XII
Découverte des embouchures du Mississipi
Le successeur du comte de Frontenac, Lefebvre de la Barre, vieux soldat qui entendait deux messes par jour et ne sortait- jamais, comme dit un témoin oculaire, sans avoir des Jésuites à ses trousses, se faisait garant de toutes les calomnies répandues sur Cavelier de la Salle.
Celui-ci en était très tourmenté, mais cependant il ne songeait pas à lâcher prise. Avec les beaux jours vient le moment de compléter sa découverte. Il retourne à Frontenac, obtient de ses créanciers de nouvelles avances, fait son testament et part avec Tonty, un notaire, un moine, 20 Français et 18 Sauvages qui emmènent 10 femmes et 3 enfants.
Le 6 février, il arrive au Mississipi, le 12 il se confie au fleuve, dans de simples canots , le 14 mars, il arbore aux Arkansas la croix et les armes de France ; le 7 avril, il
arrive à la pointe du delta du Mississipi et en reconnaît les trois canaux ; le 9 avril 1682 (c’est une grande date de notre histoire coloniale), il prend possession, au nom du roi de France, de l’immense bassin du Mississipi.
En une seule fois, il a parcouru 1,500 lieues de désert n’ayant, pour vivre, que le produit de sa chasse, et pour se conduire que l’aiguille aimantée. Avec 40 hommes il a réussi là même où vint échouer, avec une petite armée, l’espagnol Hernando de Soto.
Il lui avait fallu beaucoup de politique pour passer au milieu de tant de nations toujours ennemies les unes des autres et naturellement soupçonneuses.
Souvent il fut reçu à coups de flèche, mais quand les Sauvages voyaient qu’il continuait d’avancer sans faire usage de ses armes, ils venaient à lui et lui fournissaient ce qu’il voulait.
Cette découverte, qui lui coûta 200,000 livres, est la plus importante du xvne siècle, et c'est avec justice que les Américains ont gravé sur la carte du Texas et de l'Illinois le grand nom du rouennais Cavelier de la Salle ; c’est avec justice qu’ils ont placé son médaillon au capitole de Washington entre ceux de Christophe Colomb, de Sébastien Cabot et de Walter Raleigh.
L’intention de La Salle était d’élever un fort aux embouchures du Mississipi, mais le manque de vivres le força d’ajourner son projet à l’année suivante.
J’ai dit qu’il manquait de vivres : cela n’est pas tout à fait exact. Ils découvrirent une cache de viande boucanée, et ne se firent pas scrupule d’y puiser. Ils trouvaient
cette viande très délicate, mais ils s’aperçurent que c’était... de la chair humaine. Les Sauvages continuèrent à s’en régaler ; les Français ne voulurent plus y toucher et c’est alors qu’ils manquèrent de vivres.
Au retour, ils trouvent une ou deux tribus hostiles. Il leur faut faire de la diplomatie pour obtenir des vivres. Une fois même ils doivent soutenir un combat.
En arrivant chez les Chicassas, où, en descendant, La Salle avait construit un fort, ce vaillant homme tombe subitement malade, « malade de maladie mortelle ». Le capitaine Tonty, le récollet Zenobe Membré , le notaire Métairie et La Salle, qui ont écrit des relations de l’expédition, sont absolument muets sur la nature de cette maladie.
Après 40 ou 50 jours de lit, il se met en route pour les Illinois.
Il trouve au fort Saint-Louis un certain chevalier de Baugy, envoyé par La Barre pour débaucher les habitants, « et un sieur de La Durantays, » dit La Salle, « ne » s’y espargna pas non plus quand il y vint » .
Au mois d’octobre il écrit de Michillimackinac : « J’ay » à présent de grands ennemis qui sont venus à bout de » tous ceux qu’ils ont entrepris. Je ne prétend pas leur » résister, mais seulement me justifier, en sorte que je » puisse poursuivre par mer ce que j’ay commencé par
» icy . Comme la cabale est puissante icy, j’ay besoin
» d’une puissante recommandation pour avoir justice ».
Par deux lettres, La Salle demande l’envoi, à ses frais, au fort de Frontenac, de soldats et d’un gouverneur. Il
prie aussi le général de la Barre de laisser revenir les hommes qu’il a envoyés à Québec lui chercher des vivres et des munitions. Pour réponse, le dévot général écrit au ministère que La Salle a perdu la tête ; qu’il se vante d’une découverte qu’il n’a pas faite, qu’il travaille à se tailler un royaume imaginaire. Et sur ce beau rapport Louis XIV déclare que la « découverte du sieur de La Salle est fort inutile ».
Les ennemis et les amis de Cavelier de La Salle
Le bon général ne s’en tient pas là. Sans respect pour les lois qu’il est chargé de faire exécuter, il fait la traite pour son compte, même avec les Anglais, ce qui est une trahison. Il emploie à ce beau métier les soldats qui lui sont confiés pour la défense du pays. En La Salle il voit un concurrent et il agit à son égard avec la désinvolture d’un concurrent sans pudeur. Il autorise les Iroquois à piller les canots de La Salle et même à le tuer.
Les Jésuites ont prétendu ne rien savoir de cela. Nous voudrions bien croire qu’ils étaient incapables de conseiller pareille chose, mais . certaine lettre volée jadis
au ministère de la marine est venue s’échouer chez le libraire Dufossé, quai Malaquais, 21, à Paris, où M. Margry l’a achetée 50 francs, et cette lettre, qui est d’un révérend père jésuite, fait la lumière sur ce point délicat. Elle sera publiée très prochainement et les révérends
pères pourront se convaincre par eux-mêmes que le crime commis par le général de La Barre ne fut pas inconnu de ses conseillers ordinaires.
Quand ses mesures arbitraires, ses ordres perfides eurent rendu inévitable la guerre avec les Iroquois, La Barre se trouva pris entre son devoir et ses intérêts ; il lui fallut renoncer à son trafic illégal, mais, aussi mauvais général que mauvais politique, il ne sut rien faire à temps, et la Nouvelle-F rance glissa irrésistiblement vers sa perte.
La Salle est dépouillé de ses concessions, de ses forts; ses canots, ses marchandises, ses bestiaux sont pillés ; ses cultures sont dévastées ; sa belle colonie de l’Illinois est dispersée. Après l’avoir ainsi complètement ruiné, La Barre l’embarque pour la France.
Nous retrouvons Cavelier de La Salle en France, et aussi ses ennemis. Il s’agit pour eux de l’écraser et ils donnent avec un ensemble admirable. Le général de la Barre, les belles pénitentes et les dévoués des Jésuites répandent à la cour et au ministère des torrents de calomnie.
Ils mettent en pratique, avec une rare habileté, les principes de don Basile.
Ils réussissent. Le ministère et la cour sont hostiles à Cavelier de la Salle et refusent de le recevoir.
Si La Salle a pour ennemis les Jésuites et les trafiquants, il a pour amis les Récollets ; s’il a pour ennemi le général de la Barre, il a pour amis de dignes prêtres, Bernou et Renaudot.
Grâce à ces derniers, la vérité se fait jour. La Salle est entendu. Pour lui sonne l’heure de la justice. Il est remis
% en possession de ses biens, La Barre est durement répri¬
mandé, bientôt rappelé. Le ministre reçoit les mémoires du découvreur et ne les met pas dans les cartons. Le découvreur lui-même est reçu avec distinction et félicité par le roi, ce qui, naturellement, remplit d’enthousiasme les grands et les petits seigneurs de la cour.
La Salle obtient alors ce qu’il demande : des vaisseaux , des soldats, des ouvriers, des armes, des munitions, des vivres et des outils. Le roi prend à sa charge environ la moitié de la dépense. Il voudrait faire davantage, mais les finances du pays ne le permettent pas. Un quart de la population mendie, un quart vole, un autre quart est réduit à brouter l’herbe des champs.
Le règne du grand Louis XIV était l’âge d’or pour les nobles, les évêques et les moines ; mais il était l’enfer pour le bas clergé, les bourgeois, les manants et surtout pour les protestants. Ajoutez qu’au moment dont nous parlons, Sa Majesté avait à pourvoir cette pauvre madame veuve Scarron et à trouver pour ses bâtards, faits princes et presque dieux, 200 millions, la bagatelle d’un milliard de notre monnaie.
Cependant La Salle a le moyen d’aller par mer aux embouchures du Mississipi. Il va pouvoir repousser les Espagnols à l’ouest et leur prendre les mines du Texas, Il va pouvoir aussi cantonner les Anglais sur la marge orientale, ce qui est d’extrême urgence.
Ces dangereux voisins se multiplient rapidement, n’ayant, selon l’expression de Vauban et de Le Moyne d’Iberville, ni moines, ni religieuses, mais tous gens qui
peuplent. Bientôt ils seront renforcés par les victimes de la Révocation de l’Edit de Nantes que les Jésuites feront repousser du Canada, en violation des lois économiques et politiques, en violation des droits delà conscience et de l’humanité. Déjà ils nous enserrent entre la Virginie, la Pensylvanie, la Nouvelle-Angleterre etla baie de Hudson. Ils connaissent le Mississipi par les gazettes hollandaises et le cherchent. S’ils nous y devancent, ils y prendront position et nous disputeront le commerce de la Nouvelle- France en attendant qu’ils nous en ravissent la souveraineté.
La Salle voit très bien la situation et l’expose au ministre, qui le comprend.
Il compte beaucoup, pour réussir, sur les vieux soldats canadiens qui ont partagé ses travaux, sur dix-huit à vingt mille sauvages qui lui sont entièrement dévoués, sur quelques bonnes recrues qu’il a faites en France et notamment à Rouen.
S’il effectue la jonction, sur le Mississipi, des troupes canadiennes aux troupes françaises ; si, en même temps, un ou deux vaisseaux de haut bord remontent le fleuve, aucune force ne pourra lui résister ; il fermera aux Anglais toutes les avenues de l’intérieur, il fera de l’Amérique du Nord une colonie française.
Cette colonie aurait probablement revendiqué son indépendance, mais elle serait française d’origine, de cœur, de langue et nous aimerait comme nous aiment encore les Franco-Canadiens.
La cour a peur des Jésuites et dissimule ses projets.
Oui, Louis XIV, l’absolu Louis XI Y a peur des Jésuites. Eusèbe Renaudot, parlant à Thoinard des affaires de Cavelier de la Salle dit, en hébreu : « Il court à l’heure » qu’il est, dans tout Israël, un bruit qui ne se répète » que tout bas, par la crainte qu’inspirent les Jê- » suites ».
Ces bruits, si affaiblis, si vagues qu’ils soient, parviennent aux Révérends Pères, qui se mettent en travers du chemin.
Yoient-ils qu’ils compromettent l’intérêt colonial de la France et la France elle-même? Peut-être? mais les intérêts de la France ne les touchent guère, ainsi que le prouvent leurs agissements en Canada et, tout récemment, aux îles Gambier.
Le Gallois de Beaujeu est nommé au commandement de la flottille de Cavelier de La Salle. Sont-ce les Jésuites qui l’ont fait nommer? Cela n’est pas prouvé. Ce qui est bien prouvé, c’est qu’il était leur homme.
XIY
Cavelier de La Salle et le capitaine de Beaujeu
M. de Beaujeu affecte de grands airs et se prend pour le plus habile marin du siècle. Si l’on consulte ses états de service, on trouve qu’il a été enfermé à la tour de La Rochelle du 2 août 1675 au 2 mai 1676, qu’il a été cassé de son grade le 20 août suivant et réintégré le 8 janvier
— ss¬
ii nous apprend, dans sa correspondance, qu’il a conseillé au gouvernement le bombardement d’Alger, et vous savez, Messieurs, que ce bombardement est l’un des actes les plus honteux de celui qui, pour se faire pardonner ses débauches, signa la Révocation de l’édit de Nantes.
Dans toutes ses lettres au ministre, Beaujeu parle de ses services et demande des pensions. Il annonce même, par deux fois, qu’en son absence sa femme ira solliciter pour lui.
Le ministre était le marquis de Seignelay, si connu pour la légèreté de ses mœurs, et l’on sait à quel prix les belles solliciteuses obtenaient satisfaction. Dans ce siècle de haute dévotion, ceux qui s’appelaient « les honnêtes gens » trafiquaient ouvertement de leurs femmes et de leurs filles. Il est donc à supposer que madame de Beaujeu, qui était vieille, n’allait pas seule au ministère.
En même temps qu’il était dévoué aux Jésuites, Beaujeu était, d’instinct, hostile à Cavelier de la Salle. Il était froissé de servir sous les ordres d’un homme sans caractère , c’est-à-dire d’un homme qui n’était ni soldat, ni marin. Il répand sur cet homme des flots de bile et de venin, mais il produit le même effet que les dents du serpent sur la lime.
Le roi écrit à La Salle qu’il place sous ses ordres les Français et les Sauvages qu’il emploiera, et que Beaujeu, chargé seulement de la manœuvre, devra lui obéir pour tout ce qui concerne la route à suivre.
En même temps, le ministre écrit à Beaujeu que la Salle a le « secret de l’entreprise » ; qu’il devra lui obéir ponc-
tuellement pour ce qui concerne la route à suivre ; qu’il n’a, lui Beaujeu, que le commandement de la manœuvre ; qu’arrivé à destination, il devra fournir à La Salle tous les secours que permettront la sûreté du vaisseau et de la navigation.
Beaujeu promet une soumission parfaite tout en faisant valoir que cela lui demande un grand dévoûment à la gloire du roi et du ministre.
Rappelons-nous bien ces protestations de soumission et de dévoûment.
En meme temps que les ordres dont nous avons parlé, arrive la commission de La Salle.
Cet homme sans caractère , ce fils d’un mercier-grossier de la rue de la Grosse-Horloge, est nommé vice-roi des vastes contrées autrefois connues sous le nom de Louisiane et s’étendant du fort Saint-Louis de l’Illinois à la Nouvelle-Biscaye. Cette commission est identique à celle du général de la Barre, gouverneur général de la Nouvelle-France.
Beaujeu raille la vice-royauté de La Salle. Au fond, il crève de jalousie. Par tous les courriers il écrit au ministre ou à son ami Cabart de Villermont pour se plaindre de La Salle, pour le déconsidérer, le calomnier. Il ressasse tous les mensonges répandus par les dévoués des Pères Jésuites. Il fait tous ses efforts pour préparer les esprits à l’insuccès de l’entreprise. Il va jusqu’à dire que La Salle doute de la réussite et qu’il est un peu fou.
Lui-même nous donne le secret de cette conduite inqualifiable. Nous trouvons dans ses lettres ces précieux
aveux : « S'il (La Salle) s'aperçoit que je me serve des » Jésuites pour faire tenir mes lettres , comme vous » me mandez 3 je suis perdu y et il ne me pardonnera » jamais ».
Il dit ailleurs que La Salle tient pour suspectes « Va mitiè et la correspondance » de Beaujeu avec Villermont « aussy bien que la dévotion de madame de » Beaujeu aux Jésuites ».
Nous avons en main la preuve que La Salle avait cent fois raison.
Plusieurs officiers de marine se joignent à Beaujeu. De ce que le père de ces messieurs, enrichi dans les fermes ou dans l’épicerie, a joint à leur nom celui d’un huitième de fief, ils croient descendre de Charlemagne ou de Vitiking et regardent La Salle comme un pauvre homme qui méconnaît la bassesse de son origine. Le monde est ivre, sans doute, et voit de travers, car le nom de ce pauvre homme vivra aussi longtemps que la France et l’Amérique, tandis que personne ne sait plus que ces pseudogentilshommes ont vécu. Qui donc a jamais entendu parler de Machaut-Rougemont et de Machaut-Belmont !
Pour réponse à ses perfides insinuations, Beaujeu reçoit la confirmation, en termes très durs, de l’ordre du 14 avril 1684, qui ne lui donne que le commandement de la manœuvre.
La Salle est au courant des intrigues de Beaujeu, il le lui reproche et ne lui confie rien de ses desseins. Il le laisse même dans l’ignorance absolue de sa destination, certain que s’il le savait, les Jésuites le sauraient et lui
tendraient des pièges. Un jour que Beaujeu lui faisait des offres de service il lui répondit nettement qu'il se défioit de ces gens qui offr oient tant et paroissoient si bonnes tes.
Avait-il tort ? Au moment même où Beaujeu paroissoit si honneste , les officiers du port entassaient, sous les pas de La Salle, difficultés sur difficultés et celui-ci les accusait d’être vendus à ses ennemis. Tous les jours ce sont de nouvelles entraves, de nouvelles chicanes, de nouveaux délais, et pendant ce temps deux cents hommes vivent aux dépens de Cavelier de la Salle, et la saison de la navigation s’écoule. L’honnête Beaujeu triomphe et manifeste Lespoirque l'expédition n’aura pas lieu. Cependant il se déclare prêt, si La Salle le veut, à le conduire jusque dans la lune , à faire marcher les vaisseaux par terre .
La composition de la troupe était chose de première importance. De sa solidité pouvait dépendre le sort de l’expédition. Cette partie des préparatifs fut soignée comme le reste.
Le ministre se plaint, par lettres des 23 et 30 juin, que les soldats « sont fort mauvais et peu en état de servir » . Le 10 juillet, Beaujeu lui jure qu’il n’a jamais vu de meilleures troupes. Cependant, un mois et dix jours avant, il écrivait à son ami Cabart de Villermont que « cette » troupe n’estoit que le rebut de messieurs de la cavalerie » et de l’infanterie qui avoient levé, dans les provinces » circonvoisines, plus de trente «deux mille hommes ».
En réalité, comme le dit La Salle dans un procès-
verbal adressé au ministre, ses soldats « furent ramassés à la porte des églises où ils avaient gueusé toute leur vie ».
Joutel, racontant une excursion sur la côte du Texas, parle ainsi de ces soldats : « Pour dire vrai, de cent » vingt ou cent trente que nous estions, trente bons » hommes eussent valu bien mieux et auroientfait davan- » tage, hors la mangerie, à quoy ils ne craignoient per- » sonne. Comme j’ay desjà dit, c’estoient tous gens qui » avoient esté pris par force ou par surprise , de sorte » que nous pouvions dire que c’estoit presque comme à » l’arche de Noë, où il y avoit de toutes sortes d’ani- » maux, de mesme nous avions toutes sortes de na- » tions ».
Henri Joutel était fils d’un jardinier d’Eauplet, mais sa parole valait un peu mieux que celle de M. de Beaujeu. 11 a toujours dit la vérité, et M. de Beaujeu, comme vous venez de le voir, a menti au ministre.
Vous vous demanderez comment La Salle pouvait se mettre en route dans de pareilles conditions. La réponse est bien simple. Il comptait encadrer ces mauvais soldats dans ses bons soldats canadiens ; il avait l’espoir, bien fondé, ce semble, qu’au contact des Sauvages leur dignité de Français se réveillerait; qu’ils ne voudraient pas paraître moins braves et moins disciplinés que ces hommes considérés comme de race inférieure ; qu’ils auraient l’orgueil du drapeau et feraient honnêtement leur devoir. Ces gens, somme toute, étaient français et emportaient au fond du cœur l’amour de la France, cet amour qui gran-
dit et fait un homme de l’être le plus infime. La Salle ne pouvait pas supposer non plus qu’un vieux marin comme Beaujeu serait incapable de le mener au delta du Mississipi. Il croyait aussi, qu’une fois dans le pays de sa découverte, il serait assez fort pour déjouer toutes les intrigues, et mener à bien son entreprise .
Voyage par mer au golfe du Mexique
Ayant enfin surmonté toutes les difficultés que Beaujeu et d’autres lui suscitèrent, il mit à la voile de La Rochelle le 24 juillet 1684, après avoir écrit à sa mère, qui demeurait rue Sainte-Croix-des-Pelletiers, une lettre d’adieu des plus touchantes.
La flottille se composait du Joly , vaisseau de 36 à 40 canons ; de la frégate la Belle , de 6 canons, donnée par le roi à La Salle ; de Y Aimable, flûte de 300 tonneaux, appartenant à un marchand de La Rochelle, commandée par le chevalier d’Aygron et contenant la plus grande partie des approvisionnements et des effets destinés à l’établissement ; d’une caiche chargée de vivres et d’ustensiles.
Le 21 août, Beaujeu veut relâcher à Madère. La Salle pense que l’on vient de quitter la France, qu’on n’a pas encore besoin de faire des rafraîchissements, et surtout qu’il faut éviter de donner occasion aux Espagnols de surprendre le secret de l’entreprise. Beaujeu ne dissimule
point sa contrariété, ce qui ouvre la voie aux insolences de ses subordonnés. « Depuis ce temps », dit un témoin, « on n’a guère cessé de mettre sur le tapis de nouveaux » sujets de disputes, et M. de La Salle n’a jamais passé » huit jours en repos qu’on ne l’attaquast directement ou » indirectement, et il estoit tousjours sur la défensive ».
Il fut entendu, et consigné dans un procès-verbal, que l’on forcerait de voile pour gagner Port-de-Paix, dans l’île de Saint-Domingue. On devait y prendre des rafraîchissements et La Salle avait besoin d’en voir les autorités.
LeloyalBeaujeu, qui doit obéissance à La Salle pour ce qui concerne la route à suivre, qui se vanta de le conduire, s’il le voulait, jusque dans la lune, passe la nuit devant Port-de-Paix, sous prétexte que le vent est bon et qu’en 24 heures on peut aller au Petit-Goave. « Mais » le secret que plusieurs ont conjecturé », dit le témoin déjà cité, « estoit pour rompre les mesures de M. de La » Salle d’y prendre des rafraîchissements ».
On sut bientôt que Beaujeu avait d’autres motifs de transgresser ses ordres et de manquer de parole à Cavelier de La Salle. Il espérait qu’au Petit-Goave La Salle aurait de la peine à trouver des rafraîchissements et qu’il ne pourrait se concerter avec les autorités de l’île touchant son entreprise.
Cet honnête capitaine savait aussi que toutes les anses de ces parages étaient bondées de pirates et qu’une embarcation sans défense et lourdement chargée, comme était la caiche, ne pouvait passer que si le Joly était à Port-de-Paix, prêt à lui porter secours.
Sa trahison réussit pleinement. La eaiche fut enlevée par les pirates espagnols. La Salle et M. de Cussy, gouverneur de l’île de la Tortue, l’accusèrent de cette perte, qui était considérable. Un procès-verbal, dressé par les autorités de Saint-Domingue, constate qu’elle causa de grandes dépenses, par suite de la cherté des vivres, et, ce qui est plus grave, un retard de deux mois que M. de Beaujeu saura bien mettre à profit.
L’arrêt au Petit-Goave eut un autre inconvénient. Il provoqua l’indiscipline, la désertion, et altéra la santé des troupes, car, selon la remarque de Joutel : « L’air est » mauvais, les fruits de mesme, et l’on trouve là quan- » tité de femmes pires encore que l’air et les fruits ».
Par cette trahison, Beaujeu a compromis le sort de l’entreprise.
La Salle se défie du capitaine d’Aygron et craint, pour la flûte T Aimable, le sort de la caiche. Dans l’espoir de conjurer ce nouveau malheur, il décide de prendre place sur ce navire.
La Salle et Beaujeu dans le Golfe du Mexique
La Salle et Beaujeu s’entendent sur la question des signaux, et conviennent que le Joly , beaucoup plus fort marcheur que les deux autres navires, suivra la Belle . Beaujeu pouvait, sans être un grand capitaine, suivre facilement des navires marchant moitié moins vite que le
sien. Il était indispensable que, dans le golfe du Mexique, les trois navires fussent toujours en vue les uns des autres, soit pour la défense, soit pour l’exploration des côtes.
Que fait M. de Beaujeu? Quand il voit la Belle et Y Aimable cingler vers le golfe du Saint-Esprit, il profite de la nuit pour se perdre.
Le 6 juillet 1685, La Salle arrive en face de l’embouchure principale du Mississipi, mais persuadé, par les pilotes, qu’un fort courant porte à l’est, il croit n’avoir pas encore passé la baie de la Mobile. Le 8, il voit une seconde embouchure. Le 13, Joutel apprend de Sauvages qu’ils ont passé devant une grande rivière.
Deux causes empêchent La Salle de s’engager dans ces embouchures : elles ont complètement changé d’aspect depuis 1683, et Beaujeu, toujours invisible, est capable de se sauver avec les soldats, les armes et les marchandises.
Ce soupçon est très grave. Eh bien ! messieurs, il est fondé ! Pour s’en convaincre, il suffit déliré le journal de route de l’abbé d’Esman ville, qui se trouvait sur le navire de M. de Beaujeu.
La Salle, très inquiet, reste six jours en vue du delta. Il se décide ensuite à chercher Beaujeu; mais, après deux jours de navigation en vue des terres, il revient à l’est, persistant à ne pas s’éloigner de ce qu’il croit être les embouchures du Mississipi.
Le 19, il se préparait à reconnaître un cours d’eau, quand Beaujeu arriva du sud-ouest.
La Salle va le voir, et après les « contestations ordi-
naires », dit Joutel, il fut question de la route que l’on ferait et du lieu où l’on était, « M . de La Salle pensa que » ces battures, proche desquelles nous avions mouillé le » 6 de ce mois, pouvoit être l’une des branches de la ri- » vière que nous cherchions », et il proposa au capitaine de Beaujeu d’y retourner. Celui-ci répondit par une demande de vivres, et toujours il insista pour aller à l’ouest chercher un abri. La Salle ne l’entend pas ainsi, et le 8 février, après quinze jours perdus pendant lesquels Beaujeu aurait pu le conduire à son fleuve, il lui écrit : « Il ne tiendra pas à moy, monsieur, que vous n’alliez » chercher un port. J’en ay plus d’impatience que vous, » mais je ne suis pas dans le dessein de m'affaler da- » vantage vers le couchant , estant seur d'estre passé
» V émboucheure du Mississipi que fai descendu .
» Je suis résolu, pour moy, de retourner au vent, estant » seur au moins d’y trouver la baie ».
Ces demandes se renouvellent tous les jours de part et d’autre, sans amener une entente.
Pendant ce temps, les jours s’écoulent, les vivres s’épuisent, La Salle ne peut plus reculer son débarquement. C’est précisément à cela que tendent les exigences de M. de Beaujeu.
La Salle espère cependant que Beaujeu, qui consume ses vivres à l’ancre depuis plus de deux mois, finira par se décider aie conduire à l’endroit ou il croit trouver le Mississipi. Son espérance est vaine : ce n’est pas par ignorance que Beaujeu l’a attiré au fond du golfe, à 400 milles de sa destination .
Ne pouvant rien obtenir, il fait débarquer ses hommes, envoie Joutel à la recherche d’un lieu de campement et arrête son choix sur Matagorda-Bay, qu’il nomme baie de Saint-Louis.
Comme sur les côtes du Yucatan, aux embouchures du Rhône et à Venise, le continent est bordé de lagunes, et les lidi qui séparent ces lagunes de la haute mer sont percés de quelques ouvertures.
La Salle fait sonder et baliser une passe. Lui-même assiste aux opérations et en fait dresser procès-verbal.
La Belle entre sans difficulté. Pour Y Aimable, La Salle donne les instructions les plus précises . L'entrée devra se faire à la pleine mer, lui-même donnera le signal par un feu et il suffira, pour passer sûrement, de se guider sur les balises.
Au signal donné, le capitaine d’Aygron pointe droit sur les battures. Malgré les cris des pilotes et du matelot en observation dans les vergues, il maintient sa direction. Le navire touche. Au lieu de jeter une ancre, ce qui suffisait pour le sauver, il manœuvre pour le perdre complètement. Quand le mal est sans remède, il consacre à des manœuvres inutiles et fatigantes le temps qui aurait suffi à sauver la cargaison. Tout fut perdu ou gâté, mais « il ne » se trouva rien dans ledit vaisseau à Aygron, qui » avoit sauvé jusqu'à ses confitures ».
Cette trahison du chevalier d’Aygron coûte à La Salle ses boissons, ses viandes, ses légumes, une bonne partie de son fer, son enclume, son plomb, presque tous ses ustensiles, quatre grosses pièces de canon, des boulets, des
grenades, quantité d’armes, de hardes pour les soldats et de denrées pour les Sauvages .
Un procès-verbal est dressé par La Salle et envoyé au ministre avec les dépositions de plusieurs témoins.
Un autre fait projette un rayon de lumière sur la conscience ténébreuse" des ennemis de Cavelier de la Salle .
Six barils remplis de lard à Rochefort sont rejetés par la mer. En apparence, ils sont intacts, mais quand on les ouvre, on n’y trouve pas un seul morceau de lard. Le chevalier d’Àygron en a fait vider le contenu dans d’autres tonneaux et ces tonneaux ont disparu .
Cependant La Salle demande instamment des canons, des boulets, du fer, du plomb, une caisse de couteaux, mais surtout du fer dont il ne peut se passer, toutes choses qu’il a sur le Joly. Beaujeu lui répond qu’elles sont à fond de cale et qu’il ne pourrait les décharger sans compromettre la sûreté de son navire.
Vous figurez-vous un capitaine chargé de porter des marchandises et déclarant, au moment de les livrer, qu’il , ne peut les décharger sans mettre en danger son navire ? Si Beaujeu n’écrivait lui-même ces énormités, on n’y croirait pas.
Enfin persuadé qu’il n’obtiendra rien de cet officier, La Salle lui remet ses lettres et l’autorisation de partir. Contre son droit, Beaujeu reçoit à bord du Joly le capitaine d’Aygron et l’ingénieur Minet, qui d’ailleurs seront emprisonnés à La Rochelle par ordre du roi.
Le 18 février, près d’un mois avant son départ, Beaujeu écrivait à Cavelier de La Salle : « Je vous promets
» que, si je trouve un meilleur port que celui-cy dans » la rivière que vous me marquez estre une autre em- » boucheure du Mississipy , de vous envoyer aussy tost » ma chaloupe par le lac, ou le sieur de La Salle par » terre, ou d’y venir moy-mesme avec le vaisseau pour » vous advertir, si c’est nécessaire ».
Il a trouvé cette embouchure et a fait faire, par Minet, la carte du delta, mais il s’est bien donné de garde d’en prévenir Cavelier de la Salle.
Veuillez me permettre de vous rappeler quel a été, en définitive, le rôle du capitaine deBeaujeu.
A Rochefort et à La Rochelle, il fait tout son possible pour perdre La Salle dans l’esprit du ministre ; il le calomnie et fait tous ses efforts pour entraver l’armement des navires et retarder le départ. Il manque volontairement Port-de-Paix, perd la caiche et cause un retard de deux mois. Dans le golfe du Mexique, au moment où sa présence est indispensable, il abandonne les deux autres navires et va partout où il sait ne pas les trouver, loin du lieu de rendez-vous convenu. Pendant trois mois il refuse à La Salle de le conduire à sa destination, à 400 milles à l’est, sur sa propre route de retour, sous prétexte qu’il n’a pas assez des quinze jours de vivres que lui offre le découvreur.
Il abandonne La Salle sur une terre inconnue, avec des canons sans boulets, peu de fer, peu de vivres, peu d’effets, une troupe démoralisée par tout ce qui s’est passé sous ses yeux. Il promet, spontanément, s’il trouve l’embouchure du Mississipi d’en donner avis à La Salle; il
trouve cette embouchure, il en fait la carte et ne donne ni l’avis, ni les secours qui eussent alors assuré le succès de l’entreprise et sauvé la vie à 200 personnes.
De tout cela, messieurs, je conclus que Beaujeu a trahi La Salle et qu’il est responsable de tous les malheurs qui vont suivre.
Il a voulu perdre Cavelier de la Salle, et il l’a perdu. Pourquoi? Une des nombreuses pièces publiées par M. Margry nous le dira.
Au départ de Beaujeu, La Salle se croyait sur une branche du Mississipi. Beaujeu acquit la preuve du contraire en faisant faire la carte du delta.
Dès son arrivée en France, le ministre lui donne l’ordre de ne rien dire de son voyage avec La Salle. Les Jésuites savent cependant aussitôt que le découvreur n’est pas au Mississipi, et, sans perdre un jour, ils demandent à continuer sâ découverte par terre.
Après avoir énuméré le personnel et le matériel qu’ils jugent nécessaires, les Révérends Pères ajoutent :
« Moyennant quoy, offrir comme ayant travaillé » les premiers à ces descouvertes y de rapporter un » verbal ou relation des sondes et hauteurs de ladite ri- » vière jusqu’à son emboucheure, des nations qui habitent » des environs et en quels degrez (on pourroit demander » un dessignateur) , plusieurs plans des lieux, etgénéra- » lement tout ce qui sera descouvert, et au surplus de » tascher à attirer les peuples .
» Il faudra demander tous les mémoires et cartes qu’il » (La Salle) en a rapportez, comme aussi les mémoires et
» plans que le capitaine de Beaujeu, qui a conduit en » dernier lieu ledit sieur de La Salle par mer, a rapportez » de la prétendue emboucheure de ladite rivière, où ledit » sieur de La Salle est resté avec ses gens et une » barque . »
Ainsi donc, les Pères Jésuites, qui ont soutenu que La Salle n’a rien découvert, demandent aujourd’hui ses cartes et ses papiers.
Ils veulent lui dérober le fruit de ses travaux et lui voler sa gloire . Et c’est à ces malpropretés que Beaujeu accrochait son honneur .
Tentatives de La Salle pour gagner par terre le Mississipi
Voyons maintenant ce que devient sa victime.
La Salle' a dit : « Je réussirai ou je périrai ». Un général a dit un jour : « Je reviendrai mort ou victorieux». Vous savez comment il est revenu, mais La Salle n’était pas de la pâte des Ducrots et devait tenir parole.
Beaujeu parti, il construisit un petit fort pour abriter ce qu’il a pu sauver du naufrage de Y Aimable et se mettre à couvert des insultes des Sauvages, avec lesquels il est en guerre par suite du manque de tact et de prudence de son neveu, le jeune Grevel de Moranger.
Ces dispositions prises, il fait à l’ouest une excursion pour reconnaître les côtes et chercher un lieu de campement plus convenable.
Henri Joutel, chargé du commandement du camp, se conduit avec beaucoup de sagesse, occupe utilement son monde, fait bonne garde et maintient une discipline sévère que justifient les circonstances.
Au mois de juillet, il va rejoindre La Salle au nouveau camp. La situation était mauvaise. Les privations, les fatigues, les chagrins, la mauvaise qualité de l’eau et surtout certains fruits dont les hommes mangeaient malgré toutes les défenses, faisaient dans la troupe de larges trouées.
La Salle, aigri par le malheur et toujours dur pour luimême, était dur pour son monde ; le bon Joutel même eut à souffrir plus d’une brusquerie.
Au mois de septembre, La Salle décide d’aller, par terre, au pays des Illinois. Là seulement il pouvait avoir du secours et rétablir ses affaires. Il part au commencement d’octobre, salué de cinq coups de canon.
Le brave Joutel est encore chargé de commander le camp. Il fait si bien, par son industrie, qu’il maintient la paix, amène l’abondance et agrandit l’habitation.
Tout en faisant beaucoup travailler son monde, il le veut aussi gai que possible et le soir il engage les hommes et les femmes à danser et à chanter devant la maison.
La Salle revient le 30 mars 1686. Pendant six mois, la petite troupe, lourdement chargée, s’est avancée à travers les halliers, les marais, les forêts, les plaines ; pendant six mois, par tous les temps, elle a couché à la belle étoile, et vécu à la grâce de Dieu. Tous les vêtements sont en lambeaux. Elle a vu de beaux pays, bien arrosés, bien
boisés, de belles campagnes bien peuplées, mais La Salle n'a pas trouvé sa rivière .
Loin de se décourager, il organise une nouvelle expédition. Joutel, qui, par hasard, a sauvé son coffre, donne à La Salle un habit presque neuf; à l’abbé Cavelier, du linge et sa dernière paire de souliers ; au jeune Moranger, des chemises et des caleçons. « Enfin », dit-il, « je fis » offre de ce que j’avois, comme il convient en des con- » jonctures pareilles ». La Salle prend de Duhaut des haches et de la toile de traite pour faire des chemises. Les effets des morts sont vendus à prix d’estimation. Chacun contribue de son mieux au succès du nouveau voyage.
La Salle choisit vingt hommes des plus solides. 11 donne à chacun deux livres de poudre, trois livres de balles, une livre de plomb, cinq livres de farine, des haches, des couteaux, etc., et part le 28 avril, après avoir donné à Joutel ses instructions.
Le 1er mai arrivent au camp trois ou quatre hommes de la Belle. Tous les autres sont morts par accident ou par imprudence et le navire a été perdu par L ivrognerie du pilote. Les effets et les papiers de La Salle sont heureusement sauvés, mais tout espoir d’aller chercher du secours à Saint-Domingue et de gagner par mer les embouchures du Mississipi est perdu.
Joutel agrandit encore l’habitation et commence à la fortifier; il chasse, fait des semis, entretient en santé la petite colonie.
Les femmes et les filles, comme les hommes, tirent à la cible et font leur tour de faction . En cas d’attaque, il faut
que tout le monde puisse se défendre, ce qui ne déplaît pas aux femmes, qui sont au moins aussi braves que les hommes.
Elles suivent les hommes à la chasse et à la pêche, pour les aider; mais la solitude des bois, le murmure des rivières, le parfum des fleurs, l'amoureux babil des oiseaux, toute cette sève printanière qui donne à la nature une nouvelle jeunesse, la fait s’épanouir de joie et gonfle de vagues désirs le cœur des humains, produisent sur les chasseurs et les chasseresses, les pêcheurs et les pêcheuses des effets que le bon Joutel n’avait pas prévus. Quand il s’en aperçut, il y mit ordre. Toutefois il était un peu tard.
Le lieutenant Barbier vient lui faire des confidences qui se terminent par la demande d’autorisation d'épouser l’une des jeunes filles .
« Nous verrons cela au retour de M. de La Salle, répond Joutel ; en attendant, je vous défends de parlera la jeune fille » . Cette décision désespère le lieutenant. Il va conter ses peines et ses fautes aux missionnaires et ceuxci sollicitent Joutel en sa faveur. « Puisqu’ils veulent bien » l’un de l’autre », disent-ils, « et qu’il y a tant de choses » de faites, mieux vaut les marier » . Joutel se laisse persuader et l’abbé Chefdeville, de Rouen, célèbre au Texas le premier mariage chrétien.
A cette occasion la femme de Barbier eut l’honneur de servir de marraine aune rivière.
Quand Barbier lui faisait la cour sur cette rivière, il l’appelait sa Princesse , sa Mignonne , ce qui fait dire à Joutel : « Le proverbe est bien vray, qu’il n’y a point de
» laides amours, attendu que l'objet n’estoit pas trop » charmant ».
Le pauvre Barbier voyait à travers son imagination la femme qu’il aimait. Il l’idéalisait, la parait des grâces et des attraits qu’il rêvait et se trompait lui-même. Que celui qui n’a pas eu le même aveuglement lui jette la première pierre !
Cependant il dut avoir fort à faire pour s’illusionner, car son histoire amusa beaucoup La Salle qui baptisa la rivière du nom de Princesse.
Au mois de septembre, La Salle n’était pas encore de retour, et son absence causait de l’inquiétude. Joutel fait observer que, s’il est allé jusqu’aux Illinois, le voyage sera d’au moins un an ; il ajoute que d’ailleurs le camp ne manque de rien et que l’on peut attendre avec patience.
Un soir du mois d’octobre, Joutel entend du bruit de l’autre coté de la rivière qui longe le camp. Il crie : « Qui vive? » On lui répond : « France ! » C’est La Salle.
Le découvreur ramène cinq chevaux et seulement huit hommes. Il a perdu quelques-uns de ses compagnons et donné des congés, mais ceux qui ont obtenu ces congés ont déserté chez les Sauvages ou n’ont pu gagner le camp. Lui-même fut encore atteint subitement d’une de ces maladies mystérieuses qui de temps en temps mettaient sa vie en danger et le tenaient loin de ses travaux pendant quarante ou cinquante jours.
Il garde pour lui ses chagrins et prépare une troisième expédition. Il faut à tout prix atteindre le Mississipi. De là, son frère, l’abbé Cavelier, muni de lettres pour Tonty,
ira chercher des secours en France. Le voyage sera d’ailleurs plus facile, la route ayant déjà été parcourue deux fois.
Mort de La Salle
Le départ a lieu le 12 janvier 1687. Des 38 personnes qui restent encore, 21, dont 7 femmes demeurent à la baie de Saint-Louis sous le commandement de Barbier ; les 16 autres partent avec La Salle.
La séparation est très pénible. Tous pressentent qu’ils se disent un éternel adieu.
Joutel raconte jour par jour les incidents du voyage.
Souvent il faut marcher dans l’eau, traverser des rivières, s’ouvrir avec la hache un passage dans les bois. Les bons chemins sont ceux des bœufs, et quels chemins ! Des bourbiers quand il pleut ; quand il fait sec, ils sont raboteux, ce qui est particulièrement pénible pour des gens chaussés de peaux de bœuf fraîches qui se durcissent au soleil. Parfois, après avoir marché tout le jour sous la pluie, ils ne trouvent pas un endroit sec pour camper. Les couvertures servent à couvrir la poudre et les effets placés sur un échafaud; les voyageurs ne peuvent faire de grands feux pour se sécher et passent la nuit à grelotter dans des peaux de bœuf.
Pour se garantir des surprises des bêtes et des Sauvages, il leur faut chaque soir se fortifier et faire bon quart.
La chasse est abondante, mais ils n’ont à manger que de la viande, rien que de la viande.
Ils arrivent ainsi aux Génis le 15 mars.
La Salle charge sept ou huit hommes d’aller chercher, à une distance de deux ou trois lieues, un approvisionnement de maïs qu’il a fait lors de son précédent voyage. La cache a été envahie par les eaux et tout est pourri, mais le Sauvage de La Salle voit deux bœufs et les tue. Avis de cette chasse est donné à La Salle qui envoie, le 17, Moranger, Marie, Monnier et son laquais pour aider à rapporter la viande.
La journée se passe sans nouvelles, ce qui cause un certain étonnement. Le 18, La Salle est fort inquiet. Le soir, il a comme un pressentiment et demande à Joutel s’il n’a rien remarqué d’anormal dans la conduite ou les paroles de ses hommes. Le 19, il part avec un moine et un Sauvage.
Voici ce qui s’était passé. Quand Moranger arriva, les hommes avaient boucané la viande. Selon la coutume, ils avaient grillé, pour les manger entre eux, les os à moelle et les issues qui ne se peuvent conserver. Moranger, toujours manquant de mesure, s’empare de la viande, même des issues, en disant « qu’il prétendoit bien ménager dores- » navant la viande et qu’ils n’en mangeroient pas comme » ils avoient fait par le passé ». Il leur retire brusquement ce qu’ils ont. Le chirurgien Liotot, qui l’a soigné avec beaucoup de dévoûment d’une grave blessure ; Duhaut, qui faillit périr par son orgueilleuse exigence et qui lui attribue la mort de son frère, sentent leur monter au cœur une haine violente. Ils se concertent et la nuit ils tuent à coups de hache Moranger, le domestique de La
Salle et le pauvre Sauvage qui suivait le découvreur depuis son voyage sur l’Ohio.
Les assassins comprennent alors qu’ils ne peuvent plus approcher de La Salle et résolvent de se défaire de lui ainsi que de Joutel.
Au moment où ils se préparent à revenir au camp pour accomplir ces nouveaux meurtres, ils entendent un coup de fusil. Persuadés qu’il annonce La Salle, ils se mettent en embuscade dans les h au tes herbes.
La Salle, car c’était lui, après avoir tiré son coup de fusil, s’avançait sans défiance, sans même recharger son arme. Il aperçoit un nommé Larchevesque et lui demande où est son neveu, et Larchevesque lui répond, sans saluer : « A la dérive ! »
Au même instant un coup de fusil part, tiré par Duhaut, et La Salle, frappé à la tête, tombe raide mort, sans prononcer une parole .
Le moine qui l’accompagnait tombe à genoux et demande un quart d’heure pour se préparer à mourir.
Les assassins lui crient qu’il n’a rien à craindre, puis approchent de La Salle, le dépouillent jusqu’à la chemise, insultent son cadavre, le poussent dans un hallier et le laissent à la merci des fauves.
Bientôt ils se tuent les uns les autres et Joutel, toujours brave et industrieux, ramène en France les débris de cette grande expédition : l’abbé Cavelier, le jeune Cavelier, le récollet Anastase Douai, les nommés Teissier et Barthélémy, en tout cinq personnes. Tout le reste est mort ou prêt à tomber sous les flèches des Sauvages .
Ainsi finit Cavelier de La Salle au moment où il avait tout à espérer de ses grands travaux.
Je désirerais vous lire tout au long une éloquente page de M. Pierre Margry1, le savant qui par de longues, laborieuses et coûteuse recherches a réuni toutes les pièces sur Cavelier de la Salle et retrouvé son acte de naissance ; je désirerais vous rappeler une fois encore ces immenses travaux, ces vingt ans (de 1667 à 1687) de fatigues, de sacrifices, de dangers et d’angoisses par lesquels Cavelier de la Salle ouvrit à la civilisation plus de 600 lieues de pays; je désirerais vous montrer les Jésuites, à commencer par le fameux Charlevoix, s’efforçant d’é- ;touffer sa mémoire ; les Français l’oubliant, les Rouennais perdant le souvenir qu’il était leur compatriote et mettant à la place de la statue qui lui est due celle d’un ignorantin : mais l’heure presse, je vous ai déjà trop retenus, et je résume mes impressions sur cette grande figure par ces quelques mots que j’emprunte à M. Francis Parkman2, l’é-
1 Pierre Margry, Mémoires et Documents pour servir à l'histoire des origines françaises des pays d'outre-mer. — Découvertes et établissements des Français dans l'ouest et le sud de l'Amérique septentrionale { 1614-1698). — lre partie, Voyages des Français sur 1 ee grands lacs, et découverte de l'Ohio et du Mississipi (1614-1684) ; Paris, Maisonneuve, 1879. — Cette première partie, qui comprend trois volumes, a exclusivement pour objet les découvertes et établissements de Cavelier de la Salle.
2 Francis Parkman, France and England in north America. — A sériés of historical narratives. — Part third. — The Discovery of the Great West ; Boston, 1869. Dans la onzième édition de ce beau livre, qui est de 1879, le sous-titre a été ainsi modifié : La Salle and the discovery of the Great West.
minent historien des Etats-Unis de l’Amérique du Nord :
« Il est facile de critiquer ses fautes, il n'est pas aussi » facile de dissimuler ses vertus toute romaines. En- » touré d’une troupe d’ennemis, il la dépasse, comme le » roi d’Israël, de la tête et des épaules. Comme une tour » de diamant, dont le front inébranlable défie tous les » efforts et tous les dangers, la rage des hommes et celle » des éléments, l’ardent soleil du midi, l’impétuosité des » vents du nord, il supportait la fatigue, la famine, la » maladie, les retards, les mécomptes ; il ajournait la réa- » lisation de son espoir, et l’adversité vidait en vain sur » lui tout son carquois. Cet orgueil qui, comme celui de » Coriolan, se manifeste avec d’autant plus de vivacité » que les ennemis sont plus redoutables, provoque l’ad- » miration. »
« Jamais sous l’impénétrable cuirasse du paladin ou du » croisé ne battit un cœur plus intrépide que sous la » stoïque armure qui couvrait la poitrine de La Salle. » Pour bien apprécier les merveilles du patient courage » de l’infatigable pèlerin, il faudrait le suivre pas à pas » sur le théâtre de ses interminables voyages, à travers » les forêts, les marais, les rivières ; il faudrait sonder » l’amertume de son cœur alors qu’il était poussé en » avant par une force irrésistible, et ne pouvait atteindre » son but. L’Amérique lui doit un éternel souvenir. Sa * mâle figure, coulée en bronze, est celle de l’héroïque » pionnier qui la conduisit à la possession de son plus » riche héritage ».