SUITES DE L'INCRÉDULITÉ
LETTRE d'un VIEILLARD MOCRAM , A UN DE SES AMIS.
« Quelle affreuse chose que la vieillesse ! A peine suis- je l'ombre de ce que j'ai été. Les ressorts de mes organes sont usés par l'âge et par la débauche : mes infirmités augmentent à tout moment, et me font passer des jours et des nuits en des lourmens insupportables. Mes jambes, autrefois mon ornement et l'admiration des bals et des assemblées, sont étendues, sans mouvemens, sur une chaise. Mes joues, où l'on a vu briller l'embonpoint , sont sèches et retrécies par des rides. Il n'y a plus sur mes lèvres qu'une peau flétrie et livide. J'ai perdu non-seulement le pouvoir de jouir des plaisirs, mais jusqu'au goût même de la joie. On me fuit comme un objet triste et dégoûtant; et , loin de me plaindre de la solitude oii l'on me laisse , je voudrais, s'il était possible, me fuir moi-même.
w Voilà une partie de mes misères; mais comment pourrai-je vous exprimer la frayeur insupportable que me cause l'approche d^ la mort? Je tremble malgré moi de quelque chose qui me menace et que je m'efforce en vain de ne pas croire ; je sens un désespoir confus, qui m'a fait penser plus d'une fois à finir vo-
lontairement des jours si misérables ; mais lorsque ma main est prête à l'exe'culion de ce d^sir furieux, je recule tout épouvanté, mon cœur se glace d'horreur ; je suis effrayé , je ne sais de quoi, de cet avenir que j'ai tourné mille fois en ridicule et que j'ai regardé comme une chimère. Qu'est-ce donc qui cause mon trouble? Est-ce l'incertitude, après avoir si long-tems affecté tant de sécurité .'' Ah! que dois-je pcciser de cet affreux avenir r* Y aurait-il des biens à espérer, auxquels je ne peux prétendre? Ou, ce qui me serait plus terrible, aurai-je à craindre quelque malheur dont le pressentiment me met déjà hors de moi-même?
« Misérable que je suis! Je me perds dans cette confusion de pensées et de sentimens. Hélas! vous à qui j'écris, vous êtes aussi proche que moi de la mort, et vous paraissez l'attendre sans la craindre. Pourquoi êtes-vous si tranquille ? Je me suis toujours conduit par les lois de l'honneur, j'ai gardé fidèlement ma parole; ie n'ai jamais fait de tort ni d'injure à personne ; enfin j'ai suivi les principes de la nature : ne suffisent-ils pas pour le gouvernement de notre y'ieF Je vous ai vu pratiquer fidèlement !«.s maximes de la Religion et les discours des gens d'Église. Cependant vous êtes tranquille et je ne le suis pas. Aveu désespérant que la vérité m'arrache! ma raison m'a donc trompé. Elle était sans doute incapable de faire la règle de ma vie, puisqu'elle est trop faible pour me défendre contre les frayeurs de la mort.
• Je vois trop taid la funeste étendue de mon erreur. Celte honnêteté morale, dont j'ai fait mon idole, n'était que l'ombre des devoirs auxquels j'ai manqué; car hélas! qu'est-ce que l'honneur, sans la piété? Ou'est-ce que d'avoir été fidèle à mon ami, lorsque j'ai été rebelle à mon Dieu.'' Non , non , la raison seule ne suffisait pas pour m'éclairer; elle n'a eu de force que pour me séduire, elle n'a pas même pu soutenir
—- . 123 *— jusqu'à la fin l'imposture : elle m'abandonne. Qui réparera les maux qu'elle ma faits? Il ne me reste qu'un souffle de vie que mes remords achèvent d'e'teindre. O Dieu ! est-il tems encore de lever les yeux vers vous.'' Aurev-vous pilié d'un infortuné qui vous invoque en mourant, pour la première fois.... ?
» Vous voyez, mon ami, la mortelle agonie de mon
cœur. Je n'en puis plus Venez à mon secours par
vos conseils; faites publier ma lettre, et que l'on apprenne par mon exemple, s'il est d'un homme de bonsens de vivre dans un système en il n'oserait mourir. »
Élrinnu S»ligUuf$ ic iSit.
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