DU MARIAGE SPIRITUEL
seu^ qui est plus gracieux et plus aimable pour elle que tout le reste du monde. 0 grandeur, ô sublimité de Fâme immortelle !
De même qu'un des principaux biens du mariage terrestre et charnel est la postérité opposée à l'opprobre de la stérilité, de môme le mariage spirituel a ses fruits, dont l'excellence surpasse tout ce qu'on peut imaginer. Ce sont les bonnes œuvres, qui sont les enfants spirituels de Dieu et de Fâme qui lui est conjointe par la grâce et la charité. Voilà pourquoi ces œuvres ont droit à l'héritage céleste, ainsi que les enfants ont droit à l'héritage d'un père très-noble et très-riche, alors même que leur mère serait d'une condition infime. Or, ces œuvres saintes, l'âme chrétienne peut les multiplier avec une prodigieuse fécondité, en suivant les inspirations divines et en se livrant aux divers exercices de piété.
Cette alliance si désirable et si glorieuse de l'âme avec son Dieu commence sur la terre ; mais sa perfection et sa consommation n'a lieu que dans le ciel. C'est là que le Seigneur se donne à ses âmes bien-aimées comme l'objet de leur jouissance et de leur bonheur éternel. Car, si grandes que soient les perfections qu'il leur communique en cette vie. ce ne sont que des ombres au prix de celles du paradis, où il les élève en triomphe et les environne de magnignificence, comme un époux passionné, infiniment riche et puissant, aime à taire participer son épouse à tous les biens qu'il possède. Et là, au comble de la gloire et dans un océan de délices, l'âme, unie à l'essence suprême, -est assurée de n'en être jamais séparée par aucun accident ; car l'époux est immortel et l'épouse immortelle, et leur joie durera sans terme et sans fin. Aspirons donc tous à ces noces éternelles, auxquelles le Roi de gloire nous invite par mille douceurs et suavités, et où il donne à chacun de ses élus les biens magnifiques qu'il leur a préparés dans sa bonté. Quel aveuglement et quelle folie, si nous refusions de consentir à une alliance a ai nous est si avantageuse ï
Et quelle injure ne ferions-nous pas à Dieu, en méprisant ses perfections infinies !
A l'instar du mariage corporel , le mariage spirituel a aussi deux sortes d'empêchements, les uns prohibants, qui retardent ou affaiblissent la parfaite union de l'âme avec Dieu, sans toutefois la rompre, si déjà elle s'est accomplie. Ce sont les péchés véniels, car Dieu n'ôte pas sa grâce à une âme pour de légers sujets ; mais ces petites fautes, plus elles sont multipliées, plus elles mettent obstacle à ces communications intimes, dont Dieu se plaît à honorer les coeurs qui lui sont entièrement dévoués. Les autres sont dirimants, parce qu'ils rompent l'union de l'âme avec Dieu, en lui faisant perdre la grâce sanctifiante. Ce sont les péchés mortels, qui mettent une âme hors de l'alliance de Jésus-Christ et la dépouillent des hautes prérogatives auxquelles elle pouvait prétendre en vertu de son mdriage spirituel ; et alors l'âme devient l'épouse de Satan, qui la trouve d'autant plus agréable qu'elle est plus horriblement défigurée. Avec quel soin nous devons donc éviter tout péché, soit véniel, soit mortel, et surtout le péché mortel, qui nous sépare entièrement de Dieu !
Mais si toute âme, par cela même qu'elle est en état de grâce, peut prétendre aux noces spirituelles de l'Agneau céleste, en quelque rang et en quelque condition qu'on se trouve dans ce monde, il en est cependant de privilégiées, qui portent à plus juste titre encore le beau titre d'épouses de Jésus-Christ ; ce sont celles qui, par esprit de religion, renoncent au mariage et vivent dans la virginité ou la continence.
Du Célibat et de la Virginité.
Certains hérétiques et les philosophes matérialistes, qui ne voient dans l'homme que les sens, ont montré une aversion insurmontable pour cette belle vertu, qui fait mener dans une chair mortelle une vie en quelque sorte angélique ; et ils se sont élevés avec violence contre elle,
la traitant de préjugé, de superstition, de fanatisme. Mais, malgré toutes leurs diatribes, il n'en est pas moins certain que la continence, la virginité, lorsqu'on l'embrasse en vue de plaire à Dieu, est un état plus parfait que celui du mariage. C'est ce qu'a expressément décidé le saint concile de Trente (1). Remarquez bien que nous ne parlons ici que du célibat que l'on garde par motif de religion en vue de plaire à Dieu ; car il ne saurait être question de ce troupeau immonde de célibataires sans continence, voluptueux, libertins, qui sont la peste des mœurs et l'opprobre de l'humanité. Ils sont les plus ardents à décrier la belle, l'incomparable vertu de pureté, parce que la vue d'un homme chaste est pour eux comme un sanglant reproche. D'un autre côté, nous n'entendons pas dire que la contmence absolue, c'est-à-dire L'étal de virginité parfaite, puisse être le partage de tout le monde ; tous ne sont pas appelés à ce haut degré de gloire (2); c'est un don du Ciel, qui n'est accordé qu'à un petit nombre. Mais heureuses les âmes privilégiées, que Dieu favorise de cette vocation sublime ! Leur condition est mille fois préférable à tout ce qu'il y a de plus beau et de plus brillant sur la terre. Mais, pour mieux apprécier la beauté et l'excellence de la virginité, considérons d'abord l'estime qu'en ont faite Jésus-Christ, la sainte Vierge et les saints, et en second lieu les avantages inappréciables qu'elle procure à ceux qui l'embrassent.
Excellence de la Virginilé.
Il y a une foule de considérations, qui nous montrent le haut prix que Jésus-Christ attache à la virginité ; contentons-nous d'indiquer les suivantes :
(1) Si quis dixerit statum conjogalem anteponendum esse siaîci virginitatis vel caelibatûs, et non esse melius ac b^atius manere in tirginitate vel caelibatu, qnàm jnngi matrimomo, anathemasit, Trié» sess. xxiv, can. lO.
(2) Non omnes capiunt verbum istud. Math., xix. H.
i° Il s'est choisi pour mère une vierge. Voyez-le dans le sein de son Père, ce Verbe éternel, qui est la pureté par essence, et, comme l'appelle l'Écriture, l'éclat de la lumière incréée : il a formé le grand dessein de s'unir à notre nature, de se faire homme, de prendre un corps qui serve de victime d'expiation pour les péchés des hommes. Et, quand le moment est venu d'accomplir cet adorable mystère de son amour, il ne va pas chercher au milieu des splendeurs du siècle, dans les palais des potentats, quelque belle et puissante princesse ; il choisit bien mieux ; il choisit le sein d'une vierge, de la plus pure des vierges, afin de s'y incarner. Et voilà le pouvoir que la virginité a eu sur le cœur de Dieu. C'est parce que Marie a fait, comme vierge, un éternel divorce avec la chair et le sang, que le Très-Haut a jeté sur elle des regards de complaisance, et qu'elle a mérité de devenir la mère de son Dieu.
2° Il n'a voulu faire part, dans le principe, du grand mystère de l'Incarnation qu'à des vierges. Entendez la voix de celui qui crie dans le désert : a Préparez la voie du Seigneur et rendez droits ses sentiers (1). » Quel est cet illustre personnage, suscité d'en haut pour être le précurseur du Messie ? C'est un homme sanctifié avant de naître, qui vit dans la plus austère pénitence, loin de tout commerce avec le monde, qui ne sort de sa solitude que pour tonner contre les vices et la corruption, et spécialement contre les abominations d'un prince impudique, et qu'on a pu justement appeler, à cause du genre de mort qu'il endura, le martyr de la chasteté. Voyez l'époux de sa sainte mère, le gardien de son enfance, son père nourricier : il est vierge. Oh ! qu'elle est admirable cette maison de Nazareth, sanctifiée parla présence d'un Dieu, embaumée par les vertus et les grâces de Marie, enrichie des mériter de Joseph ! Je n'y vois que des vierges : Jésus l'époux des vierges, Marie la reine des vierges, Joseph le patriarche de la virginité.
(1) Parate viam Doœini, rectas facile semitas ejusc Math., m, 3*
3° Il a donné les plus tendres marques de prédilection à l'apôtre vierge. Saint Jean a mérité le glorieux nom de disciple que Jésus aimait (1) ; et cet amour de Jésus pour saint Jean est fondé, dit l'Église, sur le soin que saint Jean eut toute sa vie de conserver la pureté (2) . Les autres apôtres, engagés dans le mariage, en avaient comme rompu les liens, pour s'attacher au Fils de Dieu; et c'est pour cela même que le Fils de Dieu, le Roi des rois, ne dédaigne pas de s'attacher à eux par le lien d'une étroite amitié (3); mais saint Jean n'avait point de lien à rompre; et, parce qu'il était vierge, parce qu'il a aimé la plus parfaite pureté qui est la pureté virginale, il est parvenu à un degré bien plus haut ; car il est entré, non-seulement dans l'amitié, mais encore dans la familiarité, dans la privauté, dans la confidence de ce Roi de gioire (i). Pour marque de cet amour spécial qu'il portait à son cher disciple, l'Homme- Dieu lui accorda un honneur insigne, l'honneur inappréciable de reposer sur son sein dans la dernière cène (5) ; et, en prenant ce repos mystérieux sur le cœur de Jésus, ce bienheureux apôtre y puisa ces secrets divins jusqu'alors inconnus aux nommes, qui nous ont été manifestés dans ses sublimes écrits. C'est aussi de ce foyer sacré de l'amour qu'il tira cette force et cette constance héroïques, qui lui firent accompagner le Sauveur dans sa passion et jusqu'à sa mort, tandis que tous les autres apôtres l'avaient lâchement abandonné. Et, sur le Calvaire, quelle faveur extraordinaire, quel magnifique gage de son amour Jésus n'a-t-il pas accordé à Jean ! Il lui donne le plus précieux de tous les trésors; il lui donne spécialement Marie pour
(1) Discipulus quem diligebat Jésus. Joan., xin, 28. (î) Quoniam specialis praerogativa castitatis ampliori diiectione fecerat dignum. Ex oflic. S. Joan.
(3) Jam Don dicam vos servos; vos autem dixi amicos. Joan., XV, 14.
(4) Bouidaloue.
$) Qui et recubait super pectus ejus. Joan», xxi, *>o*
A,8o QUINZIEME LEÇON.
mère, et il le donne spécialement lui-même à Marie pour fils (4). Peut-on concevoir rien de plus glorieux à ce saint apôtre que d'être substitué au Fils de Dieu, pour devenir après lui le fils de Marie ? Mais, comme l'ont remarqué les saints Pères, c'est à sa virginité qu'il fut redevable de cette grâce insigne, le Sauveur ayant cru ne devoir recommander la plus pure des vierges qu'à celui qui était ïe plus pur de tous les hommes (2).
4° Il a passé sa vie mortelle dans l'état de virginité ; et, après avoir consacré cette belle vertu en sa personne, il l'a célébrée par les paroles les plus formelles, a II y a des hommes, dit-il, qui renoncent au mariage pour le royaume des cieux... Quiconque quittera sa famille, son épouse, ses enfants, ses possessions, à cause de mon nom, recevra le centuplent aura la vie éternelle (3). » Ces expressions ne montrent-elles pas évidemment que la pratique de la continence lui est agréable ? et, de ce qu'il est demeuré vierge lui-même, n'y a-t-il pas lieu de conclure que cet état, établi par une autorité divine, est digne de tous nos respects et de tous nos éloges, et qu'il y a du mérité à tâcher d'imiter le Sauveur à cet égard, autant qu'il est possible, car ce divin Maître a soin d'ajouter : a Tous ne comprennent pas cette vérité, mais seulement ceux qui en ont reçu le don (4). »
Voulons-nous nous convaincre de plus en plus du prix de la virginité, méditons un instant sur l'estime qu'en a faite Marie, à une époque où elle était complètement dédaignée et regardée même comme un opprobre. Dès sa
(1) Ecce mater tua... Ecce filius luus. Joan., xix, 26, 27
(2) Matrem virginera virgini commendavit. D. Hier.
(3j Sunt eunucîii qui seipsos castraverunt propter regnum cœlorum . Omnic ui reliquerit domum, vel fratres, aut sorores, aut patreni, nut matrem, aut uxorem, autfilios, aut agros propter nomen meum, centuplum accipiet et vitam ©ternam possidebit. Math., xix,
(4) Non mn.s capiunt verbam istud, sed quibus datum Math.. \'t, n.
DE LA VIRGINITÉ. 48 i
plus tendre enfance, cette auguste fille de Juda s'était consacrée à Dieu par le vœu d'une chasteté perpétuelle. Conduite d'autant plus admirable qu'elle n'avait point eu sur cela d'exemple à suivre, et qu'en remontant aux siècles précédents, loin que rien la portât à la pratique d'une vertu de cette nature, tout tendait au contraire à lui en inspirer du mépris ou du dégoût. Mais il était réservé à Marie de n'avoir point de modèle et d'être celui de toute la terre. Elle a choisi la virginité pour son partage, et elle s'y est attachée si fortement que rien au monde n'eût jamais été capable de la lui ravir, et qu'elle eût sacrifié mille vies plutôt que de blesser cette belle vertu. Aussi voyezla, lorsqu'un messager céleste vient lui annoncer qu'elle est destinée à devenir la mère de son Dieu : cet honneur insigne, ce titre, le plus auguste dont une créature puisse être honorée, est pour elle sans attrait, si elle ne peut l'obtenir qu'aux dépens de sa pureté; elle renonce à la maternité divine, plutôt que de cesser d'être vierge. Et ce n'est que lorsque l'Ange a dissipé ses craintes, en lui disant que rien n'est impossible à Dieu et que la maternité divine, loin de ternir en elle l'éclat de sa virginité, la rendra au contraire infiniment plus pure; ce n'est que lorsque le mystère de l'opération du Saint-Esprit lui est clairement développé, qu'elle se prête aux desseins de la Providence. 0 vertu, ô pureté, ô sainteté, qui avez captivé les regards du Très-Haut, et fait descendre le Filsde l'Éternel dans le sein d'une créature ! Jamais rien de pareil ne s'était vu au monde.
A l'exemple de Jésus-Christ et de sa sainte mère, les saints de la nouvelle loi ont montré de toutes manières leur amour pour la pureté virginale et l'estime qu'ils en faisaient. Voyez d'abord les apôtres : ou ils sont demeurés dans le célibat, ou ils ont tout quitté, femmes, enfants, pour se livrer à la prédication de l'Évangile et aux travaux de l'apostolat. Lisez lesÉpîtresde saint Paul : vous y verrez qu'il met au nombre des dons du Saint -E
non-seulement la chasteté qui convient à tous les états, mais encore la continence (1). Il lui donne ouvertement la préférence sur le mariage. Il enseigne expressément qu'il est bon à l'homme de ne s'unir à aucune femme, aux céliba» taires et aux veufs de demeurer dans leur état, et aux vierges d'y persévérer; et les raisons qu'il en donne, c'est que, dans l'état de virginité et de continence, on ne pense qu'à plaire à Dieu, à être saint de corps et d'esprit, et que l'on a plus de liberté de vaquer à la prière (2). Après les apôtres, tous les saints Pères font les plus grands éloges de la virginité et de la continence et attachent toujours une idée de perfection et de sainteté au célibat religieux. La virginité, selon un illustre évêque de Tyr (3), est le plus grand don que Dieu puisse faire à l'homme, et la plus noble, la plus belle offrande que l'homme puisse faire au Seigneur. Gardez la chasteté et la pudeur, dit un des plus anciens auteurs ecclésiastiques (4), et vous vivrez pour Dieu. Saint Cyprien donne les plus magnifiques louanges aux vierges; il les appelle la fleur du tronc de l'Église, l'ornement et le lustre de la grâce, la perfection de l'honneur et de la gloire, l'image de Dieu copiée d'après le modèle de la sainteté, la plus illustre portion du troupeau de Jésus-Christ (5). Les vierges, continue-t-il, font fleurir la glorieuse fécondité de l'Église notre mère, qui trouve principalement sa joie en elles; et cette joie augmente à mesure qu'elles se multiplient.
C'est parce qu'ils étaient bien convaincus du mérite et de l'excellence de cette vertu que, dès l'origine de l'Église, une foule de chrétiens de tout âge, de tout sexe et dans
(1) Fructcu aatem Spiritûs est chantas, gaudium, continentia, Gùl., v, 22, 53.
(2) Qui sine uxore est, sollicitas est quae Domini sunt, qaomode placeatDeo. I. Cor., yii, 32.
(3) S. Méthode.
(4) Hermas, dans le Pasteur, I. II, Mand. 4, n. 4.
(5) Florem ecclesiastici germinis, illustriorem portionem gregis Christi. D. Cypr. de habilu Virg.
toutes les conditions de la société, l'ont embrassée avec ardeur. Qu'on se rappelle la force et le courage avec lesquels les Agnès, les Catherine, les Agathe et tant d'autres ont affronté les tyrans et soutenu, dans un corps faible et tendre, les supplices les plus affreux ; c'est qu'embrasées d'amour pour l'époux céleste, elles combattaient autant pour conserver leur pureté que pour faire triompher leur foi. Et, dans la suite des siècles^ qu'on lise l'histoire d'un saint Edmond, d'un saint Thomas. d'Aquin, ce docteur aussi angélique par la pureté de sa vie que par la sublimité de sa science, d'un saint Antoine de Padoue, du grand évêque de Genève, François de Sales, de l'Apôtre des Indes, François Xavier, des Gonzague, des Stanislas; on y verra que la pureté, cultivée dès leur tendre enfance, a été comme la base de cette haute sainteté, à laquelle ils sont parvenus. De nos jours encore et sur tous les points du globe, quelle multitude innombrable de vierges ne voyons-nous pas, soit dans le cloître, soit au milieu du monde, préférer l'amour et la maison du Seign?ur aux tabernacles des pécheurs et à tous les avantages que le siècle peut leur offrir? Tout nous démontre donc la grandeur et l'excellence de la virginité ; tout nous prouve que de toutes les fleurs il n'en est pas de comparable à ce beau lis, qui croît dans le jardin de l'Église.
Avantages de ia Continence et de la Virginité.
Nous en distinguons quatre principaux, que nous allons parcourir assez rapidement.
1° ELle nous rend semblables aux anges, et à Dieu luimême. Notre-Seigneur nous assure que les Bienheureux dans le ciel seront comme les anges de Dieu (i), parce que, dans la cité sainte, il n'y aura plus aucun usage des plaisirs des sens. Mais, dès à présent et dans cette vie même,
(!) In cœlo neque nub ont neque nubentur, £ed erunt sicut angeli Oei. Math., xxn, 30.
484 QUINZIÈME LEÇOî*.
les âmes chastes vivent dans une chair mortelle comme n'en ayant pas, et, en dédaignant ainsi toutes les voluptés sensuelles, elles s'élèvent jusqu'à la condition des pures intelligences, de telle sorte qu'on peut dire en toute vérité que les vierges sont les anges delà terre, comme les anges sont les vierges du ciel. Nous pouvons même ajouter que la pureté des vierges est plus noble, plus glorieuse que celle des anges, parce que ceux-ci sont purs par leur nature, par le bonheur de leur état (1) ; mais, pour conserver sa pureté, l'homme a besoin de se faire une violence continuelle, et de lutter contre les penchants de son cœur, de dompter ses passions. Voilà pourquoi vivre dans une chair fragile comme si l'on était inaccessible aux plus doux mouvements de la nature, vivre dans un corps de péché comme si on était déjà revêtu de L'immortalité, c'est une haute vertu, qui dénote un grand courage et une fidélité constante à la grâce.
Nous allons plus loin, et nous disons que la Virginité nous rend semblables à Dieu lui-même, et c'est le Sage qui nous l'assure, en disant que la pureté rapproche autant qu'il est possible l'homme de Dieu (2). En effet, L>ieu étant la pureté essentielle, ce n'est que par cette belle vertu que nous pouvons lui ressembler. Il n'y a donc rien de plus estimable et de plus avantageux que la pureté, et l'estime qu'elle mérite, passe tout ce qu'on en peut dire ou penser (3).
2° Elle nous rend les plus chers enfants de Marie. Cette Vierge incomparable, ayant eu le bonheur de devenir mère de Jésus-Christ, est aussi devenue mère de tous les hommes, et nous avons tous été confiés à sa vigilante sollicitude en la personne de saint Jean. Aussi s'empresse-t-eile de remplir à l'égard de chacun de nous les devoirs de la
(1) Felicitate non virtnte. D. Bern.
(2) lucorruptio autem facil esse proximum Deo. Sap., vi, 20.
(3) Onmis ponderalio non est digria continentis anims. Eccli^ xxyi, 20.
plus douce et de la plus tendre des mères. Mais, parmi les enfants d'une même mère, il en est qui, par leur conduite et leurs aimables qualités, ont droit à une plus large part d'affection et à des faveurs plus signalées. Or, les personnes qui se distinguent par l'amour delà pureté, sont, d'une manière plus particulière, les enfants de la sainte Vierge, et c'est surtout sur elles que la Reine des cieux jette des regards de complaisance. Car, ainsi que Ta très-bien dit saint Jérôme, Marie étant Vierge, c'est pour elle une raison de se déclarer tout spécialement mère des vierges (1); et elle ne cesse de donner les marques les plus fortes et les plus singulières de cet amour maternel à tous ceux qui se font honneur de lui ressembler par la pratique de la vertu qui lui a été la plus chère et qui a fait sa gloire. Elle les protège contre les ennemis du salut, leur procure avec abondance tous les secours nécessaires pour les élever à la plus haute sainteté, et, à leur dernière heure, elle emploie tout son crédit auprès de son Fils, pour consommer l'ouvrage de leur prédestination. Voilà les grâces insignes, dont la sainte Vierge se plaît à combler ses chastes enfants ; efforçons-nous de les mériter.
3° Elle nous rend les favoris de Jésus-Christ, a Quiconque, dit le Saint-Esprit, aime la pureté du cœur, aura le Roi des rois pour ami (2). » Nous avons vu, en effet, que la prédilection, dont le Sauveur voulut bien honorer l'apôtre saint Jean, était fondée sur le mérite de la virginité. Pareillement, le Seigneur a des égards particuliers pour les âmes qui font profession d'une inviolable pureté; il les comble de ses dons les plus exquis, il les honore de ses plus intimes communications, les regardant comme ses épouses les plus chéries. Dès cette vie même, il leur donne un avant-goût des joies célestes, en éclairant leur esprit
(1) Ilaec virgo est, et mater est virginum. D. Bier., contra Jovin., 1. 1.
(2) Qui dillgit cordis munditiam, habebit amicum regern. Prov. , XXII, 11.
des plus vives lumières et en inondant leur cœur de toute sorte de consolations. Tantôt il leur fait entendre dans le silence de la solitude le son de cette voix divine, qui les ravit de telle sorte qu'elles ne peuvent s'empêcher de dire avec l'épouse des Cantiques : a Mon âme s'est fondue, dès que mon bien-aimé m'a parlé (1). » Tantôt il découvre à leurs yeux éblouis quelques rayons de sa gloire, et leur fait éprouver d'ineffables transports, soit dans la ferveur de leurs oraisons, soit à ce banquet céleste, où il leur a préparé le pain le plus savoureux et le vin le plus exquis, c'està-dire son propre corps et son propre sang. Mais est-ce bien à nous, chrétiens froids et lâches, à racontar les grâces extraordinaires que le Seigneur accorde à ces âmes prédestinées? Ah ! qu'on interroge plutôt les Agnès, les Agathe, les Thérèse, les Catherine, les Magdeleine de Pazzi, les Claire, les Scolastique, et tant d'autres qui ont reçu si abondamment les faveurs du divin époux. C'est à elles de nous dire que i'amour du Seigneur surpasse tout imour, que le plaisir de la pureté vaut mille fois mieux que tout autre plaisir, et que rien n'égale les chastes délices qu'on goûte dans la maison du Seigneur.
A0 Elle nous assure un degré particulier de gloire dans le ciel. Entrez en esprit dans cette bienheureuse patrie; fendez la foule des saints et des saintes, qui y goûtent l'éternel repos; allez jusqu'au trône de Jésus glorifié. Quelles sont les âmes qui l'approchent de plus près, qu'il a choisies pour former sa cour, et en la compagnie desquelles il semble se complaire beaucoup plus qu'avec les autres élus? Ce sont les âmes pures; ce sont les vierges. Saint Jean, dans son Apocalypse, en vit sur la montagne de Sion, cent quarante-quatre mille à la suite de l'Agneau, qu'elles ne quittent jamais (2). Voilà donc le haut rang que les vierges occupent dans le ciel ; elles composent, en quei-
(1) Anima mea liquefacta est. Cant., v, 6.
(2) Seq-uunlur Agnum quôcumque ierit. Âpoc, xiv, 4.
que sorte, le cortège du Roi des rois, qui se fait un plaisir de les tenir auprès de lui et de s'en voir toujours entouré; et plus elles sont pures, plus elles ont accès auprès de lui. Oh ! que la continence, oh! que la virginité est donc admirable ! 0 virginité, ô vertu divine, heureux ceux qui te comprennent ! Plus heureux ceux qui t'embrassent !
Mais, disent nos contradicteurs, garderla continence, c est aller contre le précepte que Dieu intima à nos premiers parents encestermes : « Croissez, multipliez-vous et peuplez la terre (1).» Sur quoi se fonde-t-on pour assurer que ces paroles-renferment une loi formelle? Le texte dépose au contraire que c'est une bénédiction plutôt qu'un ordre. Supposé même que ce fût une loi pour les premiers hommes, certainement elle n'oblige plus, depuis que le monde est suffisamment peuplé. Et, comme toujours le plus grand nombre d'hommes s'engagent dans les liens du mariage, il n'est nullement à craindre que la terre manque d'habitants.
Mais, poursuivent encore nos modernes épicuriens, tout être organisé est physiquement prédestiné à reproduire ses semblables; son organisme l'y détermine, l'y impulsionne nécessairement ; et l'homme qui viole cette loi universelle de la nature, est un être qui se révolte contre Tordre du Créateur. Eh quoi ! l'homme, cette image de Dieu, ce roi de l'univers, serait donc uniquement créé pour vivre, se reproduire, mourir et rentrer dans le néant ! Philosophe matérialiste, ne confondez pas l'homme avec la brute; l'homme n'est pas un pur animal (2); il a une origine et une fin célestes; il est fait surtout pour chercher la lumière de la sagesse, cette inextinguible lumière de la vérité éternelle (3); loin de laisser prédominer le corps, il doit vivre de la vie de l'âme; et c'est en se sevrant des voluptés sensuelles, qu'il parvient plus sûrement à sa sublime destinée.
(1) Crescite et multiplicamini, et replète terram. Gen.,i, 28.
(?) Sicut equus et mulus quibus non est intellectus. P,«., xxxi, 9.
(3) Inextinguibile est lumen illius. Sap., vu, 10.
0 vous tous qui vivez dans la pratique de cette belle et angélique vertu, fervents religieux, vierges du sanctuaire, pieux et saints ecclésiastiques, vous êtes vraiment le sel de la ferre et la lumière du monde (1) ; votre présence est un haut et grave enseignement; vous montrez, par votre exemple, qu'avec la grâce de Dieu on peut surmonter les plus violents penchants de la nature et s'élever jusqu'à l'héroïsme de la vertu.
De tout ce que nous venons de dire, il est aisé de conclure qu'après le martyre, il n'y a dans l'Église rien de plus beau, de plus admirable que la virginité. Ne peut-on pas même dire que la virginité est un véritable martyre, martyre non sanglant, il est vrai, mais plus long et peut-être aussi méritoire; martyre qu'on subit, non sous les coups d'une main étrangère, mais par sa propre volonté, par le glaive de la mortification et par le feu de la charité ; martyre par lequel on s'immole chaque jour et à chaque instant du jour, comme une hostie vivante et d'agréable odeur, en compagnie de l'Agneau divin qui s'immole pour nous sur nos autels.
Épouses du Seigneur, que votre sort est doux D avoir su dans le ciel vous choisir un époux î Plus pures que les deux, plus nobles que les anges Vous êles au-dessus des plus hautes louanges.
TRAITS niSTORIQliES.
Un ancien disait que c'était le propre des Romains d'agir et de souffrir avec force et courage (2j; mais ces belles paroles conviennent beaucoup mieux aux chrétiens, et surtout à ceux qui vivent dans lac )ntinence. Oui, leur partage, c'est d'agir et de souffrir avec force et courage; et, en effet, il faut une grande force d'âme pour dompter la chair et résister à un penchant aussi impérieux que le désir des plaisirs sensuels. Aussi lette admirable vertu a-t-elle été excessivement rare chez les païens. Cependant, malgré leur corruption, ils en
(1) Vos estis sal terrae, vos estis lux mundi. Math., xx, 23.
(2) Et facere et pati fortia Romanum est. Tit. Liv.
avaient compris le mérite; et leurs philosophes en parlent assez souvent avec éloge.
Cicéron, après avoir reconnu que le culte de la Divinité exige beaucoup d'innocence et de piété, une inviolable pureté de cœur et de bouche (I), rapporte un passage de Socrate, où ce philosophe compare la vie des âmes chastes à celle des Dieux (2). «La chasteté plaît aux Dieux, » disaient les poètes mêmes (3). A Rome, dans les plus grandes solennités, en faisait marcher des chœurs de jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, pour chanter les louanges des Dieux. On présumait que la chasteté propre à leur âge était un mérite aux yeux de la Divinité. Mais il faut convenir que les mœurs publiques répondaient mal à celte persuasion (4).
Tous les peuples anciens, en attachant une idée de perfection à l'état de continence, ont jugé que cet état convenait surtout aux hommes consacrés au culte de la Divinité. On voulait chez les Grecs que la prêtresse d'Apollon fût vierge, et l'on croyait que les sibylles l'avaient été. On sait le respect que les Romains avaient pour les vestales, elles Péruviens pour les vierges du Soleil. On trouve la même croyance chez les Égyptiens, les Perses, les Indiens, les Thraces, les Gaulois.
Chez les Juifs, il serait difficile de constater quelque exemple de la profession d'une virginité perpétuelle. Saint Jérôme et saint Ignace d'Antioche nous parlent cependant de Jérémie comme d'un prophète qui demeura toujours vierge (5) ; ce qui peut être fondé sur l'ordre que Dieu lui donna de n'épouser point de femme. Nous voyons aussi que certaines veuves de l'Ancien Testament ont gardé la continence après la mort de leur mari, et l'Écriture sainte leur en fait un mérite. Judith est louée de la retraite, du jeûne, des mortifications qu'elle pratiquait dans son veuvage (6) ; Ozias et les anciens du peuple la nomment une femme sainte et craignant Dieu. Le grand prêire lui dit : « Parce que vous avez aimé la chasteté et que vous n'avez pas pris un second mari, la main du Seigneur vous a fortifiée ; vous en fierez bénie éternellement (7). » L'Évangile donne à peu près les mêmes éloges à la prophétesse Anne, veuve très-âgée.
On trouve, dès la naissance du christianisme, des personnes coniacrées à Dieu par le vœu de chasteté perpétuelle. Il est dit dans lei
(1) Cicer., DeNat. Deor., 1. II, c. xxvm.
(2) Tuscul. q. 1. I, n. 114.
(3) Casta placent superis. Tibull.
(4) Dici. Théo!., art. Chast.
(5/ Hier., cap. xvi, 2. — Ignat., Epist. ad Philadelvh.
(6) Judith, vin, 5.
(7) Judith, xv, 11.
Actes des apôtre? que le diacre Philippe avait quatre filles vierges (1). Peu de temps après, nous entendons Tertullien qui s'écrie : c Combien n'y a-t-il pas de chrétiens qui vivent dans la continence volontaire ! Que de vierges de l'un et de l'autre sexe (2)1 » Saint Arabroise parle de vierges consacrées à Dieu, par la réception d'un voile que l'évêque bénissait à la messe (3). Il y avait aussi des vierges, qui §e consacraient à Dieu sans recevoir de voile; mais elles avaient un habit distinctif, qui était modeste, de couleur noire ou grise. Saint Cyprien dit que, si une de ces vierges fût tombée dans l'incontinence, elle eût été regardée comme une adultère, pour avoir manqué de fidélité à Jésus-Christ, son divin époux (4). On devait, selon Tertullien, traiter de sacrilèges celles qui abandonnaient un habit consacré à Dieu (5). Ces vierges menaient une vie retirée, se mortifiaient par des jeûnes rigoureux, et employaient leur temps à la prière et au chant des hymnes. Godescard. 55. Azade, etc., 22 avril.
Sainte Fare, fille d'Agnéric, un des principaux officiers de la cour de Théodebert II, roi d'Austrasie, étant en âge d'être mariée, on lui proposa un parti digne d'elle; mais elle déciara qu'elle voulait rester vierge. Son père ^'opposant à son dessein, elle en conçut une vive douleur; elle tomba même dans une maladie de langueur, qui fit craindre pour sa vie. Heureusement que saint Eustase passa chez son père, pour aller à la cour de Clotaire II. Fare lui découvrit la résolution qu'elle avait prise, de n'avoir jamais d'autre époux que Jésus-Christ. Eustase dit au père que la maladie de sa filie venai.*de ce qu'il l'empêchait d'exécuter sa résolution, et qu'elle en mourrait, s'il ne cédait pas à ses pieux désirs. 11 se mit ensuite en prière, et lui rendit la santé, en formant le signe de la croix, il la recommanda vivement à son père, et lui dit de la préparer à recevoir le voile de la religion, cérémonie qui se ferait quand il reviendrait de la cour.
Mais à peine fut-il parti qu'Agnéric persécuta de nouveau sa fille, pour la faire consentir au mariage qu'il avait projeté. Fare s'enfuit dans l'église; et, sur ce qu'on lui représentait que son père la ferait massacrer si elle n'obéissait, elle répondit généreusement: « Pense-
< t-on m'effrayer par la vue de la mort? Ce serait un grand bonheur
< pour moi de perdre la vie pour la cause que je défends, et pour ma c fidélité à garder la promesse que j'ai faite à Dieu. » Sur ces entre-
(1, Act , xxi, 9.
(2 Quotspadones voluntan !Quot virgines utriusque sexûs ! 1erfelll., de Resurr. carnis.
(3) D. Ambr., Exhort. ad Yirg.
[h) D. Cypr., 1. I, epist. 11.
IS) Terlull , 1. de Yirg. veland.
faites, arriva saint Eustase. Après avoir réconcilié le père et la fille, il engagea Cagnoald, évêquo de Meaux, à donner le voile à notre sainte. Ceci arrriva en 614. Godescap.d, 7 décembre.
Saint Thomas d'Aquin, qui vivait dans le xiu« siècle, fui élevé dans la piété en même temps que dans les belles-lettres. Ayant renoncé de bonne heure au monde, il entra dans l'ordre de Saint- Dominique, non sans beaucoup d'opposition de la part de ses parents et surtout de ses frères, qui le firent serrer étroitement dans la tour du château de Rocca-Sicca, au diocèse d'Aquin, en Italie, où ils lui firent refuser diverses commodités pour affaiblir son courage et lui faire changer de résolution. Maii, rien ne leur réussissant, in introduisirent une femme de mauvaise vie, à qui ils firent de grandes promesses, pour entreprendre de corrompre leur frère. Le jeune Thomas, qui n'avait jamais souffert de pareils assauts et qui sentait au dedans de lui-môme un ennemi encore plus dangereux, n'avait pour armes que la prière du cœur, qui suffit pour réprimar l'ennemi domestique. Un jour, se voyant presque poussé à bout par l'insolence de celte femme, il suivit l'inspiration de l'esprit de Dieu qui l'animait ; il prit un tison allumé et poursuivit ainsi cette malheureuse créature, qui servait d'instrument au démon pour le tenter. Il ne cessa point de la poursuivre avec ce tison enflammé, jusqu'à ce qu'il l'eût mise en fuite.
La beauté sacrifiée à l'emonr de la Tlrgii ité.
Une jeune fille d'Alep, élevée dans la piété par un père et une mère qui craignaient Dieu, fut recherchée avec empressement par plusieurs jeunes gens, également charmés de sa sagesse et de sa beauté. Elle leur fit d'abord déclarer plusieurs fois qu'elle ne songeait à aucun établissement; m lis, voyant que ses refus ne la délivraient pas de leur» importunités, elle eut le courage de se défigurer le visage, pour mettre en sûreté sa virginité qu'elle avait vouée à Dieu.
Ce fait paraîtra peut-être incroyable, surtout aux jeunes personnes qui n'estiment que la beauté et qui ne s'étudient qu'à relever par le secours de l'art les agréments qu'elles ont reçus de la nalure; mais qu'elles songent que la jeune fille d'Alep désirait encore plus se rendre agréable aux yeux de Dieu qu'elles ne souhaitent elles-mêmes de s'attirer les regards du monde, et elles croiront sans peine au généreux sacrifice qu'elle eut là courage de faire.
On raconte un trait à peu prè3 semblable de sainte Rose de Lin.*, Les éloges qu'or» donnait continuellement à sa beauté lu; faisaient craindre de devenir pour les autres une occasion de chute. Aussi, lorsqu'elle devait paraître en public, elle se frottait le visage et les mains avec l'tcorce et la poudre du poivre des Indes, qui, par sa
qualité corrosive, altérait la fraîcheur de sa peau. Quel sujet de confusion pour les femmes qui ne sont occupées que de parures, et qui tendent des pièges si dangereux à l'innocence ! On admire la sninle cruauté qu'exerçaient contre eux-mêmes saint Benoît, saint Bernard, saint François d'Assise ; leur but était de se fortifier contre les attaques du démon; mais sainte Rose se punissait elle-même, pour préserver les autres du danger.
Nous pouvons encore citer les religieuses de Coldingham, en Angleterre, qui, lors de l'invasion des Danois, craignant moins la mort que les outrages dont leur chasteté était menacée, se coupèrent le nez ei la lèvre supérieure, à l'instigation de sainte Ebbe, leur abbesse, afin de n'offrir aux Barbares qu'un spectacle d'hurreur. A la vérité, on n'insulta point à leur pudeur, mais elles furent toutes massacrées.
Sainte Bibiane était une vierge, native de Rome, qui vivait dans une grande sainteté. Ayant perdu ses parents, qui moururent martyrs de la foi, elle se vit privée de tout ce qu'elle possédait dans le monde, et elle éprouva, pendant cinq mois, toutes les rigueurs delà pauvreté; mais elle fit un saint usage de cette épreuve. Apronien, gouverneur de Rome, s'était flatté de vaincre sa constance par la misère ; mais, voyant qu'il s'était trompé, il la fit remettre entre les mains d'une méchante femme, nommée Rufine. Celle-ci, reconnaisgant l'inutilité des artifices qu'elle avait employés pour séduire la sainte, eut recours aux plus indignes traitements. Us n'eurent pas plus de succès que les caresses. Apronien, confus et furieux d'être vaincu par une jeune vierge, la condamna à mort. La sentence portait que Bibiane serait attachée à un pilier et battue avec des fouets garnis de plomb, jusqu'à ce qu'elle expirât. Elle soulfrit ce supplice avec joie, et mourut sous les coups des bourreaux. Godescard.
Dans un état habituel de continence, l'âme, n'étant plus distraite par d'importunes sensations et d'aveugles désirs, et recouvrant le domaine sublime qu'avaient usurpé les sens, s'agrandit, s'élève, se purifie chaque jour davantage; aucune vapeur ne l'offusque; nulle voix impie n'ose la rappeler vers la terre. Dans la plénitude de ses mystères et de ses inspirations, il lui semble déjà découvrir sans ombre l'éternelle vérité; elle atteint à la perfection religieuse, et savoure d'avance son immortalité, bercée par les concerts angéliqnes et le brait des sphères qui roulent dans l'immensité.
Saint Méthodius, évêque de Tyr, en Phénicie, est auteur d'un livre intitulé: Banquet des Vierges, composé sur le modèle de celui de Platon, sous le titre de Banquet de Socrate. C'est une longue conversation entre dix vierges, tenue dans les jardins de l'une d'entre elles Les interlocutrices s'étendent sur l'excellence de la virginité, dunt elles établissent la supériorité sur le mariage. Il y est dil qu'il n'y a point de moyen plus efficace que la virginité pour faire rentrer l'homme dans le paradis et le faire jouir de l'immortalité. On
y trouve, en l'honneur de la Dureté, un commentaire de ees paroles du Cantique des cantiques : Il y a soixante reines, une infinité de filles, maisjen'ai qu'une seule colombe (1). La dernière des interlocutrices, Domnine, prouve que, pour être véritablement vierge, il ne suffit pas de l'être de corps, mais qu'il faut aussi l'être de cœur, et réunir l'humilité à la continence. Elle y donne aux vierges divers avertissements utiles pour se conserver dans leur sainte et délicate profession. Ce dialogue est plein d'allégories et de passages de l'Kcriture, expliqués dans un sens mystique.
Parmi les diverses cérémonies usitées pour la consécration des vierges, nous remarquons qu'autrefois, en Occident, elles mettaient leur tête sur l'autel pour l'offrir à Dieu, et portaient toute leur vie des cheveux longs avec un habit trés-modeste et sans aucune parure. En Egypte et en Syrie, elles se faisaient, tout au contraire, couper les cheveux en présence d'un prêtre, et cet usage a été a.ussi adopté dans la suite par les Occidentaux, soit parce que saint Paul a représenté la chevelure comme le principal ornement des femmes (2) et que les vierges voulaient renoncer à tout ornement, soit parce que, sous le règne des Barbares, une longue chevelure était le signe de la liberté, et que les vierges faisaient le sacrifice de la leur, pour se donner à Dieu. Bergier, Dict. Théol.
Les vierges consacrées, selon le rit prescrit par le Pontifical et tel qu'on l'observe encore chez les Chartreuses, ont la permission de chanter l'épître à la grand'messe, fonction qui, en soi, n'exige point d'ordination ecclésiastique. Godescarb, S. Bruno, en note.
Sans l'estime que la religion catholique inspire pour l'état de continence et de virginité, trouverait-on des filles pour soigner les hôpitaux, pour soulager les malades, pour élever les enfants trouvés et les orphelins, pour instruire ceux des pauvres, pour tenir des maisons d'éducation, pour recueillir les pénitentes et les tirer du désordre? Celles qui aspirent au mariage ne se consacrent point à ces fonctions pénibles; aussi ces bonnes œuvres sont-elles fort négligées dans les communions protestantes. La charité héroïque n'y a pas survécu à la continence. On aura beau salarier des personnes des deux sexes, l'argent ne fera jamais ce que faitla religion. D'un autre côté, voit-on les hommes mariés et chargés de famille quitter leur foyer, pour porter la lumière de l'Évangile aux extrémités du monde, pour aller racheter les captifs et soulager les esclaves chez les infidèles? De plus, le ministre des autels est le père des pauvres, des veuves, des orphelins, des enfants abandonnés; son troupeau est sa famille ; il est le distributeur des aumônes, l'administrateur des établissement»
(i) Cant., vi, 7.
t*) I Cor., xi, 6.
de charité, la ressource de tous les malheureux. Cette multitude de fonctions pénibles et difficiles est incompatible avec les soins, les embarras, les ennuis de l'état de mariage. Un prêtre qui y serait engagé ne pourrait pas se concilier le degré de respect et de confiance nécessaire au succès de son ministère. Nou3 en sommes convaincus par la conduite des Grecs envers leurs popes mariés, et des protestants envers leurs ministres. Bergier.
On trouve dans les écrits de Tibulle, tout licencieux qu'il était, de» hommages non suspects rendus à la vertu, même à celle qu'il a le moins respectée, la pureté du cœur. Dans une de ses élégies, il exprime l'incompatibilité des fondions saintes avec les plaisirs sensuels. « Loin du temple, dit-il, loin des autels, vous tous qui, la nuit précédente, vous êtes livrés à la volupté. La chasteté plaît aux Dieux; venez avec un esprit pur, et. avec des mains pures, prenez l'eau sacrée (1). »
Virgile place les prêtres chastes et continents parmi les héros reçus pour leurs vertus dans les Champs-Elysées (2).
Une des maximes de Bacchylide, ancien poète lyrique était que la chasteté est le plus bel ornement d'une belle âme.
(1) Yos quoque abesse procul jubeo ; discedite ab aris Queis tulit hesternâ gaudia nocte Venus. Casta placent superis ; purâcum mente venite, Et puris manibus sumite fontis aquam.
Tihutt., Eleg. 1,1. II.
(2) Quique sacerdotes casti, dùm vita manebat. Mneid., Vi, 636.
A notre troisième volume, en parlant de l'immaculée Conception de Marie, nous avons dit (1) que cette croyance, bien qu'elle ne fût pas un article formel de foi, n'en était pas inoins certaine. Quand nous écrivions ces mots, notre langage était juste et exact. Nous savions bien qu'un grand acte, vivement désiré, impatiemment attendu, se préparait dans les hauteurs du Vatican; mais nous ne pouvions prévoir le moment où il serait accompli. Or, voici que maintenant une grande joie a été donnée au nrnde catholique. L'Église, par la voix de son auguste chef, a placé au nombre des dogmes de foi la pieuse croyance à l'Immaculée Conception de la très-sainte Vierge. Le 8 décembre 1854, dans le temple le plus magnifique de l'univers, au milieu de l'assemblée la plus imposante, composée de plus de deux cents évoques, venus de toutes les parties de l'univers, non-seulement de l'Europe, mais encore de l'Ame rique, de la Chine et même du fond de l'Océanie, le souverain Pontife a solennellement défini « que la doctrine selon laquelle a la Bienheureuse Vierge Marie fut, dès le premier instant de « sa conception, par une grâce et un privilège spécial de Dieu « tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur « du genre humain, préservée et exempte de toute souillure « de la faute originelle, est révélée de Dieu, et que, par con- « séquent, elle doit être crue fermement et constamment par
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« tous les fidèles. » C'est donc maintenant un dogme de foi que Marie a été conçue immaculée. Hérétique quiconque le nie !
Remarquons-le toutefois, en proclamant ce dogme, ce n'est pas une croyance nouvelle que l'Église nous impose; le souverain Pontife n'a fait que confirmer par son autorité suprême ce qui était au fond de la conscience catholique, depuis l'origine du christianisme. Car la croyance à l'Immaculée Conception est si nécessairement contenue dans les croyances les plus fondamentales du christianisme, qu'en professant celles-ci, on professait implicitement celle-là ; et ce dogme suave, si cher à tout cœur chrétien, ne s'est épanoui que parce qu'il était un des rayons renfermés dans le soleil des révélations saintes.
En même temps qu'une multitude immense, qu'on a piï évaluer à trente mille personnes, se presse dans la basilique du Prince des apôtres, écoutant avec respect et avec une douce émotion l'oracle infaillible qui assure à Marie la possession d'un de ses plus glorieux privilèges, de celui qui est le fondement de tous les autres et sans lequel le titre même de Mère de Dieu ne lui eût pas été sans doute conféré, le canon du château Saint-Ange annonce à toute la cité la promulgation du décret, et ses coups multipliés semblent vouloir faire arriver jusqu'aux contrées lointaines la nouvelle de ce grand événement. Toutes les cloches des tours de Rome sonnent à toute volée ; et les habitants, pour manifester leur allégresse, ornent leurs fenêtres et leurs balcons de tapisseries et de tentures. Dans la soirée de cette solennité glorieuse, la ville entière a offert un magnifique spectacle. La municipalité a fait illuminer la coupole de Saint-Pierre et les priais du Capitole, où deux orchestres ont exécuté des morceaux choisis jusque fort avant dans la nuit. Toutes les maisons, depuis le palais du grand seigneur jusqu'à la mansarde du pauvre, resplendissaient de lumières. Rome entière était ivre de joie.
Cette ivresse bien légitime s'est communiquée comme l'étincelle électrique à tout l'univers chrétien. Dans toutes les villes de la catholicité, la proclamation de ce dogme a été célébrée par les fêtes les plus magnifiques. Il y a eu comme une immense, one universelle acclamation au glorieux privilège de Marie. Les fidèles, à la voix de leurs pasteurs, se sont précipités au pied des autels pour y chanter l'hymne de l'amour et de la reconnaissance ; les villes et les plus humbles hameaux
se sont illuminés comme par enchantement, et Ton en a vu qui présentaient un coup d'oeil magique. Tous les cœurs se sont confondus dans une môme pensée ; tous ont voulu donner à la Reine des deux, à notre tendre Mère, un nouvel et éclatant témoignage de vénération, de confiance et d'amour filial. Jamais on n'a vu rien de pareil comme accord, comme spontanéité, comme élan avec un ordre parfait et inaltérable. 0 Église catholique, les impies disent que tu es morte; et voilà que le dogme qui met sur la tète de Marie une si brillante couronne a été providentiellement réservé à notre siècle, pour lui prouver que tu es toujours florissante, toujours indéfectible. Et quelle abondance, quelle puissance de vie ! Pierre vit et parle en Pie IX, et sa parole est toujours l'oracle infaillible de la vérité. C'est donc avec le sentiment de la plus vive joie et avec une sainte jubilation, que nous aimons à redire avec un pieux serviteur de Marie :
L'Esprit-Sainl a parlé ! Reine de la nature, La Vierge fut conçue exempte de souillure ! Sous ses pieds triomphants, du tyran des enfers Elie a brisé la tête, elle a brisé nos fers.
Vox sonat Excelsi ! Regnatrix inclyta cœli Aima Dei Genitrix immaciilata fuit
Mortates Itberans, victrix ô Virgo, potenti Eiïera serpentis tu pede colla teres.
Ferpetuos leti mains cantemus honore» :
Ex ortu macula pura Maria fuit I