LE LIBERTIN TRANSPORTÉ AU TRIBUNAL DE DIEU
Un libertin , adonné à tous les vices, avait eu , dès sa tendre jeunesse, des principes religieux. Une mère vertueuse n'avait rien négligé pour les enraciner dan» son cœur. Grâce à l'éducation très-chrétienne qu'il avait reçue, quoiqu'il eût perdu les mœurs, il n'avait pas encore perdu la foi. Une nuit qui suivit un jour oii il avait donné dans de grands excès, il eut un songe: pendant son sommeil, il se vit transporté au tribunal de Dieu. On ne peut concevoir quelle fut sa confusion, sa crainte et son effroi. A son réveil il avait une fièvre ardente; il était tout en sueur et hors de luimême; ses cheveux étaient devenus tout blancs;
« Laissez-moi seul, disait-il, fondant en larmes, i ceux qui eurent les premières occasions de le voir en cet état; laissez-moi seul. J'ai vu mon juge; pardon , ô mon Dieu! • Ses compagnons de débauche apprirent que leur ami était maiade, qu'il se désolait; ils vinrent le voir pour le consoler. « Retirez-vous, leur dit-il, vous n'êtes plus mes amis; je ne vous verrai plus ; j ai tu mon juge. Quelle majesté et quelle sévérité éclataient sur son visage! Oh! que d'accusations, que d'interrogations auxquelles je n'ai pu répondre I tous mes péchés sont écrits, je les ai lus. Ah! quel nombre ! j'en connais l'énormité. Que de démons n'attendaient que le signal pour m'enlerer ! je frémis el frémirai long-tems. Faux amis, retirez-vous pour
toujours, que je m'esrimcrai houreux si je puis apaiser, par la plusrigoureuse pe'nilerice, mor. terrible juge! je m'y dévoue. He'las' je paraîtrai bieniôl re'ellemfnt à son redoutable tribunal, ce sera peut-être aujourd'hui. Pardon ô mon Dieu! je ne cesserai point de vous dire : pardonnez- moi , faites-moi misëricordc; ne me perdez pas, ayez pitié' de moi. »
LA SACSSE , Explication rfu CatichlMwe de l'empire. HISTOIRE RAPPORTÉE PAR SAINT- JEAN CLIMAQUE,
Saint Jean-Climaqut rapporte l'exemple suivant, qui n'est pas moins terrible que roux qu on vient de lire. Un religieux, dit- il, nomme Élienne. vivait avec nous dans le désert. Il detnanda la permission de se retirer dans un lieu plus solitaire. Après s'être exercé dans les austérités de la vie monastique, après avoir donné des preuves d'ime haute sainteté, il fil bâtir une petite cellule auprès di- la montagne où habita autrefois le prophète Élie. Mais désirant m-^ner une vie encore plus pénitente, il se retira dans un lieu nommé Silex. Là , éloigné de toute consolation et de toutes conversations humaines , il se livra aux rigueurs de la plus austère pénitence. Après quelques années de séjour dans celte solitude , se voyant fort avancé en âge, il retourna dans sa première cellule, au pied du Mont-Sacré, oià il avait laissé deux religieux de la Palestine, qui avaient eu soin de lui conserver son petit logement. A peine y fut-il arrivé, qu'il tomba dangereusement malade. La veille de sa mort il parut tout-à-coup saisi de frayeur; il portait des regards à droite et à gauche de son lit, comme s'il eût vn des persoimes qui lui fissent rendi e compte de ses actions. Il répondait si haut que tous ceux qui se trouvaient présens le pouvaiint entendre : — (• C'est vrai , vous avez raison, je ne puis le nier, mais pour cette faute j'ai jeûné tant, d'années; » puis il disait: « Non, je
ne l'ai pas fait ; » et bientôt après : » Vous dites vrai ; je le confesse, mais pour cela j'ai verse' bien des larmes, j'ai servi mon prochain plusieurs anne'es. » Puis il dirait : « Pour cela c'est vrai , je n'ai point d'excuses à alléguer ; mais j'espère en la miséricorde de Dieu. » C'était, ajoute saint Jean-Climaque, un spectacle déchirant ; ceux qui entendaient cet invisible jugement étaient tremblans et saisis d'effroi.
— Malheureux et misérable que je suis, que deviendrai-je, puisque ce vertueux vieillard, si ami de la retraite et de la solitude, dont la vie a été si austère, n'avait rien à répondre, pour quelques fautes commises autrefois, bien qu'il eût passé quarante ans dans le désert et dans les rigueurs de la pénitence !
Le p. GBEN'ADE GiUde des pécheurs.