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DKS ACCIDENTS SECONDAIRES DE LA SYPHILIS

Mémoire publié eu décembre 1858 ûm le Moniteur des bôpitaui (1).

Experimentum fallax.

Les accidents syphilitiques constitutionnels sont-ils contagieux ?

Telle est la question actuellement soumise au jugement de l'Académie de médecine. Question grosse d'orages, comme on l'a dit avec raison, mais aussi d'une importance capitale, et sur laquelle il est urgent que les médecins, les administrateurs et les magistrats soient enfin fixés, puisqu'elle intéresse, non moins que la science elle-même, l'hygiène publique et l'hygiène privée, la pratique médicale dans un de ses points les

(1) Nous reproduisous ici ce mdmoire, parce qu'il renferme les premières observations qui ont paru dans la science pour indiquer d'une manière nette, c'est-à-dire par son nom, le chancre résultant de la contagion de lésions syphilitiques secondaires. Ces observations, avec les considérations générales dont nous les avons fait suivre, constituent la première démonstration clinique qui ait été donnée de la loi de transmission de la syphilis constitutionnelle, et nous assurent, par conséquent, la priorité de la découverte de cette loi, — fait que M. Rollet et ses amis ont négligé de fairé connaître dans leurs brochures.

plus délicats, la médecine légale dans une de ses applications les plus fréquentes.

Depuis l'invasion de la syphilis en Europe jusque vers la fin du dernier siècle, aucun médecin n'avait mis en doute le pouvoir contagieux des accidents syphilitiques constitutionnels. Tous les sy philographes sans exception avaient admis que ces accidents pouvaient se transmettre, soit par les rapports sexuels, soit par l'allaitement. J. Hunter est le premier qui osa prétendre que la matière fournie par les symptômes secondaires de la vérole était différente, quant à sa nature et à ses propriétés, de celle que sécrète l'accident primitif, le chancre (1). Se fondant sur quelques observations et expériences fort peu nombreuses, il nia formellement la transmission de la syphilis du nourrisson à sa nourrice, et sans s'expliquer d'une manière précise sur la transmission de la maladie entre les adultes, il soutint que le pus des accidents constitutionnels devait être dépourvu de toute virulence, et privé, par conséquent, de la faculté de s'inoculer.

(1) Quand !e pus a affecté la constitution, il produit consécutivement, dans les diverses parties du corps, plusieurs effets locaux qui consistent en une espèce d'inflammation, ou au moins dans un accroissement d'action qui donne lieu à une suppuration sui generis. On suppose que le pus qui est produit par ces inflammations, semblable à celui qui provient de la gonorrhée ou du chancre, est également virulent et syphilitique. Je crois que cette opinion n'a jamais été repoussée... Mais il existe plusieurs raisons puissantes pour croire que ce pus n'est i)oiut vénérien. (J. Iluntcr, Traité do la syp/u/ts, traduit de l'anglais par le docteur G. Richelot, p. 522.)

L'idée de Hunter eut d'abord peu de succès en France, où elle passa pour ainsi dire inaperçue, jusqu'à l'époque où M. Ricord entreprit ses travaux sur la maladie vénérienne.

M. Ricord, suivant la méthode de Descartes, commença par élever sur tous les points de la syphilologie « des doutes sages et philosophiques » qui, s'il faut en croire certains passages de son dernier livre, ne seraient point encore dissipés. En conséquence, il douta de l'opinion de Hunter et la soumit au contrôle de l'inoculation, arme infaillible et redoutable qui bientôt, disait-il, en un langage infiniment flatteur pour l'amour-propre de ses contemporains, allait venger la science « de l'erreur des uns, de l'ignorance des autres, et de la mauvaise foi du plus grand nombre (1). » — La lancette sembla donner raison au syphilographe anglais; et, sans autre examen, la non-transmission des accidents syphilitiques constitutionnels, que condamnait l'observation de trois siècles, que condamne encore l'observation de chaque jour, fut inscrite comme loi fondamentale au nouveau code de la syphilis.

Cependant peu de médecins voulurent se soumettre à la loi nouvelle. L'immense majorité protesta, au nom de l'observation clinique, contre les résultats de l'expérimentation obtenus à l'hôpital du Midi. Des diseussions animées s'engagèrent et se renouvelèrent plusieurs fois dans la presse, dans l'Académie et dans une

(1) Traité de l'inoculation, Paris, 1838. Préface, p. 2.

foule d'autres sociétés savantes, où M.Ricord rencontra de nombreux et puissants adversaires, en tête desquels nous citerons MM. Velpeau, Gibert, Gerdy, Roux, Cazenave, II. de Castelnau, Lagneau, Vidal (de Cassis). La doctrine de Hunter ne triompha réellement que dans les salles de M. Ricord. C'est là seulement qu'à l'abri de toute contradiction, elle obtint un véritable succès, et put compter de chauds partisans parmi les élèves en médecine, et les jeunes médecins qu'attirait chaque année la parole joyeuse et spirituelle du maître.

Nous n'avons ni le temps ni le désir d'examiner ici les expériences et les divers arguments tant de fois invoqués pour ou contre la grave question qui nous occupe. Notre but, en écrivant ces lignes, est seulement de fournir quelques considérations et observations cliniques comme preuves du pouvoir conlagieux des accidents généraux de la syphilis. Cependant nous ne pouvons passer sous silence une remarque que nous a suggérée la lecture du Traité de Vinoculation, remarque d'ailleurs fort simple, que beaucoup de lecteurs auront dû faire comme nous, sans doute, mais qui n'en est pas moins propre à exciter l'étonnement, en même temps qu'à démontrer le peu de valeur des inoculations expérimentales.

Pour distinguer les accidents primitifs des accidents secondaires de la vérole, et pour juger des prétendues différences que Hunter avait signalées dans les qualités respectives du pus fourni par ces deux ordres d'accidents, M. Ricord institua deux séries d'expé-

ricnces qu'il poursuivit avec la plus active persévérance, depuis l'année 1831 jusqu'en 1837. Toutes ces expériences furent faites sur les malades eux-mêmes^ M. Ricord, disons-le à sa louange, n'ayant jamais voulu sacrifier aux intérêts de la science les intérêts plus sacrés de l'humanité et ses devoirs de médecin.

Mais ici-bas la^ertu n'est pas toujours récompensée. Cette manière prudente , mais peu philosophique, d'expérimenter, devait être précisément la source des erreurs dans lesquelles est tombée l'ancienne école du Midi, erreurs aujourd'hui reconnues et en partie avouées par son chef. C'est elle encore qui devait donner raison à ces paroles prophétiques que M. Vclpeau faisait entendre à l'Académie de médecine, le 12 octobre 1852 : « Voulez-vous que je vous le dise? I l'inoculation sera pour vous une invention malheureuse. Elle a déjà tourné mal pour votre doctrine, et elle s'apprête encore à vous rendre de mauvais services. » Poursuivons.

Dans une première série d'expériences, nous trouvous 10^i9 inoculations d'accidents primitifs, c'est-àdire de chancres à la période ulcérative ou de progrès. [Traité de l'inoculation, p. 525 et 526.)

Dans la deuxième série sont comprises 399 inoculations d'accidents secondaires, plaques et tubercules muqueux, pustules d'ecthyma, ulcères des lèvres, de la gorge, des fosses nasales, etc. [Ihid., p. 527.)

Appuyé sur ces expériences nombreuses, M. Ricord crut pouvoir établir les deux principes suivants, qu'il érigea en lois et dont il forma la base de son système :

ÛO DU CHANCRE.

1° Le pus du chancre est fatalemknt inoculable et reproduit le chancre. Seul, entre tous les accidents de la [vérole^ le chancre est contagieuœ.

2° Le pus des accidents secondaires n'est jamais inoculable. Ces accidents ne sont pas contagieux.

Or, il est aujourd'hui démontré, et M. Ricord en convient lui-même (1), que le pus de l'accident primitif par excellence, le pus du chancre infectant n'est pas plus inoculable sur le malade lui-même, que ne l'est le pus des accidents secondaires!... Exceptionnellement, il est vrai, le chancre infectant s'inocule sur l'individu qui le porte, et produit le chancre simple ou chancroïde de M. Maratray; mais exceptionnellement aussi , comme le prouvent plusieurs expériences incontestables, s'inoculent les accidents secondaires sur les malades syphilitiques.

L'égalité la plus parfaite existe donc entre le pus de l'accident primitif et le pus des accidents secondaires, inoculés sur le malade lui-même. Ce qui est vrai pour l'un l'est aussi pour l'autre; les résultats donnés par l'expérimentation ou par l'observation clinique sont identiques dans les deux cas.

En présence de ce fait nouveau, on se demande, non sans étonnement, comment M. Ricord, qui n'inoculait que les malades eux-mêmes, a pu tirer de ses

(1) C'est un fait d'observation que, dans la majorité des cas, les inoculations faites avec le pus du chancre infectant sur les malades vérolés, ne donnent lieu à aucun résultat. {Leçons sur le chancre, p. 66.)

DU CHANCRE. llX

expériences les deux principes opposés que nous venons de rappeler; comment il a pu en induire, comme conséquence, l'inoculabilité fatale du chancre primitif, et la non-inoculabilité des accidents secondaires ou généraux de syphilis; comment, en un mot, delà même donnée expérimentale, il a pu conclure blanc et noir, affirmation et négation ! C'est que M. Ricord, malgré ses doutes sages et philosophiques, n'observait alors qu'à travers le prisme éblouissant d'une idée préconçue.

Que penser maintenant de ce passage que nous trouvons dans la XI^ lettre sur la syphilis : « Il n'y a pas ici, comme pour la variole et le vaccin, de réfractaire à l'accident primitif; pas de privilège d'idiosyncrasie; l'égalité la plus parfaite existe en présence d'une pointe de lancette chargée de matière virulente... » Et plus loin : « Toujours l'inoculation faite avec le pus provenant de l'accident primitif, avec le pus du chancre, a produit des résultats identiques, que l'expérimentation ait eu pour sujet le malade qui avait fourni le pus, ou bien que le pus, ainsi que l'ont fait quelques expérimentateurs, ait été inoculé d'un individu malade à un individu sain. »

Sur 1049 inoculations de chancres primitifs, la lancette de M. Ricord n'a-t-elle donc invariablement rencontré que des chancres simples, des chancroïdes, les seuls qui s'inoculent à peu près fatalement sur les individus qui les portent?

Qu'est devenu aujourd'hui ce procédé si vanté et tant de fois proclamé comme absolu, univoque, irré-

fmgable (rinoculatioii sur le malade lui-même), soit pour établir le diagnostic différentiel entre raccidcnt primitif et les accidents secondaires, soit pour distinguer la blennorrhagie simple de la blennorrhagie infectante, conséquence d'un chancre uréthral? Dieu merci, tout cela ne s'inocule plus. La lancette inoculatrice, désormais impuissante, est rentrée dans son étui. Qu'elle y reste, pour le repos et le plus grand bien des pauvres malades ! Qu'on la conserve, si l'on veut, comme la relique d'une erreur fameuse, avec cette étiquette : Experimentum fallaœ.

Triste exemple du danger des systèmes ! M. Ricord avait établi en principe que tous les hommes sont égaux devant le chancre. Il n'y avait pas, disait-il, comme ponr la variole et pour le vaccin, de réfractaires à l'accident primitif... Et quand l'expérimentation venait donner un démenti à son principe, quand l'inoculation du chancre, pratiquée sur un sujet diathésé, restait négative, son esprit, subjugué par l'idée préconçue, refusait de voir ce que la nature lui montrait. Au lieu d'accepter simplement le fait avec sa conséquence logique, il cherchait à l'interpréter dans le sens de son idée. Et d'une erreur, il tombait ainsi dans une autre, alors qu'il affirmait que si le chancre ne s'était point inoculé, c'est qu'il était à la période de réparation ou en voie de transformation secondaire.

Mais si l'inoculation faite sur le malade lui-même ne peut pas servir à distinguer l'accident primitif de

l'accident secondaire, en est-il autrement de l'inoculation pratiquée sur l'homoie sain ? Pas davantage. Sur riiomme sain, le chancre s'inocule, le pus de l'accident secondaire s'inocule également. Qu'on relise, pour s'en convaincre, les expériences célèbres de Wallace, de Weller, de Vidal, de Lindmann. En vain a-t'On essayé, par de fausses et subtiles interprétations, de jeter le doute sur la valeur de ces faits. Pour tout homme non imbu de préjugés systématiques, ils demeurent comme autant de preuves certaines et jplus que suffisantes du pouvoir contagieux des accidents généraux de la syphilis. Nous disons plus que suffisantes ; nous pourrions ajouter superflues. Qu'était-il besoin, en effet, de ces dangereuses et coupables expériences (1), en présence de l'observation clinique qui chaque jour vient d'elle-même nous offrir de nouveaux exemples de transmission par contagion de la vérole constitutionnelle ?

Si quelque chose peut servir d'excuse aux médecins qui ont osé entreprendre de telles expériences, c'est qu'on leur a, pour ainsi dire, forcé la main. Partie d'une expérimentation trompeuse, l'ancienne école du Midi était arrivée, ce devait être, à un principe faux. Ce principe, elle le défendait à la pointe de sa lancette ; il fallait l'attaquer avec la môme arme. D'ailleurs, on ne tenait alors aucun compte de l'observation

(1) Nous devons excepter de ce blâme M. Lindmana, qui a inoculé sur lui-même le pus d'un accident secondaire pris sur l'amygdale d'un de ses amis.

Ml DU CHANCRE.

clinique. L'expérimentation seule était en honneur, seule elle était en puissance de la vérité; c'était le dernier mot, VuUima ralio de la science. Aussi avec quel dédain superbe et quel joyeux sans- façon on accueillait les faits cliniques qui, de temps à autre, venaient protester contre le système ! Un nourrisson avait-il infecté sa nourrice, allez, disait-on, dans la caserne voisine; vous y trouverez sous le prépuce d'un voltigeur ou d'un hussard la source du mal dont se plaint cette femme; ou bien, à défaut de caserne, c'était tantôt un rabbin péritomiste, tantôt un commis de magasin bonne d'enfants qui avait communiqué un chancre primitif au nourrisson, que celui-ci avait

directement transmis à sa nourrice S'agissait-il

d'une syphilis constitutionnelle communiquée par un adulte? Autres suppositions : il y avait, au moment de la contamination, un chancre actuellement transformé in situ. Le plaignant ou la plaignante ne disait pas la vérité, faisait erreur de personne; c'était un cas de contagion médiate entre la poire et le fromage, etc., etc. Et si le fait était tel qu'aucune supposition de cette espèce ne pût lui être opposée, alors, haro sur le baudet! Le médecin s'était trompé; c'était un ignorant qui n'avait pas su reconnaître le genre d'accident auquel il avait affaire. Or, le baudet ce pouvait être ou M. Velpeau, ou M. Cazenave, ou Vidal (de Cassis), ou quelque autre des praticiens de cette trempe, très peu forts, comme chacun sait, sur l'art du diagnostic.

Est-il besoin d'ajouter que toutes ces fins de non-

recevoir, tous ces faux- fuyants que l'on opposait ainsi aux faits d'observation contraires au système huntérien, n'étaient autre chose que de facétieuses pétitions de principe, un enlevage, pour tout dire en un mot ? Il s'agit, par exemple, de démontrer que la terre tourne : on observe le mouvement diurne, le renflement de l'équateur, l'aplatissement des pôles ; on fait osciller un pendule au-dessus d'un cercle horizontal, dont le limbe gradué se déplace peu à peu relativement au plan d'oscillation. — C'est possible, répond un partisan de l'immobilité, mais vos observations et votre expérience ne valent rien. — Pourquoi? — Parce que la terre ne tourne pas!... Cette façon cavalière et assurément fort commode de raisonner n'est pas d'invention nouvelle. De tout temps, elle a été familière aux médecins et surtout aux syphilographes systématiques ; elle fleurit encore de nos jours parmi les néophytes du dualisme et du pseudo-dualisme. Ainsi, vous avez observé qu'un chancre mou a produit la vérole. — Votre observation ne vaut rien, vous dit un dualiste pur. — Pourquoi ? — Parce que le chancre qui infecte est toujours induré!... Vous avez vu un chancroïde se transmettre sous la forme d'un chancre infectant, — Cela n'est pas, vous objecte aussitôt un pseudo-dualiste. — Comment? puisque je l'ai vu, de mes propres yeux vu. — Vu tant que vous voudrez; je vous répète que cela n'est pas. — Et la raison ? — Parce ([ue le chancroïde ne peut pas engendrer le chancre infectant; ce ([ue vous avez pris pour un clmucroïde était une plaque muqueuse! Tirez vous

â6 DU CHANCRE.

de là,.. Mais tôt ou tard la vérité passe, qui d'un geste réduit au silence ces audacieux sophistes et renverse d'un souffle leurs édifices de carton.

Nous pourrions rapporter ici un assez bon nombre d'observations que nous avons recueillies dans notre pratique particulière, et qui démontrent péremptoirement la transmission par contagion de la syphilis constitutionnelle. Nous nous bornerons, à en citer trois, qui nous paraissent à l'abri de toute contestation. Puisse la première servir d'enseignement et d'exemple aux jeunes médecins qui seraient tentés de mettre en pratique les déductions rigoureuses du principe faux que nous combattons !

A l'époque où nous commençâmes notre enseignement clinique sur les maladies vénériennes, nous n'avions encore aucune expérience personnelle. Force nous fut donc de répéter d'abord ce qu'on nous avait appris; d'exposer la science telle que nous l'avions puisée à l'hôpital du Midi. Nous avions pour garant la parole d'un maître célèbre; et, plein de foi en cette parole, nous soutenions l'idée huntérienne, qui pour nous était un dogme, avec toute l'ardeur que nous donnait une entière conviction. Comme tant d'autres, peut-être, étions-nous alors plus royaliste que le roi. Hélas ! une amère déception nous attendait, qui bientôt allait nous faire expier cruellement notre culte pour l'idole. Voici le fait :

Observation V\

Vers le milieu de l'année 1853, une jeune femme vint me consulter pour une syphilis constitutionnelle, dont elle ne pouvait au juste préciser l'époque d'invasion, et dont le symptôme initial était complètement effacé. Elle avait des plaques opalines et des ulcérations légères sur les amygdales et au voile du palais, une roséole commençant à s'étendre sur le ventre et sur la poitrine, des papules croûteuses sur le cuir chevelu avec engorgement des ganglions cervicaux.

Un traitement d'environ six semaines fit à peu près disparaître ces premiers accidents.

Au mois de décembre suivant, je revis cette malade pour une plaque muqueuse située à la marge de l'anus, laquelle plaque disparut également avec assez de rapidité, sous l'influence de quelques pilules mercurielles, de lotions chlorurées et de la poudre de calomel. Se croyant guérie, la malade cessa tout traitement.

Six mois après, en juin 185^1, elle revint me consulter, ayant, disait-elle, des boulons à la matrice.

Je trouvai, en effet, sur la face interne des grandes lèvres, trois plaques muqueuses, deux à gauche et une à droite, arrondies, saillantes de quelques millimètres au-dessus de la muqueuse environnante, et à peu près de la dimension d'une pièce de 50 centimes.

Ces plaques, très légèrement exulcérécs, n'étaient presque point enflammées, et n'occasionnaient aucune douleur. Rien dans les régions inguinales. Pilules mercurielles, iodure de potassium, lotions chlorurées et poudre de calomel.

La malade se disposait à sortir de mon cabinet, lorsqu'elle me fit cette demande :

— Croyez-vous, monsieur, que je puisse actuellement communiquer ma maladie ?

liS . DU CHANCRE.

— Voire question est très délicate ; permettez-moi, avant d'y répondre, de vous examiner encore une fois.

Alors, avec toute l'attention que commandaient la circonstance et le sentiment de la grave responsabilité que ma réponse pouvait me faire encourir, j'explorai de nouveau, nonseulement tous les organes sexuels dans leurs plis et replis, mais encore l'anus, les lèvres, la gorge, en un mot, toutes les régions où je pouvais raisonnablement supposer la présence d'un accident primitif, le seul capable, selon l'opinion que j'avais à cette époque, de transmettre la vérole. Je ne trouvai rien, absolument rien que les trois plaques muqueuses que j'avais précédemment constatées.

— Vous ne pouvez, dis-je à ma cliente, après cet examen, donner la vérole à personne ; vos boutons, n'étant que des accidents secondaires, ne sont pas contagieux. Toutefois, je vous engage à prendre de grands soins de propreté, et à modérer autant que possible l'expression des sentiments que vous pourriez faire naître ; car la matière que sécrètent vos boutons étant naturellement très acre, poiirrait communiquer une blennorrhagie ou ce qu'on appelle vulgairement un échauffement. Mais quant à la vérole, il n'y a, je vous le répète, aucun danger. Mieux vaudrait cependant, pour vous, l'abstention complète de tous rapports sexuels pendant la durée de votre traitement.

Comme on le voit, je parlais alors le plus pur et le plus orthodoxe langage de l'ancienne école du Midi.

Trois semaines environ après cette consultation, entrait dans mon cabinet un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, blond et d'une taille assez élevée.

— Docteur, me dit-il en me saluant froidement, je ne viens point ici pour vous faire mes compliments.

— Que voulez-vous dire, monsieur ? je ne vous comprends pas...

Pour toute réponse, il me montre le feuillet interne de son

prépuce, sur lequel je constate une ulcération superficielle, assez large, rouge et fortement indurée. Dans les aines je constate également la pléiade ganglionnaire caractéristique.

— Monsieur, vous avez là un chancre infectant^ qui certainement (mon devoir est de vous le dire, pour ne point vous laisser dans une sécurité trompeuse) sera suivi des accidents de la vérole constitutionnelle.

— Je le sais. M. Ricord, que j'ai consulté hier soir, me l'a dit. Voici son ordonnance. (Pilules de protoiodure, tisan»? de saponaire, sirop de Cuisinier, pommade au calomel.)

— Mais cela ne m'explique pas le sens de vos premières paroles.

— Le voici ; cette vérole, c'est à vous que je la dois!...

— Vous plaisantez, sans doute?

— Je ne plaisante point. Vous rappelez-vous, docteur, une jeune femme d'environ vingt-deux ans, brune et d'assez forte constitution, qui est venue il y quelque temps vous consulter? Elle vous demanda si le mal dont elle était atteinte pouvait se communiquer. Sur votre réponse négative, elle céda, le soir même, à mes désirs, et m'accorda les tristes faveurs dont vous voyez le résultat.

— Mais vous avez vu d'autres femmes !

— Aucune, je vous le jure, depuis plus de trois mois, pendant lesquels je suis resté absent de Paris et dans ma famille. D'ailleurs, je ne me permettrais pas, si j'avais le moindre doute sur la source de mon mal, de venir ainsi vous accuser.

Qu'on juge de mon étonnement et de ma confusion ! Pour sortir de cette situation embarrassante, je n'avais qu'un seul moyen : faire remonter à qui de droit la responsabilité de l'accident. Après un moment d'hésitation, je tirai de ma bibliothèque le Traité de Hunter et les Lettres'sur la syphilis, que je présentai à mon malade, en lui disant :

— J'appartiens à une école qui nie formellement le pouvoir contagieux des accidents généraux de la syphilis, c'est-à-diro

LANGLEBERT. 4

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du genre de ceux qu'avait votre maîtresse lorsqu'elle est venue me consulter. Voici deux livres où sont exposées les doctrines que professe cette école ; lisez.

Il lut avec attention divers passages que je lui signalai, notamment dans la treizième lettre, qui traite des plaques muqueuses; puis il reprit :

— Tout cela, docteur, peut être fort beau en théorie; mais j'espère qu'instruit par le malheur qui m'arrive, vous cesserez à l'avenir d'enseigner et surtout de mettre en pratique une doctrine aussi dangereuse et aussi funeste.

Bien des fois depuis, j'ai revu ce malade. Il a souffert de nombreux accidents consécutifs pour lesquels, malgré l'excellente raison qu'il pouvait avoir de s'adresser ailleurs, il est venu régulièrement me consulter jusqu'à sa guérison, qui s'est fait attendre plus de dix-huit mois.

Un tel fait n'a pas besoin de commentaires. Il force la conviction, eu même temps qu'il porte avec soi un haut enseignement. Quelle objection sérieuse pourrait-on lui faire? Dira-t-ou que la femme avait, au moment du coït, un chancre simple, lequel se serait transmis à son amant sous la forme de chancre infectant? Le double examen attentif, minutieux, que nous avons fait sur cette femme, le jour même où le coït a eu lieu, détruit cette supposition. Car, s'il est, à la rigueur, possible de confondre quelquefois le chancre infectant en voie de réparation ou de transformation secondaire, avec la plaque muqueuse , il n'en est pas de même pour le chancre simple, qui se distingue de ce dernier accident par des caractères si nets, si tranchés. — Dira-t-on que le malade nous a trompé, qu'il tenait son infection d'une autre femme? Cette seconde

supposition n'est pas plus admissible que la première. Ce malade, homme très intelligent et d'un esprit cultivé, comprenait toute la gravité du reproche qu'il venait nous faire; il n'avait d'ailleurs aucune raison, aucun intérêt pour nous cacher la vérité. Remarquons de plus, qu'en continuant à venir nous consulter pendant dix-huit mois, malgré l'accident dont il était la victime et dont nous étions involontairement la cause, il a fait preuve d'une élévation de caractère qui le met au-dessus de tout soupçon de ce genre. — Resterait à supposer une contagion médiate. Cette idée nous est venue depuis, et nous en avons fait part à notre malade. Mais le récit circonstancié qu'il nous a fait de ses relations avec sa maîtresse, depuis le jour, nous pourrions dire depuis l'heure où elle est venue nous consulter, ne permet pas davantage cette dernière interprétation. Ce fait reste donc tout entier comme preuve certaine du pouvoir contagieux de la vérole constitutionnelle. En voici deux autres qui ne sont pas moins probants.

Obseuvation II.

Un élève en médecine fortinstruit et parfaitement au courant des diverses questions syphilugraphiques, vint, en février 1856, me demander avis sur une petite ulcération qu'il portait en arrière de la couronne du gland, et dont il s'était aperçu depuis deux jours seulement. Cette ulcération, très superficielle, et à peine large comme la tête d'une grosse épingle, ne présentait aucune induration, et ne s'accompagnait d'aucun engorgement des ganglions inguinaux. Ne pouvant, faute

de signes patliognomoniques suffisants, lui en préciser la nature, je lui donnai le conseil de la cautériser; ce (lu'il fit le jour même avec son crayon d'azotate d'argent.

Trois jours après, l'eschare se détacha, et découvi-it une petite plaie bourgeonnante, qui se cicatrisa complètement en moins d'une semaine. Aucun engorgement appréciable ne s'étant produit dans les régions inguinales, je crus pouvoir rassurer mon malade, lui disant que, même dans l'hypothèse d'une ulcération de nature chancreuse, le succès de la cautérisation devait très probablement le mettre à l'abri de toute chance d'infection.

Mes paroles n'étant pas parvenues à calmer entièrement l'inquiétude de mon malade, il m'amena sa maîtresse, avec laquelle il cohabitait depuis plusieurs années, et me pria de l'examiner. Elle était en pleine vérole constitutionnelle! Plaques muqueuses à la vulve, ulcérations à la gorge, alopécie, tuméfaction des ganglions cervicaux. — Aux questions que je lui adressai, touchant l'origine de sa maladie, elle répondit qu'elle croyait l'avoir contractée au mois de septembre précédent, pendant l'absence de son amant. Elle avait eu alors un bouton aux parties, avec des grosseurs dans l'aine. Ce bouton et lés grosseurs qui l'accompagnaient avaient complètement disparu au mois de novembre, époque où son amant, rentré à Paris, avait repris ses relations avec elle. Quant aux symptômes actuels, il y avait environ trois semaines qu'elle s'en était aperçue.

Cependant je conservais encore l'espoir que mon malade, dont le chancre avait été si bien détruit par le caustique, échapperait à l'infection. Je l'engageai donc à ne faire aucun traitement. Vain espoir ! Deux mois après, il était, lui aussi, en pleine vérole constitutionnelle !

Ce fait est intéresstiiit à un double titre: il prouve la transmission par contagion de là syphilis secondaire,

et de plus, il montre l'insuffisance de la cautérisation abortive d'un chancre infectant, faite deux jours seulement après son apparition, et avant qu'aucune induration se soit produite, soit à sa base, soit dans les ganglions voisins. Néanmoins, nous persistons à croire jusqu'à meilleure preuve du contraire, que le chancre est au début une maladie locale. Mais à quelle époque se fait l'infection, c'est-à-dire la diffusion du virus dans l'économie? Cette époque varie-t-elle suivant les individus, suivant le siège du chancre, suivant le plus ou le moins d'activité du virus inoculé ? Ce sont là autant de questions à résoudre, et dont la solution se fera sans doute longtemps attendre. Dans l'incertitude où se trouve la science à cet égard, la prudence conseille de détruire immédiatement, sine intermissione temporis, comme disait Jean de Vigo, toute ulcération, toute écorchure suspecte. Qui oserait affirmer que notre malade n'aurait pas été préservé de l'infection, si, au lieu de cautériser son chancre au deuxième jour, il eût employé le caustique dès le moment de son apparition ?

Observation III.

Au mois de mai 1857, un jeune homme me consulte pour un chancre infectant situé sur le côté gauche de la couronne (lu gland, lequel chancre se présentait sous la forme d'une érosion superficielle, rouge et indurée, avec la pléiade inguinale caractéristique.

Le lendemain il m'amène la femme qu'il accusait de lui avoir communiqué son chancre, m'affirmant qu'il n'en avait pas vu d'autres depuis plusieurs mois. Je trouve une plaque

muqueuse sur la face interne et en bas de la grande lèvre droite, dont le siège, par conséquent, correspondait exactement k celui de l'accident communiqué, les organes étant supposés dans leur position respective pendant l'acte sexuel. Rien dans les régions inguinales.

L'examen le plus attentif ne me fait découvrir aucune autre lésion vénérienne, sauf un léger engorgement des ganglions cervicaux, et quelques macules brunâtres sur les jambes et sur la poitrine, reste d'une syphilide papuleuse qui, suivant la malade, s'était produite une année auparavant et s'était accompagnée d'ulcérations à la gorge.

Six semaines après, le malade fut pris de douleurs rhumatoïdes très intenses et d'un érythème confluent. Plus tard, il eut encore une syphilide palmaire, des plaques muqueuses aux lèvres, et des ulcérations aux amygdales qui durèrent plusieurs mois.

Remarquons, à l'occasion de ce fait, que le chancre contracté par notre malade au contract d'une plaque muqueuse, se présentait, comme celui que nous avons décrit dans notre première observation, sous la forme d'une érosion superficielle^ rouge et indurée. C'est cette forme du chancre infectant qu'un siphilographe moderne a désignée sous le nom à' érosion chancreuse, et qui, d'après nos observations, serait le plus souvent, sinon toujours, la conséquence et le signe de la contagion d'un accident secondaire, particulièrement de la plaque muqueuse. Ce chancre est généralement induré chez l'homme ; mais il peut être exceptionellement privé de ce caractère, surtout lorsqu'il siège sur la partie moyenne du gland, où il constitue alors Tune des variétés de la balanile syphilitique.

Aux trois observations qui précèdent, et qui démontrent si clairement le pouvoir contagieux, entre les adultes, de l'accident secondaire par excellence, la plaque muqueuse , nous pourrions ajouter plusieurs faits qui prouvent également la transmission des lésions constitutionnelles de la syphilis entre les nourrissons et leurs nourrices. Mais à quoi bon ? Sur ce point, tout le monde est d'accord. L'unanimité des médecins, la voix publique elle-même ont depuis longtemps forcé les non-contagionistes les plus fervents, maîtres et élèves, k s'incliner devant la vérité (1). L'un d'eux cependant, homme d'esprit et de vive imagination, élève de l'ancienne école du Midi , aujourd'hui passé maître en science et dans l'art d'écrire, M. Diday, a tenté naguère un effort suprême poiir sauver d'une ruine totale le système de la non-transmission, complètement perdu sur ce terrain. Voici par quel étrange compronn's, ou plutôt, par quel expédient de haute diplomatie scientifique il a cru pouvoir faire , pour ainsi dire , la part du feu.

Prenez, a-t-il dit aux contagionistes, la syphilis congénitale : je vous l'abandonne. Je fais plus, je la déclare de toutes les formes de la syphilis la plus contagieuse. . . Mais n'allez pas imprudemment assimiler- la syphilis congénitale à celle des adultes, et conclure du pouvoir contagieux de l'une au pouvoir contagieux de l'autre.

(1) Je ne repousse pas d'une manière absolue ce mode de transmission de la syphilis du nourrisson à la nourrice, et de la nourrice au nourrisson. (Bicord, XIV lellresur la syphilis.)

Votre conclusion serait fausse, attendu que la syphilis congénitale est une espèce particulière , une vérole à part, qui se distingue précisément de la vérole constitutionnelle ordinaire par une force de contagion dont celle-ci est absolument dépourvue. Et telle serait, d'après M. Diday, cette force de contagion, qu'elle se transmettrait et se perpétuerait de génération en génération syphilitique , c'est-à-dire , du nourrisson à sa nourrice, de la nourrice à son mari, de celui-ci à d'autres et ainsi de suite indéfiniment, vires acquirens eundo (1). De sorte que l'humanité serait réellement en possession de deux syphilis constitutionnelles : Tune, d'origine congénitale, toujours et fatalement contagieuse ; l'autre, d'origine vulgaire ou chancreuse, non transmissible directement !

En attendant que l'habile et ingénieux syphilographe lyonnais soit parvenu à prouver contre nous cette dernière proposition, nous nous abstiendrons de discuter son hypothèse, qui ne repose, dans l'état actuel de la science, que sur une pétition de principe (2) , et qui

(1) Ce n'est pas toujours directement de l'enfant à une personne que la contagion s'opère. Souvent un individu contaminé devient Tinlermédiaire entre la source première et ses aboutissants plus ou moins éloignés. On ne remarque pas alors que la maladie contractée par le contact avec un homme qui la tenait du nouveau-né, diffère, pour sa gravite, de celle reçue immédiatement du nouveau-né lui-niôme. (Diday, 7Vai7é de la syphilis des nouveau-nés, p. 300.)

(2) Nous lisons dans le dernier ouvrage de Diday, page 369 ; « Le grand caractère de la syphilis héréditaire congénitale est que les manifestations qu'elle produit sont contagieuses, quoique offant physiquement toute l'apparence des symptômes secondaires de la vérole d'adulte,

d'ailleurs ne nous paraît avoir que fort peu de chances de succès, même parmi les non- contagionistes les plus convaincus, s'il en existe encore.

Il nous reste à faire valoir, en faveur de la thèse que nous soutenons, un fait qui, depuis quelque temps, préoccupe assez vivement les esprits. Nous voulons parler du chancre céphalique, à propos duquel de jeunes médecins et quelques élèves en médecine ont cherché récemment à faire un certain bruit.

Le chancre céphalique, c'est-à-dire le chancre des lèvres, de la langue, des gencives, etc., se présente toujours, comme on le sait, avec les caractères de l'ulcère infectieux. Toujours, et comme fatalement, il est accompagné ou suivi des symptômes constitutionnels de la vérole. Malgré les recherches les plus minutieuses et les plus actives, la science ne possède encore aucun exemple authentique de chancre simple développé par la contagion physiologique sur les différentes régions de la face. — Disons cependant, pour rendre hommage à la vérité, que nous avons récemment découvert, dans le Traité de l'inoculation, l'énoncé de sept cas de chancres des lèvres et de trois cas de chancres de la gorge, observés à l'hôpital du Midi, de 1832 à 1836, et qui très probablement appartenaient à la variété simple, puisqu'ils ont produit, par l'inoculation de leur pus sur les individus qui les portaient, la pustule chancreuse

lesquels, eux, ne sont pas contagieux. » Or, c'est là précisément ce qu'il s'agit (le démontrer.

caractéristique. M. Ricord avait certainement oublié ces dix observations, ainsi qu'un certain passage non moins curieux de son premier travail (1), lorsqu'il a écrit dans ses Leçons sur le chancre, page 20, la déclaration suivante : « Durant vingt-cinq ans de pratique, il ne m'a pas été donné de rencontrer un seul cas bien authentique de chancre simple développé sur la face et sur le crâne. »

Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que le chancre de la face est, sinon toujours, du moins presque toujours infectant.

Les partisans de la théorie des deux virus, qui, la plupart, ne croient pas à la transmission par contagion des accidents secondaires (2), sont fort embarrassés de ce fait qu'ils qualifient de mystère, et contre lequel ils ne cessent de s'escrimer avec un courage et une persévérance dignes d'une meilleure cause. Pour expliquer, d'après leur système, ce prétendu mystère pathologique , ils ont imaginé une hypothèse fort singulière : ils ont supposé et osé soutenir sérieusement, nous le croyons du moins, que le virus du chancre simple était privé du pouvoir de s'inoculer sur la face ! Ainsi, comme nous l'avons dit ailleurs, le même virus qui s'inocule sous le menton

' (I) J'ai trouvé des ulcères primitifs des lèvres, de la langue, du pharynx môme, qui avaient été contractés directement et par des voies illicites, et qui, de nécessité, fournissaient un pus inoculable. (Ricord, Traité de Vinoculalion, p. 165.) — Il est bon de rappeler que M. Ricord n'inoculait le pus de ces prétendus ulcères que sur les malades eux-mêmes ! (2) Leur opinion à ce sujet s'est, depuis, complètement modifiée.

ne s'inoculerait plus au-dessus, la distance séparant les deux inoculations n'aurait-elle pour étendue que l'épaisseur d'une ligne mathématique !

Cette hypothèse, on le comprend, n'a pas besoin d'être réfutée ; elle tombe devant le sens commun ; elle est tombée devant les faits. Des expériences d'inoculation du virus chancreux sur la face et sur le crâne, récemment faites par un médecin d'hôpital qui « a trouvé, nous dit-on, dans sa longue pratique et dans une véritable conviction morale la hardiesse nécessaire » pour tenter ces dangereux essais, non sur luimême, hâtons-nous de le dire, mais sur des malades confiés à ses soins, ont prouvé la possibilité d'inoculer le virus du chancre simple sur les régions céphaliques. Il est seulement à regretter que les individus soumis à ces expériences n'aient pas été observés pendant assez de temps pour que nous puissions savoir s'ils ont eu ou non la vérole constitutionnelle. D'où il résulte que cette expérimentation, que nous nous abstiendrons de qualifier, a été faite en pure perte, et ne peut, en aucune façon, servir à élucider la question doctrinale que- soulève le chancre céphalique (1).

Pour nous, qui ne sommes l'apôtre d'aucun système, qui observons sans idée préconçue et dans le seul but

(1) Nous renvoyons nos lecteurs à la thèse de M. Nadau des Islels (De l'inoculation du chancre mou à la région céphalique. Paris, 1858), où sont relaldes en détail les expériences dont nous parlons. Us verront que les malades inoculés, au nombre de quatorze, n'ont été tenus en observation qu'un ou deux mois au plus, et qu'on les a ensuite perdu» de vue '.

de tirer des faits leur conséquence vraie, le caractère conslamment infectieux du chancre céphalique a une double signification : d'une part, il démontre l'unicité du virus syphilitique ; d'autre part, il prouve le pouvoir contagieux de la vérole constitutionnelle.

11 résulte, en effet, de nos propres observations et de celles de beaucoup d'autres praticiens que nous avons questionnés sur ce sujet, que le chancre des lèvres, de la langue, etc., est souvent, le plus souvent peut-être, le résultat de la contagion directe, soit de plaques muqueuses, soit d'ulcérations syphilitiques secondaires. Il suffit d'ailleurs, pour se convaincre de ce fait, de considérer que les ulcérations vénériennes primitives , presque toujours enflammées , douloureuses, et accompagnées d'engorgements volumineux des ganglions voisins, ne permettent guère aux individus qui en sont atteints les rapports intimes nécessaires à leur transmission sur la face ; tandis que les accidents consécutifs des lèvres ou d'autres régions, généralement indolents, privés de réaction inflammatoire et de retentissement ganglionnaire, échappent à l'attention des malades qui peuvent ainsi les communiquer impunément et souvent même à leur insu. Ajoutons que le chancre céphalique le plus commun, le chancre des lèvres, se présente ordinairement sous la forme d'une érosion superficielle, épithéliale, plus ou moins large et indurée, c'est-à-dire sous la forme qui, selon nous, caractérise le chancre infectant dû à la contagion d'un accident consécutif, particulièrement de la plaque muqueuse.

Ainsi, la conslaiice du caractère infeclieux propre au chancre céphalique est pour nous, et sera pour tous les médecins non systématiques, une démonstration de plus de la possibilité de communiquer directement la vérole constitutionnelle. M. Ricord apu, selon son habitude, plaisanter agréablement sur les baisers secondaires. Nous doutons fort cependant qu'il parvienne à leur faire décerner une couronne d'innocence. Nous doutons plus encore qu'il obtienne jamais que les médecins, même les plus engoués de son système, en prescrivent l'usage à leurs clients.

En résumé :

Les faits innombrables de vérole constitutionnelle transmise soit entre les adultes, soit des nourrissons à leurs nourrices et réciproquement, recueillis par l'observation clinique de plusieurs siècles ; l'expérimentation faite soit sur les malades eux-mêmes, soit sur des individus sains; l'assentiment général, à l'exception d'une insignifiante minorité, des médecins de tous les temps, de tous les lieux ; enfin la voix publique ellemême, sont autant de preuves certaines, irrécusables, du pouvoir contagieux des accidents généraux de la syphilis.

Le 31 mai 1859, l'Académie de médecine condamnait il l'unanimité la doctrine de la non-contagion de

la syphilis secondaire. Dans celle séance mémorable, M. Ricord, avec une abnégation ([ui fait le plus grand honneur à son caractère, rendait publiquement hommage à la vérité, et abjurait une erreur qui, professée et soutenue avec éclat pendant vingt-cinq ans, avait été pour lui un sujet de gloire et l'un de ses principaux titres à la renommée.

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