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se joindre à du Luth, fameux coureur de bois. Ses compagnons atteignent le Mississipi et sont mangés par les Sauvages. Ils ont dû passer par la maison que les Jésuites avaient sur la baie des Puants, maintenant Green Bay, mais les bons pères, dit La Salle, « en ont tousjours faict » parfaitement des ignorans ».
La Salle perdait avec sa barque 40,000 livres.
Le 19 septembre, il s'engage sur le lac Michigan ou des Tlinois, dans de simples canots, avec 14 personnes.
Après douze jours de tempête, de disette, de froid, de veilles, il arrive au fond du lac, à l'embouchure de la rivière des Miamis.
En attendant son lieutenant Tonty, envoyé à la recherche des déserteurs, il fait construire un fort et une maison.
Séjour sur l'Illinois
Le 3 décembre, il se remet en route avec 30 hommes. Il fait le portage de ses canots de la rivière des Miamis à celle de l'Illinois et descend cette rivière jusqu’au sud du
lac Peoria. Après entente avec les Sauvages, il com-
mence la construction d’un fort et d’une barque.
Tandis que ses ennemis du Bas-Canada sèment l’épouvanie et font saisir tout ce qu'il possède à Montréal, ceux des lacs ne sont pas inactifs.
En apprenant que La Salle est aux Illinois, le P. d’AI-
louez se rend chez les Miamis, et, par une coïncidence étrange, arrivent aussitôt chez les Illinois, secrètement, des Miamis très bien instruits des affaires de La Salle. Leur chef, Monso, affirme aux Illinois que le jeune Rouennais est ami des Iroquois et qu'il s’est éntendu avec eux pour les détruire. C'était autant qu’il en fallait pour faire casser la tte aux Français. La Salle pare le coup, sans pouvoir empêcher toutefois six de ses hommes de déserter, après avoir empoisonné ses vivres.
Les PP. Hennepin, Zenobe Membré et Christian Le Clercq n’osent ni parler de ce crime, ni dire quels sont les français qui ont corrompu les déserteurs. Apparemment que ces français étaient très puissants.
Parmi les déserteurs se trouvaient les scieurs-de-long. Cela n'arrête pas La Salle. Tout en dirigeant la construction du fort et de la barque, il dresse des hommes à scier des planches et des madriers.
Le 29 février 1680, il envoie Le Picard, Michel Accau et le P. Hennepin, avec un canot et des marchandises, pour visiter le haut Mississipi. Le P. Hennepin, selon son habitude, a bâti sur ce voyage tout un roman. Malheureusement il n’a pas su le rendre vraisemblable et a bien mérité le nom de Révérend Père Menteur que je lui ai donné et que je ne pense pas à lui retirer.
La Salle a nommé son fort Crèvecœur. Cela dit beaucoup. Le fort de Crèvecœur construit, les charpentes de la barque prêtes, il fallait des fers, des cordages et des voiles, toutes choses que La Salle ne pouvait se procurer qu’à Frontenac, à 550 lieues de Crèvecœur.
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Voyage de Crèvecœur à Frontenac
L'hiver se prolongeait. Les rivières étaient prises, et la glace, assez épaisse pour empêcher la navigation, était trop faible pour porter. La neige, très haute, n'était ni fondue ni’ gelée, mais en bouillie. C'était donc un voyage terrible, outre qu'il y avait tout à craindre des Sauvages. La Salle ne s’en émeut pas et s'occupe surtout de rassurer ceux qu’il va laisser derrière lui.
Deux jours après le départ de Michel Accau, il se met en route avec quatre français et Nika, un chaouanon, qui l’a suivi partout depuis 1669 jusqu’au jour où ils furent assassinés l’un et l’autre dans les halliers du Texas.
Chemin faisant, La Salle reconnaît l'importance stratégique du Starved Rock, rocher situé sur l'Illinois. Il donne l’ordre à Tonty d'y commencer la construction d’un fort, et c'est autour de ce fort qu’il formera une grande colonie dont il sera question plus tard.
Le 21 avril 1681, il arrive au fort de Niagara.
Jamais voyage ne fut plus pénible. Comme ils devaient dissimuler leurs traces aux Sauvages, la plupart du temps ils ne pouvaient pas faire de feu, exposaient leurs habits mouillés pour les faire sécher, et dormaient dans leurs couvertures. Souvent ils marchaient tout le jour sans prendre aucune nourriture. Quand ils tuaient une pièce de gibier, ils en faisaient rôtir une partie et la mangeaient sans pain, sans sel, sans vin, sans aucun assaisonnement.
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Des hommes tombent malades, ce qui augmente encore les difficultés. Arrivés au fort Conti, sur le Niagara, La Salle est seul en état de continuer le voyage.
Les ennemis de Cavelier de La Salle
Tandis qu'i affrontait toutes les misères et risquait cent fois sa vie, le Griffon était pillé par son équipage ; un navire qui lui apportait de France 22,000 livres se perdait ; de 22 hommes qu’il avait fait venir de France, à grands frais, 18 étaient retenus par son ennemi l'intendant Duchesneau, 4 s'étaient rembarqués sur la nouvelle de sa mort. Etait-ce tout? Non. La petite troupe de Tonty était dispersée, le fort de Crèvecœur dévasté, le magasin de Michillimackinac pillé, plusieurs de ses hommes avaient déserte en lui volant des marchandises et des canots.
Ses déserteurs avaient des protecteurs dévoués : les Jésuites. Un prêtre a prêté à l’un de ses hommes 50 écus en marchandises pour le faire déserter et l’a caché dans son logis en attendant le moment favorable. Les Jésuites du Sault-Sainte-Marie reçoivent des pelleteries volées par quatre déserteurs. Quand La Salle vient les réclamer, ils lui disent : « Foy de religieux », nous ne les connaissons pas, cherchez vous-même. Le dessus de leur église, qui est très grand, en est plein. Si La Salle prenait, par erreur, un paquet des Pères pour un des siens, il serait
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excommunié comme voleur des biens de l'Eglise. Il aime mieux perdre tout que d’encourir une peine qui n’était pas alors une plaisanterie.
Le R. P. Louis de Bohesme, qui exerçait au Sault le métier d’armurier, engageait l’un des voleurs de Cavelier de La Salle à cacher ses marchandises dans le logis des Pères. « Et afin », lui dit-il, « que je puisse Jurer n'en » rien savoir, mels-les, mon enfant, dans ma chan:- » bre lorsque je n'y serai point ».
€ On n’a rien épargné, dit Cavelier de la Salle, « et » sion pouvoit prouver ce qui regarde la confession, je > pourrois justifier qu'on s’en est servy pour prendre par » la conscience ceux qu’on n'avoit pu gagner autre- » ment ».
Son propre frère, l'abbé Jean Cavelier, intercepte sa correspondance, s'approprie ses marchandises, se conduit comme le pire de ses ennemis.
La Salle, répondant aux plaintes de l’un de ses asso ciés, disait : « Je n'ay personne pour faire des duplicata et des triplicata (de mes lettres), et quand j'en aurois, » il y a trop peu de fidélité en ce pays et trop de gens aux > escoutes pour me fier à qui que ce soit de ce que je » voudrois vous mander, les lettres mesmes cachetées » n'estant pas icy trop en seureté, et les gens faisant » profit des moindres choses pour en brasser des trahi- » Sons ».
Daus le même temps, on portait contre lui, en France, les accusations les plus saugrenues. Et il écrivait à l’un de ses correspondants : « Depuis que Je suis icy, je n’ay
» eu ny valets, ny habits, ny cuisine qui ne ressentent » plustôt la bassesse que le faste, et dès que je verray le » moindre rebut ou de vostre costé ou du costé dela Cour, » je vous assure quejequitteray tout là n'y ayant point » d'autre atlrail à la vie que je mène que celuy de » l'honneur, dont je croy ces sortes «entreprises » d'autant plus dignes qu'il y a plus de péril et de » peine ». « Surtout, Monsieur », ajoute-t-il, « si vous > voulez que je continue, que je n'aye point à respondre » à toutes les questions et les imaginations des prestres » et des Jésuites... Mais aussy ne dois-je pas m'at- » tendre que vous donniez créance à tout, ef qu’il faille » que je vous prouve que je ne Suis pas fou. »
« Je vous ay escrit cette lettre, dit-il encore, à plus de » vingt reprises, et je suis à plus de cent cinquante » lieues d’où je l'ay commencée ». Il se plaint encore d'être forcé d’ajouter à ses périls continuels la nécessité de répondre aux envieux, ce qui lui cause plus de peine que les difficultés inséparables de son dessein.
Ses amis sont accablés, ses ennemis triomphent, mais ils comptent sans l’indomptable énergie, sans la haute intelligence de ce noble rejeton des vieux navigateurs nor-
mands.
Voyage de Frontenac au Mississipi
Il court à Montréal, s'arrange avec ses créanciers, obtient d’eux de nouvelles avances et se remet en route, par le plus court chemin, avec 25 hommes, ouvriers et soldats.
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Le 4 novembre, il revoit son fort des Miamis, et descend l'Illinois jusqu'au Mississipi. Des 17 villages illinois qu'il a vus jadis, il ne reste plus que des poteaux noircis par le feu et des débris de cadavres humains que se disputent les chiens, les loups et les corbeaux : il voit aussi des femmes et des enfants à demi-consumés encore attachés au poteau du supplice et des chaudières remplies de chair humaine. Il reconnait, par l'inspection des campements, que les Iroquois ont poursuivi les Illinois jusqu’au Mississipi.
Les Illinois accusent de cette horrible guerre les Pères Jésuites, et La Salle a eu dans les mains des lettres qui confirment cette accusation. 11 ajoute même : « On n’es- > pargne rien pour cela et il se fait des pratiques qu’on » n'ose descouvrir, parce qu’elles sont incroyables. »
Sur un arbre des bords du fleuve, il se représente en
anot et portant un calumet de paix. Il ajoute une lettre informant Tonty de son retour au grand village des Illinois, et revient sur ses pas, malgré l'offre que lui font ses hommes de l'accompagner jusqu’au golfe du Mexique.
Après de grandes fatigues, il arrive au fort des Miamis qui sera son quartier d'hiver.
La Colonie de Saint-Louis
Tout en faisant de longs voyages à la recherche de Tonty, il étudie de nouveau la situation.
Il reconnaît sans peine que de savantes intrigues ont
mis en travers de ses projets le terrible Iroquois, et qu’il ne retirera de ses découvertes un résultat pratique qu’en élevant, devant ce guerrier, une barrière infranchissable. Il conçoit alors l’idée d’un grand centre commercial et militaire en même temps que la création d’une puissante colonie entre les bassins du Saint-Laurent et du Mississipi. Le fort Saint-Louis qu'il a fait construire sur le Starved Rock, au milieu des riches plaines de l'Illinois, lui paraît répondre également bien aux nécessités du commerce, de la guerre et de la colonisation.
Son projet arrêté, il en commence immédiatement l’exécution.
Il visite les diverses nations habituellement soumises aux incursions des Iroquois, les engage, par d’habiles discours et des présents, à oublier leurs vieilles querelles, à s'unir contre l’ennemi commun qui a juré de les dévorer l’une après l’autre. Il leur promet de se mettre à leur tête, de leur fournir des armes et des marchandises, de les placer sous la protection du roi de France. Il se proposait în petto de les amener au christianisme et à la civilisation, ce qui se pouvait faire en deux générations par des mariages mixtes et des écoles.
Malgré les Jésuites, qui étaient antipathiques à ce projet, il réussit complètement. Dans un rapport au ministre de la marine, il porte à 20,000 âmes la population réunie par lui autour du fort Saint-Louis. La carte de Franquelin de 1684 porte à 4,000 le nombre des guerriers de cette colonie, ce qui confirme le chiffre de Cavelier de la Salle,
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Comme seigneur du pays, en vertu de lettres-patentes de Louis XIV, il accorde des concessions, excellent moyen pour fixer la population française.
Ces succès causent le désespoir de ses ennemis, Ils étaient dans l'intérêt du pays, ils assuraient notre prépondérance et notre sécurité dans l'Amérique du Nord : mais alors, comme aujourd’hui, le prestige et l'intérêt de la France n'avaient pas le don d’émouvoir certaines gens.
Au lieu de soutenir La Salle, ou tout au moins de le laisser en paix, ils répandaient sur lui mille calomnies. A les entendre, il voulait se faire roi ; il battait ses gens, exploitait les Français ; il faisait un commerce illicite ; il poussait les Iroquois à nous faire la guerre. Je ne veux pas répondre à ces billevesées; mais ils prétendaient, proh pudor ! qu’en son absence les Français se mariaient toutes les semaines avec des sauvagesses, et sur ce point je me permettrai une observation.
Je ne dirai pas que nos Français étaient chastes comme le devraient être les moines : je mentirais. Je les approuve même d’avoir fait battre le cœur des sauvagesses, car, Messieurs, chez les Sauvages comme ailleurs, c’est par les femmes qu’on parvient le plus facilement. Je trouve étrange néanmoins cette excessive pudeur dont les Pères Jésuites s’avisent tout à coup. A Versailles, sous leurs yeux, Sa Sainte Majesté Louis XIV installait publiquement dans sa maison, à côté de sa femme, ses nombreuses maîtresses, et les bons Pères n'étaient pas scandalisés ; la noblesse trafiquait de ses femmes et de ses filles, se plongeait dans la débauche jusqu’au col, et les bons Pères la-
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vaient benoîtement, charitablement, un doux sourire aux lèvres, les gros et les mignons péchés de ce beau monde ; un évêque célèbre portait au roi les lettres d'amour de la Montespan et à la Montespan les lettres d'amour du roi, et les bons Pères ne voyaient rien.
Pour vous dire toute ma pensée, je trouve indécent cette excessive tolérance pour les grands et cette excessive rigueur pour de pauvres Français perdus dans les forêts vierges du Nouveau-Monde.
Découverte des embouchures du Mississipi
Le successeur du comte de Frontenac, Lefebvre de la Barre, vieux soldat qui entendait deux messes par jour et ne sortait jamais, comme dit un témoin oculaire, sans avoir des Jésuites à ses trousses, se faisait garant de toutes les calomnies répandues sur Cavelier de la Salle.
Celui-ci en était très tourmenté, mais cependant il ne songeait pas à lâcher prise. Avec les beaux jours vient le moment de compléter sa découverte. Il retourne à Frontenac, obtient de ses créanciers de nouvelles avances, fait son testament et part avec Tonty, un notaire, un moine, 20 Français et 18 Sauvages qui emmènent 10 femmes et 3 enfants.
Le 6 février, il arrive au Mississipi, le 12 il se confie au fleuve, dans de simples canots , le 14 mars, il arbore aux Arkansas la croix et les armes de France; le 7 avril, il
arrive à la pointe du delta du Mississipi et en reconnait les trois canaux ; le 9 avril 1682 (c'est une grande date de notre histoire coloniale), il prend possession, au nom du roi de France, de l'immense bassin du Mississipi.
En une seule fois, il a parcouru 1,500 lieues de désert n'ayant, pour vivre, que le produit de sa chasse, et pour se conduire que l'aiguille aimantée. Avec 40 hommes il a réussi là même où vint échouer, avec une petite armée, l'espagnol Hernando de Soto.
I lui avait fallu beaucoup de politique pour passer au milieu de tant de nations toujours ennemies les unes des autres et naturellement soupçonneuses.
Souvent il fut reçu à coups de flèche, mais quand les Sauvages voyaient qu'il continuait d'avancer sans faire usage de ses armes, ils venaient à lui et lui fournissaient ce qu’il voulait.
Cette découverte, qui lui coûta 200,000 livres, est la plus importante du xvn° siècle, et c’est avec justice que les Américains ont gravé sur la carte du Texas et de l'Illinois le grand nom du rouennais Cavelier de la Salle; c'est avec justice qu'ils ont placé son médaillon au capitole de Washington entre ceux de Christophe Colomb, de Sébastien Cabot et de Walter Raleigh.
L'intention de La Salle était d'élever un fort aux embouchures du Mississipi, mais le manque de vivres le força d'ajourner son projet à l’année suivante.
J'ai dit qu’il manquait de vivres : cela n’est pas tout à fait exact. Ils découvrirent une cache de viande boucanée, et ne se firent pas scrupule d'y puiser. Ils trouvaient
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cette viande très délicate, mais ils s’aperçurent que c'était. de la chair humaine. Les Sauvages continuèrent à s’en régaler ; les Français ne voulurent plus y toucher et c'est alors qu’iis manquèrent de vivres.
Au retour, ils trouvent une ou deux tribus hostiles. IL leur faut faire de la diplomatie pour obtenir des vivres. Une fois même ils doivent soutenir un combat.
En arrivant chez les Chicassas, où, en descendant, La Salle avait construit un fort, ce vaillant homme tombe subitement malade, « malade de maladie mortelle ». Le capitaine Tonty, le récollet Zenobe Membré, le notaire Métairie et La Salle, qui ont écrit des relations de l’expédition, sont absolument muets sur la nature de cette maladie.
Après 40 ou 50 jours de lit, il se met en route pour les Illinois.
Il trouve au fort Saint-Louis un certain chevalier de Baugy, envoyé par La Barre pour débaucher les habitants, « et un sieur de La Durantays, » dit La Salle, « ne » s’y espargna pas non plus quand il y vint ».
Au mois d'octobre il écrit de Michillimackinac : « J'ay > à présent de grands ennemis qui sont venus à bout de » tous ceux qu'ils ont entrepris. Je ne prétend pas leur » résister, mais seulement me justifier, en sorte que je » puisse poursuivre par mer ce que j ay commencé par » icy..... Comme la cabale est puissante icy, j'ay besoin » d’une puissante recommandation pour avoir justice ».
Par deux lettres, La Salle demande l'envoi, à ses frais, au fort de Frontenac, de soldats et d’un gouverneur. Il
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prie aussi le général de la Barre de laisser revenir les hommes qu’il à envoyés à Québec lui chercher des vivres et des munitions. Pour réponse, le dévoi général écrit au ministère que La Salle à perdu la tête; qu’il se vante d’une découverte qu'il n’a pas faite, qu’il travaille à se tailler un royaume imaginaire. Et sur ce beau rapport Louis XIV déclare que la « découverte du sieur de La Salle est fort inutile ».
Les ennemis et les amis de Cavelier de La Salle
Le bon général ne s’en tient pas là. Sans respect pour les lois qu’il est chargé de faire exécuter, il fait la traite pour son compte, même avec les Anglais, ce qui est une trahison. Il emploie à ce beau métier les soldats qui lui sont confiés pour la défense du pays. En La Salle il voit un concurrent et il agit à son égard avec la désinvolture d'un concurrent sans pudeur. Il autorise les Iroquois à piller les canots de La Salle et même à le tuer.
Les Jésuites ont prétendu ne rien savoir de cela. Nous voudrions bien croire qu'ils étaient incapables de conseiller pareille chose, mais... certaine lettre volée jadis au ministère de la marine est venue s'échouer chez le libraire Dufossé, quai Malaquais, 21, à Paris, où M. Margry l'a achetée 50 francs, et cette lettre, qui est d’un révérend père jésuite, fait la lumière sur ce point délicat. Elle sera publiée très prochainement et les révérends
pères pourront se convaincre par eux-mêmes que le crime commis par le général de La Barre ne fut pas inconnu de ses conseillers ordinaires.
Quand ses mesures arbitraires, ses ordres perfides eurent rendu inévitable la guerre avec les Iroquois, La Barre se trouva pris entre son devoir et ses intérêts ; il lui fallut renoncer à son trafic illégal, mais, aussi mauvais général que mauvais politique, il ne sut rien faire à temps, et la Nouvelle-France glissa irrésistiblement vers sa perte.
La Salle est dépouillé de ses concessions, de ses forts ; ses canots, ses marchandises, ses bestiaux sont pillés ; ses cultures sont dévastées; sa belle colonie de l'Illinois est dispersée. Après l'avoir ainsi complètement ruiné, La Barre l’embarque pour la France.
Nous retrouvons Cavelier de La Salle en France, et aussi ses enneruis. Il s’agit pour eux de l’écraser et ils donnent avec un ensemble admirable. Le général de la Barre, les belles pénitentes et les dévoués des Jésuites répandent à la cour et au ministère des torrents de calomnie.
Ils mettent en pratique, avec une rare habileté, les principes de don Basile.
Is réussissent. Le ministère et la cour sont hostiles à Cavelier de la Salle et refusent de le recevoir.
Si La Salle a pour ennemis les Jésuites et les trafiquants, il a pour amis les Récollets ; s’il a pour ennemi le général de la Barre, il a pour amis de dignes prètres, Bernou et Renaudot.
. Grâce à ces derniers, la vérité se fait jour. La Salle est entendu. Pour lui sonne l’heurede la justice. Il est remis
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en possession de ses biens, La Barre est durement réprimandé, bientôt rappelé. Le ministre reçoit les mémoires du découvreur et ne les met pas dans les cartons. Le découvreur lui-même est reçu avec distinction et félicité par le roi, ce qui, naturellement, remplit d'enthousiasme les grands et les petits seigneurs de la cour.
La Salle obtient alors ce qu’il demande : des vaisseaux, des soldats, des ouvriers, des armes, des munitions, des vivres et des outils. Le roi prend à sa charge environ la moitié de la dépense. Il voudrait faire davantage, mais les finances du pays ne le permettent pas. Un quart de la population mendie, un quart vole, un autre quart est réduit à brouter l'herbe des champs.
Le règne du granü Louis XIV était l’âge d’or pour les nobles, les évêques et les moines; mais il était l’enfer pour le bas clergé, les bourgeois, les manants et surtout pour les protestants. Ajoutez qu’au moment dont nous parlons, Sa Majesté avait à pourvoir cette pauvre madame veuve Scarron et à trouver pour ses bâtards, faits princes et presque dieux, 200 millions, la bagatelle d’un milliard de notre monnaie.
Cependant La Salle a le moyen d’aller par mer aux embouchures du Mississipi. Il va pouvoir repousser les Espagnols à l’ouest et leur prendre les mines du Texas. Il va pouvoir aussi cantonner les Anglais sur la marge orientale, ce qui est d'extrême urgence.
Ces dangereux voisins se multiplient rapidement, n'ayant, selon l'expression de Vauban et de Le Moyne d'Iberville, ni moines, ni religieuses, mais tous gens qui
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peuplent. Bientôt ils seront renforcés par les victimes de la Révocation de l'Édit de Nantes que les Jésuites feront repousser du Canada, en violation des lois économiques et politiques, en violation des droits de la conscience et de l'humanité. Déjà ils nous enserrent entre la Virginie, la Pensylvanie, la Nouvelle-Angleterre etla baie de Hudson. Ils connaissent le Mississipi par les gazettes hollandaises et le cherchent. S'ils nous y devancent, ils y prendront position et nous disputeront le commerce de la Nouvelle- France en attendant qu’ils nous en ravissent la souveraineté.
La Salle voit très bien la situation et l’expose au ministre, qui le comprend.
Il compte beaucoup, pour réussir, sur les vieux soldats canadiens qui ont partagé ses travaux, sur dix-huit à vingt mille sauvages qui lui sont entièrement dévoués, sur quelques bonnes recrues qu'il a faites en France et notamment à Rouen.
S'il effectue la jonction, sur le Mississipi, des troupes canadiennes aux troupes françaises ; si, en même temps, un ou deux vaisseaux de haut bord remontent le fleuve, aucune force ne pourra lui résister ; il fermera aux Anglais toutes les avenues de l’intérieur, il fera de l'Amérique du Nord une colonie française.
Cette colonie aurait probablement revendiqué son indépendance, mais elle serait française d’origine, de cœur, de langue et nous aimerait comme nous aiment encore les Franco-Canadiens.
La cour a peur des Jésuites et dissimule ses projets.
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Oui, Louis XIV, l'absolu Louis XIV a peur des Jésuites. Eusèbe Renaudot, parlant à Thoinard des affaires de Cavelier de la Salle dit, en hébreu : « Il court à l'heure » qu'il est, dans tout Israël, un bruit qui ne se répète » que tout bas, par la crainte qu'inspirent les Jé- » suiles ».
Ces bruits, si affaiblis, si vagues qu'ils soient, parviennent aux Révérends Pères, qui se mettent en travers du chemin.
Voient-ils qu’ils compromettent l'intérêt colonial de la France et la France elle-même? Peut-être ? mais les intérêts de la France ne les touchent guère, ainsi que le prouvent leurs agissements en Canada et, tout récemment, aux îles Gambier.
Le Gallois de Beaujeu est nommé au commandement de la flottille de Cavelier de La Salle. Sont-ce les Jésuites qui l'ont fait nommer? Cela n’est pas prouvé. Ce qui est bien prouvé, c'est qu'il était leur homme.
Cavelier de La Salle et le capitaine de Beaujeu
M. de Beaujeu affecte de grands airs et se prend pour le plus habile marin du siècle. Si l’on consulte ses états de service, on trouve qu'il a été enfermé à la tour de La Rochelle du 2 août 1675 au 2 mai 1676, qu'il a été cassé de son grade le 20 août suivant et réintégré le 8 janvier
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Il nous apprend, dans sa correspondance, qu'il a conseillé au gouvernement le bombardemeut d'Alger, et vous savez, Messieurs, que ce bombardement est l’un des actes les plus honteux de celui qui, pour se faire pardonner ses débauches, signa la Révocation de l’édit de Nantes.
Dans toutes ses lettres au ministre, Beaujeu parle de ses services et demande des pensions. Il annonce même, par deux fois, qu’en son absence sa femme ira solliciter pour lui.
Le ministre était le marquis de Seignelay, si connu pour la légèreté de ses mœurs, et l’on sait à quel prix les belles solliciteuses obtenaient satisfaction. Dans ce siècle de haute dévotion, ceux qui s’appelaient « les honnêtes gens » trafiquaient ouvertement de leurs femmes et de leurs filles. Il est donc à supposer que madame de Beaujeu, qui était vieille, n'allait pas seule au ministère.
En même temps qu'il était dévoué aux Jésuites, Beaujeu était, d’instinct, hostile à Cavelier de la Salle. Il était froissé de servir sous les ordres d’un homme sans caractère, c'est-à-dire d’un homme qui n'était ni soldat, ni marin. Il répand sur cet homme des flots de bile et de venin, mais il produit le même effet que les dents du serpent sur la lime.
Le roi écrit à La Salle qu’il place sous ses ordres les Français et les Sauvages qu’il emploiera, et que Beaujeu, chargé seulement de la manœuvre, devra lui obéir pour tout ce qui concerne la route à suivre.
En même temps, le ministre écrit à Beaujeu que la Salle a le « secret de l’entreprise »; qu’il devra lui obéir ponc-
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tuellement pour ce qui concerne la route à suivre; qu'il n'a, lui Beaujeu, que le commandement de la manœuvre ; qu’arrivé à destination, il devra fournir à La Salle tous les secours que permettront la sûreté du vaisseau et de la navigation.
Beaujeu promet une soumission parfaite tout en faisant valoir que cela lui demande un grand dévoûment à la gloire du roi et du ministre.
Rappelons-nous bien ces protestations de soumission et de dévoûment.
En même temps que les ordres dont nous avons parlé, arrive la commission de La Salle.
Cet homme sans caractère, ce fils d’un mercier-grossier de la rue de la Grosse-Horloge, est nommé vice-roi des vastes contrées autrefois connues sous le nom de Louisiane et s’étendant du fort Saint-Louis de l'Illinois à la Nouvelle-Biscaye. Cette commission est identique à celle du général de la Barre, gouverneur général de la Nouvelle-France.
Beaujeu raille la vice-royauté de La Salle. Au fond, il crève de jalousie. Par tous les courriers il écrit au ministre où à son ami Cabart de Villermont pour se plaindre de La Salle, pour le déconsidérer, le calomnier. Il ressasse tous les mensonges répandus par les dévoués des Péres Jésuites. Il fait tous ses efforts pour préparer les esprits à l'insuccès de l’entreprise. Il va jusqu’à dire que La Salle doute de la réussite et qu’il est un peu fou.
Lui-même nous donne le secret de cette conduite inqualifiable. Nous trouvons dans ses lettres ces précieux
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aveux : « S'il (La Salle) s'aperçoit que je me serve des » Jésuiles pour faire lenir mes lettres, comme vous » me mandez, je suis perdu, et il ne me pardonnera » Jamais ».
Il dit ailleurs que La Salle tient pour suspectes « l’amilié et la correspondance » de Beaujeu avec Villermont « aussy bien que la dévotion de madame de » Beaujeu aux Jésuites ».
Nous avons en main la preuve que La Salle avait cent fois raison.
Plusieurs officiers de marine se joignent à Beaujeu. De ce que le père de ces messieurs, enrichi dans les fermes ou dans l’épicerie, a joint à leur nom celui d’un huitième de fief, ils croient descendre de Charlemagne ou de Vitiking et regardent La Salle comme un pauvre homme qui méconnaît la bassesse de son origine. Le monde est ivre, sans doute, et voit de travers, car le nom de ce pauvre homme vivra aussi longtemps que la France et l’Amérique, tandis que personne ne sait plus que ces pseudogentilshommes ont vécu. Qui donc a jamais entendu parler de Machaut-Rougemont et de Machaut-Belmont !
Pour réponse à ses perfides insinuations, Beaujeu reçoit la confirmation, en termes très durs, de l’ordre du 14 avril 1684, qui ne lui donne que le commandement de la manœuvre.
La Salle est au courant des intrigues de Beaujeu, il le lui reproche et ne lui confie rien de ses desseins. Il le laisse même dans l'ignorance absolue de sa destination, certain que s’il le savait, les Jésuites le sauraient et lui
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tendraient des pièges. Un jour que Beaujeu lui faisait des offres de service il lui répondit nettement qu’il se défioil de ces gens qui offroient tant et paroïissoient si honnesles.
Avait-il tort ? Au moment même où Beaujeu paroëssoit si honneste, les officiers du port entassaient, sous les pas de La Salle, difficultés sur difficultés et celui-ci les accusait d'être vendus à ses ennemis. Tous les jours ce sont de nouvelles entraves, de nouvelles chicanes, de nouveaux délais, et pendant ce temps deux cents hommes vivent aux dépens de Cavelier de la Salle, et la saison de la navigation s'écoule. L’honnète Beaujeu triomphe et manifeste l'espoir que l’expédition n’aura pas lieu. Cependant il se déclare prêt, si La Salle le veut, à le conduire Jusque dans la lune, à faire marcher les vaisseaux par lerre.
La composition de la troupe était chose de première importance. De sa solidité pouvait dépendre le sort de l'expédition. Cette partie des préparatifs fut soignée comme le reste.
Le ministre se plaint, par lettres des 23 et 30 juin, que les soldats « sont fort mauvais et peu en état de servir ». Le 10 juillet, Beaujeu lui jure qu’il n’a jamais vu de meilleures troupes. Cependant, un mois et dix jours avant, il écrivait à son ami Cabart de Villermont que « cette » troupe n'estoit que le rebut de messieurs de la cavalerie » et de l'infanterie qui avoient levé, dans les provinces » circonvoisines, plus de trente-deux mille hommes ».
En réalité, comme le dit La Salle dans un procès-
verbal adressé au ministre, ses soldats « furent ramassés à la porte des églises où ils avaient gueusé toute leur vie ».
Joutel, racontant une excursion sur la côte du Texas, parle ainsi de ces soldats : « Pour dire vrai, de cent
vingt ou cent trente que nous estions, trente bons
hommes eussent valu bien mieux et auroïent fait davantage, hors la mangerie, à quoy ils ne craignoient personne. Comme j'ay desjà dit, c'estoient tous gens qui avoient esté pris par force ou par surprise, de sorte
que nous pouvions dire que c'estoit presque comme à
l'arche de Noë, où il y avoit de toutes sortes d’ani-
maux, de mesme nous avions toutes sortes de nations ».
Henri Joutel était fils d’un jardinier d'Eauplet, mais sa parole valait un peu mieux que celle de M. de Beaujeu. Il a toujours dit la vérité, et M. de Beaujeu, comme vous venez de le voir, a menti au ministre.
Vous vous demanderez comment La Salle pouvait se mettre en route dans de pareilles conditions. La réponse est bien simple. Il comptait encadrer ces mauvais soldats dans ses bons soldats canadiens; il avait l'espoir, bien fondé, ce semble, qu'au contact des Sauvages leur dignité de Français se réveillerait, qu’ils ne voudraient pas paraître moins braves et moins disciplinés que ces hommes considérés comme de race inférieure ; qu’ils auraient l'orgueil du drapeau et feraient honnêtement leur devoir. Ces gens, somme toute, étaient français et emportaient au fond du cœur l’amour de la France, cet amour qui gran-
dit et faitun homme de l'être le plus infime. La Salle ne pouvait pas supposer non plus qu’un vieux marin comme Beau jeu serait incapable de le mener au delta du Missis- Sipi. Il croyait aussi, qu’une fois dans le pays de sa découverte, il serait assez fort pour déjouer toutes les intrigues, et mener à bien son entreprise.
Voyage par mer au golfe du Mexique
Ayant enfin surmonté toutes les difficultés que Beaujeu et d’autres lui suscitèrent, il mit à la voile de La Rochelle le 24 juillet 1684, après avoir écrit à sa mère, qui demeurait rue Sainte-Croix-des-Pelletiers, une lettre d’adieu des plus touchantes.
La flottille se composait du Joly, vaisseau de 36 à 40 canons ; de la frégate la Belle, de 6 canons, donnée par le roi à La Salle ; de l’Aimable, flûte de 300 tonneaux, appartenant à un marchand de La Rochelle, commandée par le chevalier d’Aygron et contenant la plus grande partie des approvisionnements et des effets destinés à l’établissement; d'une caiche chargée de vivres et d’ustensiles.
Le 21 août, Beaujeu veut relâcher à Madère. La Salle pense que l'on vient de quitter la France, qu’on n’a pas encore besoin de faire des rafraîchissements, et surtout qu'il faut éviter de donner occasion aux Espagnols de surprendre le secret de l’entreprise. Beaujeu ne dissimule
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point sa contrariété, ce qui ouvre la voie aux insolences de ses subordonnés, « Depuis ce temps », dit un témoin, « on n’a guère cessé de mettre sur le tapis de nouveaux » sujets de disputes, et M. de La Salle n’a jamais passé » huit jours en repos qu'on ne l’attaquast directement ou » indirectement, et il estoit tousjours sur la défensive ».
Il fut entendu, et consigné dans un procès-verbal, que l'on forcerait de voile pour gagner Port-de-Paix, dans l’île de Saint-Domingue. On devait y prendre des rafraîchissements et La Salle avait besoin d’en voir les autorités.
Le loyal Beaujeu, qui doit obéissance à La Salle pour ce qui concerne la route à suivre, qui se vanta de le conduire, s’il le voulait, jusque dans la lune, passe la nuit devant Port-de-Paix, sous prétexte que le vent est bon et qu’en 24 heures on peut aller au Petit-Goave. « Mais » le secret que plusieurs ont conjecturé », dit le témoin dejà cité, « estoit pour rompre les mesures de M. de La » Salle d'y prendre des rafraîchissements ».
On sut bientôt que Beaujeu avait d’autres motifs de transgresser ses ordres et de manquer de parole à Cavelier de La Salle. Il espérait qu’au Petit-Goave La Salle aurait de la peine à trouver des rafraichissements et qu’il ne pourrait se concerter avec les autorités de l’île touchant son entreprise.
Cet honnète capitaine savait aussi que toutes les anses de ces parages étaient bondées de pirates et qu’une embarcation sans défense et lourdement chargée, comme était la caiche, ne pouvait passer que si le Joly était à Port-de-Paix, prêt à lui porter secours.
Sa trahison réussit pleinement. La caiche fut enlevée par les pirates espagnols. La Salle et M. de Cussy, gouverneur de l’île de la Tortue, l’accusèrent de cette perte, qui était considérable. Un procès-verbal, dressé par les autorités de Saint-Domingue, constate qu’elle causa de grandes dépenses, par suite de la cherté des vivres, et, ce qui est plus grave, un retard de deux mois que M. de Beaujeu saura bien mettre à profit.
L'arrêt au Petit-Goave eut un autre inconvénient. Il provoqua l'indiscipline, la désertion, et altéra la santé des troupes, car, selon la remarque de Joutel :.« L'air est » mauvais, les fruits de mesme, et l’on trouve là quan- »tité de femmes pires encore que l’air et les fruits ».
Par cette trahison, Beaujeu a compromis le sort de l'entreprise.
La Salle se défie du capitaine d’Aygron et craint, pour la flûte l’Aëmable, le sort de la caiche. Dans l'espoir de conjurer ce nouveau malheur. il décide de prendre place sur ce navire.
La Salle et Beaujeu dans le Golfe du Mexique
La Salle et Beaujeu s'entendent sur la question des signaux, et conviennent que le Jo/y, beaucoup plus fort marcheur que les deux autres navires, suivra la Belle. Beaujeu pouvait, sans être un grand capitaine, suivre facilement des navires marchant moitié moins vite que le
sien. Il était indispensable que, dans le golfe du Mexique, les trois navires fussent toujours en vue les uns des autres, soit pour la défense, soit pour l'exploration des côtes.
Que fait M. de Beaujeu ? Quand il voit la Belle et l'Aimable cingler vers le golfe du Saint-Esprit, il profite de la nuit pour se perdre.
Le 6 juillet 1685, La Salle arrive en face de l’embouchure principale du Mississipi, mais persuadé, par les pilotes, qu’un fort courant porte à l’est, il croit n'avoir pas encore passé la baie de la Mobile. Le 8, il voit une seconde embouchure. Le 13, Joutel apprend de Sauvages qu'ils ont passé devant une grande rivière.
Deux causes empêchent La Salle de s'engager dans ces embouchures : elles ont complètement changé d’aspect depuis 1683, et Beaujeu, toujours invisible, est capable de se sauver avec les soldats, les armes et les marchandises.
Ce soupçon est très grave. Eh bien! messieurs, il est fondé ! Pour s’en convaincre, il suffit delire le journal de route de l’abbé d'Esmanville, qui se trouvait sur le navire de M. de Beaujeu.
La Salle, très inquiet, reste six jours en vue du delta. Il se décide ensuite à chercher Beaujeu; mais, après deux jours de navigation en vue des terres, il revient à l'est, persistant à ne pas s'éloigner de ce qu’il croit être les embouchures du Mississipi.
Le 19, il se préparait à reconnaître un cours d’eau, quand Beaujeu arriva du sud-ouest.
La Salle va le voir, et après les « contestations ordi-
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naires », dit Joutel, il fut question de la route que l’on ferait et du lieu où l’on était, « M. de La Salle pensa que » ces battures, proche desquelles nous avions mouillé le » 6 de ce mois, pouvoit être l’une des branches de la ri- >» vière que nous cherchions », et il proposa au capitaine de Beaujeu d'y retourner. Celui-ci répondit par une demande de vivres, et toujours il insista pour aller à l’ouest chercher un abri. La Salle ne l'entend pas ainsi, et le 8 février, après quinze jours perdus pendant lesquels Beaujeu aurait pu le conduire à son fleuve, il lui écrit :
Il ne tiendra pas à moy, monsieur, que vous n’alliez
chercher un port. J'en ay plus d’impatience que vous,
mais je ne suis pas dans le dessein de m'affaler davantage vers le couchant, estant seur d'estre passé l’emboucheure du Mississipi que j'ai descendu...
Je suis résolu, pour moy, de retourner au vent, estant
seur au moins d'y trouver la baie ».
Ces demandes se renouvellent tous les jours de part et d'autre, sans amener une entente.
Pendant ce temps, les jours s'écoulent, les vivres s’épuisent, La Salle ne peut plus reculer son débarquement. C'est précisément à cela que tendent les exigences de M. de Beaujeu.
La Salle espère cependant que Beaujeu, qui consume ses vivres à l’ancre depuis plus de deux mois, finira par se décider à le conduire à l'endroit ou il croit trouver le Mississipi. Son espérance est vaine : ce n’est pas par ignorance que Beaujeu l’a attiré au fond du golfe, à 400 milles de sa destination.
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Ne pouvant rien obtenir, il fait débarquer ses hommes, envoie Joutel à la recherche d’un lieu de campement et arrête son choix sur Matagor£a-Bay, qu'il nomme baie de Saint-Louis.
Comme sur les côtes du Yucatan, aux embouchures du Rhône et à Venise, le continent est bordé de lagunes, et les Zidi qui séparent ces lagunes de la haute mer sont percés de quelques ouvertures.
La Salle fait sonder et baliser une passe. Lui-même assiste aux opérations et en fait dresser procès-verbal.
La Belle entre sans difficulté. Pour l’Aëmable, La Salle donne les instructions les plus précises. L'entrée devra se faire à la pleine mer, lui-même donnera le signal par un feu et il suffira, pour passer sûrement, de se guider sur les balises.
Au signal donné, le capitaine d'Aygron pointe droit sur les battures. Malgré les cris des pilotes et du matelot en observation dans les vergues, il maintient sa direction. Le navire touche. Au lieu de jeter une ancre, ce qui suffisait pour le sauver, il manœuvre pour le perdre complètement. Quand le mal est sans remède, il consacre à des manœuvres inutiles et fatigantes le temps qui aurait suffi à sauver la cargaison. Tout fut perdu ou gâté, mais « à ne » setrouva rien dans ledit vaisseau à Aygron, qui » avoil sauvé jusqu'à ses confitures ».
Cette trahison du chevalier d’Aygron coûte à La Salle ses boissons, ses viandes, ses légumes, une bonne partie de son fer, son enclume, son plomb, presque tous ses ustensiles, quatre grosses pièces de canon, des boulets, des
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grenades, quantité d'armes, de hardes pour les solüats et de denrées pour les Sauvages.
Un procès-verbal est dressé par La Salle et envoyé au ministre avec les dépositions de plusieurs témoins.
Un autre fait projette un rayon de lumière sur la conscience ténébreuse'des ennemis de Cavelier de la Salle.
Six barils remplis de lard à Rochefort sont rejetés par la mer. En apparence, ils sont intacts, mais quand on les ouvre, on n’y trouve pas un seul morceau delard. Le chevalier d'Aygron en a fait vider le contenu dans d’autres tonneaux et ces tonneaux ont disparu.
Cependant La Salle demande instamment des canons, des boulets, du fer, du plomb, une caisse de couteaux, mais surtout du fer dont il ne peut se passer, toutes choses qu'il a sur le Joly. Beaujeu lui répond qu’elles sont à fond de cale et qu'il ne pourrait les décharger sans compromettre la sûreté de son navire.
Vous figurez-vous un capitaine chargé de porter des marchandises et déclarant, au moment de les livrer, qu'il ne peut les décharger sans mettre en danger son navire ? Si Beaujeu n’écrivait lui-mème ces énormités, on n'y croirait pas.
Enfin persuadé qu'il n'obtiendra rien de cet officier, La Salle lui remet ses lettres et l'autorisation de partir. Contre son droit, Beaujeu reçoit à bord du Joly le capilaine d'Aygron et l'ingénieur Minet, qui d’ailleurs seront emprisonnés à La Rochelle par ordre du roi.
Le 18 février, près d'un mois avant son départ, Beaujeu écrivait à Cavelier de La Salle : « Je vous promets
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» que, s2 je trouve un meilleur port que celui-cy dans » la rivière que vous me marquez estre une autre em- » boucreure du Mississipy, de vous envoyer aussy tost » ma chaloupe par le lac, ou le sieur de La Salle par » terre, ou d'y venir moy-mesme avec le vaisseau pour » vous advertir, si c’est nécessaire ».
Il a trouvé cette embouchure et a fait faire, par Minet, la carte du delta, mais il s’est bien donné de garde d’en prévenir Cavelier de la Salle.
Veuillez me permettre de vous rappeler quel a été, en définitive, le rôle du capitaine de Beaujeu.
À Rochefort et à La Rochelle, il fait tout son possible pour perdre La Salle dans l'esprit du ministre ; il le calomnie et fait tous ses.efforts pour entraver l’armement des navires et retarder le départ. II manque volontairement Port-de-Paix, perd la caiche et cause un retard de deux mois. Dans le golfe du Mexique, au moment où sa présence est indispensable, il abandonne les deux autres navires et va partout où il sait ne pas les trouver, loin du lieu de rendez-vous convenu. Pendant trois mois il refuse à La Salle de le conduire à sa destination, à 400 milles à l’est, sur sa propre route de retour, sous prétexte qu'il n’a pas assez des quinze jours de vivres que lui offre le découvreur.
Il abandonne La Salle sur une terre inconnue, avec des canons sans boulets, peu de fer, peu de vivres, peu d’effets, une troupe démoralisée par tout ce qui s’est passé sous ses yeux. Il promet, spontanément, s’il trouve l’embouchure du Mississipi d'en donner avis à La Salle; il