dans le même temps, de douleurs lancinantes qui se faisaient sentir dans plusieurs régions, et auxquelles succéda, sur les bras, sur les jambes

et sur les cuisses, une éruption de plaques dont plusieurs devinrent des ulcères.

» La malade fut alors soumise à un traitement mercuriel et à l'usage de la salsepareille en décoction. On essaya le mercure sous des formes diverses : à l'intérieur, en solution et en pilules; à l'extérieur, sous forme d'onguent. On ne put en continuer l'emploi qu'un petit nombre de jours chaque fois, car il produisait toujours de la fièvre, de la diarrhée et des douleurs intestinales très vives. La malade resta dans ces conditions jusqu'au 16 mars 1779, époque à laquelle elle accoucha d'un autre enfant qui était dans un état morbide. Cet enfant fut confié aux soins d'une nourrice et vécut environ neuf semaines ; son épiderme se détachait dans plusieurs points, et une éruption squameuse couvrait tout son corps.

» Peu de temps après la mort de l'enfant, la nourrice accusa de la céphalalgie et de la douleur dans la gorge; des ulcérations se formèrent sur ses seins. Divers médicaments lui furent prescrits, mais elle se détermina à entrer dans un hôpital, où on la fit saliver, et dont elle fut renvoyée, au bout de quelques mois, sans être guérie. Les os du nez et du palais s'exfolièrent, et, quelques mois après, elle mourut dans un état de consomption.

» De tous les agents thérapeutiques qui furent employés par la dame elle-même, aucun n'eut d'aussi bons effets que les bains de mer. Vers le mois de mai, elle commença l'usage de la tisane de Lisbonne, qu'elle continua pendant environ un mois; et les ulcères, pansés avec le laudanum, se cicatrisèrent.

» En septembre 1780, elle fut délivrée d'un autre enfant, qui n'offrait aucune trace extérieure de maladie ; mais cet enfant paraissait mal portant, et il mourut avant la fin du mois.

» Environ un an après cette époque, les ulcères s'ouvrirent de nouveau, et, malgré les pansements mercuriels et 1' de divers médicaments à l'intérieur, ils persistèrent pendant une année ; njais ensuite ils se cicatrisèrent une dernière fois. »

Malgré l'autorité de Hiinter, aucun syphilographe ne verra dans ce fait autre chose qu'un exemple des plus remarquables de transmission du nourrisson à la nourrice, non d'une maladie qui ressemble à la syphilis, mais de la syphilis elle-même, avec ses symptômes caractéristiques. De plus, la première partie de cette observation nous montre de quelle manière s'effectue la transmission. En eff'et, c'est au mamelon, c'est-àdire à l'endroit directement contagionné par le nourrisson, que se produit l'accident initial de la maladie, lequel consiste en un ulcère avec engorgement des ganglions de l'aisselle correspondante. Or, quel nom donner à cet ulcère qui dure trois mois, détruit la totalité du mamelon, et après lequel surviennent les manifestations de la syphilis constitutionnelle? N'estce pas là évidemment un chancre primitif et infectant compliqué de phagédénisme ?

Dans le même chapitre du livre de Hunter se trouve une autre observation du même genre, dans laquelle on voit une nourrice dont le lait datait de sept mois, et qui allaitait son propre enfant, prendre un nourrisson étranger âgé de trois semaines. Ce nourrisson présentait sur différentes parties du corps, particulièrement autour de l'anus et aux lèvres, des desquamations et des excoriations nombreuses; il mourut au bout de quinze jours.

Quelque temps après, un ulcère se forma sur le mamelon gauche de la nourrice, et cet ulcère fut suivi d'un bubon do l'aisselle, d'une éruption pustuleuse sur tout le corps et d'une ulcération profonde de

LANGLEBEUT. 2

l'amygdale. La malade fut soumise à un trailemenl raercuricl et parvint à se rétablir.

Si l'on ne savait, par de mémorables exemples, jusqu'à ({uel point une idée préconçue peut fausser le jugement, même le plus sain, il serait difficile de comprendre comment Hunter, homme d'une intelligence supérieure, a pu, en présence de tels faits, persister à nier la transmissibilité de la syphilis congénitale. Mais telle est sur ce point la préoccupation de son esprit, qu'il ne voit dans ces faits que « la meilleure preuve possible qu'il se forme chaque jour des poisons nouveaux qui ressemblent beaucoup sous plusieurs rapports, mais non sous tous, au poison vénérien... » Quels sont ces poisons nouveaux qui se forment chaque jour ? Hunter ne le dit pas, et jusqu'à présent personne ne les a vus. Heureusement pour l'humanité, ils sont restés et resteront le produit stérile d'une trop féconde imagination.

Le commentateur de Hunter, G. -G. Babington, n'a pas, à cet égard, partagé l'erreur de son illustre maître. Dans une note dont il a fait suivre les observations que je viens de rapporter, il réfute victorieusement l'opinion de Hunter, et il trace un tableau fidèle de la syphilis des nouveau-nés où nous trouvons les lignes suivantes :

« Les personnes qui ont des rapports très intimes avec un enfant atteint de cette maladie peuvent recevoir de lui l'infection. Lorsqu'un tel enfant, ayant des ulcères dans l'intérieur de la bouche, suce le sein d'une femme saine, il arrive le plus souvent que des

ulcères se forment sur le mamelon... Ces ulcères déterminent, en général, dans l'aisselle, un engorgement glandulaire qui toutefois passe rarement à la suppuration. Au bout de quelques semaines, il survient des affections morbides de la gorge, des éruptions ou des nodus qui ne diffèrent en rien des formes ordinaires de la syphilis constitutionnelle. »

Nous lisons dans le Traité des maladies vénériennes de Pierre Fabre (Paris, 1775), le passage suivant, qui n'est pas moins remarquable que celui qui précède : « La première partie qui est affectée chez la nourrice est le mamelon, parce que la bouche de l'enfant l'imprègne d'une salive infectée. Il survient donc à cette partie, d'abord une plaque douloureuse, et ensuite de petits boutons qui se changent en ulcères ou chancres. Très souvent les glandes des aisselles ou celles du cou se gonflent en même temps, etc. » (Page 15.)

Après Hunter, Babington et Fabre, je citerai Benjamin Bell, un des plus grands syphilographes de la fin du dernier siècle, et supérieur, sous plusieurs rapports, à Hunter lui-môme. Dans son Traité de la gonorrhée virulente et de la maladie vénérienne (p. 603 et suiv.). Benjamin Bell s'étend longuement sur les caractères de la syphilis congénitale dont il a reconnu la nature contagieuse et la gravité particulière. Je crois utile de rapporter ici une des observations sur lesquelles il fonde son opinion. Cette observation, comme on va le voir, offre une analogie frappante avec les faits relatés par Hunter.

« Je fus appelé, il y a environ dix ans, pour examiner un enfant né depuis sept ou huit jours ; je le trouvai couvert d'une éruption qui me parut vénérienne, elle en avait toutes les apparences. J'appris quelles parents n'avaient eu encore qu'un enfant, qui était né avec une semblable éruption, et qu'il en était mort. Je demandai, en conséquence, au père s'il n'avait aucun soupçon d'avoir été infecté de la syphilis ; il me répondit qu'il avait eu des chancres et un ulcère vénérien à la gorge, environ six mois avant son mariage, et qu'ayant pris autant de mercure qu'on l'avait jugé nécessaire, ces symptômes s'étaient dissipés pendant le traitement, et qu'aucun n'ayant reparu depuis trois ans qu'il était marié, il ne pouvait s'imaginer que son enfant fût attaqué de cette maladie, sa femme surtout n'en ayant eu aucun symptôme. Néanmoins je ne doutai pas que l'enfant ne fût infecte; j'annonçai, en conséquence, qu'il fallait lui administrer le mercure sur-le-champ, ainsi qu'au père et à la mère, pour mettre à l'abri d'un pareil accident les enfants qu'ils pourraient avoir par la suite, et pour détruire entièrement le virus dont ils étaient infectés. Le père ne balança pas à se faire traiter; mais il ne voulut jamais consentir que sa femme le fût, dans la crainte de lui donner des soupçons.

» Je fus obligé d'adopter cette mesure, tout imparfaite qu'elle était. L'enfant prit le calomel à petites doses, et le père subit, pendant six semaines, le traitement le plus com plet, avec les frictions et les pilules mercurielles bleues. L'enf\\nt guérit; le père et la mère eurent depuis plusieurs enfants tous parfaitement sains. Une preuve malheureuse, mais très décisive, dissipa tous les doutes qu'on aurait pu avoir sur la nature de l'éruption. L'enfant dont il s'agit avait eu deux nourrices qui furent infectées. La première étant tîxtrêmement tourmentée par des ulcères qui lui étaient venus sur le bout des seins, et par des douleurs qu'elle ressentait dans l'une des mamelles, fut obligée d'abandonner la famille de l'enfant. Quoique prévenue de sa situation et de la néces-

sité de ne prendre aucun nourrisson avgnt la fin du traitement mercuriel qu'elle avait commencé, elle eut la folie d'allaiter son enfant, qu'elle avait donné à une autre nour rice; il fut aussi infecté au bout de quinze jours ou trois semaines, et mourut peu après, sa faiblesse ayant rendu inutiles tous les soins qu'on en prit. Les mamelons de la seconde nourrice s'ulcérèrent, et bientôt il se manifesta un ulcère vénérien dans la gorge, qui obligea de lui administrer le mercure. » [Loc. cit., p. C06.)

Nous citerons enfin le savant traducteur de Benjamin Bell, Bosquillon, comme s'étant particulièrement occupé du môme sujet. Dans une longue note qu'il a ajoutée au texte original, nous lisons ce qui suit:

« Si l'on donne un enfant infecté à une nourrice saine, on voit bientôt le mamelon de cette malheureuse se gonfler et rougir. L'inflammation gagne l'aréole qui environne ce mamelon; peu de jours après, il s'élève de petites vésicules qui s'ouvrent et se transforment en ulcères qui ont tous les caractères d'un ulcère vénérien. Les glandes des aisselles s'engorgent ; la maladie résiste longtemps au spécifique. » {Loc. cit., p. 620.)

Ces dernières lignes de Bosquillon, ainsi que celles de G. -G. Babington et de Fabre, que j'ai rapportées plus haut, m'ont vivement frappé. Elles expriment, relativement à la transmission de la syphilis des nouveau-nés, le fait principal qui constitue l'esprit de ce travail, c'est-à-dire la production de chancres primitifs par la contagion des symptômes secondaires de la syphilis. Elles nous montrent, en effet, qu'un enfant

ayant des lésions* secondaires à la bouche communique d'abord au mamelon de sa nourrice un ulcère primitif, lequel produit un engorgement plastique des ganglions de Faisselle, et, quelques semaines plus tard, les accidents généraux de la syphilis constitutionnelle.

Il résulte des observations et des citations qu'on vient de lire, et dont nous pourrions au besoin augmenter le nombre (1), que les auteurs antérieurs à notre époque avaient vivement éclairci la question qui nous occupe, sans l'avoir toutefois résolue. Ils ayaient aperçu le fait de la transmission de la syphilis secondaire par un ulcère primitif; mais ce fait était resté dans leur esprit à l'état de lettre morte. Aucun d'eux n'avait songé à le généraliser, à l'élever à la hauteur d'une loi pathologique. Nos lecteurs nous sauront gré néanmoins d'avoir remis sous leurs yeux cette lumièré longtemps obscurcie par de fausses doctrines, et qui donne au principe que nous défendons la consécration et l'autorité du témoignage historique.

(1) On trouve des observations analogues dans les ouvrages de Fernel, de Guillaume Rondelet, d'Astruc, de Petit-Radel, et de presque tous les médecins syphilographes des trois derniers siècles.

ni

AUTEURS MODERNES : MM. ROLLET , GUYENOT, DIDAY , GABALDA, GALLIGO, ETC. — CONCLUSION.

Depuis la publication de mes travaux sur le mode de transmission des symptômes secondaires de la syphilis, plusieurs syphilographes se sont occupés du même sujet.

En première ligne, je citerai M. Rollet (de Lyon), chirurgien-major de l'Antiquaille. Dans un mémoire publié en février, mars et avril 1859, dans les Archives générales de médecine, mémoire très riche c>e faits et appuyé sur de solides arguments, ce théoricien distingué établit, conformément à ma doctrine, que l'accident initial qui résulte de la contagion de la syphilis secondaire est un chancre primitif et infectant. M. Rollet a particulièrement étudié cet accident sur le mamelon et à la bouche. Il cite vingt-cinq observations de syphilis secondaire transmise, soit du

nourrisson à sa nourrice, soit entre des adultes, qui toutes prouvent, de la manière la plus péremptoire, que la lésion primitive qui en a été la conséquence était «un chancre, toujours un chancre, réunissant tous les caractères du chancre infectant commun » .

Bien que le mémoire de M. Rollet soit postérieur à mes travaux, il ne m'en coûte nullement de reconnaître que ce mémoire assure à son auteur une place fort honorable dans l'histoire de la découverte de la véritable loi de transmission des symptômes syphilitiques secondaires. Si M. Rollet n'a pas la priorité de l'invention, il a du moins le mérite incontestable d'avoir largement contribué, par lui-même et par ses amis, à répandre la nouvelle doctrine parmi les médecins, et à lafaire accepter par le plus grand nombre des syphilographes.

Le travail de M. Rollet, exclusivement fondé sur l'observation clinique, a été heureusement complété par un élève des hôpitaux de Lyon, M. Guyenot. Ce jeune médecin a consacré sa thèse inaugurale (août 1859) à l'étude des expériences d'inoculation de la syphilis secondaire, successivement faites sur l'homme sain par Wallace, Waller, Vidal, Rinecker, et, eu dernier lieu , par MM. Auzias-Turenne et Gibert. M. Guyenot a examiné l'une après l'autre, et sur les documents originaux, ces diverses expériences. Après avoir soumis chacune d'elles à une discussion savante et approfondie, il est arrivé à cette conclusion :

« 1° Que le résultat de l'inoculation d'un accident

secondaire à un sujet sain est un chancre infectant;

» 2° Que la forme chancreuse de la lésion produite par l'inoculation de la syphilis constitutionnelle reste la môme, que la matière inoculée ait été puisée sur des plaques muqueuses, dans des pustules d'ecthyma, dans des pustules d'acné, dans des papules squameuses et des tubercules plats, ou enfin dans le sang même des sujets syphilitiques. »

Cette conclusion, qui donne à ma doctrine, déjà prouvée par l'observation clinique, la sanction expérimentale, est parfaitement juste et rigoureusement incontestable. Cela est si vrai, qu'à l'époque où l'ancienne école du Midi soutenait la non-transmission de la syphilis secondaire, elle repoussait invariablement toutes les expériences dont il est ici question, en prétendant que la matière inoculée avait dû être prise sur des accidents primitifs... Et la preuve, preuve certaine, disait-elle, c'est que le résultat des inoculations qu'on nous oppose a toujours été un chancre, rien qu'un chancre infectant!...

Après MM. RoUet et Guyenot, je puis encore citer, parmi les adhérents à la nouvelle doctrine, M. Diday (de Lyon). M. Diday, il est vrai, y met quelques restrictions, mais sur lesquelles nous ne sommes pas loin de nous entendre.

A Paris, je citerai M. Gabalda, auteur d'un excellent mémoire publié dans VArt médical en juin j859, où il prouve, par de fortes raisons et par deux observations cliniques qui ne laissent rien à désirer, que la

lésion initiale résultant de la contagion syphilitique secondaire est un chancre.

Un médecin distingué de Milan, M. Galligo, a fait paraître dans la Gazette hebdomadaire (27 juillet et 1 0 août 1860) un travail fort remarquable sur divers points de syphilographie, parmi lesquels se trouve largement traitée la question de la contagion syphilitique secondaire. Ce courageux médecin a voulu étudier sur lui-môme la loi que j'ai fait connaître, et n'a que trop bien réussi à en établir la vérité. Voici en quels termes, d'une simplicité vraiment héroïque, il rend compte de cette expérience :

«Au moment où M. Gibert instituait des expé- » riences à l'Académie de médecine de Paris, je vou- » lus inoculer sur moi-même le pus des plaques mu- » queuses qui se trouvaient à la lèvre inférieure et aux » angles de la bouche d'un de mes clients affecté de » phénomènes consécutifs. En effet, ayant recueilli » une partie du pus extrait des plaques muqueuses ci- » dessus indiquées, j'opérai trois piqûres : une sur la » partie moyenne de la région dorsale de mon avantr> bras droit, et deux sur la région dorsale et supérieure, » près de l'articulation carpo-métacarpienue de la main » .droite. Seize jours s'écoulèrent sans que rien parût; » mais au dix-septième jour et aux suivants, si rien ne se » déclara à la partie inoculée de la région dorsale de » l'avant-bras, il n'en fut pas de mènie de la région » dorsale de la main , sur laquelle se développèrent deux » pustules qui ne tardèrent pas à prendre le caractère de

» deux chancres indurés bien distincts et cnpuliformes, » ainsi que ceux qui ont été décrits par M. Langlebert.

» Je me soumis alors à un traitement par le proto- » iodure de mercure, et je couvris avec du calomélas » les deux chancres, qui au bout de trente-trois jours » furent guéris, non pas sans laisser une induration de » la peau qui aujourd'hui, 11 janvier 1860, tout en » n'étant plus indurée, a cependant toujours conservé » dans ces deux parties une couleur cuivreuse foncée. »

M. Galligo fait suivre ce récit d'une observation fort intéressante, où l'on voit encore la syphilis secondaire communiquer simultanément à deux personnes des chancres primitifs et indurés.

« Je traitais, dit-il, deux jeunes gens atteints de phénomènes consécutifs, représentés par des ulcérations à la gorge, par des plaques muqueuses aux lèvres, et chez un de ceux-ci, M. G.-B. L..., par une éruption ecthymateuse ; chez l'autre, M. B..., par des plaques muqueuses, des ulcérations au palais, et par une roséole syphilitique. Malgré les conseils que je leur donnai de cesser leur rapport avec deux femmes auxquelles ils étaient liés, ne croyant pas à la transmission des phénomènes secondaires, ils continuèrent leurs rapports avec leurs maîtresses, qui ne tardèrent pas à être affectées de chancres indurés très étendus et cupuliformes aux lèvres, suivis des phénomènes consécutifs les plus graves et les plus caractéristiques. En effet, la maîtresse de M. G.-B. L..., chez laquelle le chancre induré, d'un caractère infectant, occupait le bord libre et latéral gauche de la muqueuse labiale inférieure, et s'étendait jusqu'à la partie interne de la muqueuse même, fut atteinte d'un engorgement pluriglandulairc avec induration très forte à la région sous-maxillaire, ensuite de phénomènes consécutifs chancreux à la région pharyngienne

et d'un fort engorgement des glandes cervicales postérieures, d'une roséole à la région du thorax, et enfin d'un psoriasis à la paume des mains et à la plante des pieds.

» Malgré les dires de cette fille pour me prouver qu'elle n'avait jamais été atteinte d'aucune affection vénérienne, je voulus faire un examen rigoureux, afin de constater si présentement elle portait des traces d'affections primitives ou des cicatrices qui pussent démontrer leur existence antérieure; mais je ne pus arriver à en découvrir aucune. J'en fis autant à l'égard de la maîtresse de M. B... (mais sans aucun résultat), chez laquelle le chancre infectant était revêtu des mêmes caractères que celui ci-dessus indiqué, si ce n'est qu'il occupait la partie latérale gauche et un peu médiane de la lèvre supérieure. Il y avait aussi des engorgements pluriglandulaires à la région sous-maxillaire de droite et de gauche, visiblement indurés. Les phénomènes consécutifs étaient analogues à ceux de l'autre cas, mais sans qu'il y eût d'ecthyma. Je prescrivis un traitement général de protoiodure de mercure, qui amena la complète guérison de la première malade, et une sensible améhoration de la seconde. » {Gazette hebdomadaire, 10 août 1860, p. 520.)

Un travail récemment publié sur le sujet qui nous occupe nous fait pressentir une adhésion à la nouvelle doclrine, dont celle-ci aurait justement le droit d'être fière. Cette adhésion serait celle de l'ancien chef de l'école du Midi, de M. Ricord lui-même.

Un des élèves distingués de cette école, — jeune médecin aussi modeste que savant, qui a pris pour tâche de reproduire exclusivement les idées de son maître, et qui jusqu'à présent s'est acquitté de cette lâche difficile avec une fidélité et un talent dont nous ne saurions trop le louer, — vient de mettre au jour

une brochure intitulée : De la contagion syphilitique, dans laquelle il adopte complétetnent mes idées touchant le mode de transmission des symptômes secondaires de la syphilis. Après avoir cité plusieurs faits nouveaux et produit quelques considérations théoriques un peu moins neuves, il est vrai, l'auteur, nous pourrions dire M. Ricord, conclut :

1° Que les accidents secondaires à forme suppurative sont contagieux ;

2° Que le produit de leur contagion est un chancre induré.

Malheureusement l'auteur a beaucoup trop négligé la partie historique de son sujet. 11 ne cite aucun nom propre; il se borne à dire que ce résultat est nouveau. « que ce n'est que tout récemment qu'h. a été annoncé » Cette lacune, dans un travail d'ailleurs

très complet et soigneusement rédigé, est sans aucun doute le fait d'un oubli involontaire; mais elle n'en est pas moins regrettable, sinon pour nous, du moins pour l'auteur, chez qui elle pourrait peut-être faire supposer des sentiments peu dignes de son mérite.

Il me reste, pour terminer cet aperçu des travaux contemporains sur la loi de transmission de la syphihs secondaire, à dire quelques mots d'une thèse présentée et soutenue le 30 août dernier par un élève de M. Rollet, jeune homme fort instruit, mais ne possédant pas suffisamment le calme et le sang-froid nécessaires à toute discussion scientifique. Cette thèse, en faveur de laquelle on a vivement sollicité l'attention

publique, a pour titre : Recherches sur le chancre primitif et les accidents consécutifs produits par la contagion de la syphilis secondaire.

Il paraît que les mots ma loi, ma doctrine, que j'ai cru devoir employer, parce que c'est mon droit, dans un article que j'ai publié l'année dernière dans la Gazette des hôpitaux, ont excité contre moi l'indignation de notre jeune et irritable confrère, qui prétend, sans doute d'après ce qu'il a entendu dire dans les salles de l'Antiquaille, que M. RoUet, son maître, est l'inventeur de cette loi. Libre à lui d'avoir cette opinion; mais il aurait au moins fallu la prouver. Or, à défaut de preuves ou même de raisons spécieuses, il nous adresse tout simplement des injures... C'est ainsi qu'entre autres qualifications de haute convenance, il nous donne celle de législateur du lendemain.

Laissons les injures pour ce qu'elles valent, et examinons froidement :

En février 1856, je formule, ainsi qu'on l'a vu plus haut, devant la Société médicale du Panthéon, ce principe que V accident initial produit par la contagion des symptômes secondaires de la syphilis est constamment un chancre.

A partir de cette époque, et même depuis le commencement de l'année 1855, je n"ai cessé d'enseigner cette doctrine dans mes cours publics et à ma clinique.

El) décembre 1858, je publie dans le Moniteur des hôpitaux un mémoire sur la transmission de la syphilis conslilutiounelle, où je riqiporlo trois observations dé-

Du CHANCRE. 31

taillées, — les premières de ce genre qui aient été produites, — pour montrer le chancre primitif et induré résultant de la contagion de lésions syphilitiques secondaires.

Ainsi, en 1856, j'énonce la loi générale suivant laquelle se transmet la syphilis secondaire; de 1855 à 1858, je l'enseigne publiquement; en 1858, j'en donne la démonstration clinique.

Or, le mémoire de M. Rollet sur le même sujet, pul)lié dans les Archives générales de médecine, et sur lequel ce médecin fait appuyer ses singulières prétentions, ne date que de février 1859 !

Il est donc évident, pour tout autre qu'un élève des hôpitaux de Lyon, que le législateur du lendemain, si

législateur il y a, est" M. Rollet Peut-être serait-ce

ici le cas de renvoyer à notre confrère de l'Antiquaille cette qualification, maladroitement lancée contre nous par son trop fougueux ami. Mais je n'en ferai rien^ voulant, par respect pour la science, écarter de ce débat toute expression inconvenante et de mauvais goût. En bon confrère, je conseillerai cependant à M. Rollet de choisir, pour l'année prochaine, un avocat plus calme et surtout plus habile.

. Ce court exposé bibliographique suffit pour faire voir que la nouvelle doctrine a déjà pour elle l'assenlimcut des principaux médecins syphilographes. lime reste à démontrer (ju'elle est rigoureusement conforme

S2 DU ciianckiî;.

aux principes généraux do la pathologie des maladies virulentes.

Je conviens qu'au premier abord cette transmission d'un accident secondaire sous la forme de chancre primitif paraît peu vraisemblable. Pour tous ceux qui, comme nous, ont été élevés dans cette idée, soutenue pendant vingt-cinq ans par l'ancienne école du Midi, que le chancre seul produit le chancre, il semble étrange et paradoxal que cet accident puisse dériver d'un symptôme secondaire . .. Cependant, en y réfléchissant un peu, on ne tarde pas à comprendre que ce résultat est eu réalité le seul possible, le seul que la logique la plus rigoureuse puisse admettre, même en dehors de toute démonstration clinique ou expérimentale.

En effet, si les lésions secondaires de la syphiUs sont contagieuses, c'est évidemment parce qu'elles recèlent le virus vénérien .

Or, ce virus, quelle que soit la source, primitive ou secondaire, où on l'a puisé, est un , et toujours, quant à sa nature, identique avec lui-même;

Donc, il doit, transporté sur un individu sain, reproduire la série complète des accidents propres à la syphilis, c'est-à-dire la maladie tout entière, en commençant parle chancre, qui en est le symptôme initial invariable et nécessaire.

Il serait, je le répète, difficile de comprendre qu'il en fût autrement, quand même il ne serait pas prouvé par l'expérience que jamais la syphilis ne se montre d'emblée sous ses formes constitutionnelles. Car tout, dans la nature vivante, est soumis aune évolution con-

sUinto et régulière. La graine que nous semons ne nous donne pas immédiatement la fleur, au fond de laquelle elle a mûri. La variole, la scarlatine, la rougeole, en un mot toutes les maladies spécifiques et contagieuses débutent toujours par leurs symptômes initiaux ou prodromiques, quelle que soit la période plus ou moins avancée de la maladie qui en a transmis le germe. De même la syphilis, quel que soit l'âge ou la forme des symptômes qui l'ont communiquée, doit commencer et commence par le chancre.

Supposons la syphilis, pouvant commencer indistinctement par telle ou telle de ses formes constitutionnelles, tantôt par des plaques muqueuses, tantôt par l'ecthyma, l'acné, l'impétigo, le rupia, etc. Alors, au lieu d'une vérole^ nous en avons cinquante... La confusion et le chaos régnent dans cette maladie, qui, de toutes celles qui affligent l'espèce humaine, présente au plus haut degré cette constance et cette régularité de développement qui nous permettent non- seulement de prédire la succession de ses divers symptômes, mais encore de reconnaître l'âge de chacun d'eux,

A l'époque où la lutte était ouverte sur la question de la contagion ou de la non-contagion de la syphihs secondaire, le principal argument, invoqué par lesnoncontagionistes, était précisément ce début constant de la syphilis par un chancre.

Avez-vous jamais vu, disaient-ils, la vérole débuter par des plaques muqueuses, par des pustules d'ecthyma.,

LANGLEBERT. 3

'•^k DU CUANCRIi.

des bulles de rupia , des tubercules ulcérés , ou par tout autre de ces accidents secondaires? Non... Eh bien ! n'est-ce pas là la preuve, la preuve certaine que ces accidents ne sont pas contagieux ?. . . .

A cet argument les contagion istes ne savaient que répondre, car ils ignoraient la loi suivant laquelle se transmet la syphilis secondaire. S'ils avaient connu cette loi, il est probable que la lutte aurait cessé plus tôt, et que la paix se serait faite alors entre les deux camps, comme elle l'est aujourd'hui, au grand profit de la science et do l'humanité.

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