IV
Parabole.
Le cardinal de Sfrondarte, auteur célèbre de l'Ordre de Saint-Benoît, rapporte un fait comique, arrivé à la mort d'un jésuite allemand. Ce jésuite, nommé le père Tanner, homme également pieux et savant, allait de Prague à Inspruck, pour prendre l'air natal et tâcher de rétablir sa santé. Le voyage acheva de la déranger, et il mourut en route, dans un bourg ou village qu'on ne nomme point. La justice du lieu se rendit aussitôt dans la maison où il était mort. En faisant l'inventaire de son bagage, on y trouva une petite boîte, que sa structure extraordinaire fit d'abord regarder comme mystérieuse et suspecte, car elle était noire et composée de bois et de verre. Mais on fut bien plus surpris, lorsque le premier qui regarda dan» la boîte, par Le verre d'en haut, s'écria tout effaré et en reculant de quatre pas : Abrenuntio tibi, Satana. Autant en dirent tous ceux qui regardèrent après lui. Effectivement, ils virent dans cette boîte uu animal vivant, noir, énorme, épouvantable, avec des cornes menaçantes et d'une longueur prodigieuse. On était saisi d'effroi, et on ne savait que penser d'un monstre si horrible, lorsqu'un jeune homme, qui ne faisait que d'achever son cours de philosophie, fit observer à l'assemblée que la bête, qui était dans la boîte, était beaucoup plus grosse que la boîte elle-même; que, dans lie cas présent, le contenu était plus grand que le contenant; ce qui était contraire à tout principe de physique, et ne pouvait, ajouta-t-il, se faire naturellement: d'où il concluait que l'animal de la boîte n'était pas un animal matériel, et que ce devait être un esprit sous la forme d'un animal. Tout le monde applaudit à cette remarque, et il n'y en eut aucun qui ne fût persuadé que c'était le diable en personne, qui était dans la boîte. Pour celui qui avait cette boîte et la portait avec lui, on en concluait, avec la même évidence, qu'il ne pouvait l'avoir qu'à mauvaise fin et ne pouvait être qu'un sorcier et un magicien. Le bruit de cet événement diabolique ne tarda pas à se répandre. Tout le bourg accourut à la maison. Chacun voulut regarder dans la boîte, et tous se disaient les uns aux autres avec frayeur et étonnement : c Aujourd'hui, nous avons vu le diable, »
Tandis qu'on montrait la boîte au peuple, pour satisfaire sa curiosité, le juge, de son côté, instrumentait. Il condamna le mort à être privé de la sépulture ecclésiastique, et laissa un ordre au curé de faire un exorcisme de l'Église, pour faire sortir le démon de la boîte et le chasser hors du pays. La sentence du juge ne s'étendait pas plus loin; mais les politiques du village poussaient leurs réflexions bien au delà. La magie du père Tanner devait, selon eux, être regardée comme commune à tous ses confrères; et une sentence de proscription générale aurait dû les renfermer tous, suivant cet oracle
de Virgile : Par le crime d'un seul, apprenez à les connaître tous (1).
Dans le temps que tout le monde était occupé de cette merveille, ou plutôt de ce scandale, que chacun en raisonnait à sa façon, et que les esprits étaient dans une agitation et une fermentation inexpri~ mable, un philosophe prussien passa par le village. On ne manqua pas de le régaler de la nouvelle du jour; mais, quand il entendit parler d'un jésuite sorcier et d'un diable enfermé dans une boîte, il se moqua et de la nouvelle et des nouvellistes. Cependant les notables de l'endroit, étant venus le saluer, le prièrent instamment de venir voir lui-même de ses yeux les faits étonnants qu'il ne pouvait croire sur leur rapport. Il ne put se dispenser de céder a leurs instances; mais, quand on lui montra la boîte magique, il jeta un grand éclat de rire. « Est-il possible, s'écria-t-il, que dans ce pays-ci on ne connaisse pas encore la nouvelle invention du microscope? C est un microscope, vous dis-je, c'est un microscope. » Mais on ne savait j:as ce qu'il voulait dire; le terme était aussi inconnu que la chose; il commençait même à devenir suspect à plusieurs; et on l'eût pris luimême pour un sorcier, s'il ne se fût pressé de détruire le charme, et de dissiper le prestige. Il prit donc la boîte et en ôla le couvercle, dans lequel la lentille était enchâssée, et, ayant renversé la boîte, on en vit sortir un petit cerf-volant, qui se promena sur la table. Le philosophe expliqua ensuite ce mystère d'optique , qu'il mit à la portée des spectateurs. Alors une nouvelle admiration succéda à la première, et l'animal sur la table parut aussi risible qu'il avait paru épouvantable dans la boîte. Alors les soupçons se dissipèrent ; le juge déchira sa sentence ; la mémoire du père fut rétablie, et chacun en riant s'en retourna dans sa maison. 11 se trouva pourtant là une sorte d'honnêtes gens, qui publièrent partout l'aventure du père Tanner, ne parlant que de la boîte et de la sentence du juge, sans faire mention ni du philosophe ni du microscope.
Celle histoire, toute ridicule qu'elle est, nous fournit une instruction bien sérieuse, qui devrait nous corriger sur trois défauts :
1* Sur notre précipitation à juger mal d'autrui.Nous ne voyons les défauts des autres que dans un microscope, qui grossit étonnamment les objets. Ce microscope est notre cœur, et la lentille notre propre malignité. Qu'est-ce que tous ces crimes, ces horreurs, ces monstres que nous voyons dans le prochain ? C'est un cerf-volant dans le microscope. Otez la lentille, et il ne restera tout au plus que quelque ridicule, digne de compassion et d'indulgence.
2» Sur notre facilité à croire le mal qu'on dit d'aulrui. Soyez bien persuadés que ceux qui disent du mal d'aulrui, n'en parlent que
(l) Crimine ab uno
Disce omnes. Viroil.
$10 DIXILMt LEÇON.
d'après le microscope. S'ils parlent de ce qu'ils ont vu, Ils ont vu dans le microscope. S'ils parlent d'après les autres, c'est microscope sur microscope. Plus un fait est répété par plusieurs bouche*, plus il est dénaturé et augmenté, plus les microscopes sont multipliés. Otez toutes ces lentilles, que trouverez-vous? Un cerf-volant dans le microscope.
3° Sur notre démangeaison à rapporter le mal que nous savons ù'autrui. Ne soyez pas d'assez mauvaise foi pour parler de l'animal dans la boite, sans parler du microscope; ou, si vous ne voulez pas parler du second, ne parlez donc pas du premier qui n'en vaut pas la peine, et laissez-le pour ce qu'il est. un cerf-volant dans le microscope. Hélas ! qu'il y a encore de pays, de villes et de maisons, où l'on ne connaît pas l'invention et l'illusion du microscope.
Le P. Giraudeau.
Imitons sainte Thérèse, dont on a dit que ses jeux étaient toujours appliqués à considérer ses propres défauts, et à admirer les vertus des autres.
3. La maxime la plus sage à l'égard des secrets est de n'en point écouter, et de n'en point dire.
L'homme prudent se gardera bien surtout de confier son secret à trois sortes de personnes : à un babillard , à un enfant , à une femme. Rarement la confidence reste dans ces sortes de mains; mais jamais elle n'y demeure, quand elle est sollicitée par une suite d'iastances pressantes. On sait combien la faiblesse de Samson lui coula cher. Caton, le censeur, disait qu'il y avait trois choses dont il se repentait ordinairement, quand il les avait faites , d'avoir passé un jour sans rien apprendre; d'avoir été par eau , lorsqu'il pouvait voyager par terre j et d'avoir confié son secret à sa femme. Ecole des Mœurs.
Nous avouons cependant qu'il y a des femmes très-discrètes, et on en trouve même de beaucoup plus prudentes que bien des hommes. Quant aux enfants, il en est qui se sont distingués par une discrétion bien au-dessus de leur âge. Parmi les traits qu'on en cite, nous doutons fort qu'il y en ait de plus remarquable que le suivant.
En ces jours affreux, où c'était un crime digne de mort que de servir son Dieu, où la qualité de prêtre désignait plus sûrement une victime à l'échafaui, un jeune ecclésiastique, M. Joseph Valadier, vicaire de Saint-Juéry, se rôtira à Pauihac, au sein de sa famille. Un autre ecclésiastique, M. Vaylet, curé de laTerrisse, aimait à se trouver avec lui. Un jour qu'ils étaient tous deux dans l'intérieur de la maison , occupés à un pieux entretien, un cri d'alarme se fait entendre: les satellites révolutionnaires s^nt là ! Aussitôt ils se hâtent de fuir. Déjà les hautes murailles du jardiD sont franchies ; ils se croient sains et saufs pour celte fois, et ils î'auiaip.nt été en effet, si un gen-
DES MAUVAÎS DÉSIRS. 611
darme, qui faisait le guet autour des granges, s'étont aperçu de leur évasion , ne se fût lancé à leur poursuite , en même temps qu'il appelai* ses compagnons à son secours. M. Vaylet a déjà gagné du terrain , et se trouve hors de leurs mains. Mais son infortuné ami , ou moins agile ou moins heureux, s'est laissé tomher en franchissant une muraille un peu haute, et à peine s'esl-il relevé de sa chute qu'il se voit entre les mains de ses ennemis. La joie féroce qu'ils font éclater à la vue de leur capture, fait assez pressentir à leur victime quels sont les traitements auxquels eile doit s'attendre. Ils ramènent M. Valadierau village; et, arrivés à quelques pas en face de la maison natale de l'infortuné captif, ils le font monter à cheval , lui attachent fortement les pieds sons le ventre de sa monture ; et, tandis qu'en cet état il est gardé à vue par un de ces cannibales les autres s'introduisent dans la maison. A peine entrés, s'adressant à un enfant d'une douzaine d'années, neveu de celui qu'ils tenaient sous leurs chaînes, ils lui demandent d'un ton impérieux : « Quel est l'autre prêtre qui était avec ton oncle? » L'enfant ne répond que par le silence. On lui réitère la même question, toujours même réponse. Alors, transportés de coiére, los révolutionnaires saisissent ce pauvre enfant, retendent sur une table , et tandis que lec uns le tiennent par le reste du corps, un autre, le prenant par les cheveux, lui porte le sabre à la gorge, en iui disant: « Si tu ne dis quel était l'autre prêtre qui était avec ton oncle, je te tranche la tête. » Alors le courageux enfant rompt le silence et dit: « Si vous voulez me trancher la tète, vous le pouvez ; vous êtes assez fort ; quant à me faire dire ce que vous me demandez, vous n'y parviendrez jamais. » Le désordre et l'anarchie étaient à leur comble; la cruau'é , la barbarie étaient à l'ordre du jour ; cependant les cannibales n'osèrent égorger sans défense et sans aucune forme de procès un enfant au sein de sa famille. Vaincus par sa courageuse résistance, ils le délivrèrentde leurs hrutalesmains; mais, de rage, celui qui le menaçait de lui trancher la tête, déchargea sur la table, qui allait être le lit de martyre du jeune homme , un si violent coup de sabre, qu'il y laissa une forte empreinte. On la montre encore aujourd'hui comme un monument de la férocité de ces hommes de sang, qui se croyaient pourtant les régénérateurs de la France. Conférences de Sainte- Geneviève*
4. Dans un temps où une fièvre pourpreuse désolait les pauvres, qui n'avaient pt.s eu le temps de se faire traîner à l'Hôtel-Dieu, la communauté des prêires de Saint-Marcel, ne pouvant plus suffire à exhorter les mourants, avait demandé du secours aux religieux mendiants. Vint un capucin vénérable : il entra dans une écurie basse, où souffrait une victime de la contagion. Il y voit un vieillard moribond, étendu sur des haillons dégoûtants. 11 était seul, une botte de foin
loi servait de lit ; pas un meuble, pas une chaise ; il avait tout vendu dans les premiers jours de sa maladie, pour quelques gouttes de bouillon. Aux murs noirs et dépouillés, pendaient une hache et deux scies ; c'était la toute sa fortune , avec ses bras, quand il pouvait les mouvoir ; mais alors il n'avait pas la force de les soulever. ♦ Prenez courage, mon ami , lui dit le confesseur, c'est une grande grâce que Dieu vous fait aujourd'hui ; vous allez incessamment sortir de ce monde , où vous n'avez eu que des peines.... > — « Que des peinesl reprit le moribond , vous vous trompez, j'ai vécu assez content, et ne me suis jamais plaint de mon sort. Je n'ai connu ni la haine ni l'envie; mon sommeil était tranquille; je fatiguais le jour, mais je reposais la nuit. Les outils que vous voyez me procuraient un pain que je mangeais avec délices, et je n'ai jamais été jaloux des tables que j'ai pu entrevoir. J'ai vu le riche plus sujet aux maladies qu'un autre. J étais pauvre, mais je me suis assez bien porté jusqu'à ce jour. Si je reprends la santé, ce que je ne crois pas, j'irai au chantier, et je continuerai de bénir la main de Dieu , qui , jusqu'à présent , a pris soin de moi. » Le confesseur étonné ne savait trop comment s'y prendre avec un tel malade. Il ne pouvait concilier le grabat avec le langage de ce mourant. Il se remit cependant et lui dit : * Mon fils , puisque cette vie ne vous a pas été fâcheuse, vous ne devez pas moins vous résoudre à la quitter; car il faut se soumettre à la volonté du Dieu.... > — « Sans doute, reprit le moribond , d'un ton de voix ferme et d'un œil assuré , tout le monde doit y passer à son tour ; j'ai su vivre, je saurai mourir; je rends grâces à Dieu de m'avoir donné la vie, et de me faire passer par la mort, pour arriver à lui, je sens le moment, le voici.... Adieu, mon père!... > Tableau de Paris, t. H, p. 109.