‹ Nouvelle étude sur Cavelier de La Salle [microforme]Chapitre 7 sur 7 · SET · texte numérisé non relu

SET

trouve cette embouchure, il en fait la carte et ne donne ni l’avis, ni les secours qui eussent alors assuré le succès de l’entreprise et sauvé la vie à 200 personnes.

De tout cela, messieurs, je conclus que Beaujeu a trahi La Salle et qu'il est responsable de tous les malheurs qui vont suivre.

Il a voulu perdre Cavelier de la Salle, et il l'a perdu. Pourquoi? Une des nombreuses pièces publiées par M. Margry nous le dira.

Au départ de Beaujeu, La Salle se croyait sur une branche du Mississipi. Beaujeu acquit la preuve du contraire en faisant faire la carte du delta.

Dès son arrivée en France, le ministre lui donne l’ordre.

de ne rien dire de son voyage avec La Salle. Les Jésuites savent cependant aussitôt que le découvreur n’est pas au

Mississipi, et, sans perdre un jour, ils demandent à conti-

nuer sa découverte par terre.

Après avoir énuméré le personnel et le matériel qu'ils jugent nécessaires, les Révérends Pères ajoutent :

« Moyennant quoy, offrir comme ayant travaille » les premiers à ces descouvertes, Ge rapporter un » verbal ou relation des sondes et hauteurs de ladite ri- » vière jusqu’à son emboucheure, des nations qui habitent » des environs et en quels degrez (on pourroit demander » un dessignateur), plusieurs plans des lieux, et généra- » lement tout ce qui sera descouvert, et au surplus de » tascher à attirer les peuples...

» Il faudra demander tous les mémoires et cartes qu'il (La Salle) en a rapportez, comme aussi les mémoires et

» plans que le capitaine de Beaujeu, qui a conduit en » dernier lieu ledit sieur de La Salle par mer, a rapportez » de la prétendue emboucheure deladite rivière, où ledit + sieur de La Salle est resté avec ses gens et une » barque.....»

Ainsi donc, les Pères Jésuites, qui ont soutenu que La Salle n’a rien découvert, demandent aujourd'hui ses cartes et ses papiers.

Ils veulent lui dérober le fruit de ses travaux et lui voler sa gloire. Et c’est à ces malpropretés que Beaujeu accrochaïit son honneur. .

Tentatives de La Salle pour gagner par terre le Mississipi

Voyons maintenant ce que devient sa victime.

La Salle a dit : « Je réussirai ou je périrai ». Un général a.dit un jour : « Je reviendrai mort ou victorieux ». Vous savez comment il est revenu, mais La Salle n’était pas de la pâte des Ducrots et devait tenir parole.

Beaujeu parti, il construisit un petit fort pour abriter ce qu'il a pu sauver du naufrage de l’Aimable et se mettre à couvert des insultes des Sauvages, avec lesquels il est en guerre par suite du manque de tact et de prudence de son neveu, le jeune Crevel de Moranger.

Ces dispositions prises, il fait à l’ouest une excursion pour reconnaître les côtes et chercher un lieu de campement plus convenable.

Henri Joutel, chargé du commandement du cämp, se conduit avec beaucoup de sagesse, occupe utilement son monde, fait bonne garde et maintient une discipline sévère que justifient les circonstances.

Au mois de juillet, il va rejoindre La Salle au nouveau camp. La situation était mauvaise. Les privations, les fatigues, les chagrins, la mauvaise qualité de l’eau et surtout certains fruits dont les hommes mangeaient malgré toutes les défenses, faisaient dans la troupe de larges trouées.

La Salle, aigri par le malheur et toujours dur pour luimême, était dur pour son monde ; le bon Joutel même eut à souffrir plus d’une brusquerie.

Au mois de septembre, La Salle décide d'aller, par terre, au pays des Illinois. Là seulement il pouvait avoir du secours et rétablir ses affaires. Il part au commencement d'octobre, salué de cinq coups de canon.

Le brave Joutel est encore chargé de commander le “Camp. Il fait si bien, par son industrie, an’il maintient la paix, amène l’abondance et agrandit l'habitation.

Tout en faisant beaucoup travailler son monde, il le veut aussi gai que possible et Le soir il engage les hommes et les femmes à danser et à chanter devant la maison.

La Salle revient le 30 mars 1686. Pendant six mois, la petite troupe, lourdement chargée, s'est avancée à travers les halliers, les marais, les forits, les plaines; pendant six mois, par tous les temps, ‘:lle a couché à la belle étoile, et vécu à la grâce de Dieu. Tous les vêtements sont en lambeaux. Elle a vu de beaux pays, bien arrosés, bien

DER Nr Tee DS

SOA Arret

Le NE

boisés, de belles campagnes bien peuplées, mais La Salle n'a pas trouvé sa rivière.

Loin de se décourager, il organise une nouvelle expédition. Joutel, qui, par hasard, a sauvé son coffre, donne à La Salle un habit presque neuf; à l'abbé Cavelier, du linge et sa dernière paire de souliers ; au jeune Moranger, des chemises et des caleçons. « Enfin », dit-il, « je fis » offre de ce que j'avois, comme il convient en des con- » jonctures pareilles ». La Salle prend de Duhaut des haches et de la toile de traite pour faire des chemises. Les effets des morts sont vendus à prix d'estimation. Chacun contribue de son mieux au succès du nouveau voyage.

La Salle choisit vingt hommes des plus solides. Il donne à chacun deux livres de poudre, trois livres de balles, une livre de plomb, cinq livres de farine, des haches, des couteaux, etc., et part le 28 avril, après avoir donné à Joutel ses instructions.

Le 1% mai arrivent au camp trois ou quatre hommes de la Belle. Tous les autres sont morts par accident ou par imprudence et le navire a été perdu par l’ivrognerie du pilote. Les effets et les papiers de La Salle sont heureusement sauvés, mais tout espoir d’aller chercher du secours à Saint-Domingue et de gagner par mer les embouchures du Mississipi est perdu.

Joutel agrandit encore l'habitation et commence à la fortifier ; il chasse, fait des semis, entretient en santé la petite colonie.

Les femmes et les filles, comme les hommes, tirent à la cible et font leur tour de faction. En cas d'attaque, il faut

Fo AU

que tout le monde puisse se défendre, ce qui ne déplaît pas aux femmes, qui sont au moins aussi braves que les hommes.

Elles suivent les hommes à la chasse et à la pêche, pour les aider; mais la solitude des bois, le murmure des rivières, le parfum des fleurs, l’amoureux babil des oiseaux, toute cette sève printanière qui donne à la nature une nouvelle jeunesse, la fait s'épanouir de joie et gonfle de vagues désirs le cœur des humains, produisent sur les chasseurs et les chasseresses, les pêcheurs et les pêcheuses des effets que le bon Joutel n'avait pas prévus. Quand il s’en aperçut, il y mit ordre. Toutefois il était un peu tard.

Le lieutenant Barbier vient lui faire des confidences qui se terminent par la demande d'autorisation d’épouser l’une des jeunes filles.

« Nous verrons cela au retour de M. de La Salle, répond Joutel ; en attendant, je vous défends de parler à la

‘jeune fille ». Cette décision désespère le lieutenant. Il va conter ses peines et ses fautes aux missionnaires et ceuxci sollicitent Joutel en sa faveur. « Puisqu'’ils veulent bien » l'un de l’autre », disent-ils, « etqu'’il y a tant de choses » de faites, mieux vaut les marier », Joutel se laisse persuader et l’abbé Chefdeville, de Rouen, célèbre au Texas le premier mariage chrétien.

A cette occasion la femme de Barbier eut l'honneur de servir de marraine à une rivière.

Quand Barbier lui faisait la cour sur cette rivière, il l’appelait sa Princesse, sa Mignonne, ce qui fait dire à Joutel : « Le proverbe est bien vray, qu’il n’y a point de

ons ee ame ce + us une tqs open en en pete do von pra pomme Ge L — +

» laides amours, attendu que l'objet n’estoit pas trop » charmant ».

Le pauvre Barbier voyait à travers son imagination la femme qu'ilaimait. Il l’idéalisait, la parait des grâces et des attraits qu’il rêvait et se trompait lui-même. Que celui qui n’a pas eu le même aveuglement lui jette la première pierre !

Cependant il dut avoir fort à faire pour s'illusionner, car son histoire amusa beaucoup La Salle qui baptisa la rivière du nom de Princesse.

Au mois de septembre, La Salle n’était pas encore de retour, et son absence causait de l’inquiétude. Joutel fait observer que, s’il est allé jusqu'aux Illinois, le voyage sera d'au moins un an; il ajoute que d’ailleurs le camp ne manque de rien et que l’on peut attendre avec patience.

Un soir du mois d'octobre, Joutel entend du bruit de l'autre côté de la rivière qui longe lecamp. Il crie : « Qui vive? » On lui répond : « France! » C’est La Salle.

Le découvreur ramène cinq chevaux et seulement huit hommes. Il a perdu quelques-uns de ses compagnons et donné des congés, mais ceux qui ont obtenu ces congés ont déserté chez les Sauvages ou n’ont pu gagner le camp. Lui-même fut encore atteint subitement d’une de ces maladies mystérieuses qui de temps en temps mettaient sa vie en danger et le tenaient loin de ses travaux pendant quarante ou cinquante jours.

Il garde pour lui ses chagrins et prépare une troisième expédition. Il faut à tout prix atteindre le Mississipi. De là, son frère, l'abbé Cavelier, muni de lettres pour Tonty,

Lu NT de

ira chercher des secours en France. Le voyage sera d'ailleurs plus facile, la route ayant déjà été parcourue deux fois.

Mort de La Salle

Le départ a lieu le 12 janvier.1687. Des 38 personnes qui restent encore, 21, dont 7 femmes demeurent à la baie de Saint-Louis sous le commandement de Barbier ; les 16 autres partent avec La Salle.

La séparation est très pénible. Tous pressentent qu'ils se disent un éternel adieu.

Joutel raconte jour par jour les incidents du voyage.

Souvent il faut marcher dans l’eau, traverser des rivières, s'ouvrir avec la hache un passage dans les bois. Les bons chemins sont ceux des bœufs, et quels chemins! Des bourbiers quand il pleut; quand il fait sec, ils sont raboteux, ce qui est particulièrement pénible pour des gens chaussés de peaux de bœuf fraîches qui se durcissent au soleil. Parfois, après avoir marché tout le jour sous la pluie, ils ne trouvent pas un endroit sec pour camper. Les couvertures servent à couvrir la poudre et les effets p'acés sur un échafaud; les voyageurs ne peuvent faire de grands feux pour se sécher et passent la nuit à grelotter dans des peaux de bœuf,

Pour se garantir des surprises des bêtes et des Sauvages, il leur faut chaque soir se fortifier et faire bon quart.

La chasse est abondante, mais ils n’ont à Ange que de la viande, rien que de la viande.

Se

Îls arrivent ainsi aux Cénis le 15 mars.

La Salle charge sépt ou huit hommes d'aller chercher, à une distance de deux ou trois lieues, un approvisionnement de maïs qu'il a fait lors de son précédent voyage. La cache a été envahie par les eaux et tout est pourri, mais le Sauvage de La Salle voit deux bœufs et les tue. Avis de cette chasse est donné à La Salle qui envoie, le 17, Moranger, Marie, Monnier et son laquais pour aider à rapporter la viande.

La journée se passe sans nouvelles, ce qui cause un certain étonnement. Le 18, La Salle est fort inquiet. Le soir, ila comme un pressentiment et demande à Joutel s’il n’a rien remarqué d’anormal dans la conduite ou Les paroles de ses hommes. Le 19, il part avec un moine et un Sauvage.

Voici ce qui s'était passé. Quand Moranger arriva, les hommes avaient boucané la viande. Selon la coutume, ils avaient grillé, pour les manger entre eux, les os à moelle et les issues qui ne se peuvent conserver. Moranger, toujours manquant de mesure, s'empare de la viande, même des issues, en disant «qu’il prétendoit bien ménager dores- » navant la viande et qu’ils n’en mangeroient pas comme » ils avoient fait par le passé ». Il leur retire brusquement ce qu'ils ont. Le chirurgien Liotot, qui l’a soigné avec beaucoup de dévoûment d’une grave blessure; Duhaut, qui faillit périr par son orgueilleuse exigence et qui lui attribue la mort de son frère, sentent leur monter au cœur une haine violente. Ils se concertent et la nuit il tuent à coups de hache Moranger, le domestique de La

Salle et le pauvre Sauvage qui suivait le découvreur depuis son voyage sur l'Ohio.

Les assassins comprennent alors qu’ils ne peuvent plus approcher de La Salle et résolvent de se défaire de lui ainsi que de Joutel.

Au moment où ils se préparent à revenir au camp pour accomplir ces nouveaux meurtres, ils entendent un coup de fusil. Persuadés qu’il annonce La Salle, ils se mettent en embuscade dans les hautes herbes.

La Salle, car c'était lui, après avoir tiré son coup de fusil, s'avançait sans défiance, sans même recharger son arme. Il aperçoit un nommé Larchevesque et lui demande où est son neveu, et Larchevesque lui répond, sans saluer : « À la dérive! »

Au même instant un coup de fusil part, tiré par Duhaut, et La Salle, frappé à la tête, tombe raide mort, sans prononcer une parole.

Le moine qui l’accompagnait tombe à genoux et demande un quart d'heure pour se préparer à mourir.

Les assassins lui crient qu’il n’a rien à craindre, puis approchent de La Salle, le dépouillent jusqu’à la chemise, insultent son cadavre, le poussent dans un hallier et le laissent à la merci des fauves.

Bientôt ils se tuent les uns les autres et Joutel, toujours brave et industrieux, ramène en France les débris de cette grande expédition : l’abbé Cavelier, le jeune Cavelier, le récollet Anastase Douai, les nommés Teissier et Barthelemy, en tout cinq personnes. Tout le reste est mort ou prêt à tomber sous les flèches des Sauvages,

nn HD

Ainsi finit Cavelier de La Salle au moment où il avait tout à espérer de ses grands travaux.

Je désirerais vous Lire tout au long une éloquente page de M. Pierre Margry', le savant qui par de longues, laborieuses et coûteuse recherches à réuni toutes les pièces sur Cavelier de la Salle et retrouvé son acte de naissance ; je désirerais vous rappeler une fois encore ces immenses travaux, ces vingt ans (de 1667 à 1687) de fatigues, de sacrifices, de dangers et d’angoisses par lesquels Cavelier de la Salle ouvrit à la civilisation plus de 600 lieues de pays; je désirerais vous montrer les Jésuites, à commencer par le fameux Charlevoix, s'efforçant d’étouffer sa mémoire ; les Français l’oubliant, les Rouennais perdant le souvenir qu'il était leur compatriote et mettant à la place de la statue qui lui est due celle d’un ignorantin : mais l’heure presse, je vous ai déjà trop retenus, et je ré:ume mes impressions sur cette grande figure par ces quelques mots que j'emprunte à M. Francis Parkman?, l’é-

1 Prerre Marcry, Mémoires et Documents pour servir à l'histoire des origines françaises des pays d'outre-mer. — Découvertes et établissements des Français dans l'ouest et le sud de l'Amérique septentrionale (1614-1698). — 1re partie, Voyages des Français sur lee grands lucs, et découverte de l'Ohio et du Mississipi (1614-1684) ; Paris, Maisonneuve, 1879. — Cette p'emière partie, qui comprend trois volumes, a exclusivement pour objet les découvertes et établissements de Cavelier de la Salle,

? FRANCIS PARKMAN, France and England in north America — A series of historical narratives. — Part third, — The Discovery of the Great West ; Boston, 1869. Dans la onzième édition de ce beau livre, aui est de 1879, le sous-titre a été ainsi modifié : La Salle and the discovery of the Great West,

se O1

minent historien des Etats-Unis de l'Amérique du Nord :

« Ilest fecile de critiquer ses fautes, il n’est pas aussi facile de dissimuler ses vertus toute romaines. Entouré d’une troupe d’ennemis, il la dépasse, comme le roi d'Israël, de la tête et des épaules. Comme une tour de diamant, dont le front inébranlable défie tous les efforts et tous les dangers, la rage des hommes et celle des éléments, l’ardent soleil du midi, l’impétuosité des vents du nord, il supportait la fatigue, la famine, la maladie, les retards, les mécomptes; il ajournait la réalisation de son espoir, et l’adversité vidait en vain sur lui tout son carquois. Cet orgueil qui, comme celui de Coriolan, se manifeste avec d'autant plus de vivacité que les ennemis sont plus redoutables, provoque l’admiration. »

« Jamais sous l’impénétrable cuirasse du paladin ou du croisé ne battit un cœur plus intrépide que sous la stoïque armure qui couvrait la poitrine de La Salle. Pour bien apprécier les merveilles du patient courage de l’infatigable pèlerin, il faudrait le suivre pas à pas sur le théâtre de ses interminables voyages, à travers les forêts, les marais, les rivières ; il faudrait sonder l'amertume de son cœur alors qu'il était poussé en avant par une force irrésistible, et ne pouvait atteindre son but. L'Amérique lui doit un éternel souvenir. Sa mâle figure, coulée en bronze, est celle de l'héroïque pionnier qui la conduisit à la possession de son plus riche héritage ».

Page 1