II
TRAITS HISTORIQUES
1. Quelle que soil la puissance de Salan et son acharnement à notre perte, il ne peut nous faire aucun mal, si nous nous tenons en garde contre lui.
Saint Alhanase rapporte qu'un jour le démon se plaignit à saint Antoine de ce que les solitaires l'accusaient injustement, et de ce que tous les chrétiens lui donnaient sans cesse des malédictions. « Je ne leur fais point de mal, lui dit-il, ce sont eux-mêmes qui s'en font, car j'ai perdu toute ma force. Qu'ils veillent sur eux-mêmes, s'ils veulent; et qu'ils ne fassent plus tant d'imprécations contre moi. » Saint Antoine, admirant la grâce de Dieu, lui répondit : « Quoique tu sois toujours menteur, tu viens néanmoins de dire la vérité malgré toi. Car Jésus-Christ a ruiné toutes tes forces et t'a entièrement désarmé. » S'il avoue lui-même qu'il ne peut rien, dit ce saint en parlant à ses disciples, n'avons-nous pas raison de le mépriser avec tous ses anges? Les démons se conduisent envers nous, selon l'état où ils nous trouvent. S'ils s'aperçoivent que nous soyons dans le trouhle, ils nous attaquent aussitôt, comme les voleurs attaquent une maison qu'ils savent n'être gardée de personne. Si, au contraire, ils nous trouvent pleins de joie en Notre-Seigneur et méditant ta parole, ils n'auront aucun pouvoir de nous nuire ; mais ils se retireront chargés de confusion. Ayons donc toujours dans l'esprit des pensées saintes; que nos âmes soient continuellement dans la joie, par l'espérance des biens à venir ; et alors toutes les illusions des démons nous paraîtront comme une vapeur et une fumée.
Suint Athan., Vie de saint Ant., chap. vm.
2. Un vieillard, qui vivait dans le désert, eut pendant dix années de suite des tentations si violentes, qu'enfin, désespérant de son salut, il dit en lui-même : « Ne pouvant plus espérer de sauver mon âme, puisqu'elle est perdue, je retournerai dat.s le monde. » Comme il partait, en effet, pour exécuter sa funeste résolution, il entendit une voix qui lui disait : < Les dix années pendant lesquelles vous avez combattu, vous seront autant de couronnes ; retournez donc dans votre cellule; je vais, dès ce moment, vous délivrer de toutes ces peines fâcheuses. » Le solitaire n'eut pas plutôt entendu ces paroles, qu'il retourna dans sa retraite et continua de servir Dieu comme auparavant. Ce qui fait voir qu'il ne faut jamais se décourager à cause des mauvaises pensées, puisque, au lieu de nous nuire, elles servent à nous couronner, si nous y résistons et les méprisons avec courage. . Rufin, Vies des Pères, liv. m.
Saint Jérôme, s'étapt retiré en Orient, dans le désert de la pro- Tince à~ Calcide, y fut assailli des plus violentes tentations. < Com-
bien de fois, dit -il en parlant de lui-même, combien de fois, étant dans la plus profonde solitude, m'imaginai-je néanmoins être aux spectacles des Romains ! Mes membres secs et décharnés étaient couverts d'un sac ; mes jours se passaient en gémissements ; et, si le sommeil m'accablait quelquefois malgré moi, la terre dure sur laquelle je couchais était moins un repos pour moi qu'une espèce de tourment. Cependant, je ne pouvais fixer mon imagination volage. Mon visage était défiguré par le jeûne, et mon cœur brûlait, malgré moi, a"e mauvais désirs. Toute ma consolation était de me jeter aux pieds de Jésus-Christ sur la croix et de les arroser de mes larmes. Combien de fois, pour dompter cette chair rebelle, ai-je jeûné, les semaines entières, au pain et à l'eau ! Combien de fois ai-je poussé des cris vers le ciel, le jour et la nuit, en frappant ma poitrine, jusqu'à ce que le Seigneur m'eût rendu le calme ! 0 mon Dieu, je vous rends grâces de toutes ces persécutions intérieures. Rien n'est plus à craindre pour un chrétien qu'un trop long calme. La tempête fait qu'on veilie et qu'on redouble ses efforts pour éviter le naufrage. »
Saint Jérôme, Épît.
11 est raconté de sainte Catherine de Sienne qu'un jour qu'elle était extrêmement tourmentée par de mauvaises pensées, Jésus-Christ lui apparut et les dissipa par sa présence. Alors elle se plaignit amoureusement à lui : « Où étiez-vous, Seigneur, dit-elle, quand il se présentait à moi de si horribles pensées? » — « Ma fille, lui répondit le Sauveur, j'étais au milieu de votre cœur. » — « Eh quoi 1 mon aimable Jésus, reprit-elle, pouviez-vous demeurer parmi des pensées si sales et si honteuses? > — «Oui, mon enfant, j'étais témoin de vos combats et de la répugnance que vous en aviez; je me plaisais à vous voir combattre. » Sainte Catherine ne s'inquiéta plus, et Dieu lui donna enfin le calme. Vie de sainte Catherine.
Quelque mortifié que fût saint Macaire, dans tous ses sens et dans tous les mouvements de son cœur, Dieu permit qu'il fût exercé, pendant toute sa vie, par diverses tentations, afin de l'empêcher d'être séduit par la plus dangereuse de toutes, qui est celle de l'orgueil. Il y était sans cesse exposé par la grande réputation de sainteté dont il jouissait, et par les dons extraordinaires dont le Ciel rémunérait sa vertu. Dieu lui fit voir un jour, sous des images sensibles, les dispositions intérieures des solitaires, pendant les divins offices, l'attentioa et la ïerveur des uns, la négligence et les distractions des autres, e£ les démons appliqués à troubler le saint exercice de la prière, par mille pensées vaines et frivoles qu'ils excitaient dans leur imagination. Macaire, touché de cette vision, jeta de profonds soupirs; et, fondant en larmes en la présence de Dieu, il lui dit : « Regardez, « Seigneur, de quelle sorte le démon nous tend des pièges, Levez- « vous, mon Dieu, afin que vos ennemis soient dissipés et fuienv « devant vous, car voye* comment ils remplissent nos âme d'ilus-
c sions. » Une des plus opiniâtres tentations auxquelles ce pieux solitaire fui exposé, ce fut la pensée de quitter sa cellule, pour aller à Rome exercer la charité envers les malades. Il y résista longtemps ; mais, voyant que l'ennemi ne lui donnait pas de relâche et qu'au contraire, son esprit était de plus en plus agité par cette pensée, il se coucha par terre ; et, embrassant le seuil de sa porte }1 dit au tentateur qui le pressait si fort : « Arrache-moi d'ici, si tu peux, et « traîne-moi par force où tu veux que j'aille ; autrement je suis « résolu de ne point sortir d'ici. > Il demeura dans cette posture jusqu'au soir ; mais se sentant, la nuit, plus agité que jamais, il prit une grande corbeille pleine de sable qu'il mit sur ses épaules, et se mit à marcher à travers le désert. Un des frères le rencontrant s'offrit de le soulager, et le pria de ne se point tourmenter davantage. « Je « tourmente, répondit Macaire, celui qui me tourmente, et qui, me « voyant si lâche et si paresseux, veut me persuader d'entreprendre « de longs voyages. » Ayant ainsi marché longtemps, il retourna dans sa cellule, le corps brisé de fatigue ; et le calme fut rendu à son âme.
3. Jésus-Christ, notre modèle en tout, a voulu nous apprendre, par son exemple, de quelle manière nous devons repousser les tentations. Ce divin Sauveur a permis que l'esprit de malice l'attaquât avec les armes dont il s'était servi pour perdre nos premiers parents. La concupiscence de la chair ou la complaisance envers les appétits du corps , la concupiscence des yeux ou la curiosité, le désir de voir, d'entendre des choses extraordinaires, la recherche d'une vaine gloire, et l'orgueil de la vie ou la présomption, le désir de dominer, l'amour des biens terrestres, voilà les trois flèches mortelles dont il avait percé le cœur d'Adam et d'Eve, en les portant à manger le fruit défendu, pour satisfaire leur sensualité, en leur assurant que leurs yeux seraient ouverts pour discerner eux-mêmes le bien et le mal, en leur persuadant qu'ils deviendraient semblables à Dieu. Toutes les autres tentations, auxquelles on peut être exposé, viennent se réunir à ces trois principales, comme à leur source générale. Le démon a attaqué le Fils de Dieu de ces trois manières : 1<> Il l'engage, pour soulager sa faim, à changer les pierres en pain ; mais Jésus-Christ le repousse par ce passage de l'Écriture : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de ia bouche de Dieu. 2» Vaincu et désarmé dans son premier dessein, le démon change de batterie. Il transporte le Sauveur au haut du Temple, et il lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, précipitex-voui en bat. Et, abusant malignement de l'Écriture, il ajoute : Car il est écrit : Dieu a ordonné à ses anges de prendre soin de vous et de vous recevoir entre leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre. Le démon avaitallégué un texte des saintes Écritures, Jésus-Christ oppose ua texte des prophètes. Avec calme et douceur,
il répond : Il est écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. 3° Le démon essaie un nouveau combat; et, transportant le Sauveur sur. le sommet d'une montagne, il découvre à ses yeux tous les royaumes du monde avec leur pompe, et il a l'impudence de lui dire : Je vous donnerai toutes ces choses, si vous tombes à mes pieds pour m'adorer. Jésus-Christ lui répond : Retire-toi, Satan, car il est écrit : Vous adorerex le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul. Parole souveraine à laquelle le tentateur obéit, car, après celle réponse, ou plutôt cet ordre de Jésus-Cbrist, il prend la fuite et se retire tout confus. Aussitôt les anges s'approchèrent de Jésus et le servirent. Math., iv.
A l'exemple de notre Sauveur, opposons à Satan le bouclier de la foi ; combattons-le avec l'épée de la parole divine ; recourons à Dieu avec une foi vive, étant bien persuadés que , même dans nos besoins les plus pressants, la parole de Dieu, comme l'a dit saint Jean Chrysostome (1), est une nourriture qui supplée à toutes les autres; que, dans les biens mêmes que nous recevons de sa rnain libérale, nous ne devons point tenter Dieu ; que toute notre ambition doit aspirer a la seule gloire du royaume céleste; que tout le reste doit être compté pour rien; et que tout ce qui excède la nécessité, n'est digne que de nos mépris.
Les Pères du désert avaient pour maxime que le travail est un remède à tous les maux. Un jeune homme, arrivé depuis peu dans la solitude, se plaignait à un grand sainl qui avait beaucoup de crédit auprès de Dieu, de ce qu'il était continuellement tenté et porté à se décourager. « Ne vous inquiétez pas, lui dit le saint, je m'intéresserai pour vous. » Malgré cette promesse, le jeune homme ne reçut aucun secours et se plaignait d'être toujours dans le même état. Le saint vieillard, voyant que ses prières étaient inutiles pour obtenir à ce jeune solitaire la délivrance de ses tentations, pria Le Seigneur de l'éclairer à ce sujet ; et, en effet, Dieu lui fil voir ce jeune homme dans sa cellule, les mains croisées, dans une oisiveté complète, et dormant une partie du jour. Ce jeune homme, mandé pai le vieillard, fut obligé de faire l'aveu de sa paresse; il se corrige" .et, s'étant attaché au travail, il n'eut bientôt plus de tentations.
Moïse qui, de capitaine de voleurs, était devenu un grand solitaire, pratiquait, dans le désert, les plus austères macérations, pour dompter ses anciennes habitudes ; mais, malgré tous ses efforts, l'enfer, furieux d'avoir perdu cette victime, armait tous ses ministres pour le faire rentrer dans l'abîme. Mille idées dangereuses se présentaient sans cesse à son esprit, pour réveiller les passions impures auxquelles il s'était autrefois livré. Dans cette agitation il alla trouver le grand Isidore, prêtre du désert de Scété et lui découvrit soa
(1) D. Chrys. Eom. 13. in Math n. vi.
cœur. « Mon î'rûre, lui dit ce saint, que cela ne vous étonne pas ; vous « ne faites que commencer à quitter vos mauvaises habitudes, et elles t cherchent encore les choses auxquelles elles ont été accoutumées. « Un chien, dont l'habitude est de ronger les os dans la boucherie, y « revient toujours; mais, si l'on ne lui donne plus rien et qu'on ferme « la boucherie, il n'y revient plus et la faim l'oblige d'aller ailleurs; « de même, si vous persévérez dans l'exercice de la continence, en mor- « tifianl votre chair et en vous tenant en garde contre la gourmandise, « qui est comme la mère de l'impureté, ce dernier démon, voyant qu'il « ne reçoit pas de vous les viandes dont il a coutume de se nourrir, « vous quittera et vous laissera enfin dans un calme profond. » Moïse, ayant reçu cet avis, se renferma dans sa cellule et commença à pratiquer un jeûne plus rigoureux qu'auparavant. Il ne mangeait par jour que douze onces de pain, sans aucune autre nourriture, travaillait beaucoup et faisait de fréquentes oraisons. Mais, quoi qu'il fît pour abattre son corps, il ne laissait pas d'être encore inquiété par des pensées d'impureté, particulièrement dans les songes; sur quoi il alla consulter un vieillard, d'une vertu très-éprouvée, qui lui dit : « Cela « vient de ce que vous ne détournez pas assez votre esprit de ces ima- « ginations; mais, croyez-moi, accoutumez-vous à veiller, priez avec « attention, et vous en serez bientôt délivré. >
Moïse prit donc la résolution de passer les nuits entières, sans dormir et même sans se mettre à genoux pour prier Dieu, de peur de succomber au sommeil. Il vécut six ans de la sorte, demeurant toutes les nuits debout au milieu de sa cellule, et priant sans relâche. Néanmoins il ne put encore, par tant de mortifications et de veilles, écarter ces pensées importunes : tant il est difficile de se délivrer du démon de l'impureté, quand une fois on lui a laissé prendre une place dans son cœur! Ces pensées poursuivaient Moïse avec tant de violence, qu'un jour, ne pouvant plus demeurer dans sa cellule, il alla trouver le saint prêtre Isidore, qui lâcha de le consoler par divers passages de l'Ecriture sainte, et l'exhorta à retourner dans son ermitage. Mais le solitaire était tellement découragé qu'il ne pouvait s'y résoudre. Alors Isidore le mena sur le haut de la maison et lui fit voir, du côté de l'Occident, une nombreuse troupe de démons dans l'agitation et dans le trouble. Il lui dit ensuite de regarder du côté de l'Orient, et il y vit une multitude innombrable d'auges et une armée céleste plus brillante que le soleil. « Ceux que vous voyez « à l'Occident, lui dit Isidore, sont ceux qui attaquent les saints de « Dieu, et à l'Orient sont ceux que Dieu envoie pour les défendre. « Reconnaissez donc que, comme le dit le prophète Elisée, nous en c avons plus pour nous que contre nous, et que saint Jean a raison de «t dire que celui qui est en nous est plus grand que celui qui est dans « le monde ; ce qui signifie que Dieu, qui habite en nous et qui nous « soutient par sa grâce, est plus fort que le démon qui nous tente. »
Moïse, fortifié par celle vision, s'en retourna à sa cellule, plein de confiance dans le secours de Dieu et rendant grâce à la bonté de Jésus-Christ.
Il, s'avisa ensuite d'une nouvelle austérité, pour achever de mortifier sa chair. Il allait, durant la nuit, aux cellules des anachorètes qui, ayant vieilli dans les travaux de la pénitence, n'avaient plus la force d'aller quérir l'eau qui leur était nécessaire . car, dans ces déserts, il fallait faire quelquefois une ou deux lieues pour en avoir. Moïse prenait donc les cruches de ces saints vieillards, et les allait remplir, sans qu'ils le sussent. Isidore, qui craignait qu'il ne portât ces austérités trop loin, l'exhorta à les modérer. Mais Moïse l'assura qu'il ne cesserait point de combattre les démons de toutes ses forces, jusqu'à ce qu'il se vît délivré des tentations et des fantômes par lesquels ils continuaient de le persécuter. Alors Isidore lui dit : « Je vous déclare que, par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, toutes ces illusions cesseront dès ce moment. Prenez donc courage ; c'est une grâce que Dieu vous a faite de vous laisser si longtemps sous le joug et sous la tyrannie de cette tentation, afin que vous ne soyez point enflé de vanité, comme si vous l'aviez surmontée par vos mortifications. > En même temps il pria pour lui; et .Moïse, étant retourné dans sa cellule, y vécut toujours depuis fort tranquille.
CINQUIÈME INSTRUCTION
Divers maux dont nous demandons à Dieu la délivrance. — Explication du mot Amen.— Utilité de la récitation fréquente de l'Oraison Dominicale.
D. Que demandons-nous à Dieu par ces paroles : Délivreznous du mal P
R. Qu'il nous délivre du péché, des peines dues au péché, des tentations, et généralement de tout ce qui nous éloigne du salut.
Ces mots : Délivrez-nous du mal, sont comme le complément de l'Oraison Dominicale, et la récapitulation de toutes les autres demandes. Car, prier le Seigneur qu'il nous délivre du mal, c'est lui demander en même temps qu'il nous préserve des tentations, qu'il nous pardonne nos
péchés, qu'il ne nous laisse jamais manquer de ce qui nous est nécessaire dans nos besoins spirituels et corporels, qu'il nous accorde toujours la grâce de faire sa volonté, afin de mériter son royaume et de sanctifier son nom. Ainsi notre divin Maître, en nous enseignant l'Oraison Dominicale, a bien voulu employer les termes les plus génériques pour abréger nos prières, sans nuire à leur efficacité.
Par ce mot ma! nous désignons tout ce qui peut nuire à notre âme et à notre corps, tout ce qui peut faire notre malheur dans ce monde ou dans l'autre, et nous en demandons instamment à Dieu la délivrance.
Nous le supplions qu'il nous délivre :
1° Du péché, qui est le seul mal digne de nos larmes, le mal par excellence, l'unique mal de Dieu qu'il outrage et déshonore, et l'unique mal de l'homme qu'il avilit et qu'il voue à la damnation éternelle. Nous devons donc avoir, pour ce mal souverain, une souveraine horreur. Que tous les autres fléaux tombent sur nous, nous pouvons nous y résigner; mais le péché.... ah! Seigneur, nous n'en pouvons pas même supporter l'idée; qu'il fuie loin de nous. Libéra nos à malo. Délivrez-nous surtout du péché d'habitude, de la passion dominante : dans les uns, c'est l'orgueil; dans les autres, l'avarice ou la luxure ; ce péché extirpé, les autres se dissiperont plus facilement '.
Entre tous les maux de l'âme, un de ceux que nous devons détester le plus, c'est cette malheureuse impiété, la plaie de notre siècle; c'est cette criminelle indifférence pour la religion et les devoirs qu'elle impose. Il semble qu'on est à peine chrétien, ou qu'on rougit de l'être. Faites, û mon Dieu, que nous soyons pleins c1 e foi, de zèle, d'ardeur; préservez-nous de ce travers d'esprit qui fait qu'on ne veut rien croire, de peur de passer pour esprit faible, pour dévot. Libéra nos à malo.
2° Des peines dues au péché. Dieu a, dans les trésors de
sa colère, mille fléaux qu'il peut faire tomber sur ceux qui méprisent ses lois (1). Mais c'est surtout dans l'autre vie qu'il exerce ses vengeances contre les pécheurs impénitents. Nous le prions donc de nous délivrer de l'enfer, qui est le mal éternel, le mal irrémédiable, et, pour cela, de nous inspirer, dans cette vie, les sentiments de componction et d'amour de Dieu, nécessaires pour mériter le ciel. Libéra nos à malo.
3° Des tentations et spécialement de la concupiscence, c'est-à-dire de ce funeste penchant au mal, qui nous a été transmis avec le péché de notre premier père. Nous, ne pouvons l'extirper entièrement d'au dedans de nous; nous en porterons jusqu'à la fin la racine, racine amère, toujours prête à reproduire des fruits de mort dans les âmes les plus justes; mais la grâce de Dieu l'affaiblit et arrête ses funestes effets. Prions donc le Seigneur de diminuer, sinon d'éteindre entièrement, ce foyer de corruption. Libéra nos à malo.
A0 Généralement de tout ce qui notts éloigne du salut. Il y a plusieurs obstacles à notre avancement dans la vie spirituelle. Les plus ordinaires sont l'ignorance de la religion, les fausses idées qu'on se fait sur la piété, l'aveuglement de l'esprit, l'endurcissement du cœur. Le plus affreux de tous, c'est l'impénitence finale, laquelle nous précipite, isans retour, dans le gouffre de l'enfer ; mais les autres y conduisent aussi insensiblement et comme par degrés. Que le Seigneur donc nous en délivre ! Libéra nos à malo. Voilà pour les maux spirituels.
Nous demandons aussi la délivrance des maux temporels, tels que la guerre, la peste, la famine, le tonnerre, la grêle, les inondations, toutes les incommodités qui affligent le genre humain, les maladies, la pauvreté, les divers accidents auxquels nous sommes sujets, la perte de nos biens, la mort de nos proches, etc. Mais nous ne devons de-
(1) Mulla flagella peccatoris. P$d. xr.zi. 10
mander la délivrance de ces maux qu'autant qu'il peut être expédient pour notre salut que nous en soyons délivrés. Car souvent, dans les desseins de la Providence, les disgrâces, les afflictions temporelles sont des moyens de sanctification. Dieu nous les envoie pour nous faire expier nos péchés, pour nous détacher de ce monde et élever nos tœurs vers la céleste patrie, pour épurer et perfectionner notre vertu, pour augmenter notre récompense dans le ciel. Au lieu donc d'être un mal, elles sont souvent un bien; et nous devons les recevoir avec résignation à la volonté de Dieu, en esprit de pénitence, et avec actions de grâces.
Au contraire, les prospérités temporelles, la santé, les richesses qui servent d'aliment au vice, et généralement tous ces biens de la terre, que les hommes ambitionnent et recherchent avec tant d'avidité, loin d'être de vrais biens, deviennent quelquefois, par l'abus qu'on en fait, de vrais maux ; alors il est avantageux pour nous d'en être délivrés, et c'est une grâce que le Seigneur nous accorde de nous enlever ces moyens de perdition. Ainsi, quand nous lui disons : Délivrez-nous du mal, nous lui demandons, sans nous en douter, qu'il nous prive de ces avantages temporels, de cette prospérité matérielle, si elle ne doit pas être un bien par rapport à nous, et qu'il nous envoie les afflictions nécessaires pour nous rappeler à de meilleures voies. Ne perdons jamais de vue que tout ce qui est avantageux pour notre sanctification, quelque douloureux que cela soit à la nature , est cependant un bien ; et que tout ce qui nous écarte du chemin du salut, quelque agréable et riant que cela puisse paraître, est un mal et un très-grand mal 2.
D. Que veut dire ce mot : Amen ou Ainsi soit-il? R. Ce mot exprime le consentement que nous donnons à tout ce qui est renfermé dans l'Oraison Dominicale.
C'est comme le sceau et la conclusion de tout ce que nous
venons de demander à Dieu. Ce mot Amen, tiré de la langue hébraïque, veut dire: C'est cela, c'est la vérité, que toutes ces demandes soient exaucées, je le désire, je l'espère, ainsi soit-il. On le dit à la fin de toutes les prières, pour témoigner qu'on y prend part, qu'on les approuve, et qu'on souhaite vivement en obtenir l'effet par la miséricorde de Dieu ; si on le prononce de cœur, après avoir écouté et suivi attentivement l'Oraison Dominicale, on a le même mérite que si on l'avait récitée soi-même.
En proférant ce mot, nous devons donc éprouver, au dedans de nous-mêmes, un ardent désir d'être exaucés ; et ce désir doit être plein de confiance, nous appuyant sur la promesse de Jésus, qui a dit que tout ce que nous demanderons à son Père, en son nom, nous sera accordé (1). Mais qu'arrive-t-il le plus souvent ? C'est que ce désir n'est exprimé que de bouche, et que le cœur le contredit à chaque instant. Est-ce prier de bonne foi, lorsque, tout en demandant à Dieu l'accomplissement de sa volonté, on méprise cependant sa loi sainte, et on la fait céder aux vains prétextes dont l'amour-propre se sert pour l'éluder? lorsque, tout en lui demandant l'avènement de son règne, on cherche à se soustraire à son empire? lorsqu'en lui demandant le pain quotidien, on refuse néanmoins le pain eucharistique qu'il veut bien nous offrir? Pareillement, vous lui dites qu'il vous délivre du mal, et peut-être seriezvous désolés qu'il vous prît au mot et qu'il vous privât de ces plaisirs honteux, qui vous paraissent pourtant si aimables. Donc, convenez-en, vous ne priez pas sincèrement, et vous ne voulez pas qu'il vous accorde ce quf vous faites semblant de lui demander. D'après la funeste disposition de votre cœur, votre Amen ne veut pas dire ainsi soit-il ; mais il faut le traduire, au contraire, par ces mots : Non, mon Dieu, je ne veux rien de ce que je viens de dire ; je rétracte
(1) Si quid petieritis Patrem in nomine meo. dabit vobis. Joan., xvi, 23.
le tout ; que ma prière soit comme non avenue, elle n'est que mensonge et hypocrisie... Ah! plutôt disons cet Amen avec un redoublement de ferveur, soit pour réparer les imperfections qui ont pu se glisser dans notre prière, soit pour faire comme un dernier effort, afin de toucher plus vivement le cœur de notre Père céleste. Disons-le surtout avec un cœur plein de bons désirs. Amen, Ainsi soit-il; oui Seigneur, soyez béni, soyez glorifié, c'est mon vœu le plus ardent. Exaucez-moi, ô le plus tendre des pères; accordezmoi le pardon de mes offenses, la grâce de bien vous aimer; rendez-moi digne de vous, digne du ciel que vous m'avez promis. Amen, Ainsi soit-il, Ainsi soit-il.
D. Devons-nous réciter souvent l'Oraison Dominicale? R II faut la réciter souvent, et il est bon de la dire plusieurs fois le Jour.
Si on nous disait: Voici une prière envoyée miraculeusement du ciel; quiconque la récite est sûr de plaire à Dieu et d'obtenir ses grâces, comme on serait exact et empressé à la réciter ! On la regarderait comme le plus précieux trésor, et on se ferait un devoir de l'avoir sans cesse dans l'esprit et à la bouche, pour l'employer à chaque besoin. Mais l'Oraison Dominicale vient réellement du ciel, puisque c'est Jésus-Christ lui-même qui nous l'a enseignée ; elle doit donc nous inspirer la plus vive confiance, et nous pouvons nous en servir pour obtenir de Dieu quelque grâce que ce soit'; tout ce que nouspouvons demander s'y trouve renfermé. Et quoi de plus capable de toucher le cœur de notre Père céleste et de l'intéresser en notre faveur, que de lui adresser les propres paroles de son Fils? Il écoute alors avec plus de complaisance les vœux que nous élevons vers lui. Récitons-la donc souvent cette admirable prière ; elle est, dit saint Augustin, le remède à nos péchés journaliers; elle est la clef d'or avec laquelle nous pouvons, jruand ;l nous plaît, ouvrir les trésors du ciel. Les saints Pères iui donnent le nom d'Oraison quotidienne ; plus
nous en ferons usage, plus nous croîtrons en sainteté, plus nous nous enrichirons démérites. Voilà pourq-ioi l'Eglise nous la met si souvent à la bouche; elle l'a placée au commencement et à la fin de tous ses offices, et au milieu de l'action solennelle du saint sacrifice. Gardons-nous bien de regarder la répétition de la même prière comme fastidieuse. Jésus-Christ, au Jardin des Oliviers, pria trois fois avec les mêmes paroles; les anges dans le ciel répètent constamment et sans jamais se lasser: saint, saint, saint, est le Seigneur, le Dieu des armées. On a vu des saints passer les journées et les nuits entières à réciter le Pater. Il est certaines gens qui semblent préférer quelques prières rares, sublimes, recherchées ; mais où en trouver une qui approche de l'Oraison Dominicale ? Récitez votre Pater, enfants, hommes du peuple, vous tous qui êtes peu ^instruits, et vous êtes assurés d'adresser à Dieu une prière incomparablement plus belle et mille fois plus efficace que toutes celles des docteurs et des savants.
Que si nous devons souvent réciter l'Oraison Dominicale, il y a, par conséquent, une obligation indispensable de la savoir. C'est la première prière que les parents doivent enseigner à leurs enfants, aussitôt qu'ils commencent à bégayer. Quelqu'un qui ne la saurait pas ou qui ne la comprendrait pas, serait indigne du nom de chrétien.
Pour qu'elle produise infailliblement son effet, récitonsla avec une foi vive, avec une grande ferveur, avec une ardente charité, avec un profond sentiment de ces vertus sublimes, par lesquelles nous faisons à Dieu l'hommage de nos cœurs \
TRAITS HISTORIQUES
1. Nabaî se révolta contre le roi David, sans savoir ce qu'il faisait; le lendemain, lorsqu'il vit le danger qu'il avait couru, il mourut de chagrin. Si nous connaissions tout le mal que le péché fait à l'âme, nous ne pourrions pas vivre un seul instant, après l'avoir commis
2. En quelque affliction, danger ou tentation que nous soyons, Dieu, étant infiniment puissant et miséricordieux, peut et veut nous en délivrer, si c'est pour notre bien. C'est ainsi que nous voyons qu'il a autrefois sauvé Lot et sa famille de l'incendie de Sodome. Le Seigneur avait résolu de détruire cette ville, à cause des abominations dont elle se rendait journellement coupable. Mais Lot qui, bien qu'éloigné de la perfection d'Abraham', était cependant un homme juste, que les crimes de Sodome affligeaient et persécutaient, comme s'exprime saint Pierre ,1). ne devait pas ê'./e compris dans la malédiction générale. Dieu envoya donc deux anges pour le retire du milieu de cette ville infâme, avant que la vengeance céleste éclatât sur elle. Et, comme Lot différait toujours de sortir, malgré l'avertissement que lui donnaient les anges, ils le prirent par la main avec sa femme et ses deux filles, et le conduisirent hors de la ville, en lui recommandant de ne point demeurer dans tout le pays d'alentour, mais de se sauver sur la montagne, de peur qu'il ne pérît aussi lui-même avec les autres. A peine fut-il sorti que Dieu fit tomber une pluie de soufre et de feu, qui consuma Sodome et trois autres villes voisines également coupables, avec tous leurs habitants.
La manière dont les anges font sortir Lot de Sodome, est une grande image de celle en laquelle Dieu tire les hommes de la Sodome du siècle. Il leur annonce, par ses ministres et par les dispensateurs de sa parole, qui sont aussi ses anges, selon l'Écriture, que le monde va périr et que ceux qui l'aiment périront avec lui, comme dit saint Jean (2); et cependant ils n'en peuvent dégager leur cœur. Il faut leur faire une sainte violence, afin qu'ils en sortent; il faut que Dieu les prenne en quelque manière par la main et qu'il les en tire, comme il est dit qu'il prit par la main les Israélites, pour les faire sortir de la servitude d'Egypte. Sacy.
Béthulie, assiégée par Holopherne, général des armées d'Assyrie, fut délivrée en un moment par la sagesse et le courage de Judith. C'était une sainte veuve, d'une excellente vertu, qui avait passé les années de son veuvage dans l'intérieur de sa maison, toujours dans le jeûne et le cilice, et, s'étanl depuis longtemps fortifiée par ces saints exercices, elle se sentit, dans cette extrémité de son peuple, poussée d'un dessein qui ne pouvait venir que de Dieu. Après avoir reproché aux Juifs leur peu de confiance en Dieu, elle leur déclara qu'elle avait formé un grand projet qu'elle ne pouvait encore leur faire connaître, mais qu'elle leur recommandait seulement de prier pour elle, pendant qu'elle serait hors de la ville. Elle se rendit donc au camp des Assyriens, où elle fut reçue avec toute sorte d'égards, à
(1) Justum Lot oppressum à nefandorum injuria,... animam justam iniquis operationibus cruciabant. II. Pet., n, 7, 8.
(2) Mundus transit et concupiscentia ejus. I. Joan., n, 17.
cause de sa grande beauté, et conduite au général qui voulut qu'on la traitât parfaitement bien. A la suite d'un souper splendide, qu'Holopherne donna à son occasion, elle profita de l'état d'ivresse où il s'était réduit, pour exécuter son dessein. Quand tous les officiers furent retirés, se voyant seule avec cet impie, elle conjura le Seigneur d'armer son bras de force en cette rencontre; et, pleine d'un rèle divin, elle prit le sabre d'Holopherne, le tira de son fourreau, et, levant les yeux au ciel d'où elle attendait sa force, elle prit Holophernepar les cheveux, et, de deux coups, lui coupa la tête ; et, l'ayant mise dans un sac, elle l'emporta et rentra dans Béthulie. Dès que le jour fut venu et que l'armée d'Holopherne eut su ce qui s'était passé, elle fut saisie d'une frayeur extrême; les Juifs sortirent en même temps de la ville, poursuivirent vivement les Assyriens, en tuèrent un grand nombre et partagèrent leurs riches dépouilles.
Cette histoire est admirable dans toutes ses circonstances. Elle nous fait voir, par un prodige qui surpasse tout ce que les hommes ont jamais inventé dans leurs fables, que Dieu est le protecteur de ceux qui le craignent, et, lorsqu'on a une véritable confiance en lui, on est invincible. Une femme seule coupe la tête du général de la plus redoutable armée qui fût dans le monde. Elle sauve seule la ville assiégée et toute la Judée, qui était menacée du même péril. Elle surprend le prince par sa beauté, le trompe par sa sagesse, et lui ôte la vie par son courage , elle est, dans l'exécution de ses merveilles, le bras de Dieu. Royaumont.
3. On gagne beaucoup plus devant Dieu, par une seule demande du Pater nostcr, faite du fond du cœur, que par la récitation d'un grand nombre de formules de prières, dites précipitamment et sans attention. Sainte Thérèse.
Saint Grégoire de Tours rapporte que saint Calupan, reclus, fut longtemps tourmenté par des remords, et que le désespoir, le chagrin et toutes les peines d'esprit l'accompagnaient partout. Les démons, sous la forme d'horribles serments, venaient aussi souvent le tourmenter dans sa solitude. Il usa de toutes sortes de remèdes, pour se délivrer de ce? peines et de ces mauvais esprits, sans pouvoir réussir. Il lui vint en pensée de faire usage du Pater, et, lorsqu'il en était à la dernière demande, il s'arrêtait, il la répétait plusieurs fois, et pendant qu'il disait : Libéra nos a malo, il voyait renaître le calme dans son âme; les serpents qui l'entouraient, qui souvent lui serraient le cou, prenaient la fuite en criant : « Cette prière est pour nous un tourment. » Grec Tir. m vit- sanct.
Saint Hugues, évêque de Grenoble, ne pouvait jamais se rassasier de réciter celle admirable prière, et d'en méditer le sens mystérieux. Dans une maladie assez grave qu'il eut, il la répéta jusqu'à trois cents *)is en peu de temps. Soû camérier lui fil observer que cette fatigue
pourrait lui nuire : « Au contraire, répondit le saint, plus je répète celte prière, plus je me trouve soulagé. » Saint Liguori.
Les Suisses, si renommés par leur bravoure, ne se sont pas moins distingués parleur attachement à leur religion, et, malgré les ravages qu'a faits parmi eux la Réforme, nous sommes encore témoins de nos jours du zèle des cantons catholiques à défendre leur foi et leur indépendance contre les coupables entreprises des cantons protestants. Il se montrent ainsi les dignes descendants de ces héros, qui se confessaient la veille, des batailles, et disaient, au moment de combattre, cinq Pater et cinq Ave, en l'honneur des cinq plaies de notre Seigneur Jésus-Christ. Puis ils se précipitaient sur leurs ennemis toujours très-supérieurs en nombr.', les culbutaient, priaient encore pour rendre grâces, restaient trois jours sur le champ de bataille, afin que le vaincu pût prendre sa revanche, s'il la voulait, el rentraient ensuite chez eux, modestes, modérés, fidèles après la victoire comme avant le combat. — En 1536, lorsque la Réforme commença de troubler la Suisse, les soldats catholiques de Fribourg prêtaient, avant d'entrer en campagne, un serment qui vaut la peine d'être retenu. Ils juraient de « faire tout le mal possible à l'ennemi, de défendre leur bannière jusqu'à la mort; déménager les prêtres, les femmes, les enfants, les vieillards, les églises, les couvents, à moins que l'ennemi ou son bien n'y fussent enfermés; de dire tous les jours, pour la gloire de Dieu et de l'armée céleste, cinq Pater et cinq Ave-, de ne s'associer à aucun corps franc; d'observer fidèlement tous les articles de foi. » Vedillot, Pèlerinage en Suisse.
II est encore un grand nombre de descendants de ces vrais catholiques, qui n'ont pas dégénéré. On les a vus naguère dans le Valais, armés pour la plus juste et la plus sainte des causes, se préparer par la prière à défendre leur foi et leur liberté. Le jour de la Toussaint, 1847, après avoir assisté pieusement au saint sacrifice et s'être approchés de la table sainte, ils sont allés tous, l'un après l'autre, faire toucher leurs épées aux reliques de saint Maurice et de ses compagnons, dans l'église qui porte son nom. Que le Dieu de* armées et la reine des victoires les protègent 1
PREMIÈRE INSTRUCTION
Explication littérale de l'Ave, Maria.
D. Quelle prière faites-vous ordinairement à la sainte Vierge?
R. Là Salutation angélique.
Après l'Oraison Dominicale, la prière la plus usitée dans TÉglise est celle que nous adressons à la sainte Vierge, et qu'on nomme Salutation angélique, parce qu'elle commence par les paroles que l'archange Gabriel adressa à Marie, lorsqu'il vint lui annoncer, de la part du Très-Haut, qu'elle était destinée à devenir la mère du Sauveur.
Cette prière se compose : 1° Des paroles de l'ange qui, en apparaissant à Marie dans sa maison de Nazareth, ia salua en ces termes : Ave, gratiâ plena, Dominus tecum, je vous salue, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ; 2° des paroles de sainte Elisabeth, laquelle, félicitant Marie sa cousine de l'insigne honneur qu'elle avait de porter dans son sein le Sauveur du monde, lui dit : Benedictus fructus ventris tui, le fruit de vos entrailles est béni; 3° des paroles ajoutées par l'Église, pour implorer la protection de Marie. Cette addition forme le reste de la prière : Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, etc.
On peut remarquer encore que cette prière renferme tout à la fois une louange, une action de grâces et une demande; une louange très-agréable à Marie, puisque nous lui disons, avec l'ange, qu'elle est pleine de grâce.
que le Seigneur est avec elle, qu'elle est bénie par-dessus toutes les femmes ; une action de grâces, puisqu'en lui disant, avec sainte Elisabeth, que Jésus le fruit de ses entrailles est béni, nous la remercions de la joie et du bonheur ineffables qu'elle a causés au monde, en donnant naissance au Fils de Dieu et en contribuant, d'une manière si prochaine, à la rédemption du genre humain ; une demande, puisque nous la supplions humblement de s'intéresser pour nous auprès de l'Éternel. Cette prière est donc parfaitement composée pour plaire à la Reine du ciel, et nous attirer les grâces dont elle est la distributrice l.
Chacun de ses mots renferme un sens admirable, dont nous allons donner une explication succincte, afin qu'on puisse ensuite la réciter avec plus de fruit.
Ave, Je vous salue. Remarquez bien que c'est un prince de la cour céleste, qui s'adresse à cette auguste fille de Juda. Avant elle, plusieurs patriarches de l'ancienne loi et même quelques saintes femmes, comme Sara et Agar, avaient bien été honorées de la visite des anges ; mais nous ne voyons nulle part que ces esprits bienheureux aient été les premiers à saluer les personnes auxquelles ils daignaient se manifester, ni qu'ils leur aient donné de grandes marques de respect. Tout au contraire, ceux qu'ils favorisaient de leur présence, se prosternaient devant eux et leur rendaient toute sorte d'honneurs, à cause de l'excellence de leur nature et de leur sublime dignité. Ici, pour la première fois, c'est un ange qui s'incline devant une créature humaine; Gabriel s'approche de Marie avec les plus grandes marques de vénération. Bien qu'accoutumé à la gloire du ciel, il est étonné de celle de Marie, qu'il voit enrichie de tous les dons de la grâce, qu'il admire comme le plus cher objet des complaisances du Très-Haut, et, contemplant en elle cette sainteté éminente, qui l'élève infiniment au-dessus de tous les esprits célestes et qui lui a valu l'honneur d'être prédestinée à devenir la mère de son Dieu, il s'empresse de lui rendre le premier ses horn-
mages, et la salue comme le chef-d'œuvre de la création : Ave,gratiâplena. Apprenons de là avec quelle humilité des pécheurs comme nous, des vers de terre comme.-nous, doivent adresser à Marie la même salutation. Ne prononçons jamais ce mot Ave ou Je vous salue qu'avec les sentiments d'une haute estime pour l'éminente sainteté de la Vierge, d'un profond respect pour sa grandeur incomparable, d'une extrême joie pour son bonheur accompli. Disons-lui avec un auteur ancien : « C'est à vous, Vierge auguste, qu'il appartient véritablement de vous conjouir, parce que vous possédez, dans votre sein, le trésor de la joie, la source de toutes les délices (1). » Disons-lui encore avec l'Église : « Recevez cet Ave, ce salut, comme s'il venait de la bouche de l'ange, et faisant disparaître à tout jamais le nom d'Eve qui nous rappelle notre perte, affermissez-nous dans la paix que vous avez apportée au monde, en lui donnant le fruit de vie. »
Sumens illud ave Gabrielis ore, Funda nos in pace, Mutans Evœ (2) nomen.
Je vous salue, Marie. Ce nom signifie Maîtresse, Heine, Dame. En effet, en devenant la mère de son Dieu, Marie est devenue la grande dame de l'univers, la Reine du ciel et de la terre, la Reine des anges et des hommes. Elle a eu sous ses ordres celui qui commande à la nature entière ; pendant trente années de sa vie mortelle, Jésus lui a été soumis, et encore maintenant dans le ciel, il se fait un plaisir de complaire en tout à sa sainte mère. C'est ce qui a fait dire à saint Bonaventure : « Le Seigneur tout-puissant est avec vous, et vous êtes toute-puissante (3). » Il n'y a donc pas de grâces qu'elle ne puisse nous obtenir.
(1) Tuura est reverà avère et gaudere. Chryssippus. Hierosoly. (J) Plusieurs auteurs anciens ont remarqué que le mot Ave est l'anagramme du mot Eva.
(3) Dominus potentissimus tecum est, et tu potenlissima. D. Bonav.
Ce nom signifie encore étoile, illuminatrice de la mer. Elle brille, en effet, d'un éclat ineffable et par ses mérites et par ses exemples, dont la splendeur l'emporte infiniment sur toute la beauté des étoiles (1). Dieu, dH saint Jérôme, a créé deux grands astres, l'un pour présider au jour, c'est le soleil; et l'autre, pour éclairer pendant la nuit, c'est la lune. Le premier représente Jésus, qui éclaire les justes ; le second est la figure de Marie, qui touche et convertit les pécheurs. Mais de même que la lune tire sa lumière du soleil, de même Marie tire toute sa puissance de son Fils, et elle nous en fait sentir les heureux effets. Au milieu de la mer orageuse de ce monde, elle répand sur nous ses rayons bienfaisants ; et si, parmi les flots des tentations dont nous sommes battus, nous avons soin de fixer nos yeux sur elle et de l'invoquer avec amour, elle nous conduira infailliblement au port du salut.
Enfin ce nom signifie amertume de la mer. Car, s'il y a eu des moments de joie et de gloire pour Marie, on peut dire cependant que sa vie presque entière s'est passée dans les alarmes et les afflictions; elle a été la mère des douleurs, et, surtout au Calvaire, quand elle fut témoin des souffrances et des ignominies de son divin Fils, son affliction fut grande comme la mer (2).
Que ce doux nom de Marie soit souvent sur nos lèvres. En quelque péril que nous nous trouvions, ayons recours à notre puissante protectrice. « Regardez cette étoile de salut, invoquez Marie, » vous dit saint Bernard (3). Après le nom adorable de Jésus, il n'en est pas de plus beau, de plus doux, de plus cher à la piété chrétienne que celui de Marie. Prononçons-le donc avec confiance, avec amour. Saint Bernard voudrait qu'il ne sortit jamais de notre bou-
(i) Micat meritis , illustrât exemplis D. Bern., super Missus, Homil. 2.
(2) Magna est velut mare contritio tua. Thren., m, 13.
(3) Respice stellam , voca Mariam. D. Bern., $uper Missut, Homil. 2.
che ni de notre cœur (1). C'est une pieuse coutume de se découvrir par respect, ou d'incliner sa tête, chaque fois qu'on le prononce ou qu'on l'entend prononcer. L'Église, pour l'honorer d'un culte particulier, lui a consacré une fête, qui se célèbre dans l'octave de la nativité de la sainte Vierge. C'est le seul nom, avec celui de Jésus, auquel elle ait accordé une telle distinction 2.
Pleine de grâce. Ce peu de mots renferme le plus bel éloge de Marie. L'ange ne lui dit pas : « Je vous salue, noble vierge de Juda, fille d'Abraham et de David, » parce que sa dignité ne lui venait ni du sang royal qui coulait dans ses veines, ni d'aucun avantage temporel, mais des faveurs extraordinaires dont le Seigneur l'avait comblée. Elle fut d'autant plus enrichie des trésors de la grâce, qu'elle devait avoir des rapports plus intimes avec celui qui en est l'auteur. Préparée par les mains du Tout-Puissant pour la destinée la plus sublime, elle fut ornée de toute sorte de mérites, remplie de toutes les bénédictions du ciel ; et le Saint-Esprit, qui descendit en elle avec toutes les vertus inséparables de sa divine essence, la combla de toutes les perfections, la pénétra et la remplit tout entière de sa grâce. Aussi, l'Église lui applique-t-elle ces paroles du Cantique des cantiques : « Votre beauté est parfaite, et il n'y a point de tache en vous (2). »
Sans doute, plus d'une fois, Dieu a répandu ses faveurs avec une sainte prodigalité sur ceux qu'il destinait à quelque emploi sublime, comme par exemple, sur les patriarches, sur les prophètes, sur saint Jean-Baptiste, sur les prédicateurs de son Évangile; mais aucun d'eux n'a été aussi privilégié que Marie. Pour cette Vierge auguste, qui devait être honorée de la maternité divine, il fallait un ordre de grâces à part; il fallait qu'elle fût pleine de grâces, afin qu'il y eût quelque proportion entre elle et le
(1) Non recédât ab ore, non recédât à corde. D. Bern., ibid.
(2) Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est in te. Cantic,
Verbe fait chair, duquel saint Jean a dit qu'il était plein de grâce et de vérité (1). Ce n'est pas qu'il y eût une ressemblance parfaite entre la mère et le Fils, car ii y a une distance infinie entre la créature et le Créateur ; nous inférons'seulement de ces paroles que Marie possédait une abondance de grâces, qui ne s'est jamais trouvée dans aucune créature.
Cette grâce qu'elle avait reçue avec tant d'abondance, Marie la conserva toujours comme son plus précieux trésor, s' appliquant constamment à la faire croître et fructifier dans son cœur, par sa soumission parfaite à la volonté divine, par sa fidélité à toutes les inspirations célestes et sa ferveur dans le service de Dieu. C'est ce qui fixa sur elle le choix de la Providence, pour l'accomplissement de ses desseins. Il y avait, de son temps, de grandes princesses, parées de tous les avantages de la nature, et qui peut-être faisaient l'admiration de leur siècle ; et ce n'est sur aucune d'elles que Dieu daigna abaisser ses regards. Il préféra une jeune Vierge, inconnue aux hommes, mais aimée du ciel, parce qu'elle était pleine de grâce. Comprenons par là que la véritable richesse de l'homme, c'est la grâce sanctifiante. Tous les titres, toutes les dignités du monde, ne sont rien sans elle ; et nous, hélas ! nous semblons n'en faire aucun cas, nous la sacrifions aux plus frivoles plaisirs. 0 Marie, faites que désormais notre principale occupation soit de mériter comme vous la grâce, de la conserver et de l'accroître dans nos cœurs. Quelle confusion pour nous, si, tout en vous félicitant de ce que vous êtes pleine de grâce, nous nous trouvions nous-mêmes pleins de péchés 3 !
Le Seigneur est avec vous. Le Seigneur est avec toutes les créatures par son immensité et sa toute-puissance ; il est même avec les pécheurs par sa grâce actuelle, qui éclaire les esprits et touche les cœurs; il est plus intimement avec
(1) Plénum gratiœ et veritatis. Joan., i, 14.
DE LA SALDTATION ANGÉLIQUE. 4 5 i
les justes par sa grâce sanctifiante, qui est un des écoulements les plus magnifiques de sa bonté; mais il est avec Marie d'une façon toute singulière, puisque ceHe Vierge incomparable eut le bonheur d'être unie à son Dieu, nonseulement de cœur, par les liens d'une charité plus que séraphique, mais encore de corps, en qualité de mère (1). « Le Père était avec elle, dit saint Bernard, lui qui fit « qu'elle conçut dans le temps celui qu'il engendre de « toute éternité ; le Fils était avec elle, lui qui s'est revêtu a de sa chair; le Saint-Esprit était avec elle, lui qui sanca tifia, conjointement avec le Père et le Fils, son sein « virginal (2). » Quelle gloire pour une simple créature ! Aussi, à cause de ses rapports admirables avec les trois Dersonnes divines, elle surpasse en dignité tous les esprits célestes; elle ne voit que Dieu au-dessus d'elle.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes. En lui adressant ces paroles, l'ange relevait infiniment au-dessus de toutes les femmes, qui avaient existé jusqu'alors ou qui devaient paraître dans la suite des siècles. Est-il, en effet, parmi tant d'héroïnes de l'Ancien et du Nouveau Testament, une seule qu'on puisse mettre en parallèle avec Marie ? Et d'où vient qu'elle est bénie de la sorte? A cause de ses privilèges, qui la distinguent de toutes les autres personnes de son sexe, de la manière du monde la plus glorieuse : 1° elle a été préservée de la moindre tache du péché ; 2° elle a été l'instrument dont Dieu s'est servi, pour lever la malédiction qui pesait sur le genre humain ; 3° elle a donné au monde le fruit de vie, notre Seigneur Jésus-Christ, qu'elle a conçu sans tache, porté sans peine, enfanté sans douleur; 4° elle est une source de bénédictions et l'origine de tous nos biens (3). Aussi cette auguste Vierge, tout étonnée des
(1) Consentione voluntatis et conjuratione carnis. D. Bern., super tlissus, Homil. 2.
(2) D. Bern., super Missus, Homil. 3, n. 4.
(3; Fom bénédiction um et bonorum omnium scaturigo. Pet. i)wn-, de Àssumpt. Orat. 2.
grandes choses que le Seigneur a faites en elle et par elle, et se regardant comme le centre par où viennent aboutir toutes les bénédictions de l'Ancien et du Nouveau Testament, s'écrie, dans l'extase de sa reconnaissance, que toutes les nations la proclameront bienheureuse (1) ; ei sa prédiction se vérifiera jusqu'à la fin du monde.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes. Les grâces, dont le Seigneur l'avait favorisée, étaient tellement manifestes, que sainte Elisabeth, dès qu'elle la vit, saisie tout à coup d'une inspiration divine, ne put s'empêcher de répéter ces paroles de l'ange : Benedicta tu in mulieribus. Mais ces bénédictions, la Vierge ne les a reçues avec tant d'abondance que pour nous en faire part. Comme une bonne mère, elle n'a d'autre plaisir que d'enrichir ses enfants ; et tous ceux qui la salueront bénie entre toutes les femmes, sont assurés de recevoir, en récompense, les plus grandes et les plus efficaces bénédictions.
Jésus le fruit de vos entrailles est béni. Toute la gloire de cette auguste Mère vient de son fils. Quelle idée ne devonsnous pas avoir de cette fleur divine, qui a produit un fruit si exquis ! Eve nous avait donné la mort, en portant une main criminelle sur le fruit défendu ; Marie nous a donné le fruit de vie. Bénie soit donc à jamais la tige d'où est sorti un si admirable rejeton ! Mais Jésus est béni dans un sens infiniment plus sublime que sa mère; car ce divin Sauveur est le principe de toutes les bénédictions, qui se sont répandues sur la terre, et nul ne peut être béni et sanctifié que par lui. En tant que Dieu, dit saint Paul (2), il est élevé au-dessus de tout et béni dans tous les siècles^ il est béni de Dieu, comme étant son Fils bien-aimé, qui s'est consumé par le zèle ardent de sa gloire et qui lui a obéi jusqu'à la mort. Il est béni par les anges, qui tiennent, de lui l'être, la grâce et la gloire dont ils jouissent, et qui
(1) Beatam me dicent omnes generationes. lue, i, 13.
(2) Qui est super omnia Deus benedictus in sœcub Rom.
le voient, avec un indicible plaisir, réparer leurs ruines en introduisant dans le ciel ses prédestinés, à la place des anges déchus. Il est béni par les hommes, qu'il a sauvés par son incarnation.
Tout en Jésus mérite d'être béni : son front auguste, couronné d'épines, pour nous préparer une couronne de gloire dans le ciel; sa bouche sacrée, d'où se sont échappé* tant d'oracles de salut ; ses mains adorables, qui ont semé tant de bienfaits ; ce cœur divin, asile toujours ouvert aux âmes affligées. Tout en la personne de notre Sauveur est digne d'être loué, béni, adoré, jusqu'à ce nom de Jésus, nom d'une grâce et d'une douceur inexprimables, nom redoutable à l'enfer , mais qui fait les délices et la consolation de toutes les âmes, en qui règne la divine charité.
Ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ce fruit de bénédiction, que Marie a produit de son sein, doit être notre nourriture. Jésus-Christ s'est renfermé dans la sainte Eucharistie pour être l'aliment de nos âmes , et celui qui mange de cette manne divine vivra éternellement.
Sainte Marie, Mère de Dieu. C'est ici le commencement de la troisième partie de la Salutation Angélique, qui renferme, comme nous l'avons dit, une humble supplique, par laquelle nous prions Marie d'intercéder pour nous maintenant et à l'heure de notre mort. Nous l'appelons sainte, et ce mot doit être pris dans le sens le plus étendu. Car, après la sainteté de Dieu, il n'en est pas de plus éminente que celle de Marie. A elle seule, elle a eu autant de vertus et de mérites que tous les saints réunis ensemble ; et il ne sera jamais donné à aucune intelligence mortelle de comprendre le haut degré de perfection auquel elle est parvenue. Aussi l'a-t-on de tout temps regardée, et ajuste titre, comme un trésor et un abîme de sainteté (1).
Nous l'appelons encore Mère de Dieu, parce qu'elle l'est effectivement, ayant conçu dans son chaste flanc et enfanté
(1) Omnis sanclitatis thésaurus. Jkndr. Cret. > . II. 20
458 yCATRIÈME LECOK.
Jésus-Christ, qui est véritablement Dieu ! Quelle dignité ) « Écoute/ ô homme, s'écrie là-dessus saint Anselme, contemple et admire. Le Père céleste avait un Fils unique et consubstantiel ; mais il n'a pas voulu que ce Fils n'appartînt qu'à lui seul; il en a fait part à Marie, et elle est véritablement sa mère sur la terre, comme il est son père dans le ciel (1). » Ce titre doit animer notre confiance en sa protection; car, si elle est mère de Dieu, elle a donc un libre accès auprès de son Fils, et que ne peut-elle pas obtenir d'un Dieu, qui a daigné naître d'elle? Il suffit que nous l'invoquions avec ferveur, pour qu'elle vienne aussitôt à notre secours.
Priez pour nous. Nous la conjurons de s'entremettre pour nous auprès de la miséricorde divine, car elle ne peut ?ien que par Jésus. Voilà pourquoi nous ne lui disons pas de nous donner directement elle-même la grâce, parce qu'elle n'en est que la distributrice ; Dieu seul en est l'auteur et le maître. Nous la conjurons seulement de nous obtenir de son Fils ce qui nous est nécessaire, assurés que nous sommes que sa prière ne sera jamais rebutée, tandis que les nôtres, si elles n'étaient soutenues par les siennes, seraient le plus souvent de nul effet.
Nous prenons la qualification de pauvres pécheurs, et en est-il une qui nous convienne mieux que celle-là? Ainsi, par notre humilité, nous voulons exciter sa compassion, et l'attendrir sur notre sort. Mais si, tout en prononçant ces mots, nous conservions encore de l'attachement au péché, quelle détestable hypocrisie ! Toute bonne, toute miséricordieuse qu'est Marie, que peut-elle faire pour nous, si nous ne mettons fin à nos désordres? Ah ! pauvres pécheurs., quel contraste entre ce ton suppliant et la dureté de votre cœur! Marie est votre refuge, votre consola-
(i; in'.endat mens hununa, contempietur ei stupeat. Non est ptssus rnanere suum, seA eum esse voluit Mariae unicum. D Antelm.
trice : plus vous êtes chargés de crimes, plus elle sent s'émouvoir en votre faveur les entrailles de sa miséricorde, à la vue de votre déplorable état. Mais vous n'éprouverez les effets de sa tendresse qu'à proportion de la vivacité de votre componcti on. Pauvres pécheurs... convertissez-vous donc, détestez vos égarements, et Marie vous' obtiendra le pardon de son divin Fils *.
Nous la supplions de prier pour nous maintenant, parce qu'à tout moment nous avons besoin de son assistance. A chaque instant, de nouveaux dangers nous menacent, et nous avons besoin de nouvelles grâces pour les éviter ; à chaque instant, nous avons de nouveaux devoirs à remplir, et il nous faut de nouvelles forces pour nous en acquitter dignement; à chaque instant, nous devons gagner le ciel, et nous ne le pouvons sans la grâce de Dieu et sans la protection de Marie. 0 Vierge sainte, priez pour nous maintenant. Eh ! savons-nous si l'instant qui va suivre sera à nous ? Hélas ! notre vie tient à si peu de chose; un souffle peut la briser. Priez donc pour nous, Vierge sainte, maintenant, afin que nous profitions bien de tous les instants qui nous sont donnés pour opérer notre salut ; mais priez aussi pour nous, priez surtout :
A l'heure de notre mort. C'est le moment décisif pour notre éternité. A cette heure critique, le démon redouble ses efforts pour nous perdre, les tentations sont plus violentes, la crainte des jugements de Dieu jette dans le trouble, et la charité des plus justes est exposée à se refroidir et à s'éteindre. Que sera-ce des pécheurs, qui n'ont jamais ou presque jamais aimé le Seigneur, qui n'ont pas songé à expier leurs fautes par la pénitence ? Le souvenir de leurs iniquités les effraie, la terreur des châtiments qu'ils ont mérités par leurs crimes les plonge dans le désespoir. Oh! qu'un pauvre agonisant est à plaindre ! Placé entre le ciel et l'enfer, entre deux abîmes, il ne lui faut qu'une bonne ou une mauvaise pensée pour le sauver ou pour le perdre. 0 Vierge sainte, intercédez pour nous à ce moment
terrible ; sous votre puissante protection, nous sommes à l'abri des embûches de Satan ; et, quand notre âme sortira du corps, daignez la présenter vous-même au tribunal de votre Fils, afin qu'il la juge dans sa bonté et non dans sa justice5.
Amen. Ainsi soit-il. C'est une répétition et une confirmation de tout ce que nous venons de dire. Par là, nous ratifions toutes les louanges que nous avons données à Marie, et nous lui renouvelons la prière que nous lui avons adressée. Amen, ainsi soit-il, que tout ce que je viens de dire s'accomplisse ; que Marie soit louée, bénie, aimée; qu'elle se montre toujours ma bonne mère; que je sois son enfant pieux et docile ; qu'elle veille sur moi ; qu'elle me conduise au ciel! Amen, amen.
TRAITS HISTORIQUES
Avant de commencer cetie série de traits à la louange de Marie, nous ferons une observation très-importante, tirée de saint Alphonse de Liguori, et également applicable aux exemples que nous avons déjà cités ou que nous pourrons citer dans la suite. Des hommes qui se vantent de ne point se livrer aux préjugés, dit cet illustre et saint pontife, se font un honneur de ne point croire d'autres miracles que ceux qui sont consignés dans les saintes Écritures, et regardent les autres comme des fables, qui ne conviennent qu'aux femmelettes. Le père Jean Crasset, ce savant et pieux auteur, dit à ce sujet : « Il est facile aux gens de bien d'ajouter foi aux miracles, et il est également facile aux méchants de les tourner en dérision. » Il ajoute que c'est une faiblesse de croire tout indifféremment, mais que refuser de croire les miracles rapportés par des hommes d'un mérite et d'une piété reconnus, c'est une impiété, si l'on pense que ces miracles soient impossibles à Dieu», ou une témérité, si l'on rejette l'autorité de tels auteurs. Nous croyons un Tacite, un Suétone, et nous oserions refuser notre confiance à des écrivains chrétiens, savants et vertueux. 11 y a moins de danger, disait le P, Canisius (1), à croire ce qui est rapporté avec probabilité
(1) De Deip., 1. V, c. xvin.
par des gens de bien, sans être nié par les savants, lorsque, d'ailleurs, on y voit des motifs d'édification, qu'à le repousser avec dédain et sans fondement.
t. Le savant P. Suarez disait qu'il donnerait tout pour le mérite d'un seul Ave, Maria. — Le bienheureux Alphonse Rodriguez parvint à la plus haute perfection, en récitant cette touchante prière ; il saluait la sainte Vierge chaque fois qu'il entendait sonner les heures ; et il éprouvait toujours la plus douce consolation à observer cette pratique. — Thomas à Kempis était un fervent serviteur de Marie; il la saluait sans cesse par Y Ave. Quand il passait près d'une image de sa protectrice, il disait: Ave, Maria; il n'entrait jamais ni ne sortait de sa chambre, sans dire : Ave, Maria. Il obtint par ce moyen de grands biens pour son âme ; c'était un enfant de bénédiction. Quelques compagnons, dont il ne se méfiait pas, l'ayant détourné de sa dévotion à Marie, il sentit bientôt sa piété se ralentir; il n'avait plus la même ardeur pour la prière, pour la communion, pour l'étude. Il fallut une vision pour le ramener à ses devoirs. Il vit en songe Marie, qui comblait de biens plusieurs de ses condisciples. 11 attendait les mêmes faveurs ; mais Marie se présentant à lui : « Qu'attends-tu, lui dit-elle, toi qui as cessé de me saluer? Que sont devenus ces Ave, que tu m'adressais autrefois? Retire-toi, ingrat; tu ne mérites plus ma protection. » Thomas se réveille, et reprend aussitôt ses prières accoutumées. Il pleura longtemps sa tiédeur, et craignit toujours la compagnie des jeunes gens, qui n'aiment pas Marie et qui détournent de sa dévotion.
Saiat Liguori appelait l'Ave la parole délicieuse des saints. Jamais il n'avait plus de plaisir que lorsqu'il prononçait Y Ave, Maria. On lui voyait souvent couler les larmes des yeux, au commencement de ion office, lorsqu'il faisait celte prière ; il en parlait sans cesse dans ses prédications ; il conseillait surtout de ne jamais prier sans avoir le désir sincère de mener une vie plus sainte.
Sainte Catherine de Sienne avait la pratique de se servir des premières paroles de la Salutation Angélique à chaque degré d'escalier, lorsqu'elle descendait ou montait. A l'âge de sept ans, on la trouvait dans quelque lieu secret, récitant Y Ave, Maria avec tant de ferveur, que ceux qui l'eutendaient en étaient touchés et souvent convertis. C'est par cette grande dévotion qu'elle obtint le désir de se consacrer entièrement à Dieu, et de faire le vœu de virginité.
Saint Edmond, qui devint archevêque de Cantorbéry, avait été élevé dans une grande dévotion envers la sainte Vierge. Sa mère, l'envoyant à Paris pour faire ses études, lui recommanda de prendre bien garde de ne pas manquer de s'adresser tous les jours à Marie, sa protectrice. Cette vertueuse mère lui écrivait très-souvent de fuir tes mcavaises compagnies, de fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie, et souvent elle lui envoyait des instruments
de pénitence, pour réprimer, disait-elle, les mauvais penchants. Le jeune homme, docile aux conseils de sa mère, se montra toujours fort zélé pour la gloire de la Vierge Marie ; il allait plusieurs fois par jour se prosterner devant une de ses statues, et peur marque de soq engagement au aervice de la Reine des anges, il mit dans un doigt de sa statue un anneau où était gravée la Salutation Angélique. On remarqua, après sa mort, que sur son anneau épiscopal était gravée la Salutation Angélique. On s'en servit dans la suite, pour opérer un ^rand nombre de guérisocs. Annuaire de Marie.
2. Saint Etienne, roi de Hongrie, plus célèbre encore par sa tendre piété envers la sainte Vierge que par les qualités royales qu'il porta sur le trône, avait un si profond respect pour le sacré nom de Marie, qu'il n'osait même le prononcer. Il la nommait communément la Grande-Dame. Tous les Hongrois, à son exemple, lui donnaient le même titre, et, s'il arrivait qu'en kur présence, on proférât le saint nom de Marie, tous à l'instant tombaient à genoux; et, s'inclinant jusqu'à terre, ils témoignaient ainsi la vénération qu'ils avaient pour un nom si auguste. Paraphrase du Salve, par saint Liguorî.
Sainte Radegonde, épouse du roi Clotaire, avait gravé sur sa poitrine, avec un fer aigu, l'aimable nom de Marie; et deux de ses serviteurs l'avaient aussi imprimé sur la leur, avec un fer rouge.
Gloires de Marie.
Le bienheureux Herman prononçait très-fréquemment le sacré nom de Marie, et en ressentait des effets prodigieux. Quand il était seul, il se prosternait contre le pavé de sa cellule, et, dans cette posture, il aimait à répéter sans cesse : Marie !... Marie !... Marie !... Un de ses amis, qui était aussi très-dévot à la sainte Vierge, l'ayant surpris dans un de ces moments qu'il consacrait à honorer le nom de son aimable mère, fut étonné de le voir si longtemps et si profondément abîmé : — Que faites-vous là, lui dit-il, et quels sentiments vous occupent? — Je cueille, répondit Herman, mais avec une consolation divine, les fruits délicieux du doux nom de Marie. Quand je le prononce, il me semble que toutes les fleurs, que tous les parfums se réunissent autour de moi pour embaumer les airs, tandis qu'une certaine vertu que j'ignore remplit mon âme d'une joie toute céleste. Je me délasse ici de tous mes travaux; j'oublie toutes le? amertumes de la vie; je voudrais, s'il m'était possible, ne jamais sortir de cette position, ne cesser jamais de répéter le saint nom de Marie ! Surids.
3. Saint Jean Climaque rapporte qu'un nommé Carcérius avait une grande dévotion envers la sainte Vierge : il la saluait souvent, il chantait des cantiques en son honneur; quand il récitait Y Ave, Maria, il s'arrêtait toujours à ces paroles gratta plena, vous, êtes pleine de grâces. Étant tombé dangereusement malade, il éprouvait des con-
vulsions affreuses, il se mordait les lèvres et la langue Au moment où on lui faisait la recommandation de l'âme, Marie apparut et lui dit : « Je viens pour le guérir, et je ne souffrirai pas qu'une bouche « qui a tant chanté mes louanges, et qu'un cœur qui a tant médité « sur les grâces que Dieu m'a accordées, souffre davantage; sois donc € guéri, et continue à me louer. > Dieu lui ayant donné encore quelques années, il les passa dans la vie la plus sainte, publiant partout le bonheur que l'on goûte au service de Marie.
4. Quelques péchés que l'on ait commis, tant qu'on a Marie pou» protectrice, on ne doit jamais désespérer de son salui.
Sainte Gerlrude vit un jour la sainte Vierge, avec un grand manteau, sous lequel elle recevait toute sorte de bêtes féroces, des lions, des ours, des tigres. Elle les flattait et les recevait avec joie, elle leur prodiguait mille caresses, et toutes ces bêtes devenaient des agneaux. C'est un emblème louchant de la miséricorde de Marie à l'égard des pécheurs.
Dans le temps que saintFrançois de Borgia était à Rome, un grand pécheur se présenta à lui. Il trouva dans cet homme tant de désordres qu'il n'osa se charger de sa conscience; il le renvoya au pèï-^ Acosta, qui était très-éclairé dans la direction des âmes. Voici leréci; que lui fit cet insigne coupable : « Mon père, dans mon bas âge, je paraissais avoir de la religion ; je priais Marie, je la saluais sans cesse, je communiais souvent; mais, dans le fond du cœur, j'étais gâté, je cachais mes péchés en confession; j'ai accumulé crimes sur crimes, sacrilèges sur sacrilèges; parfois je promettais de me corriger, et, dès que l'occasion se présentait, je retombais dans mes crimes honteux. Plusieurs fois, lorsque j'allais communier, Jésus-Christ m'e apparu et m'a dit : « Pourquoi, malheureux, me maltraites-tu de cette sorte, moi qui ai tant de bonté pour toi? N'est-ce pas assez d'avoir été crucifié par les Juifs? faut-il donc que je trouva encore un nouveau calvaire dans ton cœur? » Accoutumé avec le péché, j'étais insensible; mais voici le dernier trait de miséricorde da la part de mon Dieu. Ce matin, un ange m'a apparu, il m'a présenté une hostie consacrée et m'a dit : « Connais-tu ce Dieu sauveur qui t'a comblé de biens, et que tu profanes depuis tant d'années? Voi." !e châtiment ds ton ingratitude. » En finissant ces mots, il a saisi une épée pour me donner la mort. Comme hors de moi-même, me voyant per<H pour toujours. je me suis écrié : Ave, Mariât Je vous salue, Marie ; vous seule petv veime sauver. L'ange m'a répondu : C'est la dernière miséricorde de Dieu à ton égard ; Dieu te laisse, par la protection de notre Reine, encore quelque temps sur la terre, pour expier tes péchés. » Le père Acosta consola ce malheureux, qui fit la plus rude péni'ence jusqu'i. la mort. Tiré de Bovius, d'après saint Ligioki.
Le père Seignery rapporte un trait bien remarquable dans son livre intitulé le Chrétien instruit. « Un jeune homme, dit-il, alla se confeo-
ser à Rome ; il était plongé dans les habitudes les plus honteuses. Le confesseur l'accueilHt avec beaucoup de charité; et, touché de sa misère, il lui dit que la dévotion à Marie pourrait le délivrer de ses vices. 11 lui donna pour pénitence de réciter matin et soir, en se levant et en. se couchant, un Ave, Maria, jusqu'à la prochaine confession; il l'engagea à lui faire l'offrande de ses yeux, de ses mains et de tout son corps, en la priant de le regarder comme lui appartenant, et de baiser trois fois la terre. Le jeune homme accomplit cette 'pénitence; mais, au commencement, ce fut avec peu d'amendement. Cependant le confesseur continua de l'exhorter vivement à ne point cesser, et l'anima à la confiance en Marie. Le pénitent alla voyager en divers lieux, pendant quelques années ; de retour à Rome, il se présenta au même confesseur, qui fut tout étonné et plein de joie de le voir entièrement changé et corrigé. « Mon fils, lui dit-il, comment avezvous obtenu de Dieu une aussi grande grâce? » — « Mon père, répondit le jeune homme, je n'ai point cessé de pratiquer en l'honneur de la sainte Vierge la dévotion que vous m'avez indiquée. » Il persévéra dans cet état, et mourut saintement.
5. On rapporte que, dans les Indes, un insulaire se trouvant au lit de la mort, délaissé de tout le monde, recourut à Marie, dont il avait entendu célébrer la puissance par des chrétiens. La sainte Vierge lui apparut et lui dit : « Me voici, je suis celle que tu invoques; va, faistoi chrétien. » Tout à coup, il se sentit guéri, alla trouver un missionnaire, qui l'instruisit et le baptisa. Beaucoup d'autres Indiens se convertirent, à cause de ce miracle. Hist. Édifiantes.
A Reisberg, vivait un chanoine régulier, nommé Arnauld, extrêmement dévot à la sainte Vierge. Se voyant près de mourir, il reçut les sacrements, fit appeler ses religieux, et les pria de ne le point abanionner dans ses derniers moments. A peine leur avait-il fait cette rejommandation, comme par un pressentiment secret de ce qui devait lui arriver, qu'en leur présence il commença à trembler de tous ses membres. Une sueur froide, des yeux hagards indiquaient assez l'état de son âme; mais il le manifesta bien davantage quand, d'une voix altérée, il leur dit : « Ne veyez-vous pas ces démons qui m'entourent, et veulent emporter mosa àme dans les enfers ? Mes frères, implorez pour moi le secours de Marie, c'est en elle que j'espère. » Aussitôt les religieux commencèrent les litanies de la Vierge; et, quand ils en vinrent à ces mots : Sancta Maria, orapro eo, le moribond les interrompant : o Répétez, leur dit-il, le nom de Marie, car je suis déjà au tribunal de Dieu. » Et, après une courte pause, il reprit comme s'il répondait à son accusateur : « Oui, j'ai fait cela, mais j'en ai l'ait pénitence. » Puis, s'adressant à la sainte Vierge : « 0 Marie, s'écria-t-il, je les vaincrai, mes ennemis, si vous venez à mon aide. * La nuit se passa crans ces terribles assauts, auxquels il ne cessait d'appeler le crucifix et le saint nom de Marie ; mais, avec le jour, le calme reparut,
et Arnauld, d'un visage serein, fit éclater sa joie, de ce que Marie, son refuge, lui avait obtenu le salut éternel. Ensuite, se tournant du côté de la Vierge qui l'inyitait à la suivre : « Je viens, ma princesse, je viens, » dit-il, et, dans l'effort qu'il fit pour se soulever, il expira doucement ; mais, au défaut de son corps, son âme, comme nous l'espérons, suivit Marie dans le royaume de la gloire éternelle.
Saint Liguori.
Une pauvre bergère, qui avait une tendre dévotion pour la sainte Vierge, mettait tout son bonheur à se retirer dans une petite chapelle de Notre-Dame, située Sur la montagne, et, tandis que ses troupeaux paissaient tout à l'entour, elle demeurait là des heures entières, dans de doux entretiens avec sa bonne Mère. L'image de la sainte Vierge était en relief, et sans aucun ornement ; la bergère lui fit un manteau d'un morceau d'étoffe la plus propre qu'elle put trouver. Une autre fois, aile cueillit des fleurs des champs dont elle forma une guirlande; puis, montant sur l'autel de la chapelle, elle posa la guirlande sur la tête de la etatue : « Ma Mère, dit-elle ensuite à Marie, je voudrais « placer sur votre front une couronne d'or et de pierres précieuses; « mais, parce que je ne suis qu'une pauvre bergère, je ne puis vous « donner qu'une couronne'de fleurs ; acceptez-la du moins comme un « gage de mon amour.» C'est par de semblables hommages que cette jeune fille s'efforçait d'honorer sa maîtresse. La bienheureuse Vierge sut la récompenser de ses visites et de son affection. La bergère tomba malade, et elle était à toute extrémité, lorsqu'il arriva que deux religieux, passant par cet endroit et fatigués du voyage, s'assirent sous un arbre pour se reposer. L'un s'endormit, et l'autre demeura éveillé* mais tous deux eurent la même vision. Us virent une troupe de jei^jes vierges , toutes parfaitement belles, dont l'une, qui était au miHe» des autres, surpassait toutes ses compagnes en beauté et en majesté. Un des religieux, s'adressant à celle-ci, lui demanda qui elle était et où elle allait? « Je suis, lui répondit-elle, la Mère de Dieu, « et je vais, avec ces vierges de ma suite, visiter une pauvre bergère « moribonde, qui pendant sa vie me visitait souvent. » Cela dit, la vision disparut. Allons aussi voir la bergère, dirent les religieux. Ils se mirent en chemin, et Dieu les guida vers son habitation. Ils la trouvèrent gisante sur un peu de paille; ils la saluèrent, elle leur rendit le salut et leur dit : « Mes frères, priez Dieu qu'il vous fasse voir dans « quelle société je suis. » Sur quoi, ils se mirent à genoux, et, le Seigneur ayant ouvert leurs yeux, ils virent Marie, une couronne à la main, ^tti était au chevet du lit de la mourante. Tout à coup la Mère de Dieu H les vierges de sa suite entonnèrent un hymne. A ce chant céleste, l'âme de la bergère rompt ses liens; Marie la reçoit dans ses bras, lui pose la couronne sur la tête et l'emporte dans le ciel.
Le Père Auriemmà.
DEUXIEME INSTRUCTION
De la dévotion à Marie. — Diverses raisons sur lesquelles elle est fondée.
D. Devons-nous avoir une grande dévotion à la sainte Vierge?
R. Oui, parce qu'elle est la Mère de Dieu, et qu'elle petit rous aider beaucoup par ses prières.
La dévotion à Marie est aussi ancienne que le christianisme. Des monuments de la plus haute antiquité nous montrent que les premiers fidèles se firent un devoir de célébrer des fêtes en son honneur, et lui rendirent un culte au-dessus de celui de tous les autres saints. En effet, cette Vierge auguste, n'ayant au-dessus d'elle que Dieu et voyant à ses pieds tout ce qui n'est pas Dieu, a droit aux plus grands hommages de notre part, et nous ne saurions jamais trop l'honorer, pourvu que nous ne lui rendions pas le culte suprême de latrie, qui n'appartient qu'à la Divinité.
Cette dévotion à Marie se fonde :
1° Sur son éminente dignité. — Elle est la Mère de Dieu, dignité incomparable qui surpasse infiniment toutes les dignités des anges et des hommes, comme le soleil efface, par sa splendeur, les plus vives clartés des étoiles ; dignité qu'aucune bouche humaine ne pourra jamais bien exprimer, qu'aucun esprit créé ne pourra jamais bien comprendre. Les plus sublimes intelligences elles-mêmes osent à peine l'envisager, et sont aussitôt frappées d'étonnement et saisies de frayeur. Or, si nous aimons réellement le Fils, n'est-il pas bien juste que nous ayons aussi une tendre dévotion envers sa sainte Mère ? Et, lorsque nous voyons que Jésus-Christ a eu pour elle tant de res-
pect, tant de déférence, tant d'amour, pourrions-nous être ses vrais disciples, ses fidèles imitateurs, si nous n'éprou> vions que de l'indifférence pour cette sublime créature, qu'il a lui-même distinguée et glorifiée par-dessus toutes les autres ? Voyez ce qui se passe dans le monde : quels hommages ne rend-on pas aux grandes princesses, aux mères des rois ! Et les chrétiens pourraient-ils oublier la mère de Jésus-Christ, la mère de Dieu ! Soyons donc pénétrés des plus vifs sentiments de respect, de confiance, d'amour pour Marie. Plus sa dignité est grande, plus nous devons nous attacher à elle et l'invoquer avec ferveur.
2° Sur les rapports intimes qu'elle a avec la divinité. — Fille bien-aimée du Père éternel, et, après Jésus- Christ, le plus doux objet de ses complaisances, elle a été ornée de tous les dons célestes. Le trésor de richesses spirituelles, que le Seigneur a répandues en elle, a été si abondant, que les saints Pères ne trouvent pas de termes pour nous en donner une assez haute idée. Son âme, disent-ils, a été le centre de toutes sortes de bénédictions, et ils l'appellent le miroir des lumières de Dieu, le diadème de la beauté, la couronne des grâces (1). Elle est donc, après Jésus-Christ, la plus parfaite ressemblance du Père, plus accomplie à ses yeux et plus aimable que toutes les créatures ensemble. Mère du Fils, comme nous l'avons déjà dit, et aussi véritablement sa mère que les mères ordinaires sont mères de leurs enfants, parce qu'elle a enfanté dans le temps celui que le Père engendre de toute éternité , elle a été aussi l'épouse du Saint-Esprit, non pas seulement comme les autres vierges, qui méritent à peine d'être alliées à ce divin époux quant à l'âme ; Marie lui a été unie quant au corps, de la manière la plus noble et la plus pure, et cela, non pour produire seulement des
(!) Intellectuale paterni luminis spéculum,... diadema pulchritudinis,... corona gratiarum, Andr. Cret., Serm. !, de tesv Serm. 2, de Nativ.
actions de vertu, mais le Seigneur lui-même des vertus. On peut donc dire avec un saint Père que Marie a été comme le complément et le couronnement de la sainte Trinité (1).
Or, cette triple alliance avec le Père, le Fils, et le Saint- Esprit ne nous donne-t-elle pas la plus haute, la plus sublime idée de Marie, en nous inspirant pour elle la plus grande vénération ? Peut-on concevoir rien de plus beau que d'avoir été initié, pour ainsi dire, aux conseils de l'éternelle Sagesse, que d'avoir contribué de sa personne à l'accomplissement de ses magnifiques desseins pour le sakit du genre humain? Or, telle a été la gloire de Marie. Que si le respect, la confiance, l'amour doivent se proportionner à la grandeur, à l'élévation, aux belles qualités de ceux qui en sont l'objet, quelle dévotion ne devonsnous pas avoir pour la Vierge, qui seule, dans l'ordre de la création, forme un rang à part, qui n'aura jamais et ne peut pas même avoir d'égale ! Aussi, tout ce qu'il y a de plus grand dans le ciel n'approche d'elle qu'en tremblant; les plus hauts Séraphins se prosternent à ses pieds. Et nous, qui ne sommes que poussière, ne devons-nous pas nous estimer heureux qu'elle daigne nous admettre au nombre de ses serviteurs, qu'elle nous permette de chanter ses louanges et de lui exposer nos humbles requêtes ?
3° Sur le puissant crédit qu'elle a dans le ciel. — Elle en est la reine et la reine toute-puissante, parce que son Fils, qui lui a été si parfaitement soumis pendant tout le temps de sa vie mortelle, ne saurait lui rien refuser, maintenant qu'elle est dans la gloire. Demandez, ma mère, lui dit-il, et tout vous sera accordé. Demandez, ou plutôt commandez tout ce qu'il vous plaira. Comment pourrais- >e, en effet, détourner de vous ma face, lorsque vous élevés vers mon trône ces mains si pures, qui m'ont porté
(1) Maria universum sanctae Trinitatis complemeatuai. Isyck. fia». 2, de B. V.
dans mon enfance (1) ! Telle est la haute faveur dont Marie jouit auprès de son divin Fils, qu'un seul mot de sa bouche, qu'un seul de ses soupirs vaut plus, à ses yeux, que les plus ardentes supplications de tous les saints ensemble, et qu'elle peut, par ses prières, ce que Dieu peut par sa puissance, comme l'a dit un Père de l'Église (2). Bien que sa toute-puissance dans le ciel ne soit pas absolue et indépendante, comme celle de Dieu, et que ce ne soit qu'une toute-puissance d'intercession (3), elle n'en est pas moins efficace, parce que si, comme on le dit ordinairement, les prières d'une mère sont des ordres, quelle ne doit pas être la force des prières d'une mère telle que Marie, auprès d'un fils tel que Jésus ! Aussi, saint Pierre Damien ne craint pas de dire que, lorsqu'elle demande quelque chose en notre faveur, elle semble moins supplier que dicter des lois, et qu'elle a plutôt l'air d'une reine que d'une sujette (4).
Bien plus, au jugement des plus célèbres docteurs de l'Église, Dieu ne nous accorde jamais aucune grâce que par l'entremise de Marie, de telle sorte qu'il faut nécessairement nous adresser à elle, si nous voulons obtenir quelque faveur céleste. Le divin Sauveur , pour honorer sa sainte Mère, a voulu qu'elle fût médiatrice entre lui et nous, et que, de même que nous n'avons accès auprès du Père éternel que par son Fils, de même aussi, nous n'eussions accès auprès du Fils que par sa Mère. J'aurais ici à copier une multitude de passages des saints Pères, qui attestent cette vérité. En voici seulement quelques-uns des plus expressifs : « 0 Vierge Marie, s'écrie saint Ildefonse, tous les biens que la souveraine Majesté a résolu de nous
(1) Pete, mater mea, neque enim fas est ut avertam faciem tuam. III. Reg., ii, 20.
(2) Quod Deus imperio, tu prece, Yirgo, potes.
(3) Omnipotenlia supplex.
(4) Non rogans, sed imperans ; Domina, non ancilla. Pet. Dam. Serra., de Nativ. B. M.V.
accorder passent par vos mains,, car c'est à vous qu'ont été confiés tous les trésors et tous les ornements de la grâce (1). » — «Vous êtes la dispensatrice de toutes les grâces, et notre salut est en vos mains, dit encore saint Bernardin de Sienne (2). » Mais c'est surtout saint Bernard, ce serviteur si zélé de Marie, que je me plais à citer. « Dieu, nous dit-il, a mis en Marie la plénitude de tout bien, et par conséquent, si nous avons quelque espérance de salut, si nous obtenons quelques grâces, c'est d'elle que nous les tenons; elle est comme le jardin de ses délices d'où s'exhalent tous ses parfums, c'est-à-dire tous les dons de sa grâce ; » et il conclut par ces paroles remarquables : « Telle est la volonté de celui qui a réglé que nous obtenions tout par Marie (3). » L'Église ne nous insinue-t-elle pas la même chose, lorsque, dans les antiennes qu'elle adresse à Marie, elle l'appelle notre vie, notre consolation, notre espérance (4) ? Donc, comme le dit encore saint Antoine, aspirer aux faveurs célestes, sans l'intercession de Marie, c'est prétendre voler sans ailes. Nous avons donc recours à vous, ô Vierge sainte, intercédez pour nous, ô sainte dame, maîtresse, Beine du ciel et de la terre (5). Avec le secours de votre puissante protection, nous ne risquons jamais de nous perdre.
4° Sur son ineffable bonté. — Reine toute-puissante, la Vierge est aussi une reine de bonté et de miséricorde. La loi de clémence et de douceur est toujours sur ses lèvres, et jamais elle ne repousse ceux qui s'adressent à elle avec
(1) Omnia bona quse illis summa Majestas decrevit facere, tuis manibus, ô Maria, decrevit comraendare; commissi quippe sunt tibi thesauri et ornamenta gratiarum. D. Iîdef.
(2) Tu dispensatrix omnium gratiarum ; salus nostra in manu tuà est. D. Bernard., Sin.
(3) Sic est voluntas ejus qui tolum nos babere voluit per Mariam. D. Bern. Serm., de Aquaeduct.
(4) Vita, dulcedo, et spes nostra, salve. Antiph.
(5) Intercède, hera, Domina, et regina, et mater Dei pro nobis. Z). Athan.
confiance. Lorsqu'elle vivait sur la terre, sa pensée la plus chère, la plus habituelle, était de venir au secours des malheureux; et maintenant qu'elle puise à la source des trésors cèles! ec combien cette volonté , qu'elle a de nous faire du bien , n'a-t-elle pas dû recevoir de nouveaux accroissements ? La miséricorde, c'est son apanage, c'est son essence, en quelque sorte. Le royaume de Dieu, selon la remarque du célèbre chancelier Gerson , se compose de ces deux choses : la justice et la miséricorde. Jésus-Christ en a fait comme deux parts ; il s'est réservé le domaine de la justice, et il a cédé celui de la miséricorde à Marie. Pour mieux nous représenter cette tendresse de la Vierge envers tous ceux qui l'invoquent, le Saint-Esprit nous la dépeint sous l'emblème d'une belle olive (1). L'olive est le symbole de la paix, de la clémence, de la douceur. Or, Marie est pleine d'indulgence pour ses dévoués amis, et elle ouvre le trésor de sa miséricorde à quiconque se recommande à sa protection. Jamais personne n'a imploré son assistance en vain. Et saint Bernard, dans la ferveur de son zèle pour Marie, intimement convaincu que jamais aucune prière n'est montée jusqu'à elle sans qu'elle ne l'ait exaucée , et que jamais elle n'a délaissé ceux qui ont eu recours à elle dans leurs besoins , ne craint pas de dire : « Je consens, ô Vierge Marie, qu'on ne parle plus de votre miséricorde, s'il se trouve quelqu'un qui, après vous avoir invoquée, ait souvenance qu'il n'a pas été secouru (2). »
Quelle que soit donc la grandeur et la sainteté de cette puissante Reine, et quel que soit le nombre des iniquités dont nous nous sommes rendus coupables, ne craignons pas de nous présenter devant elle, car plus elle est sainte et élevée, plus elle se montre douce et affable au pécheur; et plus elle nous voit pauvres et enfoncés dans le vice, plus les entrailles de sa miséricorde sont émues en notre faveur.
(1) Quasi oliva speciosa in campis. Eccli., xxiv, 19.
(2) Sileat misericordiam tuam, Virgo beata, qui m necessitatibuj te invocatam meminerit defuisse. D. Bern. Serm., de Assumpt.
Que notre confiance en Marie soit donc sans bornes, puisque nous savons que sa bonté égale sa puissance. Elle peut tout ce qu'elle veut, et elle ne veut que notre bien, que notre salut. Quel gage admirable de tendresse ne nous a-t-elle pas donné, lorsque, malgré les déchirements de son cœur maternel, elle a consenti, comme le Père éternel, à l'immolation de son divin Fils pour la rédemption du genre humain ! Ainsi elle a aimé le monde (1) ! Que ne ferat-elle pas pour ne pas voir périr ceux qu'elle a, en quelque sorte, aimés plus que la vie de son Fils? Malheur donc et malheur pour une éternité entière à celui qui, dans cette vie, pouvant se prévaloir de sa miséricorde, ne le fait pas et se perd ainsi par sa faute * !
5° Sur les fruits inappréciables qu'on retire de cette dévotion. — Nous pouvons lui appliquer ces paroles de la Sagesse, que tous les biens nous viennent avec elle (2). Et ici, quel long et magnifique tableau n'aurions-nous pas à dérouler, des grâces et des faveurs les plus signalées obtenues par la dévotion à Marie ! a Comptez, dit un pieux auteur (3), comptez, si vous le pouvez, combien la dévotion à Marie, a consolidé de royaumes ! combien elle a conservé d'empires ! à combien d'armées elle a donné la victoire ! à combien d'hérésies elle a mis fin ! Comptez, si vous le pouvez, de combien de périls la dévotion à Marie a délivré ceux qui l'ont pratiquée ! Combien de malades elle a guéris ! combien d'hommes elle a délivrés des flammes,
des horreurs de la guerre, de la famine, de la peste!
Que de tribulations, que d'angoisses, que de maux de tout genre cette dévotion bienfaisante a fait cesser ! » Voilà pour les biens du corps. Et pour ceux de l'âme, qui sont infiniment plus précieux, que de grâces, que de vertus n'a-t-on pas obtenues par la dévotion à Marie ! C'est à elle que tant
(1) Sic Deus dilexit mundum ut Filium suum unigenitum daret. Joan., m, 16.
(2) Venerunt mihi omnia bona pari ter cum illà. Sap.t vu, Jl.
(3) Arvisenet, Memoriale vitœ sacerdotalis.
de pécheurs doivent leur conversion , et tant de justes l'heureux don de la persévérance finale ; c'est par elle que tant d'orgueilleux ont appris l'humilité, tant d'avares le détachement des richesses, tant de libertins l'amour de la pureté. C'est par elle que tant d'aveugles ont trouvé la lumière, que tant d'endurcis ont senti se fondre la dureté de leur cœur ; c'est par elle, enfin, que tant d'âmes sont entrées dans le ciel. Adressez-vous donc à Marie, priez, servez fidèlement cette auguste Vierge, notre unique refuge, notre asile, notre appui, le rempart des chrétiens, le salut du monde, comme l'appelle saint Épiphane. « Venez à moi, vous dit-elle, vous qui m'aimez, et soyez comblés des biens dont je suis la source; mon esprit est plus doux que le miel; l'héritage que je prépare à mes enfants surpasse en délices le rayon du miel le plus excellent (1). » — « J'aime ceux qui m'aiment, nous dit-elle ailleurs, et ceux qui sont diligents à me chercher me trouveront. J'ai en mon pouvoir les richesses, la gloire, l'abondance, pour enrichir ceux qui s'attachent à moi et les combler de biens (2). » Oh ! si cette dévotion à Marie était fortement enracinée dans le cœur de tous les fidèles, quel heureux changement nous verrions s'opérer partout ! Le vice disparaîtrait bientôt de la terre, pour faire place à l'aimable règne de la piété et de la vertu.
6° Enfin, la dévotion à Marie est une des marques les plus solides de prédestination, et la véritable clef du paradis. — L'Église elle-même nous l'indique assez clairement, lorsqu'en invoquant cette auguste Reine, elle l'appelle la porte du ciel (3). Les saints Pères nous assurent qu'il est impossible qu'un vrai serviteur de Marie se perde. Que chacun de nous s'efforce donc de mériter ses bonnes grâces. Honorons cette bonne Mère, aimons-la avec ten-
(1) Spiritus enim meus super mel dulcis, et haereditas mea super mel et favum. Eccli., xxiv, 27.
(2) Ego diligentes me diligo. Prov., vin, 17.
(3) Janua cœli. Litan.
dresse, imitons ses vertus, vivons selon les sentiments que cette dévotion nous inspire ; et nous pouvons avoir la douce confiance, après l'avoir aimée, bénie, honorée sur la terre, de la voir, de la bénir et de la louer éternellement dans le ciel 2.
Quant aux abus à éviter dans la dévotion à Marie, nous n'avons qu'un mot à en dire. Ce serait : 1° de l'invoquer comme on invoque Dieu lui-même. Cela dénoterait une grande ignorance de la religion et de ses mystères ; car, tout en exaltant les grandeurs et les privilèges de Marie, nous avons toujours soin de faire remarquer qu'elle n'est qu'une pure créature; vouloir donc l'égaler à Dieu, lui rendre de plus grands honneurs qu'à Dieu, compter plus sur elle que sur Dieu, mettre à célébrer ses fêtes plus de zèle qu'à celles de Dieu, ce serait un travers d'esprit tout à fait inexcusable, et même une véritable idolâtrie. 2° Un autre grand abus que nous devons signaler, c'est de se faire de la dévotion à Marie, un encouragement à persévérer dans le péché. J'aime Marie, je ne manque jan^ais de réciter telle prière, de faire telle pratique de piété en son honneur; donc, je ne crains pas d'être surpris par la mort; donc, j'aurai toujours le temps de me convertir; donc, je puis vivre encore dans mes mauvaises habitudes ; quel raisonnement, ou plutôt quelle folie ! Mais est-ce aimer véritablement Marie, est-ce l'honorer convenablement que d'outrager son divin Fils, que de ne faire aucun cas des vertus qu'elle a pratiquées ? Le premier et le principal culte que nous devons rendre à cette Reine des vierges, c'est de marcher sur ses traces, de purifier notre conscience, et d'aimer le Seigneur comme elle l'a aimé. Alors, et seulement alors, nos prières et nos hommages lui seront agréables 3.
Chrétiens, enfants de Marie , je ne cesserai jamais de vous le dire, jetez-vous avec confiance entre ses bras maternels; pourvu que vous détestiez le péché, vous serez à l'abri de tout danger sous sa puissante protection. Rani-
mons tous aujourd'hui notre piété envers cette Reine de clémence et de miséricorde, et ne passons aucun jour de notre vie sans lui offrir nos vœux , sans faire quelque pr tique de dévotion en son honneur.
TRAITS HISTORIQUES
1 . La divine Marie a pour nous tous les sentiments de la plus tendre des mères. Sainte Mechtilde, lisant un jour ces paroles du Sauveur mourant à la sainte Vierge : « Femme, voilà votre Fils, » se sentit inspirée de demander au Fils de Dieu de vouloir bien lui faire part de la même grâce qui fut accordée à saint Jean, pour qui ces paroles furent prononcées sur le Calvaire, et qu'il lui plût de dire encore en •a faveur à la sainte Vierge : Femme, voilà votre fille! Elle n'eut pas plutôt fait cette prière, qu'elle entendit l'adorable Sauveur la recommander lui-même spécialement aux soins de sa sainte Mère. Mechtilde, comblée de joie et de confiance après une telle recommandation, fut portée à faire la même demande à Notre-Seigneur, en faveur de ceux qui l'en prieraient ; et le divin Sauveur daigna lui faire entendre qu'il ne la refuserait jamais à quiconque la demanderait avec ferveur.
Vie de la Sainte.
Sainte Thérèse perdit Béatrix sa mère, à l'âge de douze ans. Cette pieuse mère avait inspiré à sa fille, dès sa plus tendre enfance, une grande dévotion pour Marie. Thérèse avait profilé de ses leçons, et en donna une bonne marque. Dès qu'on lui eût dit : Votre mère est morte; vivement affligée, elle courut se prosterner devant une image de Notre-Dame, et elle dit à la sainte Vierge, les larmes aux yeux : « Vierge sainte, je vous supplie de vouloir bien me tenir lieu de mère.» Elle eut bien sujet dans la suite de se féliciter de s'être consacrée alors à la Mère de Dieu, par cette prière qui partit du fond de son cœur. « Dans toutes les circonstances où je me suis recommandée à « Marie, disait-elle, j'ai éprouvé les effets de sa puissante protection. »>
Baillkt.
2. La dévotion à Marie a été illustrée par toutes les dignités ecclésiastiques et séculières. Dans toutes les classes de la société, depuis les plus élevées jusqu'aux plus humbles, nous trouvons les hommes les plus recommandables se faire honneur de leur tendre piété envers Marie. A côté des princes de l'Église, on a vu des empereurs, des rois, se faire un devoir d'assister à toutes les processions en l'honneur de la Vierge, et honorer de leur estime et de leur bienveillance tous les gvands serviteurs de Marie ; on cite des monarques, dont Punivera
entier a admiré le tendre dévouement pour la reine des Cieux; et une foule de guerriers, plus illustres par la dévotion à la sainte Vierge que par les victoires remportées sur leurs ennemis.
Qu'on parcoure les diverses contrées du monde chrétien, on verra que tous les peuples ont, à l'envi, honoré la sainte Vierge d'un culte particulier.
En France, le grand nombre d'églises qui portent le nom de la sainte Vierge, prouve assez combien elle y a été de tout temps révérée. Ou remarque d'abord qu'elle est la patronne spéciale de la nation entière, et qu'ensuite la plupart des diocèses et la plupart des paroisses la re~ connaissent pour leur titulaire principale; les plus beaux temples lui sont consacrés, et les sanctuaires les plus célèbres sont sous son vocable .
En Espagne, on ne voit presque partout qu'emblèmes, qu'inscriptions, que statues et que monuments en l'honneur de Marie. On peut dire qu'il y a peu d'Espagnols qui n'en portent la livrée par quelque marque dislinctive.
En Pologne, il existe un grand nombre d'églises célèbres consacrées à la Mère de Dieu, et particulièrement Notre-Dame de la Trinité, à Cracoviej le peuple y a toujours révéré l'image de Marie, qu'y porta saint Hyacinthe, et n'a cessé de la regarder comme un asile assuré dans les temps malheureux.
Pour prouver combien la dévotion à la sainte Vierge est grande en Italie, il suffit de dire que, dans la seule ville de Rome, il y a quarantesix églises qui lui sont dédiées, et qu'il n'y a, dans ce pays religieux, aucun état, aucun peuple qui n'ait multiplié, comme à l'envi, les monuments de sa piété envers la Mère de Dieu.
Il faudrait des volumes entiers, si on voulait citer les merveilles que la dévotion à Marie a opérées dans les diverses parties de la chrétienté. En voici quelques-unes des plus signalées.
L'an 1683, les Turcs, fiers des succès qu'ils avaient remportés sur l'empire d'Allemagne, formèrent le dessein de pousser leurs conquêtes jusqu'au delà du Danube et du Rhin ; et, menaçant toute la chrétienté, ils vinrent, avec une armée de deux cent mille hommes, mettre le siège devant Vienne. L'épouvante fut générale ; les peuples abandonnaient tout et fuyaient de toutes parts. L'empereur Léopold I, n'ayant pas assez de troupes pour résister à l'armée ottomane, fut contraint de se sauver avec précipitation de Vienne. Il en sortit d'un côté avec toute sa famflle, au moment où l'ennemi y arrivait de l'autre, pour en former le siège. La veille de l'Assomption, /'es Turcs ouvrirent la tranchée et la poussèrent avec une rapidité effrayante. Pou. surcroit de malheur, le feu prit à l'église des Écossais, et il allait gagner l'arsenal. Mais, par une protection bien visible de la sainte Vierge, le jour même de l'Assomption, le feu s'arrêta tout à coup, peur donner le loisir de tirer de là les munitions et les poudres. Un
faveur si marquée de la Mère de Dieu ranima le courage presque abattu des assiégés. Le feu continuel des assiégeants et les bombes qui renversaient les maisons, n'empêchèrent pas les habitants d'implorer jour et nuit le secours du Ciel dans les églises, ni les prédicateurs de le.» exhorter à mettre toute leur confiance en leur ouissante protectrice. Le 31 août, les Turcs avaient poussé leurs ouvrages si avant, que les soldats des deux partis se battaient souvent dans les fossés avec les pieux des palissades. Vienne, le boulevard de la chrétienté, était presque réduite en cendres, lorsque, le jour de la Nativité de la sainte Vierge, les chrétiens, ayant redoublé leurs prières et leurs dévotions, reçurent, comme par miracle, un avis certain d'un prompt secours qu'ils attendaient, sans oser l'espérer. En effet, le lendemain, second jour de l'octave de la Nativité de la sainte Vierge on vit toute la montagne de Kalemberg couverte de troupes alliées. C'était le grand Sobie;ki, roi de Pologne, à la tête d'une armée peu nombreuse il est vrai, mais forte du secours de Dieu. Il vint, le 1 2, à la chapelle de Saint-Léopold, avec le prince Charles de Lorraine ; ils y entendirent la messe, et le roi voulut lui-même la servir, agenouillé au pied de l'autel, et les bras toujours en croix, excepté aux moments où le prêtre avait besoin de son ministère. Il y communia, et, après s'être mis, lui et toute son armée, sous la protection de la sainte Vierge, après avoir reçu, avec toutes ses troupes, la bénédiction donnée au nom du Saint- Père, le religieux prince se leva, et, plein d'une sainte confiance, il s'écria : Marchons maintenant sous la protection toute-puissante de la Mère de Dieu. Quand la petite armée des chrétiens eut aperçu du haut des montagnes les troupes innombrables des Infidèles , on sentit bien que la victoire ne pouvait venir que du Ciel. En effet, elle fut toute miraculeuse. Après un premier choc un peu rude, le khan des Tartarcs s'enfuit le premier, et le torrent entraîna malgré lui le grand-vizir, frémissant de rage, qui laissa sur la place tous les bagages, toutes les munitions de guerre et de bouche, toute son artillerie montant à cent quatre-vingts pièces de canon, près de dix mille morts, et le grand étendard de Mahomet.
Jean Sobieski entra dan? Vienne délivrée, avec l'empereur Léopold, et il entonna lui-même le Te Deum. Depuis ce temps-là, il faisait toujours porter avec lui une image de Notre-Dame-de-Lorette, trouvée miraculeusement; deux anges qui soutiennent une couronne au-dessus de la tête de la sainte Vierge, ont à la main chacun un rouleau avec ces paroles en latin : Cette image de Marie sera pour moi le gage de la victoire. Hist. Eccl.
Du temps que Léon l'Isaurien troublait l'Église par son édit contre le culte des reliques et des saintes images, Jean, gouverneur de Damas, glorieusement connu dans les annales ecclésiastiques sous le Dont de Jean Damascène, écrivit contre cet empereur iconoclaste, et démontra victorieusement, dans plusieurs lettres, que le culte des
images remonte aux apôlres, et qu'il s'appuie sur la tradition et l'autorité des Pères. Il prouvait enfin qu'on ne devait pas observer l'édit de Vempereur. « Le gouvernement de l'État appartient aux princes, disait-il; mais la doctrine de l'Eglise est indépendante de leur autorité. »
Léon l'Isaurien, furieux contre ce généreux défenseur de la vérité catholique, trama contre lui une machination infernale; il le fit accuser de haute trahison, et, en punition de ce crime prétendu, on lui coupa la main droite. Aussitôt après cette inique exécution, Jean alla s'agenouiller dans son oratoire, devant l'image de la sainte Vierge, son refuge, offrant à Dieu, par l'intercession de Marie, sa douleur ardente. Bientôt, animé de la plus vive confiance, il approcha son bras droit mutilé de sa main coupée. «Vous savez, Vierge sainte, a dit-il, pourquoi on a coupé cette main. Elle vous était pourtant « consacrée ; elle eût fait mieux encore avec votre aide. 0 Reine, si « la volonté de Dieu n'y est pas contraire, votre puissance peut me « rendre cette main dont on m'a privé. Plus que jamais elle serait à « vous...» Comme il priait ainsi, il sentait ses douleurs se calmer, s'effacer, disparaître, s'éteindre; et, en peu d'instants, il tomba doucement, sans l'avoir prévu, dans un sommeil calme et suave. Un songe gracieux lui présenta bientôt , dans des flots de lumière, Marie radieuse, qui lui souriait d'un sourire de mère et lui disait : « Tenex « votre promesse, mon fils; écrivez désormais non plus pour les vai- « nés préoccupations de ce monde, mais pour la seule gloire de « Dieu et de son Église fidèle ; car votre prière est couronnée, et vous « voilà guéri ! » Le saint se réveilla; et il trouva avec bonheur sa main si parfaitement réunie à son bras, qu'il ne paraissait pas qu'elle en eût jamais été séparée, sinon qu'une petite ligne rouge l'entourait, en forme de bracelet, comme marque et témoignage perpétuel du miracle. Baillkt, vie du Saint, n. 4.
Eu 1662, la peste ravageait plusieurs provinces voisines du Rouergue. L'alarme était continuelle dans la ville de Rodez, parce que tous les jours s'approchait le terrible fléau. Enfin, le 28 novembre, on annonce que la maladie s'est déclarée dans le couvent des Cordeliers, qui était contigu à la ville. Elle y avait été portée, en effet, par un frère quêteur, qui avait reçu, en faisant la ronde, des denrées infectées. Les magistrats firent aussitôt fermer les portes delà maison, afin qu'elle n'eût aucune communication avec la ville, et l'épouvante fut si grande que la foule immense qui était venue à Rodez pour la foire de la Saint-André, et une grande partie de la population s'empressèrent de prendre la fuite. Mais les magistrats ne se aontentèrent pas de prendre les moyens naturels de sûreté, ils voulurent encore avoir recours aux moyens surnaturels. Le 6 décembre, ils se réunirent à l'hôtel de ville avec les notables de la ville, et tous furent unanimement d'avis qu'il fallait se mettre sous la protection de Marie,
conque sans péché, d'une manière publique et solennelle. En conséquence, ils invoquèrent son secours au nom de toute la Tille de Rodez, dont ils étaient les représentants, et ils promirent de jeûner & perpétuité la veille de la Conception, de se rendre en corps à Notre- Dame de Ceignac avec la châsse de saint Amans, et de donner la sorime de deux cents livres pour l'ornement de cette église.
A peine le vœu fut-il prononcé, que la protection de Notre-Dame se fit sentir d'une manière extraordinaire. Le fléau s'arrêta aux portes de Rodez. 11 fit un grand nombre de victimes dans tous les environs ; mais il n'atteignit personne dans la ville, quoiqu'on eût eu beaucoup de rapports „vec les religieux depuis l'arrivée du frère quêteur et avant que la maladie s'annonçât. Il y a plus : c'est que les habitants de Rodez jouissaient en cette occasion d'un privilège tout à fait extraordinaire. Le mal était en eux et ne pouvait leur nuire. Quelques-uns le communiquèrent à des étrangers, qui en furent victimes hors de la ville, tandis qu'eux-mêmes et toute leur famille n'en éprouvèrent aucun dommage.
Après que le vœu eut été fait, il y eut quelques habitans de Rodez qui, par une crainte excessive, demandèrent qu'on empêchât toute sorte de réunions, et même que les églises fussent fermées; mais on pensa qu'il fallait laisser la liberté de se rendre dans les églises , et que les prières et les communions des fidèles seraient plus puissantes que toutes les précautions pour sauver la ville. En effet, l'affluence du peuple fut extraordinaire. Pendant une quarantaine de jours, les tribunaux de la pénitence furent encombrés, et le Seigneur, ayant égard à tant de voix qui demandaient grâce et miséricorde et surtout aux prières de Notre-Dame conçue sans péché, la ville de Rodez fut entièrement sauvée de la peste.
Histoire du Bienheureux François d'Estaing.
3. 11 ne convient pas que les saintes paroles de Y Ave, Maria passent par des lèvres impures. C'est avec un cœur exempt de péché , que nous devons prier Marie. — Saint Pierre Célestin rapporte qu'un soldat vicieux avait cependant l'habitude d'adresser tous les jours quelques prières à la sainte Vierge. C'était une pratique qu'il tenait de sa mère, et dont il ne s'était jamais départi. Un jour, après une bataille, ayant été obligé de prendre la fuite, il se trouva dans un désert, sans secours et sur le point de mourir de faim. 11 eut la pensée de s'adresser à Marie, pour qu'elle vînt l'asi3ster dans son extrême misère. La Vierge lui apparut et lui présenta un mets exquis, dans un vase si sale qu'il n'osa y toucher. « Prendsdonc cette nourriture, lnidil la Reine des saints.» — «Ah ! dansce vase, nous je ne puis en goûter. > — « Quoi! reprit la Vierge, il te répugne de prendre ce mets dans le vase que je te présente, et tu veux que je reçoive tes prières qui partent d'au cœur impur, souillé d'iniquités, d'une bouche pleine de mensonges, de blasphèmes, d'obscénités. Va, malheureux, com-
mence à te purifier de tes crimes par une confession sincère, et puis tu viendras m'offrir tes prières. » Le soldat se conventit et fit pénitence jusqu'à la mort.
TROISIÈME INSTRUCTION
De certaines pratiques de dévotion en l'honneur de Marie. — L'Ave, Maria, — L'Ângelus. — Le Rosaire. — Le Chapelet. — Le Scapulaire. — Les Confréries ou Congrégations. — Du Confiteor.
Honorons Marie, dit saint Bernard, de toute l'ardeur de nos sentiments, de toutes les affections de notre âme (1). Pourvu que nous ne l'honorions pas à l'égal de Dieu, ce qui serait une impiété, ne craignons pas d'excéder en ses louanges et dans les hommages que nous lui rendons. Et, puisque cette Mère de miséricorde pense incessamment à ses fidèles serviteurs, puisqu'elle les aime, qu'elle prie pour eux et leur distribue les dons célestes , il est bien juste qu'à notre tour, nous employions aussi à son culte notre esprit, notre cœur, notre langue et nos mains.
1° Notre esprit, en nous appliquant à méditer souvent ses ineffables grandeurs et ses prérogatives incomparables, afin de concevoir la plus haute idée qu'il nous sera possible de cette auguste Reine du ciel, et en portant l'attention la plus vive et la plus soutenue aux prières que nous lui adressons.
2° Notre cœur. C'est principalement dans les sentiments d'amour ef, de respect que consiste la dévotion à Marie. Nous devons donc l'aimer et la révérer au-dessus de toutes les pures créatures, nous réjouir de son bonheur et en rendre grâces à Dieu, désirer avec ardeur l'accroissement
(0 Totis medullis cordium, totis praecordiorum affectibus Mariara feneremur. D. Bern. Sertn., de Nativ.
de son culte, et conserver toujours une confiance filiale en sa bonté maternelle.
3° Notre langue. Si nous l'aimons réellement, nous nous ferons un plaisir et un devoir de lui adresser des prières vocales, de chanter des cantiques à sa louange, de parler souvent d'elle et de ses grandeurs; car la bouche parle de la plénitude du cœur. Nous voudrons aussi que les autres l'aiment et l'honorent, et nous ferons tout ce qui dépendra de nous, pour lui gagner de fidèles serviteurs.
4:° Nos mains, en produisant des œuvres qui puissent lui être agréables. Les plus excellentes sont celles qui tendent à l'extirpation de nos vices et à la pratique des vertus, dont elle offre le plus pur et le plus parfait modèle.
A part ces considérations générales sur la dévotion à Marie, il est sussi certaines pratiques particulières que nous devons embrasser , chacun selon l'attrait de notre cœur, comme preuve de notre attachement à cette Reine auguste des anges et des hommes. La piété chrétienne s'est plu à les multiplier ; et toutes celles qui sont approuvées par l'Église, méritent également nos respects , quelque petites qu'elles paraissent à l'orgueil humain ; et nous pouvons en retirer les plus grands avantages soit pour la réforme de nos mœurs, soit pour notre progrès dans la piété. En voici quelques-unes des plus usuelles :
1° La récit'ition de l'Ave, Maria. Que peut-il y avoir de plus agréable pour Marie que d'entendre ses enfants la saluer comme range . et lui renouveler ainsi la joie qu'elle ressentit, lorsqu'on lui annonça qu'elle serait mère de Dieu ? Cette prière pénètre ceux qui la disent avec ferveur d'une douce suavité, et plus les âmes pieuses la répètent, plus elles aiment à la répéter. Elle a un pouvoir merveilleux pour nous protéger dans les périls , pour nous attirer les secours dont nous avons besoin, et pour chasser les démons. Satan fuit et tout l'enfer tremble, dit le bienheureux Alain, lorsque je prononce Ave, Maria (1). Aussi, cette Sa~
(1) Satan fugit. infernus intremiscit, quùm dico Ave, Maria. Alan, II. 21
482 QOAiaiËME LEÇON.
lutation Angélique est-elle appelée, avec juste raison, le bouclier des chrétiens et un antidote céleste. Ayez dune soin de la réciter à votre prière du matin et du soir, dans vos peines, dans vos tentations, toutes les fois que vous voyez une image de la sainte Vierge. Ne craignez pas de la dire trop souvent, parce que Marie ne se lassera jamais de l'entendre, et que plus elle vous verra fidèle à l'honorer, plus elle vous ouvrira son cœur maternel. Quiconque ne saurait pas cette prière, serait regardé comme sans foi et sans religion *.
2° L 'Angélus. Trois fois le jour l'Église nous avertit par le son de la cloche d'élever notre esprit à Dieu, et elle rappelle à notre mémoire le bienfait immense de l'Incarnation du Verbe et la part que la sainte Vierge a eue à ce grand mystère, en nous invitant à réciter Y Angélus. Cette prière n'est pas, il est vrai, d'obligation; mais elle nous est fortement conseillée, et ce serait avoir peu de foi que de refuser de s'assujettir à ce pieux usage. Que le respect humain ne vous empêche donc jamais de rendre vos hommages à Jésus et à Marie; et, en quelque lieu que vous soyez, avec quelques personnes que vous vous trouviez, gardez-vous de rougir de paraître chrétiens et catholiques ; mais suivez l'impulsion de votre cœur en toute simplicité, sans crainte comme sans affectation 2.
3° Le Rosaire. C'est une dévotion qui a pour objet d'honorer les quinze principaux mystères de la vie de Notre- Seigneur et de sa sainte Mère. On récite à cet effet quinze fois l'Oraison Dominicale, et cent cinquante fois la Salutation Angélique. Ces cent cinquante Ave, Maria représentent et suppléent, pour ceux qui ne savent pas ou qui ne peuvent pas les lire, les cent cinquante psaumes de David, et voilà pourquoi des papes ont appelé le Rosaire le psaïf tiei de la Vierge. Étant composé des prières les plus augustes de notre religion, il est comme une guirlande de fleurs qu'on présente à ceile que l'Eglise invoque sous le *iom de rose mystique. Cette dévotion fut inspirée à saint
Dominique, par la Vierge elle-même, qui lui déclara que ce serait là comme une pluie céleste, qui produirait dans les âmes de grands fruits.
On entend quelquefois les esprits forts, les hérétiques, et d'indignes et lâches chrétiens mépriser cette dévotion et la tourner en ridicule, ou bien la regarder tout au plus comme le partage exclusif des ignorants et des dévotes. On peut bien leur accorder que cette pratique n'est pas du goût d'une dévotion recherchée et argumentante; mais elle n'en est que plus chère aux âmes humbles et modestement religieuses, parce qu'elles y trouvent l'expression naïve de leur tendresse filiale pour Marie ; et elles ne se fatiguent jamais de la saluer, de l'honorer, de l'invoquer, de l'aimer.
Le Rosaire est connu par toute la terre, et il n'y a ni ville ni village, quelque petits qu'on les suppose, où cette excellente dévotion ne soit en usage 3.
4° Le Chapelet. C'est la troisième partie du Rosaire ; on l'appelle ainsi parce qu'anciennement les hommes et les enfants en ornaient leur coiffure et le portaient sur la tête comme un petit chapel. On le nomme aussi couronne de la sainte Vierge. Cette auguste Reine porte dans le ciel une couronne de douze étoiles (J); c'est une marque distinctive que le Tout-Puissant lui a donnée, en l'élevant au-dessus de tous les princes de la cour céleste. Pour nous, n'ayant rien de mieux à lui offrir, présentons-lui une couronne de prières, la couronne composée du salut de l'ange et de la belle oraison enseignée par son divin Fils. On n'a pas toujours le temps de réciter le Rosaire entier; mais la récitation du Chapelet est courte, facile, à la portée de tout le monde. Prenons donc la résolution d'être fidèles à cette pieuse et sainte pratique 4.
On peut aussi s'associer au Rosaire vivant, lequel se compose de quinze personnes qui récitent, tous les jours,
(1) la capite ejus corona slellarum duodecim. Apoc, xti, I.
•iSi QUATRIÈME LEÇOS.
chacune, une dizaine du Chapelet; et par là, elles disent, chaque jour, tout le Rosaire. Leur prière, par son union avec celles des autres membres, est beaucoup plus agréable à Dieu et à la sainte Vierge ; elle est aussi beaucoup plus efficace.
5° Le Scapulaire. C'est un précieux et saint habit qu'on porte en l'honneur de la "Vierge ; il est comme la livrée spéciale des enfants de Marie. Cette dévotion a été révélée par la Vierge elle-même au bienheureux Simon Stock , général des Carmes, Un jour cette Reine du ciel lui apparut, accompagnée d'une troupe d'esprits célestes et tenant en main un Scapulaire qu'elle lui présentait ; elle lui dit : « Voici pour vous et pour les vôtres, mon cher fils, ce signe privilégié que vous demandez ; il distinguera ma confrérie ; il sera un gage de paix et d'éternelle alliance, un symbole de salut, une sauvegarde dans les périls, et ceux qui mourront après l'avoir dignement porté, ne subiront pas le feu éternel. » Des grâces et des miracles sans nombre ont glorifié cette dévotion 5.
6° Le mois de Marie. Une tendre et ingénieuse piété a voulu consacrer à la plus belle des vierges le plus beau des mois de l'année, le mois de mai qui, par le renouvellement de la nature et l'agréable variété de fleurs dont la terre se couvre, semble inviter l'âme à renaître aussi à la grâce et à se parer des plus beaux actes de vertu, pour en former comme un bouquet d'agréable odeur à la Reine de l'univers. Pendant tout ce mois, on se propose d'honorer Marie avec un zèle particulier; et on va chaque jour réciter des prières et chanter des cantiques devant quelqu'une de ses images, qu'on a soin d'orner le mieux que l'on peut. On se réunit en aussi grand nombre que possible, afin de rendre plus solennellement ses hommages à l'auguste Mère de Dieu, et on termine ce mois par une communion fervente et une consécration à la sainte Vierge.
7° Les Confréries ou Congrégations. C'est un des plus sûrs moyens de plaire à cette bonne et divine Mère et d'at-
tirer ses faveurs. Elle aime à voir ses enfants, unis par les liens de la charité, se ranger sous sa bannière, chanter ensemble ses louanges et lui faire en commun l'hommage de leurs cœurs. Dans ces douces réunions, on sb sent à chaque fois animé d'une nouvelle ardeur pour le service de Dieu et pour la gloire de la Reine du ciel ; et, partout où elles se tiennent régulièrement, elles produisent les fruits les plus abondants de sanctification. Il en est de plusieurs sortes; mais la plus célèbre, sans contredit, de nos jours, c'est l'Arehieonfrérie du très-saint et immaculé cœur de Marie, établie d'abord dans l'église de Notre-Dame-des- Victoires, à Paris. Elle a renouvelé cette paroisse, où l'esprit de piété semblait s'être presque entièrement éteint; et, de là, elle s'est répandue avec la plus grande rapidité dans toutes les villes de France, dans la plus grande partie de l'Europe, et jusque dans les pays les plus lointains, opérant en tous lieux les plus merveilleuses conversions.
Toutes ces pratiques ont été enrichies par les souverains pontifes de beaucoup d'indulgences. Pécheurs, comme nous le sommes, tâchons d'en gagner le plus que nous pourrons.
Il est beaucoup d'autres manières d'honorer Marie, comme par exemple, porter des médailles à son effigie, réciter les litanies, le Salve, Regina, et autres antiennes, le Memorare, visiter les oratoires et chapelles qui lui sont dédiés, avoir quelqu'une de ses images exposée dans sa chambre, la saluer par un Ave quand on entre ou que l'on sort, ou quand on entend l'heure sonner; jeûner le samedi et les veilles de ses fêtes, faire des vœux et des pèlerinages à ses sanctuaires les plus vénérés, orner ses autels, se faire un plaisir d'y apporter les fleurs de la saison, lui consacrer quelque chose de ce qu'on emploie peut-être à de vaines parures. Toutes ces dévotions sont bonnes ; aucune n'est de précepte ; chacun peut suivre celle qui est le plus à son goût «.
Quelque excellents que soient ces exercices extérieurs
de piété, ne perdons jamais de vue qu'ils ne serviraient de rien, s'ils n'étaient soutenus par une vie solidement chrétienne. Le véritable caractère de la dévotion à Marie, c'est l'imitation de ses vertus. Nous en avons déjà dit un mot à l'instruction précédente; mais qu'on nous permette d'insister sur ce point, qui est de la plus grande importance. Ne serait-ce pas, en effet, la plus grossière illusion de s'imaginer que, parce qu'on récitera quelques prières en l'honneur de Marie, on pourra se livrer impunément à toute sorte de vices? que par quelques Ave et quelques chapelets, on se mettra à l'abri des coups de la justice divine, sans avoir besoin de réformer son cœur, sans quitter ses mauvaises habitudes? Est-ce être véritablement dévot à Marie, que de mener une vie en opposition constante avec la sienne? Quelle apparence que la Vierge immaculée veuille reconnaître pour ses serviteurs, des libertins, des vindicatifs, des jureurs, des débauchés, qu'oie personne de médiocre vertu ne voudrait pas recevoir à son service? Quelle apparence qu'elle s'intéresse pour le salut de ces pécheurs endurcis qui, sous prétexte qu'elle sera leur avocate, ne craignent pas d'outrager tous les jours, et de la manière la plus cruelle, son divin Fils ! Voulez-vous, dit saint Bonaventure, faire agréer à la Reine du ciel le culte que vous lui rendez, faites tous vos efforts pour imite? sa pureté, par l'innocence et l'intégrité de vos mœurs (1). Par là, vous vous montrerez le digne fils d'une si bonne mère, et vous mériterez qu'elle vous reconnaisse et vous traite comme un de ses véritables enfants.
D. Est-ce prier que de réciter le Confiteor? R. Oui, car eu le récitant nous confessons qua bô«s «wes péché, et nous en demandons pardon à Dieu.
Outre la confession secrète et détaillée de nos fautes
'I) Ut tua devotio sit ci accepta et reverentia {jrata. jjshu pa ntatem e*. munditionem mentis et corporis toto corde satage imitari D. Bonav.
que nous faisons au prêtre pour obtenir l'absolution, iLen est une autre plus générale et publique que nous faisons à Dieu, non qu'il ignore nos péchés, mais pour nous humilier «levant sa Majesté suprême et apaiser sa cdlèré. La formule de cette confession, c'est le Confiteor. Il se divise en deux parties. La première est un aveu de nos faiblesses et de nos misères, que nous exposons, humblement et avec un vif sentiment de repentir, d'abord devant Dieu, parce qu'il est à la fois notre père et notre juge. Sa qualité de père nous excite à la confiance ; sa qualité de j.uge doit nous inspirer la plus vive crainte, car, s'il veut nous juger dans sa rigueur, qui pourra subsister devant sa face (l)t Nous nous confessons ensuite à la vierge Marie, parce qu'elle est la mère de miséricorde et le refuge des pécheurs ; à l'archange saint Michel, parce qu'il tient les balances de la justice divine et qu'il pèsera toutes nos œuvres au poids du sanctuaire éternel; à saint Jean-Baptiste, paFee qu'il a été le grand prédicateur de la pénitence et le précurseur de la grâce qui a régénéré le monde; aux apôtres saint Pierre et saint Paul, parce qu'ils tiennent les clefs du royaume céleste et que Dieu leur a donné le pouvoir de l'ouvrir ou de le fermer, selon qu'ils nous en jugeront dignes; enfin à tous les saints, parce que nous avons besoin de leur puissante intercession, pour rentrer en grâce avec Dieu. Dans cette première partie, nous confessons que nous avons péché beaucoup, et beaucoup trop, et de toutes sortes de manières. Hélas! un seul péché dépensée a suffi pour perdre les anges rebelles; et nous, nous en avons commis an si grand nombre et de tant d'espèces ! Que la miséricorde de Dieu est grande de nous avoir épargnés! Nous confessons, enfin, que c'est par pure malice que nous .vans péché, que nous ne voulons chercher aucune excuse, que c'est réellement par notre faute et notre très-grande faute;
(I) Si iniquilates observaveris, DomiDe, Domine, quissustinaèit? Fia/, cxxix. 3.
et, en disant ces mots, nous nous frappons la poitrine, pour nous exciter à un plus vif sentiment de douleur. La seconde partie du Confiteor renferme une prière; elle se compose à peu près des mêmes mots que la première. Nous y conjurons le Seigneur et les mêmes saints, devant qui nous nous sommes humiliés par l'aveu de nos misères, de vouloir bien s'intéresser pour nous auprès du Dieu toutpuissant, et nous obtenir la rémission de nos iniquités. Le Confiteor, bien récité, est un véritable acte de contrition, oui désarme la justice de Dieu et provoque sa miséricorde.
TRAITS HISTORIQUES
1 . En Allemagne, un homme qu'on Tenait de condamner i mort, ae voulait absolument pas se confesser. Un prêtre fit tout son pos^i<= ble pour le convertir ; il le pria, il pleura, il se jeta à ses pieds ; à !a fin, voyant qu'il perdait son temps, il lui dit : «Récitons ensemble un Ave, Maria. » Le pécheur le fit et fut tout à coup changé en un autre homme : il commença à pleurer amèrement ; il se confessa avec beaucoup do douleur, et voulut mourir en tenant entre ses bras l'image de Marie. Ânn. Marian.
Dans une ville d'Espagne, un impie s'était livré au démon, et il ne s'était jamais confessé ; le seul bien qu'il fît était de dire un Ave, Maria, chaque jour. Le père Eusèbe Niéreraberg rapporte qu'aux approches de sa mort, la sainte Vierge lui apparut en songe et le regarda : ses regards le changèrent au point qu'il envoya de suite appeler un confesseur. Il se confessa en versant un torrent de larmes, et il fit vœu de se faire religieux, s'il relevait de cette maladie. Il mourut dans ces belles dispositions. Auriem.,T. 1., c. VII.
Le bienheureux François Patrizi avait une très-grande dévotion à l'Ave, Maria, et le récitait très-souvent. Marie lui prédit l'heure de sa mort, et il mourut en saint. Quarante ans après, il sortit de sa bouche un très-beau lis, qui fut transporté en France. On voyait sur ses feuilles l'Ave, Maria, écrit en let'.res d'or. Bolland, 15 mai.
2. Jamais personne ne montra plus d'exactitude que saint Charles Borromée à saluer Marie, quand la cloche avertissait de dire V Angélus. 11 le récitait toujours à genoux et tête découverte. Dans ses voynges, il descendait do cheval et se prosternait quelquefois dans la boue, pour donner à la Mère de Dieu cette marque de son rtspect et de son amour.
En quelque compagnie que se trouvât saint Vincent de Paul, fût- il même dans une rue, il.se mettait à genoux pour dire Y Angélus, lorsqu'il l'entendait sonner, et il se serait reproché le plus léger péché de respect humain comme une apotasie. H disait souvent qu'un soldat ne craint pas de porter les décorations qu'il a reçues de soa prince, ni de faire l'exercice en son honneur, et qu'il serait indigne d'un chrétien de rougir de faire un acte de religion pour la gloire du Roi des rois.
3. La journée de Lépante sera un monument éternel du pouvoir de la Mère de Dieu, puisque c'est à elle que la chrétienté est redevable de celte fameuse victoire que les chrétiens remportèrent sur les Turcs, l'an 1571. Le saint pape Pie V, Philippe II, roi d'Espagne et les Vénitiens s'étaient joints ensemble, pour repousser les efforts de cet ennemi commun. Quoique la partie ne fût pas égale, les chrétiens, qui s'appuyaient sur la protection de la sainte Vierge, ne doutèrent pas du succès de leur entreprise. Toute l'Europe était en prières. Les fidèles couraient en foule â Notre-Dame-de-Lorette, pour y implorer l'assistance du Ciel par l'intercession de la Mère de Dieu. Don Juan d'Autriche, général de l'armée, fit vœu d'aller en personne visiter ce sanctuaire. Les chrétiens obtinrent ce qu'ils demandaient; car, les deux flottes en étant venues aux mains, le 7 octobre, les ennemis perdirent, dans ce combat, qui dura depuis six heures du matin jusqu'au soir, 40.0CO hommes, 116 pièces de gros canon, 180 galères, et 70 furent coulées à fond. Pour ce qui est de don Juan, dès que ses affaires le lui permirent, il se mit en chemin, au plus fort de l'hiver, pour accomplir son vœu, sans que la rigueur de la saison pût l'en empêcher. •
C'est à l'occasion de cette journée que fut établie, par le pape Pie V, la fête solennelle du Rosaire, transportée par Grégoire XIII, au premier dimanche d'octobre. Hist. Ecclés.
La naissance de saint Louis, roi de France, est due à la Mère de Dieu et à la dévotion du saint Rosaire. La pieuse reine, Blanche de Caslille, qui fut la mère de ce saint roi, gémissait depuis longtemps de sa stérilité. Saint Dominique, qui vivait de son temps, lui conseilla de recourir à la très- sainte Vierge et à la dévotion du. Rosaire, de le réciter souvent et d'engager les personnes les plus dévotes qu'elle connaissait dans son royaume, à lui rendre fréquemment en son nom le même hommage; il lui fit ainsi espérer d'obtenir le fruit de bénédiction qu'elle désirait, par la protection de la mère de miséricorde. Blanche suivit ce conseil avec autant de bonheur que de fidélité. La vertu du sacré Rosaire et la piété de la princesse obtinrent bientôt l'effet tant désiré. Elle eut un fils, et, dans son fils, un roi qui mit la sainteté sur le trône, qui consacra sa couronne par toutes les vertus chrétiennes, qui illustra sa vie par les actions les plus héroïques, en un moi. qui porta au tombeau la robe de l'innocence bap-
tismale, enrichie de tous les mérites qui font les saints et les grands saints. Vie de saint Louis.
Une femme, appelée Hélène, qui ayait vécu dans des habitudes criminelles, étant allée à l'église, le hasard fît qu'elle entendit un sermon sur la dévotion du Rosaire ; ce qui lui donna envie d'en acheter un, mais elle le tenait caché pour que personne ne le vit; elle commença ensuite, à le réciter ; et, bien que ce fût sans dévotion, la sainte Vierge lui fit trouver tant de goût dans cette prière qu'elle ne pouvait se lasser de la dire. Par l'habitude de cette sainte pratique, elle mérita de concevoir une telle horreur de sa vie passée, que sa conscience ne lui donnait plus de repos. Forcée, en quelque sorte, de recourir au sacrement de Pénitence, elle se confessa avec tant de contrition, que le confesseur en était dans l'étonnement. La confession faite, elle alla se jeter au pied d'un autel de Marie, et récita le Rosaire en son honneur. Elle embrassa un genre de vie très-austère ; et le Seigneur la favorisa de plusieurs grâces surnaturelles, cemme visions, révélations, et même du don de prophétie. Enfin, quelques jours avant sa mort, la Mère de Dieu vint la visiter, en compagnie de son Fils, et l'on vit l'âme de cette pécheresse, sous la forme d'une blanche colombe, prendre son vol vers le ciel. Bovius.
4. Anne-Catherine Gonzague fut mariée à Ferdinand I, archiduc d'Autriche. Après la mort de son mari, elle entra dans un couvent de Servites, se fit faire un chapelet sur les grains duquel étaient gravées les douleurs de la Vierge, et elle disait que, pour ce chapelet, elle renonçait à toutes les couronnes de la terre. En effet, elle refusa la main de Rodolphe II. Lorsqu'on vint lui dire que sa sœur cadette avait été couronnée impératrice, elle répondit : « Je n'envie pas à ma sœur sa couronne impériale; j'aime mille fois mieux cet habit, dont il a plu à Marie, ma reine, de me couronner. » Marie lui apparut plusieurs fois, et cette bonne religieuse fil une sainte mort.
Le grand roi Louis XIV montra toujours beaucoup de dévotion pour Marie. Un jour, les ambassadeurs du roi d'Angleterre l'ayant trouvé disant son chapelet, il leur demanda la permission de l'achever. « C'est une pratique, dit-il, que je tiens de la reine ma mère, et je serais fâché d'y manquer un seul jour de ma vie. »
je pieux Décalogne, un des plus parfaits modèles qu'on puisse proposer à la jeunesse des écoles, ne négligeait rien pour mériter la protection de Marie. Il s'était fait une loi, qu'il observa toujours fidèlement, de réeiter le chapelet en son honneur, au moins une fois la semaine, et de solenniser ses fêtes par la réception des sacrements; il tâchait aussi d'inspirer à ses condisciples une dévotion si salutaire. Quelquefois il leur proposait de le réciter pour eux, à condition que, de leur oôté, ils le réciteraient pour lui. Personne ne refusait l'offre, persuadé qu'on n'avait qu'à gagner à l'échange. Mais, comme il n'ignorait pas que la meilleure manière d'honorer les saints, c'est de pratiquer
leurs vertus, il s'étudiait surtout à imiter celles qui ont paru avec plus d'éclat dans Marie, son auguste protectrice, l'humilité et la pureté
5. Toute la Provence était ravagée du terrible fléau de la peste ; U seule ville de Marseille mit sa confiance dans le Scapulaire, et celta ville fut épargnée. Elle consacra la mémoire de celte insigne faveur par un monument digne de la grandeur de Marie et de la piété de ses habitants.
En Espagne, le ciel s'était fermé comme au jour d'Elie ; la stérilité régnait comme au temps de Joseph. Marie est réclamée, son habit est porté processionnellement, et le ciel, auparavant d'airain, se fond en eau, et les peuples trouvent des greniers plus abondants que ceux de l'Egypte.
Au siège de l'Ile de Malte, en 1565, et à celui de la ville de Gueldres, en 1597, on voyait des nations armées les unes contre les autres, ne respirer que le sang et le carnage ; Marie est invoquée, le Scapulaire est porté en procession. A l'aspect de ce nouvel étendard, les peuples sont désarmés , le flambeau de la guerre s'éteint, et les charmes de la paix renaissent.
Le père Cn.ux, Excellence du Scapulaire.
Au siège de Montpellier, un soldat qui portait sur lui le Scapulaire, comme un gage de sa dévotion à Marie, reçut un coup de mousquet, comme il montait à l'assaut ; mais la balle, après avoir percé ses habits, s'aplatit sur son Scapulaire, et s'arrêta, sans lui faire de mal. Louis XIII, qui se trouvait au siège, fut lui-môme témoin de ce prodige de protection ; en conséquence, il s'empressa de prendre ce saint habit, dont il venait de voir un effet si surprenant.
Parmi les souverains pontifes qui ont été dévots au Scapulaire, nous ne citerons que Clémeut VIII, dont l'histoire remarque qu'après son exaltation au souverain pontificat, l'officier qui le dépouillait de ses habits de cardinal, voulut lui ôter son Scapulaire, en lui représentant que l'habit de pape renferme éminemment la vertu de tous les autres habits; mais ce pieux pontife l'en empêcha, en lui disant: « Laissez-moi Marie, de peur qne Marie ne me laisse (1). »
6° De nos jours, la sainte Vierge a fait sentir les effets de sa protection, de la manière la plus admirable , par le moyen de la médaille dite miracuhuse, qui fut frappée pour la première fois en 1832. Voici quelle en a été l'origine. Vers la fin de l'année 1830, une sœut novice, dans une des communautés qui se consacrent, à Paris, aa service des pauvres, vit, dans l'oraison, un tableau représentant la sainte Vierge, telle qu'elle e3l ordinairement représentée sous le titre d'Immaculée-Conceplion, en pied et tendant les bras. Il sortait de ses mains, comme par faisceaux, des rayons d'un éclat ravissant, et parmi ces faisceaux de rayons, elle en distinguait de plus considéra-
(£) Desine Mariam, ne Mariame desinat.
blés, qui tombaient sur un point du globe qu'elle voyait aussi. Au même instant, elle entendit une voix qui lui disait : « Ces rayons sont le symbole des grâces que Marie obtient aux hommes, et ce point du globe, sur lequel elles découlent plus abondamment, c'est la France. » Autour du tableau, elle lisait l'invocation suivante : « 0 Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ! » Quelques moments après, ce tableau se retourne, et, sur le revers, elle distingue la lettre M surmontée d'une croix, et au bas les saints cœurs de Jésus et de Marie. Après qne la sœur eut bien considéré tout cela, la voix lui dit : « Il faut faire frapper une médaille sur ce modèle; et les personnes qui la porteront indulgenciée et qui feront avec piété cette courte prière, jouiront d'une protection toute spéciale de la Mère de Dieu. » Cette vision, qui se présenta plusieurs fois à la religieuse, ayant été communiquée aux supérieurs ecclésiastiques, l'archevêque de Paris déclara qu'il ne voyait aucun inconvénient à la confection de cette médaille, vu qu'elle n'offrait rien d'opposé à la foi de l'Eglise; qu'au contraire, tout y étant conforme à la piété des fidèles envers la sainte Vierge, elle ne pouvait que contribuer à la faire honorer, et qu'il désirait avoir une des premières. La médaille, ayant donc été frappée, se répandit dans la capitale, dans les provinces et bientôt dans tout l'univers chrétien. Elle a préservé ou guéri une infinité de personnes du choléra; elle a opéré et opère encore tous les jours les plus étonnantes merveilles, et en si grand nombre qu'on a pu en faire un volume.
Il n'est pas de province, dans la chrétienté, qui ne se glorifie d'avoir quelque lieu spécialement favorisé du ciel, quelque sanctuaire depuis longtemps vénéré, où la divine Marie se complaît à répandre ses grâces, et où les âmes fidèles trouvent toujours d'abondantes consolations. Nous ne parlerons donc pas de tant de lieux de pèlerinage, célèbres dans l'univers. Mais nous ne pouvons ici passer sous silence une église aimée de Marie, chère à nos cœurs, où nos pères ont reçu du ciel, par l'entremise de la Reine des anges, les faveurs les plus signalées, et que nous avons appris à vénérer, dès notre plus tendre enfance: c'est Notre-Dame-de-Ceignac.
La chapelle de Notre-Dame-des-Monts ou de Ceignac, assise sur une colline entourée d'autres collines, entre le Viaur et l'Aveyron, est surtout célèbre par le pèlerinage d'un paladin Hongrois qui, en 1150, y recouvra miraculeusement la vue, grâce à l'intercession de Notre-Dame. Ce seigneur affligé, à la fleur de son âge, de la plus triste cécité, quitta les bords du Danube, avec cent hommes d'armes/ pour venir demander à Notre-Dame-des-Monts la fin de ses longues souffrances. Il s'embarqua sur la mer Adriatique, et, après avoir longé les côtes de l'Italie, il entra dans le golfe de Lyon ; mais là , une tempête horrible, vint disperser les navires de la petite flotte, et ce fut à grand'peine que son écuyer le sauva dans une chaloupe,
qui parvint à gagner la côte. Triste de cet événement désastreux, et déplorant le sort de ses compagnons d'armes, le prinre aveugle, accompagné de son fidèle serviteur, s'enfonça dans les montagnes du Languedoc, en se dirigeant, à petites journées, vers la chapelle de Notre-Dame-de-Ceignac, où il arriva en 1150. Un chasseur, qui tendait ses lacs sur les rives verdoyantes du Yiaur, indiqua le gué de la rivière aux deux pèlerins, et les conduisit sur une éminence d'où l'on découvrait la petite église. Le paladin, privé depu;s quelques année» de la douce lumière du ciel, ne put voir dans l'éloignement l'édifice religieux ; mais il entendit le gai carillon de ses cloches matinales, et, se prosternant sur l'herbe encore humide de rosée, il bénit Dieu etNotre- Dame, d'être enfin arrivé au terme d'un si lon3 voyage. Il entra plein de foi dans ce modeste sanctuaire, qu'il venait chercher de si loin, et fit dire une messe iclennelle à l'autel de Marie. La messe terminée, et tandis que ie prince paladin priait avec larmes devant l'image de la Vierge, un bruit d'armes, causé par des pèlerins qui entraient en foule dans l'église, attira son attention. Il lève instinctivement ses yeux sans regard... ; ô surprise ! il voit aa bannière, et des pèlerins prosternés, dont les pelisses orientales contrastent avec les capes brunes des paysans de la contrée : ce sont ses fidèles Hongrois 1 Un cri de bonheur et de reconnaissance lui échappe ; il a recouvré la vue, et ses hommes d'armes sont là ! Notre-Dame avait traité son vassal avec une générosité de suzeraine, et n'avait pas fait les choses à demi. Sept lampe3 d'argent massif furent le don que le seigneur Hongrois offrit à la Vierge ; par ses ordres, une croix fut élevée sur la colline où il avait prié, et l'on y grava cette histoire en caractères gothiques. Un groupe en relief, placé dans le sanctuaire de Marie, représenta le prince paladin et sou écnyer à genoux devant l'image de la Vierge. Au-dessus était une inscription latine, pour perpétuer le souvenir du miracle