‹ Nouvelle étude sur Cavelier de La Salle: conférence à la Société libre d'emulation du commerce et de l'industrie de la Seine-InférieureChapitre 1 sur 2 · GAYELIER DE LA SALLE · texte numérisé non relu

GAYELIER DE LA SALLE

Départ peur la Nouvelle-France. — Fondation de la Chine. — Premier contact avec les Iroquois. — La Sainte Famille

René-Robert Cavelier, sieur de La Salle, est né le 22 novembre 1643, à Rouen, sur la paroisse Saint-Herbland, rue delà Grosse-Horloge.

Pierre Corneille, alors âgé de 37 ans, écrivait ses chefs-d’œuvre dans une petite maison de la rue qui porte aujourd’hui son nom.

Quand je revois en esprit l’existence de Cavelier de la Salle, je ne puis m’empêcher de croire que ce grand homme a été bercé aux harmonies patriotiques de Pierre Corneille ; plus j’y pense et plus je trouve juste ce mot de M. Pierre Margry : « Corneille écrivait des poèmes, Ca- « velier de la Salle en faisait » ; toutes les fois que j’ouvre la vie de Cavelier de la Salle, quelle qu’en soit la page, je trouve en lui le caractère mâle, honnête, courageux, français des héros cornéliens.

Je 1 ai déjà dit, et je le répète, car j’en suis de plus en plus convaincu, il dépassait de la tête et des épaules tous les hommes de son temps.

Il a fait ses études au collège des Jésuites, maintenant lycée Corneille. Son père voulait qu’il fût jésuite, mais cette profession était absolument contraire à ses goûts. A sa puissante nature il fallait de larges espaces, les périls et les émotions de la gloire.

Son père étant mort en 1666, il se hâte de quitter les Jésuites et part pour la Nouvelle-France avec le capital d’une rente de 400 livres qui formait tout son avoir.

Il se rend droit à Montréal, grande île du Saint-Laurent, découverte par Jacques Cartier, et reçoit de M. de Queylus, supérieur du séminaire de Villemarie, un fief situé sur lé bras droit du fleuve, en face du saut Saint- Louis.

L’île de Montréal était tellement exposée aux incursions des Iroquois, qu’il était impossible de labourer sans avoir le fusil à portée de la main.

L’île comptait, pour travailler en paix, sur la protection de Cavelier de la Salle. C’était un poste de confiance qui ne demandait pas moins de prudence que de bravoure. La Salle était bien jeune, mais il était mûr, et le mot de

Corneille : « Aux âmes bien nées . » n’a jamais trouvé

plus juste application.

Les Iroquois, fins politiques, guerriers sans peur, d’une ambition effrénée, d’une cruauté inouïe, s’entendirent bien tout d’abord avec Cavelier de la Salle. Dans la suite notre concitoyen aura des difficultés avec eux et nous en dirons la cause, sans aucune hésitation.

Tout en construisant le village de Saint-Sulpice, qui porte aujourd’hui le nom de la Chine , tout en accordant

des concessions sur son fief, il se met en rapport avec ses voisins, étudie les relations des voyageurs, apprend des dialectes, et fait diverses excursions pour se rompre au rude métier d’explorateur.

S’il avait voulu réussir à tout prix, il avait un excellent moyen : c’était de se mettre du côté des Jésuites. Les RR. PP. avaient déjà des missions jusqu’à la pointe occidentale du lac Supérieur où ils se donnaient modestement les noms de Celui) qui est descendu du ciel , de Fils du Soleil et autres semblables, en même temps qu’ils se prétendaient supérieurs au gouverneur général et maîtres de la terre. A Québec, ils étaient tout-puissants. L’évêque, qui était leur créature, ne tenait aucun compte des lois et des ordonnances. Une congrégation de femmes et de filles, connue sous le nom de Sainte Famille , se réunissait tous les jeudis dans la cathédrale, à portes closes, et les femmes se racontaient l’une à l’autre ce qu’elles savaient des voisins. Les Pères Jésuites, ayant ainsi les secrets les plus intimes de toutes les familles canadiennes, étaient maîtres du sort de tous, hommes et femmes, soldats et officiers, prêtres et moines, et, comme on le voit dans des pièces officielles envoyées au ministère par l’intendant Talon et le comte de Frontenac, gouverneur général, ils faisaient du Canada un Paraguay et traitaient en ennemi quiconque n’était pas avec eux.

La Salle savait cela ; cependant, tout en les traitant avec déférence, il ne voulut jamais ni se mettre de leur parti, ni même les employer.

Donc, dès ses premiers pas dans la voie des explo-

rations, la lutte est ouverte avec les Révérends Pères, lutte terrible, qui se dénouera 20 ans plus tard, à mille lieues de Québec, dans les halliers du Texas.

Découverte de l’Ohio et du Mississlpi

Pendant l’hiver de 1668-69, La Salle reçoit, dans sa demeure, des Iroquois-Tsonnontouans.

Il apprend d’eux que le grand fleuve qu’ils nomment Olighinsipou , et les Outaouais Ohio ou Belle Rivière , naît dans leur pays, coule droit à la mer, et que l’on peut, en huit ou neuf mois, descendre jusqu’à son embouchure.

La Salle étudie la question et croit trouver par l’Ohio le passage à la Chine que l’on cherchait vainement depuis Christophe Colomb.

Il communique ses idées au gouverneur général et à l’intendant et leur fait partager son enthousiasmé. Il est recommandé aux gouverneurs de la Virginie et de la Floride. Des soldats sont autorisés à l’accompagner.

Pour faire face aux frais de l’entreprise, il revend au séminaire de Villemarie une partie de sa concession. Cela ne suffisant pas, il en vend le reste à des particuliers.

L’abbé Faillon juge un peu sévèrement ces ventes. Je me permets de ne pas partager l’avis du savant sulpicien.

J’ai dit à Luxembourg, dans un congrès : « Quand je vois Cavelier de la Salle mettre tout son avoir dans une

entreprise de nature très incertaine, mais dont la réussite devait grandement servir la gloire et les intérêts politiques et commerciaux du pays, tant de désintéressement et d’audace me semblent élever, à la hauteur d’un héros de Plutarque, ce jeune homme de vingt-six ans ».

Messieurs, huit années ont passé sur ces paroles, les grands travaux de M. Pierre Margry ont vu le jour, et je n’ai pas changé d’avis.

La Salle est parti de Saint-Sulpice le 6 juillet 1669, en compagnie de deux sulpiciens qui avaient pour mission de combattre l’influence écrasante des Jésuites. Il emmenait, outre les deux sulpiciens, 22 français et 7 bateaux d’Iroquois.

Il arrive au mois d’août dans un village iroquois. Il est très bien reçu. Les anciens lui donnent des vivres en abondance et ne font nulle difficulté de lui promettre un guide. Puis un bruit, d’abord très faible, parcourt le village. Peu à peu il grossit. On assure que l’entreprise est insensée ; les hommes de La Salle ont des craintes. Le bruit grossit encore ; on prévoit des tentatives criminelles, et après avoir perdu tout un mois dans ce village, les Français sont heureux de s’en tirer sains et saufs.

La Salle se rend dans un village des bords du lac Erié ou du Chat. Comme les deux sulpiciens le gênaient dans ses mouvements, il profite d’une indisposition pour les laisser aller au nord. Le lendemain de leur départ il est guéri et se met en route dans la direction du sud. Il découvre la rivière Ohio et la descend jusqu’au Mississipi.

Le résultat de ce voyage est nié par les Jésuites et leurs partisans. Les uns prétendent que La Salle n’a pas dépassé les rapides de Saint-Louis; les autres admettent qu’il a pu descendre jusqu’au Wabash.

Voyons un peu. La Salle dit qu’il a suivi la rivière d’Ohio jusqu’à un endroit où elle tombe de fort haut dans de vastes marais, à la hauteur du 37e degré, après avoir été grossie par une autre rivière fort large qui vient du nord, et que toutes ces eaux se déchargent, selon toutes les apparences, dans le golfe du Mexique.

Eh bien ! Messieurs, rapprochez ces paroles des indications de la carte. Vous verrez que les rapides de Saint- Louis sont par 38° 15', le confluent du Wabash par37°46/, et le confluent de l’Ohio avec le Mississipi par 37° lOh Si La Salle avait voulu parler du confluent du Wabash, il se serait trompé de 46' ou 46 milles géographiques ; s’il avait voulu parler des rapides de Saint-Louis, il se serait trompé de 1° 15;, ou 75 milles géographiques. Admettre de pareilles erreurs, ce serait dire que La Salle ne savait pas se servir de ses instruments, ce qui serait le contraire de la vérité. Des rapides de Saint-Louis et du confluent du Wabash, La Salle pouvait-il dire que l’Ohio, réuni à une large rivière venant du nord, se jetait dans le golfe du Mexique? Evidemment non. Mais du confluent du Mississipi, par 37° 10', qu’il indique à 10/ près, là où la route vers la Chine lui était barrée, il ne pouvait plus conjecturer autre chose.

On nous fait une autre objection; l’homme qui reçut les confidences de Cavelier de la Salle n’était pas ami des

Jésuites. Cette objection tombe d’elle-même, car nous savons aujourd’hui, par les recherches deM. Pierre Margry, que cet homme était Eusèbe Renaudot, prêtre à la fois très pieux et très instruit, très respecté et, en effet, très peu ami des Jésuites.

Revenons à Cavelier de la Salle.

Tous ses compagnons l’ont abandonné en une seule nuit, à plus de 400 lieues de Montréal, dans un pays qui n’avait pas encore été foulé par un homme de race blanche. Il n’en revient pas moins, vivant de sa chasse et de ce que lui donnent les Sauvages, couchant tantôt dans un wigwam, tantôt dans la neige.

Découverte de l’Illinois. — Exploration sur le Mississipi

L’année suivante, 1670, il se remet en route par les grands lacs, découvre la rivière de l’Illinois, la descend jusqu’au Mississipi et se confie à ce fleuve jusqu’à l’endroit où il coupe le 36e parallèle.

Comme il n’a ni assez d’hommes, ni assez de vivres pour traverser les nations nombreuses qui le séparent de la mer, il revient sur ses pas.

Les Jésuites accueillirent mal ces découvertes, qui déjà suffisaient pour immortaliser le nom de Cavelier de la Salle. De fait, ils n’avaient pas sujet de se réjouir. Depuis 1640, ils faisaient des efforts excessifs pour arriver au

Mississipi, et juste au moment où ils pensent à se mettre en route, un nouveau venu, un normand, leur enlève la gloire de l’entreprise et la chance des profits commerciaux qui devaient en être la conséquence.

J’ai dit : profits commerciaux, Messieurs, et je ne m’en dédis pas, car il résulte expressément des rapports officiels et des relations les plus dignes de foi que les Pères Jésuites s’occupaient fort peu de la conversion des Sauvages et beaucoup du trafic du castor.

Les bons pères décident donc deux choses : la première, de nier les découvertes de La Salle ; la seconde, d’envoyer au Mississipi Louis Joliet, leur élève et leur partisan, et le R. P. Jacques Marquette. Ce voyage eut lieu en 1673, et les voyageurs descendirent jusqu’à l’Arkansas par 34° 30', un degré et demi plus loin que Cavelier de La Salle. Cela fait, ils s’attribuèrent bravement l’honneur de la découverte.

La Salle prouvera plus tard, avant de revoir le Mississipi, que Joliet et Marquette disent avoir vu bien des choses qui n’existent pas.

Jusqu’à ces derniers temps, M. Pierre Margry et moi avons seuls soutenu la priorité de Cavelier de La Salle. C’était beaucoup d’avoir de mon côté l’éminent historien de nos gloires coloniales. Mais en 1879, le P. Brucker a dit, dans les Etudes religieuses par les Pères de la Compagnie de Jésus , que M. Margry avait changé de sentiment et que M. Gravier restait seul de son avis. Je vous confesse que cette affirmation ne m’a pas causé la moindre émotion, d’abord, parce que M. Margry dit tout

le contraire dans ses ouvrages; ensuite, parce que j’avais de bonnes raisons de croire que les Révérends Pères Jésuites se trompent quelquefois.

J’ai appris, en effet, de M. Pierre Margry, que le R. P. Brucker s’était trompé.

Voyage en France et retour au Fort de Frontenac

A l’automne de 1674, après avoir beaucoup contribué à la fondation du fort de Cataracoui, sur le lac Ontario, La Salle vint en France.

Les Jésuites avaient envoyé à Versailles, depuis plus d’un an, leur frère Joliet, et celui-ci se faisait à lui-même l’honneur de la découverte du Mississipi ; mais il n’a pas su répondre aux demandes que l’on fait en pareille occasion, et ses prétentions n’ont eu aucun succès.

La Salle, au contraire, obtient, en récompense de ses services, des lettres de noblesse, la concession du fort de Cataracoui, et un immense terrain sur le lac Ontario.

Sa famille, fière de ses succès, lui avance l’argent dont il a besoin pour acquitter les charges qui lui sont imposées, reconstruire son fort et mettre en rapport sa magnifique concession.

Quand il revint à Québec avec le projet d’ouvrir au Canada le golfe du Mexique, ses ennemis auraient bien voulu le chasser, mais comment faire? Il n’était pas un

simple fur trader que l’on pût intimider. Personne n’ignorait qu’il ne reculerait devant aucun danger. Ils ont alors recours à un moyen assez original, qui réussit presque toujours.

A son arrivée à Québec, Bazire, fermier des droits du roi, homme fort riche, vient le complimenter et lui offrir sa maison pour toute la durée de son séjour dans la ville. Ces offres se changent en instances si pressantes que tout en ne comprenant rien à une amitié si soudaine, La Salle ne peut se dispenser d’accepter.

Madame la Receveuse est « belle et dévote des Jésuites, et l’une des principales de la Sainte Famille ». Elle fait à La Salle le plus gracieux accueil. Elle est d’abord d’une familiarité d’apparence cordiale et honnête. Puis elle paraît plus empressée et semble vouloir exciter la passion en feignant d’en avoir. Mais La Salle se défie et paraît ne pas comprendre.

Un dimanche, avant la messe, La Salle lui fait dans sa chambre une visite de civilité. Elle déploie toutes les ressources de son esprit, met en jeu toutes ses grâces félines pour l’amener à lui faire des avances. Il ne comprend pas. Alors elle lui prend la main et la place sur son sein. La feinte n’est plus possible : il faut céder ou faire comme Joseph. La Salle rembarre la femme d’un mot sec, fait la révérence et sort. En s’en allant, il aperçoit dans un cabinet, tout proche, M-. le Receveur. Madame la Receveuse va droit à l’église et communie sans se confesser.

Aima-t-elle vraiment La Salle? La chose est possible : il était beau et large des épaules. Mais, qu’elle l’aimât ou

non, que cette étrange mission lui fût agréable ou non, si elle avait réussi, elle le perdait de réputation, et c’était là le but poursuivi par elle et son complaisant mari.

Séjour au Fort de Frontenac

Vers le même temps, un habitant de Québec vint en France pour dire à l’abbé Cavelier que son jeune frère, La Salle, avait enlevé une femme de Québec, que l’évêque n’avait pu la lui faire quitter et qu’il vivait scandaleusement avec elle dans son fort de Frontenac, l’ancien fort de Cataracoui.

L’abbé Cavelier était un esprit borné, toujours disposé à contre-carrer son frère. Il tenait les cordons de la bourse et s’attribuait sur La Salle une autorité excessive. Il s’est même permis de lui faire manquer un excellent mariage.

Ce digne abbé, chargé de colère et de sermons, part aussitôt pour Frontenac.

Il trouve La Salle assisté de deux récollets, travaillant activement aux fortifications du fort, fondant une colonie franco-iroquoise, une mission et une école, construisant des barques, dressant des canoteurs, étudiant les relations des anciens voyageurs, se préparant pour sa grande expédition.

Le bonhomme se retire satisfait.

Dans le même temps, les Révérends Pères Jésuites du sud des lacs et l’intendant Duchesneau disent aux Iro-

quois : « La Salle augmente ses moyens de défense pour vous faire la guerre » , et ils écrivent à La Salle : « Rempart de la contrée, défiez-vous de ces perfides Iroquois; ils pensent à vous attaquer » .

Les anciens des Iroquois, réunis en assemblée devant le comte de Frontenac, disent, parlant des RR. PP. Briaset Person, qui faisaient courir parmi eux ces bruits de guerre : « Comment aurions-nous fait ? Des serpens que » tu nourris dans ton sein se sont glissez par nos villages » et ils y ont jeté leur venin ; nous en avons esté estour- » dis, quelques-uns mesme ont avalé du poison, mais ils » l’ont rejeté ».

Par ces menées politiques, les bons pères voulaient compromettre le comte de Frontenac, en lui faisant faire inutilement les dépenses d’une entrée en campagne, perdre Cavelier de la Salle en amenant une collision entre lui et les Iroquois, et se tresser à eux-mêmes, à peu de frais, une couronne de pacificateurs.

Notre normand était heureusement aussi fin qu’eux et ils en furent pour la honte de voir constater, dans un procès-verbal, leurs agissements anti-français.

Quelque temps après, La Salle fut empoisonné avec une salade qui contenait de la ciguë et du vert-de-gris.

La Salle a écrit que les Jésuites étaient innocents de cette tentative.

L’empoisonneur était Nicolas Perrot, surnommé Joly- Cœur. Il était au service de La Salle et n’avait pas motif de se plaindre de lui. Il a été l’instrument des ennemis de son maître.

Malgré son crime, les Jésuites l’ont toujours protégé. En 1864, en publiant ses mémoires, le R. P. Tailhan nous le présente même comme le plus honnête homme du monde.

La Salle, remis après 40 ou 50 jours de maladie, reprend la suite de ses projets. Son but est la conquête du bassin du Mississipi ; ses moyens, l’établissement d’une chaîne de forts et de colonies pouvant servir de centres commerciaux et de centres de résistance contre les Espagnols et les Anglais.

Ce hardi projet avait l’approbation et l’appui du comte de Frontenac ; les Sauvages devaient le recevoir avec joie, mais certains français, « qui prétendaient faire de ces quartiers un nouveau Paraguay », voyaient avec déplaisir se fermer devant eux la route du Mexique, « et vous savez », écrit La Salle, « comment ils en usent avec ce qui leur résiste ».

Qu’est-ce qui le forçait à braver un danger imminent ? L’amour de la gloire. En effet, « s’il avoit préféré lepro- » fit à la gloire », écrit l’un de ses contemporains, « il n’a- » voit qu’à demeurer dans son fort, où il jouissoit déplus » de 25,000 livres n de rente par le commerce qu’il y fai- » soit. Il n’auroit pas eu besoin de s’endetter, de faire » venir de France, à grands frais, un pilote, des matelots, » des agrès de toute sorte, des charpentiers de barque, » de construire tant de forts, de faire tant de voyages, de » présents et de négociations avec des peuples si esloi- » gnez pour acquérir leur amitié, d’exposer sa vie tant » de fois, d’y essuyer des fatigues incroyables ».

Il a d’ailleurs toutes les qualités pour mener à bien cette vaste entreprise. Il est irréprochable dans ses mœurs et réglé dans sa conduite. Il est judicieux, politique, vigilant, infatigable, sobre, intrépide. Il entend suffisamment l’architecture civile, militaire et navale, la navigation, l’agriculture ; il comprend quatre ou cinq langues ; il a saisi le génie des Sauvages et fait d’eux tout ce qu’il veut.

Jamais homme ne fut mieux préparé. Jamais homme n’eut d’ennemis plus tenaces et moins scrupuleux.

Un père jésuite lui envoie, par un récollet, avec une lettre des plus pressantes, un nommé Deslauriers qui souhaitait ardemment d’entrer à son service. Il le reçoit et pendant 15 jours il est très content de sa conduite. Mais ce bon jeune homme n’était venu que pour pousser à la désertion la garnison du fort et mettre La Salle en contravention. Le quinzième jour, il trouve une occasion favorable et déserte avec six hommes, emmène tous les bateaux et emporte tout le pain du fort. La Salle poursuit les déserteurs et trouve Deslauriers caché sous le lit du bon père jésuite qui l’avait si chaudement recommandé et qui d’ailleurs ne voulait pas le rendre.

Nouveau voyage en France. — Fondation du Fort de Niagara. Inauguration de la navigation sur les grands lacs

Peu après, en 1675, La Salle revient en France. En apprenant son départ, ses ennemis font répandre à Ver-

sailles le bruit qu’il est fou « à mettre aux Petites- Maisons ».

Ce bruit fut si habilement répandu que longtemps Colbert refusa de recevoir Cavelier de La Salle. Celui-ci dut payer àBellinzani, directeur du commerce, l’un des hauts fonctionnaires de Louis XIY, 1,200 louis pour une demande d’audience à Colbert. Ce grand ministre n’eut pas de mal à reconnaître que, loin d’être fou, La Salle était homme de tête et de cœur, que l’exécution de ses hardis projets devaient honorer la France et contribuer à sa prospérité.

Il lui accorda toutes ses demandes.

Le 15 septémbre 1678, La Salle était de retour à Québec. Cette fois, il en part aussitôt pour Frontenac et s’occupe de la réalisation de ses projets.

Il envoie des hommes aux Illinois pour faire la traite et une petite troupe au Niagara pour choisir, au-dessus de la cataracte, un endroit convenable pour construire un fort et une grande barque.

Les travaux du Niagara ne se font pas sans difficultés. Il y va plusieurs fois, tantôt en barque, tantôt en canot pour visiter ses ouvriers et leur porter des provisions. Il perd une barque et plusieurs canots chargés de provisions et de marchandises.

Une fois il fut contraint de faire à pied, dans la neige, avec un petit sac de maïs grillé pour tout viatique, le voyage du fort de Niagara ou Contià celui de Frontenac, distants l’un de l’autre de 106 lieues.

Les Iroquois comprenaient bien que ce fort et cette

barque seraient un obstacle à leur commerce avec les Anglais, et s’ils ne le comprenaient pas, il y avait près d’eux quelqu’un pour le leur faire comprendre. Ils ne désiraient donc rien tant que d’en empêcher la construction. L’un, contrefaisant l’ivrogne, tente d’assassiner le forgeron ; la tribu complote l’incendie de la maison et de la barque en chantier. Le désastre paraît inévitable, mais une jeune femme, qui a des bontés pour un français, ne peut se résoudre à voir périr celui qu’elle aime, lui révèle le complot et sauve ainsi la petite troupe.

La barque est enfin achevée, mise à flot, bénie, baptisée du nom de Griffon , armée. Par des prodiges d’adresse, La Salle la fait remonter le canal de Niagara, et le 10 août 1679 la navigation est inaugurée sur les grands lacs. C’est une date historique, Messieurs, car ces mers intérieures, alors silencieuses, sont aujourd’hui couvertes de navires et bordées de grands ports de commerce. Le Griffon , qui, le premier, sillonna le lac Erié, le canal de Détroit, les lacs Huron et Michigan, était construit et commandé par un enfant de Rouen et battait pavillon français.

Le 27 août il arrive à Michillimackinac, dans le détroit qui sépare le lac Huron du lac Michigan. La Salle apprend que les hommes envoyés aux Illinois, effrayés par ce qui leur fut dit de l’entreprise, ont, pour la plupart, déserté en lui volant des marchandises.

Il charge le Griffon et le renvoie au fort Conti avec ordre de revenir de suite. Le Griffon est pillé par son équipage et abandonné. La Rivière, de Tours, réussit à

se joindre à du Luth, fameux coureur de bois. Ses compagnons atteignent le Mississipi et sont mangés par les Sauvages. Ils ont dû passer par la maison que les Jésuites avaient sur la baie des Puants, maintenant Green Bay, mais les bons pères, dit La Salle, « en ont tousjours faict » parfaitement des ignorans » .

La Salle perdait avec sa barque 40,000 livres.

Le 19 septembre, il s’engage sur le lac Michigan ou des Illinois, dans de simples canots, avec 14 personnes.

Après douze jours de tempête, de disette, de froid, de veilles, il arrive au fond du lac, à l’embouchure de la rivière des Miamis.

En attendant son lieutenant Tonty, envoyé à la recherche des déserteurs, il fait construire un fort et une maison.

Séjour sur l'Illinois

Le 3 décembre, il se remet en route avec 30 hommes. Il fait le portage de ses canots de la rivière des Miamis à celle de l’Illinois et descend cette rivière jusqu’au sud du lac Peoria. Après entente avec les Sauvages, il commence la construction d’un fort et d’une barque.

Tandis que ses ennemis du Bas-Canada sèment l’épouvante et font saisir tout ce qu’il possède à Montréal, ceux des lacs ne sont pas inactifs.

En apprenant que La Salle est aux Illinois, le P. d-’Al-

louez se rend chez les Miamis, et, par une coïncidence étrange, arrivent aussitôt chez les Illinois, secrètement, des Miamis très bien instruits des affaires de La Salle. Leur chef, Monso, affirme aux Illinois que le jeune Rouennais est ami des Iroquois et qu’il s’est entendu avec eux pour les détruire. C’était autant qu’il en fallait pour faire casser la tète aux Français. La Salle pare le coup, sans pouvoir empêcher toutefois six de ses hommes de déserter, après avoir empoisonné ses vivres .

Les PP. Hennepin, Zenobe Membré et Christian Le Clercq n’osent ni parler de ce crime, ni dire quels sont les français qui ont corrompu les déserteurs. Apparemment que ces français étaient très puissants.

Parmi les déserteurs se trouvaient les scieurs-de-long. Cela n’arrête pas La Salle. Tout en dirigeant la construction du fort et de la barque, il dresse des hommes à scier des planches et des madriers.

Le 29 février 1680, il envoie Le Picard, Michel Accau et le P. Hennepin, avec un canot et des marchandises, pour visiter le haut Mississipi. Le P. Hennepin, selon son habitude, a bâti sur ce voyage tout un roman. Malheureusement il n’a pas su le rendre vraisemblable et a bien mérité le nom de Révérend Père Menteur que je lui ai donné et que je ne pense pas à lui retirer.

La Salle a nommé son fort Crèvecœur. Cela dit beaucoup. Le fort de Crèvecœur construit, les charpentes de la barque prêtes, il fallait des fers, des cordages et des voiles, toutes choses que La Salle ne pouvait se procurer qu’à Frontenac, à 550 lieues de Crèvecœur.

Voyage de Crèvecoeur à Frontenac

L’hiver se prolongeait. Les rivières étaient prises, et la glace, assez épaisse pour empêcher la navigation, était trop faible pour porter. La neige, très haute, n’était ni fondue ni gelée, mais en bouillie. C’était donc un voyage terrible, outre qu’il y avait tout à craindre des Sauvages. La Salle ne s’en émeut pas et s’occupe surtout de rassurer ceux qu’il va laisser derrière lui.

Deux jours après le départ de Michel Accau, il se met en route avec quatre français et Nika, un chaouanon, qui l’a suivi partout depuis 1669 jusqu’au jour où ils furent assassinés l’un et l’autre dans les halliers du Texas.

Chemin faisant, La Salle reconnaît l’importance stratégique du Starved Rock , rocher situé sur l’Illinois. Il donne l’ordre à Tonty d’y commencer la construction d’un fort, et c’est autour de ce fort qu’il formera une grande colonie dont il sera question plus tard.

Le 21 avril 1681 , il arrive au fort de Niagara.

Jamais voyage ne fut plus pénible. Comme ils devaient dissimuler leurs traces aux Sauvages, la plupart du temps ils ne pouvaient pas faire de feu, exposaient leurs habits mouillés pour les faire sécher, et dormaient dans leurs couvertures. Souvent ils marchaient tout le jour sans prendre aucune nourriture. Quand ils tuaient une pièce de gibier, ils en faisaient rôtir une partie et la mangeaient sans pain, sans sel, sans vin, sans aucun assaisonnement.

Des hommes tombent malades, ce qui augmente encore les difficultés. Arrivés au fort Gonti, sur le Niagara, La Salle est seul en état de continuer le voyage.

Les ennemis de Cavelier de La Salle

Tandis qu’il affrontait toutes les misères et risquait cent fois sa vie, le Griffon était pillé par son équipage ; un navire qui lui apportait de France 22,000 livres se perdait ; de 22 hommes qu’il avait fait venir de France, à grands frais, 18 étaient retenus par son ennemi l’intendant Duchesneau, 4 s’étaient rembarqués sur la nouvelle de sa mort. Etait-ce tout? Non. La petite troupe de Tonty était dispersée, le fort de Crèvecœur dévasté, le magasin de Michillimackinac pillé , plusieurs de ses hommes avaient déserté en lui volant des marchandises et des canots.

Ses déserteurs avaient des protecteurs dévoués : les Jésuites. Un prêtre a prêté à l’un de ses hommes 50 écus en marchandises pour le faire déserter et l’a caché dans son logis en attendant le moment favorable. Les Jésuites du Sault-Sainte-Marie reçoivent des pelleteries volées par quatre déserteurs. Quand La Salle vient les réclamer, ils lui disent : « Foy de religieux », nous ne les connaissons pas, cherchez vous-même. Le dessus de leur église, qui est très grand, en est plein. Si La Salle prenait, par erreur, un paquet des Pères pour un des siens, il serait

excommunié comme voleur des biens de l’Eglise.. Il aime mieux perdre tout que d’encourir une peine qui n’était pas alors une plaisanterie.

Le R. P. Louis de Bohesme, qui exerçait au Sault le métier d’armurier, engageait l’un des voleurs de Cavelier de La Salle à cacher ses marchandises dans le logis des Pères. « Et afin», lui dit-il, « que je puisse jurer n’en » rien savoir , mets-les, mon enfant, dans ma cham- » bre lorsque je n’y serai point ».

« On n’a rien épargné », dit,Cavelier de la Salle, « et » si on pouvoit prouver ce qui regarde la confession, je » pourrois justifier qu’on s’en est servy pour prendre par » la conscience ceux qu’on n’avoit pu gagner autre- » ment ».

Son propre frère, l’abbé Jean Cavelier, intercepte sa correspondance, s’approprie ses marchandises, se conduit comme le pire de ses ennemis.

La Salle, répondant aux plaintes de l’un de ses associés, disait : « Je n'ay personne pour faire des duplicata » et des triplicata (de mes lettres), et quand j’en aurois, » il y a trop peu de fidélité en ce pays et trop de gens aux » escoutes pour me fier à qui que ce soit de ce que je » voudrois vous mander, les lettres mesmes cachetées » n’estant pas icy trop en seureté, et les gens faisant » profit des moindres choses pour en brasser des trahi- » sons ».

Daus le même temps, on portait contre lui, en France, les accusations les plus saugrenues. Et il écrivait à l’un de ses correspondants : « Depuis que je suis icy, je n’ay

» eu n y valets, n y habits, nv cuisine qui ne ressentent » plustôt la bassesse que le faste, et dès que je verray le » moindre rebut ou de vostre costé ou du costé delà Cour, » je vous assure quejequitteray tout là n'y ayant point » d'autre attrait à la vie que je mène que celuy de » V honneur , dont je croy ces sortes a” entreprises » d'autant plus dignes qu'il y a pjlus de péril et de » peine ». « Surtout, Monsieur », ajoute-t-il, « si vous » voulez que je continue, que je n’aye point à respondre » à toutes les questions et les imaginations des prestres

» et des Jésuites . Mais aussy ne dois-je pas m’at-

» tendre que vous donniez créance à tout, et qu'il faille » que je vous prouve que je ne suis pas fou. »

« Je vous ay escrit cette lettre , dit-il encore, à plus de » vingt reprises , et je- suis à plus de cent cinquante » lieues d'où je l'ay commencée ». Il se plaint encore d’être forcé d’ajouter à ses périls continuels la nécessité de répondre aux envieux, ce qui lui cause plus de peine que les difficultés inséparables de son dessein.

Ses amis sont accablés, ses ennemis triomphent, mais ils comptent sans l’indomptable énergie, sans la haute intelligence de ce noble rejeton des vieux navigateurs normands.

Voyage de Frontenac au Mississipi

Il court à Montréal, s’arrange avec ses créanciers, obtient d’eux de nouvelles avances et se remet en route, parle plus court chemin, avec 25 hommes, ouvriers et soldats.

Le 4 novembre, il revoit son fort des Miamis, et descend l’Illinois jusqu’au Mississipi. Des 17 villages illinois qu’il a vus jadis, il ne reste plus que des poteaux noircis par le feu et des débris de cadavres humains que se disputent les chiens, les loups et les corbeaux ; il voit aussi des femmes et des enfants à demi-consumés encore attachés au poteau du supplice et des chaudières remplies de chair humaine. Il reconnaît, par l’inspection des campements, que les Iroquois ont poursuivi les Illinois jusqu’au Mississipi.

Les Illinois accusent de cette horrible guerre les Pères Jésuites, et La Salle a eu dans les mains des lettres qui confirment cette accusation. Il ajoute même : « On n’es- » pargne rien pour cela et il se fait des pratiques qu’on » n’ose descouvrir, parce qu’elles sont incroyables. »

Sur un arbre des bords du fleuve, il se représente en canot et portant un calumet de paix. Il ajoute une lettre informant Tonty de son retour au grand village des Illinois, et revient sur ses pas, malgré l’offre que lui font ses hommes de l’accompagner jusqu’au golfe du Mexique.

Après de grandes fatigues, il arrive au fort des Miamis qui sera son quartier d’hiver.

Tout en faisant de longs voyages à la recherche de Tonty, il étudie de nouveau la situation.

Il reconnaît sans peine que de savantes intriguas ont

mis en travers de ses projets le terrible Iroquois, et qu’il ne retirera de ses découvertes un résultat pratique qu’en élevant, devant ce guerrier, une barrière infranchissable. Il conçoit alors l’idée d’un grand centre commercial et militaire en même temps que la création d’une puissante colonie entre les bassins du Saint-Laurent et du Mississipi. Le fort Saint-Louis qu’il a fait construire sur le Starved Rock, au milieu des richfcs plaines de l’Illinois, lui paraît répondre également bien aux nécessités du commerce, de la guerre et de la colonisation.

Son projet arrêté, il en commence immédiatement l’exécution.

Il visite les diverses nations habituellement soumises aux incursions des Iroquois, les engage, par d’habiles discours et des- présents, à oublier leurs vieilles querelles, à s’unir contre l’ennemi commun qui a juré de les dévorer Lune après l’autre. Il leur promet de se mettre à leur tête, de leur fournir des armes et des marchandises, de les placer sous la protection du roi de France. Il se proposait in petto de les amener au christianisme et à la civilisation, ce qui se pouvait faire en deux générations par des mariages mixtes et des écoles.

Malgré les Jésuites, qui étaient antipathiques à ce projet, il réussit complètement. Dans un rapport au ministre de la marine, il porte à 20,000 âmes la population réunie par lui autour du fort Saint-Louis. La carte de Franquelin de 1684 porte à 4,000 le nombre des guerriers de cette colonie, ce qui confirme le chiffre de Cavelier de la Salle.

Comme seigneur du pays, en vertu de lettres-patentes 'de Louis XIV, il accorde des concessions, excellent moyen pour fixer la population française.

Ces succès causent le désespoir de ses ennemis. Ils étaient dans l'intérêt du pays, ils assuraient notre prépondérance et notre sécurité dans l’Amérique du Nord ; mais alors, comme aujourd’hui, le prestige et l’intérêt de la France n’avaient pas le don d’émouvoir certaines gens.

Au lieu de soutenir La Salle, ou tout au moins de le laisser en paix, ils répandaient sur lui mille calomnies. A les entendre, il voulait se faire roi ; il battait ses gens, exploitait les Français ; il faisait un commerce illicite ; il poussait les Iroquois à nous faire la guerre. Je ne veux pas répondre à ces billevesées; mais ils prétendaient, proh pudor ! qu’en son absence les Français se mariaient toutes les semaines avec des sauvagesses, et sur ce point je me permettrai une observation.

Je ne dirai pas que nos Français étaient chastes comme le devraient être les moines : je mentirais. Je les approuve même d’avoir fait battre le cœur des sauvagesses, car, Messieurs, chez les Sauvages comme ailleurs, c’est par les femmes qu’on parvient le plus facilement. Je trouve étrange néanmoins cette excessive pudeur dont les Pères Jésuites s’avisent tout à coup. A Versailles, sous leurs yeux, Sa Sainte Majesté Louis XIV installait publiquement dans sa maison, à côté de sa femme, ses nombreuses maîtresses, et les bons Pères n’étaient pas scandalisés ; la noblesse trafiquait de ses femmes et de ses filles, se plongeait dans la débauche jusqu’au col, et les bons Pères la-

vaient benoîtement, charitablement, un doux sourire aux lèvres, les gros et les mignons péchés de ce beau monde ; un évêque célèbre portait au roi les lettres d’amour de la Montespan et à la Montespan les lettres d’amour du roi, et les bons Pères ne voyaient rien.

Pour vous dire toute ma pensée, je trouve indécent cette excessive tolérance pour les grands et cette excessive rigueur pour de pauvres Français perdus dans les forêts vierges du Nouveau-Monde.

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