CONSIDÉRÉ
COMME ORGANE PRODUCTEUR DE MATIÈRE SUCRÉE CHEZ L'HOMAIE ET LES ANIMAUX.
PRÉLIM[NAIEES.
J'établirai dans ce travail que les animaux aussi bien que les végétaux ont la faculté de produire du sucre. Je montrerai eu outre que celle fonction animale, restée jusqu'ici inconnue, doit élre localisée dans le foie.
Les résnlials inattendus auxquels je suis arrivé relativement à cette jiroduction siii(^,u!ièrc de sacre dans le foie paraîtront, je l'espère, appuyés sur des preuves incontestables. Mais avant d'entrer dans la description des faits particuliers à celte question, il m'a semblé utile d'indiquer prélimiuairenient par quelle série d'idées j'ai été guidé dans ces recherches physiologiques. Cet expose, qui montrera comment j'ai successivement procédé dans mes expérimentations, prouvera de pins que la découverte qui fait l'objet de ce mémoire est due à la physiologie expérimentale, c'est-à-dire qu'il n'amait pas été possible d'y arriver sans linvestigation directe sur les animaux vivants.
En effet, comment aurait-on pu être conduit seulement par l'anatoniie à savoir que le foie produit de la matière sucrée qui est incessamment déversée dans le sang pour les besoins des phénomènes nutritifs? Aucune induction tirée de la conformation ou de la structure decet organe ne pouvait mettre sur la voie, et les études microscopiques les plus minutieuses sur la cellule et les vaisseaux hépaticpies n'auraient certainement jamais amené à la connaissance d'une semblable fonction.
Les progrès rapides de la chimie organique et l'impulsion physiologique féconde donnée à cette science par les chimistes modernes et
eu particulier par les tiavaiix de MM. Du lu as en Fiance, Liebifj en Allemagne, etc. , avaient jeté le plus grand jour sur les diverses questions relatives à la nutrition chez les animaux. Mais ce flambeau si lumineux de la chimie n'aurait éclairé que la surface des phénomènes de la vie, si la physiologie expérimentale ne s'en était emparé pour le porter jusqu'au sein de nos organes, au milieu de nos fonctions intérieures, dont un grand nombre sont encore entourées de tant de mystères, A l'aide de ce secours puissant, j'ai pu démontrer qu'il existe en nous, ainsi que dans tous les organismes animaux, une constante fabrication de sucre, dont les phénomènes profondément cachés ne se laissaient soupçonner par rien et ne se traduisaient au dehors par aucune manifestation évidente.
L'observation des actes nutritifs comparés chez les végétaux et chez les animaux faisait au contraire penser que l'organisme animal était incapable de produire de la matière sucrée. En effet, le sucre et la fécule formés en quantité considérable dans le règne végétal sont incessamment utilisés par les animaux qui les détruisent pour s'en nourrir. D'où résultent deux phénomènes en apparence corrélatifs, qui s'accomplissent constamment sous nos yeux , savoii- : i° Production abondante de matières saccharoïdes dans les végétaux, i" Deslruclioii lapide et incessante de ces mêmes produits pour Falimenîatiou des animaux. La science chimique appuyait cette idée, parce que, expérimentalement, elle n'a pu jusqu'ici produire du sucre fermentescible (glucose) qu'à la condition de faire toujours intervenir une substance fournie par le règne végétal, la fécule. Il était dès lors logique de croire que les matières alimentaires sucrées oujéculentes devaient être l'origine exclusive des principes sucrés qùon rencontre dans les fluides animaux.
Cependant il y avait des choses tout à fait inexplicables dans cette maladie singulière connue sous le nom de diabète sucré. Cette affection bizarre se caractérise, comme on sait, par une apparition surabondante de sucre dans l'organisme au point que le sang en est surchargé, que tous les tissus en sont imprégnés et que les urines surtout en contiennent parfois des proportions énormes. Or, constamment dans ces cas et particulièrement quand la maladie est intense, la quantité de sucre expulsée par le diabétique est bien au-dessus de celle qui peut lui être fournie par les substances féculentes ou sucrées qui entrent dans son
alimentation, et la présence de la matière sucrée dans le sang et sou expulsion par les urines ne sont jamais complètement arrêtées du moment même où l'on opère la suppression absolue des aliments féculents ou sucrés.
C'est après l'examen attentif de ces circonstances offertes par les diabétiques, et qui du l'este sont connues de tous les médecins, que je fus conduit à penser qu'il pouvait y avoir dans l'organisme animal des phénomènes encore inconnus aux chimistes et aux physiologistes, capables de donner naissance à du sucre avec autre chose que les substances féculentes. Et dès i843, ces faits devinrent pour moi un motif d'investigations physiologiques (i). ,
Mais on comprendia qu'il me fut impossible d'expérimenter directement sur \a.produclion du sucre dans l'organisme animal. Je ne pouvais saisir aucun indice de cette fonction , à l'état normal; et elle m apparaissait seulement à l'état de phénomène pathologique chez les diabétiques pour s'évanouir ensuite et se dérober entièrement à mon observation chez les animaux sur lesquels je pouvais instituer mes expériences.
11 n'en était pas de même de la destruction du sucre des aliments: c'était au contraire un fait physiologique évident et facilement accessible à l'expérimentation, il suffisait, pour rechercher le mécanisme de ce phénomène et pour trouver sa cause, d'introduire dans la circulation d'un animal bien portant une certaine quantité de matière sucrée et de l'y poursuivre ensuite dans le sang jusqu'au moment où elle disparaissait en se détruisant, c'est-à-dire en se transformant en d'autres produits. En déterminant de cette manière le tissu ou l'orgaue dans lequel s'opérerait cette disparition de sucre, on devait arriver à localiser
(1) C'est de 18i3 que datent mes premières lecherches sur l'assimilation ou la destructiou du sucre dans l'organisme vivant, et c'est dans ma thèse inaugurale (Paris, 7 décembre 18^3) qu'ont été consignées mes premières expériences à ce sujet. J'arrivai à démontrer un fait qu'on ignorait alors, à savoir que le sucre de canne ou sucre de première espèce ne peut pas être détruit directement dans le sang. Quand on injecte en solution dans l'eau une quantité même très faillie de sucre do canne dans le sang ou sous la peau d'un lapin, on le retrouve ensuite dans l'urine de l'animal sans aucune altération, et avec tous ses caractères chimiques. Nous reviendrons ailleurs sur ces expériences, qui, depuis moi, ont été reproduites par un grand nombre d'expérimentateurs.
en un point précis V organe ou ragent cissimilateur du sucre chez les animaux vivants. Puis cet organe ou cet agent étant connu, j'avais l'idée de l'étudier comparativement chez les animaux carnivores et herbivores et ensuite de le supprimer, si cela était possible, afin d'essayer ainsi si je pourrais réaliser le diabète sucré artificiellement et parvenir à mettre en évidence une formation quelconque de matière sucrée dans l'organisme animal, etc
Tel était, d'après l'état de mes connaissances, le plan des expériences indirectes, et en quelque sorte détournées, que j'avais imaginé pour triompher de la difficulté du problème que j'avais à résoudre, afin d'arriver à savoir s'il y avait ou non production de sucre dans les animaux sans r intervention des aliments sucrés ou féculents. Mais quand il s'agit de phénomènes aussi complexes que ceux qui se passent dans les êtres vivants, il nous échappe toujours, dans nos combinaisons expérimentales, une foule d'éléments parce qu'ils nous sont inconnus. Ces éléments venant ensuite à surgir inopinément peuvent sans doute déconcerter ou entraîner dans l'erreur un expérimentateur à opinions arrêtées et préconçues. Pour un observateur docile et attentif, ce sont, au contraire, des connaissances nouvelles dont il s'empare et qui souvent, lui fournissant d'autres idées, l'amènent à modifier profondément la direction primitive qu'il avait donnée à son expérimentation. C'est ce qui m'est arrivé dans ce cas particulier. J'ai dû bientôt abandonner mon premier point de vue, parce que la question d'un organe -producteur de sucre que j'avais considérée comme la plus difficile à atteindre physiologiquement, s'est au contraire dévoilée la première et comme d'elle-même dès le début de mes recherches, ainsi qu'on va le voir par le récit de l'expérience suivante.
Je soumis un chien adulte et bien portant à une alimentation dans laquelle entrait une forte proportion de sucre. Chaque jour on lui donnait deux soupes au lait dans lesquelles on ajoutait du pain et du sucre ordinaire. Il est évident que l'animal ainsi nourri absorbait par son système veineux abdominal du sucre provenant de trois sources : 1» du sucre contenu dans le lait; 2° du sucre résultant de la digestion du pain; 3" du sucre de canne sur-ajouté à la soupe.
Mon but dans cette expérience était de suivre en quelque sorte pas à pas dans les voies circulatoires la matière sucrée des aliments, une fois qu'elle aurait été absorbée et transportée par le sang, d'abord
dans le foie, puis clans le poumon et dans tous les autres tissus du corps.
Il s'agissait donc de savoir si le sucre serait détruit en traversant le foie, qui est le premier organe par lequel cette substance doit passer, lorsqu'elle a été absorbée par les rameaux de la veine porte. Pour cela le cbien , qui depuis sept jours était soumis à l'alimentation sucrée, fut sacrifié par la section du bulbe rachidien pendant la période digestive. J'ouvris aussitôt et aussi vite que possible le thorax et l'abdomen , afin de rechercher si le sucre existait dans le sang des veines hépatiques, c'est-à-dire après avoir transversé le tissu du foie. Or, il me fut facile de constater, de la manière la plus nette, qu'il existait une grande quantité de sucre ( glucose ) dans le sang de$ veines hépathiques à leur abouchement dans la veine cave inférieure. Il n'y avait inen dans ce résultat qui dût paraître surprenant de prime abord. La présence du sucre dans l'organisme du chien s'expliquait, en apparence, très bien par son alimentation, et l'existence de ce principe sucré dans le sang, qui sort du foie, semblait seulement indiquer que cet organe n'était point l'agent destructeur du sucre et que ce n'était que plus loin , soit dans le poumon , soit dans d'autres organes du corps, que l'assimilation de ce principe s'opérait.
Toutefois il fallait encore vérifier l'exactitude de ces résultats d'expérience par une contre-épreuve. Pour démontrer en elfet, d'une manière péremptoire, que le sucre trouvé chez ce chien était bien celui provenant de ses aliments, qui avait traversé le foie sans être détruit, il était nécessaire de prouver qui! n'y avait point de sucre dans le sang des veines hépatiques chez un autre chien nourri exclusivement avec delà viande ou avec d'autres substances dépourvues de matière sucrée. Cette méthode des expériences comparatives est la meilleure sauvegarde contre les causes d'erreur dans l'élude si difficile des phénomènes complexes des êtres vivants, et dans cette circonstance elle a été certainement pour moi la source des faits nouveaux que je vais exposer actuellement.
Pour établir ma contre-épreuve, un deuxième chien adulte et bien portant fut nourri exclusivement pendant sept jours avec de la viande (tête de mouton cuite), dont il mangeait à discrétion, et au bout de ce temps il fut sacrifié comme dans le premier cas par la section du bulbe rachidien pendant la période digestive. Je recueillis aussitôt le
sang des veines hépatiques pour y rechercher la matière sucrée, et quelle fut ma surprise quand je constatai très facilement et d'une manière non douteuse qu'il y avait des quantités considérables de sucre fplucose) dans lesanj^ qui sortait du foie chez le chien qui, par le fait de sou alimentation composée de viande, avait été privé de sucre pendant sept jours, absolument comme chez l'autre, qui pendant le même laps de temps avait au contraire fait usage d'aliments fortement sucrés. '
Ce l'ésultat était trop inattendu et trop important pour que je dusse l'accepter sans scrupules. Le seul moyen d'éclairer mes doutes fut de reproduire mes expériences, ce que je fis sur deux autres chiens soumis au même régime alimentaire différentiel. Dans cette seconde épreuve comparative, j'obtins exactement les mêmes résultats, c'est-à-dire que je constatai qu'il y avait également du sucre (glucose) dans le sang récemment extrait des veines hépatiques chez les deux chiens, aussi bien chez celui nourri à la viande que chez celui nourri à la soupe sucrée. Enfin, pour compléter la démonstration de ce fait étonnant, je vérifiai, par l'autopsie des deux animaux, que, sous tous les rapports, les conditions de l'expérience étaient irréprochables. Je trouvai des proportions considérables de matière sucrée dans les substances cjue contenaient l'estomac et les intestins du chien nourri à la soupe sucrée, tandis que les aliments recueillis dans l'estomac et les intestins du chien soumis au régime de la viande ne renfermaient pas de traces de matière sucrée, et cependant, je le répète, le sang des veines hépatiques chez ces deux animaux était de même fortement sucré.
On comprendra sans peine maintenant pourquoi j'abandonnai aussitôt mon premier plan d'expérimentation pour me mettre entièrement à la poursuite de ce fait qui contenait à lui seul tout le noeud de la question. En effet, la constatation du sucre chez les animaux qui ne mangent que delà viande devenait un indice d'une fonction productrice de matière sucrée dans l'organisme à l'état physiologique, et c'était là , si l'on se le rappelle, le but final de toutes mes recherches. La question de la destruction du sucre devenait alors tout à fait secondaire, et le point le plus immédiatement important était de savoir d'où provenait le sucre que j'avais rencontré dans le sang des veines hépatiques chez le chien Carnivore, c'est-à-dire nourri exclusivement avec de la viande.
Je devais naturellement être porté à chercher la source du sucre vers les organes abdominaux, puisque cette substance arrivait dans la veine cave inférieure par les veines hépatiques qui font suite au système veineux abdominal ou système de la veine porte.
Il restait seulement à déterminer quel pouvait être l'organe du ventre qui fournissait le sucre.
Ce n'était pas le canal intestinal, car j'avais constaté que les aliments (viande) qui y étaient renfermés étaient exempis de sucre, et je m'assurai de plus, eu agissant convenablement (i), que le sang des veines mésaraïques, au sortir de l'intestin, était également dépourvu de matière sucrée.
Ce n'était pas la rate non plus, car le sang de la veine splénique ne renfermait pas de sucre; ce n'étaient ni le pancréas, ni les ganglions raésentériques ; le sang qui avait traversé ces organes était privé de sucre.
Enfin , après beaucoup d'essais et plusieurs illusions que je fus obligé de rectifier par des tâtonnements, j'arrivai à cette démonstration : que chez les chiens nourris à la viande, le sang' de la veine porte ventrale ne renferme pas de sucre avant son entrée dans le foie, tandis qu'à la sortie de cet organe et en arrivant dans la veine cave inféiieure par les veines hépatiques , le même liquide sanguin renferme des quantités considérables de principe sucré (glucose).
La conclusion était forcée; il fallait bien reconnaître que c'était eu traversant le tissu hépatique que le sang acquérait, sa propriété sucrée, et admettre qu'il y avait dans le foie une fonction particulière eu veitu de laquelle le sucre se trouvait produit.
L'examen du tissu du foie donna, du reste, la raison surabondante des expériences. En faisant bouillir avec un peu d'eau du tissu du foie d'un chien nourri depuis quatorze jours exclusivement avec de la viande, j'obtins une décoction dans laquelle il était facile de démontrer la présence du sucre (glucose). Aucun autre lissa ou organe du corps traité de la même manière par l'ébullition dans l'eau ne donna une décoction sucrée.
Il resta donc démontré, d'après toutes ces expériences suffisamment répétées, que le suci'e pouvait exister dans C organisme indépendain-
(1) Voir plus loin pour le procédé expérimental.
ik
inent des aliments féculents, et de plus il fut prouvé que le foie était un organe produisant du sucre.
Depuis le courant de l'année 1848 où je publiai mes premiers résultats (1), j'ai considérablement étendu mes observations et mes recherches sur cette fonction nouvelle du foie qui consiste en une véritable p^énération ou sécrétion du sucre dans Torganisme animal aux dépens du sang qui traverse le tissu hépatique. J'ai démontré que cette fonction que personne, je crois, n'avait reconnue ni même soupçonnée avant moi, est rme fonction générale existant chez tous les animaux. J'ai fait voir de plus que, s'il fallait considérer la formation du sucre dans le foie comme un phénomène essentiellement chimique résultant d'une métamorphose de certains éléments du sang dans le foie pour donner naissance au glucose, il fallait cependant reconnaître que, semblable aux autres sécrétions qui dérivent également du sang, c'est là un de ces phénomènes chimiques spéciaux aux animaux vivants. Il ne peut, en effet, s'accomplir sans la participation de l'influence nerveuse, et sous ce rapport, il n'est peut-être aucune fonction aussi directement influençable par l'action nerveuse que la formation du sucre dans le foie. J'ai montré qu'en agissant sur certaines parties du système nerveux, on peut à volonté supprimer la formation du sucre dans le foie ou l'accroître au point de rendre les animaux artificiellement diabétiques.
J'ai eu l'honneur de démontrer toutes ces expériences devant une commission de l'Académie des sciences (2) qui a accordé à mon travaille prix de physiologie expérimentale pour l'année i85o. J'ai également rendu témoin des mêmes faits un grand nombre de savants de tous les pays. Enfin, j'ajouterai qu'aujourd'hui mes expériences ont été reproduites et confirmées par beaucoup d'expéri-' mentateurs parmi lesquels je citerai Van den Broëk (3), Frerichs (4),
(1) Claude Bernard. De l'origine du sucre dans l'économie animale. [Archives générales de médecine, octobre !l8i8, et Mémoires delà Société de biologie, 18i9, t. I, p. 221.)
(2) Cette commission était composée de MM. Flourens, Rayer, Dunit'ril, Pelouze, Serres et IMagcndie.
(3) Van den Broëk. On dcr z'ôhingcn nvcr der corming siiil.er in het organisme àer dieren. Nederlansch lancct, 1849, t. VI, p. 108-110.
(h) Article. Verdaung in Hud. ff'agners Hanckviirtcrbuch, p. 831, note 2.
Lebmann (i), Baumert (a), Gibb (3), A. Mitchell (/|), etc., etc.
Après avoir prouvé qu'il existe dans les animaux une source intérieure de sucre qui leur est propre et qui est indépendante delà nature de leur alimentation, la question de savoir ce que devient le sucre dans- ]'or."anisme se présente naturellement. La matière sucrée qui est déversée par le foie dans le fluide san;|uin, pas plus que celle de provenance alimentaire, ne sont destinées, à l'état normal, à être accumulées^ dans le corps ou rejetées au debors de l'organisme. Ce sucre , au contraire, doit être incessamment assimilé et cbangé en d'autres produits.
Toutes ces diverses questions ont été l'objet de mes études depuis plusieuis années, et je pense que le iiioment est venu de résumer dans un travail d'ensemble les résultats de toutes les recberclies pbysiologiques que j'ai faites sur ce sujet. Cbacun des faits particuliers, que j'ai dii publier isolément à mesure que je les découvrais, trouvera ici son lien naturel, et cbaque expérience, décrite avec détail, puisera ses correctifs et ses réponses à quelques critiques trop bâtives, dans le récit même des circonstances dans lesquelles elle sera établie.
La fonction productrice du sucre chez Ibomme et les animaux ,. telle que je la comprends aujourd'hui, doit être envisagée sous trois faces différentes, qui comportent trois ordres différents de démonstration, savoir :
1° La démonstration expérimentale et l'histoire physiologique de î® production du sucre chez l'homme et les animaux , considérée eu. elle-même et comme une fonction spéciale et normale du foie;
2° La démonstration du mécanisme par lequel la matière sucrée produite se détruit et disparaît; et ses usages dans l'organisme animal ;
3° Enfin, la démonstration de l'influence directe de l'activité ner-
(1) Leliniann. Bcrichtc iïhcr die Vcrhandlungcn der l'on, sdc/is. Gc.icHschaft deTr fp'i.^scn.fc/iaft zu Leipzig. 30 nov. 1851.
(2) Baumert. Vcbcr da.<: Vorhommen des'Ziichcrsimtîiicrischen Organisnim. [iS.Jah' rcsbcriclu dcr schlcs. Ge.fcllsc/i, f. Fateiiand Cultiir. Breslau, 1851. 4 s. 22-25.
(3) Gibb, Expcrinicnts on tlie livers of Birdes in relation to the présence of Sagar.^ [Stctlio.icnpc, Virginia médical Gazette, october, 1852.)
(Zl) Aitbur Mitchclf On the Occurcnce oj Sitgar in the animal Eccnomr. GlascoW;i'évricr 1850.
vensesur cette production du sucre dans l'organisme. Cette question est sans contredit une des plus intéressantes de la physiolooie des fonctions nutritives, en ce qu'elle apprend comment certains phénomènes de nature toute chimique peuvent cependant être soumis à l'influence vitale.
Ces trois points de vue devront être traités séparément, et dans des mémoires distincts, non seulement à raison de l'étendue des sujets qu'ils eujbrassent, mais surtout à cause des considérations et des idées toute spéciales qui se rattachent à leur exposition.
Dans ce Mémoire, je ne m'occuperai que de la première question, c'est-à-dire de la fonction au moyen de laquelle l'homme et les animaux produisent incessamment de la matière sucrée dans leur foie. Toutes mes démonstrations seront spécialement physioloj^iques. Cependant, afin de mettre les personnes qui le voudraient à même de i-épéter mes expériences, je dois ajouter, en terminant ces pi-éliminaires, quelques mots sur la nature du sucre du foie et sur les moyens de recherche et de dosage que j'ai employés (i).
DE LA NATURE DU SUCRE PRODUIT PAR LE FOIE, ET DES PROCÉDÉS EMPLOYÉS POUR SA RECHERCHE ET POUR SON DOSAGE.
Le sucre du foie est éminemment fermentescible, et plus facilement décomposable dans l'organisme cjue tous les autres principes sucrés connus. De même que le sucre des diabétiques, dont il doit être rapproché, le sucre hépatique appartient aux sucres de la deuxième espèce ; il dévie la lumière polarisée à droite, n'est pas modifié par les acides, tandis que sa dissolution se colore par les alcalis caustiques et réduit le tartrate de cuivre dissons dans la potasse. .Te vais indiquer sommairement le moyen de constater ces différents caractères du sucre du foie.
1° La décoction sucrée du Joie fermejite au contact de ta Ici'ure de bière^ en donnant naissance à de l'alcool et à de Vacide carbonique. — La fermentation alcoolique est le meilleur de tous les caractères pour s'assurer de la présence du sucre, et j'ai toujours regardé
(1) Beaucoup de ces expériences chimiques ont été faites dans le laboratoire de M. Pelouze, de concert avec mon ami M. Barresvvil. Comptes rendus de l'Acadcmic des sciences, 1818.
comme indispensable d'y recourir dans mes expériences. Pour cela, on prend le tissu du foie bien frais, provenant d'un animal tué en parfaite santé: on le réduit en pulpe en le broyant dans un mortier, ou mieux encore on le coupe en très petits morceaux avec un couteau bien tranchant, puis on y ajoute deux fois son poids d'eau environ. On porte à l'ébullition cette bouillie hépatique, et on l'y maintient pendant quelques instants, en ayant soin de remuer le mélange pour qu'il n'adhère pas aux parois de la capsule ou du vase dans lequel on le fait cuire. La cuisson a pour effet de crisper les vaisseaux et de coafijuler la plus grande partie des substances albuminoïdes du foie. On passe ensuite le tout dans un linge ou dans vm tamis, et l'on obtient ainsi une décoction souvent opaline et blanc-jaunâtre, contenant en dissolution la matière sucrée du foie, en même temps qu'un peu de caséine unie à de la graisse, diverses autres substances protéiques, beaucoup de chlorures, des phosphates et des sulfates en petite quantité (i) qui existent dans le tissu hépatique. C'est directement avec cette décoction du foie, concentrée (2) quand cela est nécessaire, que je mélange ordinairement la levure de bière pour opérer la transformatiou du sucre hépatique en alcool et en acide carbonique. Pendant la fermentation, on recueille l'acide carbonique à l'aide d'un appareil approprié pour constater ses caractères. Quand la température est inégale ou pas assez élevée, et que l'opération marche lentement, il se forme presque toujours en même temps que l'acide carbonique une faible quantité d'azote, ce qui fait penser qu'il s'est opéré avec la fermentation alcoolique un peu de fermentation lactique ou butyrique. Dans ces cas, la liqueur acquiert une réaction acide prononcée. Lorsque la fermentation est achevée, ce qu'on reconnaît à la cessation du dégagement d'acide carbonique et à ce que la décoction n'opère plus la réduction du tartrate de cuivre dissous dans la potasse, il faut obtenir
(1) Voyez F. E. von Bibia. Cliemische Fragmente ûber clic Leher und die Gnlle, Braunschveig, 18^9.
(2) Au lieu de cencentrer la solution sucrée du foie en évaporant l'eau, j'emploie le plus ordinairement un procédé inverse qui consiste à faire cuire de nouveau dans la première décoction hépatique une seconde quantité de foie frais, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de suite. On peut faire passer ainsi successivement dans une petite portion de liquide des quantités considérables de foie, et l'on obtient ainsi facilement des décoctions hépatiques concentrées renfermant jusqu'à 6 ou 8 pour 100 de sucre, et même davantage.
lalcool qui a été produit. Pour cela on distille la liqueur en recueillant seulement le premier tiers du liquide passé à la distillation. On mélange ce liquide distillé avec de la chaux vive ou de la potasse caustique pour }e distiller de nouveau afin d'en obtenir l'alcool anhydre, ou au moins suffisamment concentré pour constater nettement ses caractères. L'alcool ainsi obtenu par la fermentation de la décoction du foie est un fluide limpide, incolore, d'une saveur alcoolique masquée souvent par une odeur étrangère désagréable qui paraît offrir quelque chose de spécial pour les diverses espèces d'animaux. Cet alcool, s'il est assez concentré, s'enflamme et brûle avec une flamme jaunâtre. Quand on a une solution alcoolique trop pauvre, afin de constater plus facilement les caractères de l'alcool, on chauffe à la lampe le liquide dans un tube fermé par un bout et un peu long. Pendant l'ébullilion, on tient une allumette allumée à l'extrémité ouverte du tube, et l'on voit, quand l'appareil est suffisamment échauffé , les premières portions d'alcool brûler avec une flamme bleu-jaunâtre qui descend dans le lube en s'éteignant, pour reparaître bientôt après jusqu'à ce qu'il reste de l'alcool à volatiliser. Mélangé avec une dissolution de chromate de potasse à laquelle on ajoute de l'acide chlorhydrique, le liquide alcoolique résultant de la distillation donne lieu en chauffant à des phénomènes de réduction qui amènent une coloration verte du liquide par la formation de chlorure de chrome vert, en même temps qu'on constate aussi un dégagement d'odeur d'aldéhyde.
Quand on expérimente sur de très petits animaux qui ont un foie peu volumineux , il est important, si l'on ne peut obtenir l'alcool, de recueillir au moins tout l'acide carbonique produit par la fermentation. J'ai dans ces cas fait usage d'un appareil 1res simple qui consiste en un tube de verre T, plus ou moins grand suivant la quantité de liquide à examiner, et fermé par un bout B. On y place le liquide sucré du foie avec la levure de bière; puis on bouche ie tube T avec un bouchon C, dans lequel on passe un lube effilé E, ouvert par le bout E et par le bout E' plongeant dans le liquide. En bouchant le tube T, il faut avoir soin d'en chasser complètement l'air. On maintient ensuite ce petit appareil dans un bain-marie à la température de 4o degrés centigrades environ, et de la fermentation s'établissant, l'acide carbonique produit est emprisonné à la partie supérieure du tube T, et fait pression sur le liquide qui s'échappe par le petit
tube EE'. A mesure que la quantité d'acide carbonique augmente, le liquide sort du lubeE et est chassé au dehors. Eu prolongeant le tube E et en le recourbant en R, on peut recueillir le liquide écoulé et le conserver pour la distillation ultérieure. Lorsque la fermentation est finie, on ouvre le tubeT sous l'eau, ou mieux sous le mercure, et l'on introduit en contact avec le gaz un petit fragment de potasse qu'on agite en maintenant le tube bouché avec le doigt. L'acide carbonique étant absorbé par la potasse, on sent le vide s'exercer sur l'extrémité du doigt qui l
bouche le tube, et si l'on replace le tube dans ^
l'eau pour le déboucher, l'eau monte et remplit complètement le tube, preuve que le gaz auquel on avait affaire est bien de l'acide carbonique.
Pour découvrir par la fermentation la présence du sucre dans le sang ou dans les autres liquides animaux, on agit d'une manière analogue. Dans le sérum du sang des veines hépatiques , on constate très bien la présence du sucre, en y mêlant directement de la levure de bière, et la fermentation s'y manifeste en général avec une grande rapidité.
J'ajouterai que j'ai toujours employé de la levure de bière fraîche et convenablement lavée, et , dans toutes mes expériences , j'ai institué des épreuves comparatives avec de la levure de bière seule, de manière à m'assurer que l'alcool formé et l'acide carbonique produit n'avaient pas d'autre origine que le sucre hépatique. Enfin, aucun autre organe du corps ne donne une décoction capable de produire avec la levure de bière la fermentation alcoolique ; de sorte que ce caractère devient distinctif pour la décoction du foie.
Lorsqu'on abandonne à elles-mêmes les décoctions hépatiques sucrées, ilne s'y développe pas desglobules deferment, comme celaa lieu pour l'urine des diabétiques et pour quelques autres liquides animaux, et la fermentation alcoolique ne s'y manifeste pas spontanément. Le sucre disparaît en général rapidement dans ces liquides hépatiques , mais toujours sous l'influence d'une fermentation lactique ou butyrique.
ce qui donne à la liqueur une réaction très acide au papier de tournesol. Lorsque la décoction du foie n'est pas sucrée, elle se décompose, en donnant, au contraire, une réaction ammoniacale très alcaline.
2° La décoction du foie se colore en brun par les alcalis caustiques, et réduit le tartrate de cuivre dissous dans la potasse. — Lorsqu'on fait bouillir la décoction sucrée du foie avec de la chaux, de la soude ou de la potasse caustique, le sucre se détruit en même temps que la dissolution se colore en jaune ou en brun plus ou moins foncé, suivant la richesse de la liqueur sucrée.
Si on mélange à la décoction du foie du tartrate de cuivre dissous dans la potasse , et qu'on porte à l'ébuUition à feu nu ou à la température de loo degrés centigrades dans un bain-marie , il se fait , sous l'influence de la chaleur, une réduction du sel de cuivre et une précipitation de protoxyde de cuivre jaune (hydraté) ou rouge (anhydre) plus ou moins abondant , suivant la quantité de sucre contenu dans le liquide qu'on examine.
Ces caractères, qui appartiennent à tous les sucres de la deuxième espèce, peuvent quelquefois être difficiles à saisir, quand on aune décoction hépatique trouble blanchâtre et déjà par elle-même plus ou moins colorée. Pour obtenir une décoction hépatique limpide dans laquelle on puisse facilement apercevoir le changement de coloration sous Tinfluence des alcalis caustiques, ainsi que la précipitation de l'oxyde de cuivre, on y ajoute un peu de sous-acétate de plomb ; on filtre, puis on se débarrasse de l'excès de plomb par le carbonate de soude ou d'ammoniaque.
Lorsqu'on veut constater la présence du sucre dans les liquides animaux très chargés de substances albumineuses , comme le sang ou le sérum du sang , il ne convient pas de les traiter directement par les alcalis caustiques ou par le tartrate de cuivre dissous dans la potasse, parce que l'albumine, et notamment la fibrine, qui ne gênent en rien la fermentation, peuvent au contraire s'opposer plus ou moins à la précipitation de l'oxyde de cuivre. On ajoutera à tous ces liquides chargés de matières animales (sang, sérum du sang, lait, sérosité, etc.), environ leur poids de sulfate de soude, qui , par l'ébuUition, précipitera toutes les matières animales et colorantes ('.). On agira alors avec les réactifs
(!)■ Si c'est du saug très fiais, il suffira d'y ajouter de l'eau une fois ou deux fols
sur ces liquides devenus limpides. Le sulFate de soude qui reste en excès dans le liquide ne nuit aucunement aux réactions de la potasse et du sel cuivrique , ni même à la fermentation. Si les liquides trop pauvres en sucre ont eu besoin d'être concentrés pour rendre les réactions plus évidentes, le sulfate de soude, qui se cristallise par le refroidissement, ne retient pas la matière sucrée en combinaison comme le chlorure de sodium. Tout le sucre reste concentré dans les eauxmères.
Les alcalis dont on se sert le plus ordinairement pour découvrir la présence du sucre de la deuxième espèce sont la potasse ou la chaux caustiques. On ajoutei'a donc un excès de potasse caustique ou de lait (le chaux au liquide hépatique ou à tout autre fluide qu'on suppose sucré; puis on portera le mélan.jje à l'ébullition. S'il y a du glucose, le liquide prend, dès le début de l'ébullition, une teinte jaune qui augmente et passe au brun plus ou moins foncé suivant la quantité de principe sucré.
Quand on emploie le tartrate de cuivre dissous dans la potasse pour déceler la présence du glucose, on est dans l'habitude , pour plus de commodité, d'avoir le réactif tout préparé d'avance. Cette manière de faire peut entraîner des causes d'erreur qui proviennent de l'altération que subit le liquide cupro-potassique. En effet, au bout d'un temps plus ou moins long , par l'action de l'air et de la lumière , et peut-être aussi par suite de la décomposition partielle de l'acide tartrique, la potasse à la chaux, qui doit être en excès dans le liquide, passe à l'état de potasse carbonatée. Alors le liquide ainsi altéré, se réduisant spontanément en partie par la seule ébullition, pourrait indiquer du glucose là où il n'y en a pas. On n'a pas cet inconvénient avec le réactif récemment préparé. Je conseille donc, quand on voudra être certain de ses résultats , de préparer chaque fois le tartrate cupro-potassique, ou tout au moins d'y ajouter un peu de potasse caustique à la chaux, de le faire bouillir avant de s'en servir, s'il est préparé depuis quelque temps. Pour opérer la réaction caractéristique du glucose, on mélange à parties à peu près égales, dans un tube fermé par un bout , le réactif avec le liquide à essayer , puis on
son poids, et par l'ébullition et la filtration on aura un liquide à peu près incolore. Mais lorsque le sang est déjà ancien et que la matière colorante s'est en partie dissoute dans le sérum, on le décolore plus sûrement par l'addition de sulfate de soude.
fait bouillir. Aussitôt que la température s'élève, et même avant l'ébullition, on voit la réduction du sel de cuivre commencer généralement par la partie supérieure du mélange, devenir complète et plus ou moins abondante , suivant la quantité de glucose que renferme le liquide. Ce commencement de la réduction, qui débute par la partie supérieure du mélange avant l'ébullition , est souvent un assez bon caractère qui distingue la réduction sucrée de cette fausse réduction , qui n'arrive en général que par une forte ébullition dans les réactifs trop anciens.
Pour que la réaction se fasse convenablement, il est préférable qu'il y ait une certaine proportionnalité entre la concentration du réactif et la richesse du liquide sucré.
Voici les proportions du réactif que j'emploie ordinairement pour rechercher le sucre dans le foie, le sang, etc. :
Bitaitiate de potasse (crème de taitre). . . 150 gr.
Carbonate de soude cristallisé 150
Potasse à la chaux 100
Sulfate de cuivre 50
Eau, quantitésuffisante pour faire. . • . . 1,368 c. c. (1)
La réduction des sels de cuivre en présence du glucose est très facile à constater, et la réaction, conduite avec les précautions que nous venons d'indiquer, peut rendre de grands services à la physiologie, en ce que : i» elle offre une très grande sensibilité, et décèle les moindres traces de glucose ; a" en ce que, ne s'opérant pas avec le sucre de canne, elle peut servir à distinguer les sucres de la première espèce de ceux de la seconde; 3» eu ce qu'elle constitue dans tous les cas un caractère négatif absolu.
La sensibilité du tartrate de cuivre dissous dans la potasse est si grande, qu'elle peut donner une réduction appréciable dans une disso-
(1) La réduction et la décoloration de 10 centimètres cubes de ce liquide correspondent environ à 5 centigrammes de sucre de raisin. Toutefois, il est bien entendu que chaque fois qu'on aura à faire des dosages , il faudra retitrer le liquide cupropotassiqueà l'instant même, avec une dissolution sucrée qu'on a préparée et dont on connaît très exactement la richesse. Je me suis servi, pour titrer le réactif dans mes dosages, de sucre de diabétique parfaitement purifié, que je dois à l'obligeance de M. Quevenne, pharmacien en chef de l'hôpital de la Charité.
lulion aqueuse contenant seulement un millième de glucose, quantité qu'on ne pourrait reconnaître par aucun autre moyen. Seulement lorsque le liquide sucré est très pauvre , il faut ajouter peu de réactif afin que, la teinte bleue étant très faible, la réduction soit plus facile à constater.
Le tartrate cupro-potassique peut servir à distinguer le sucre de canne du sucre de raisin (glucose). Eu effet, quand on essaie par ce réactif un liquide supposé sucré, deux choses peuvent arriver : ou bien le sel de cuivre est détruit , ou bien , au contraire , le liquide reste bleu sans offrir de réduction. Dans le premier cas, on conclut à la présence du glucose, et dans le second on peut affirmer que le mélange essayé ne renferme pas de glucose; mais il pourrait se faire qu'il contînt du sucre de canne. Pour le savoir il faudra préalablement faire bouillir le liquide à expérimenter, après l'avoir acidulé très légèrement avec quelques traces d un acide énergique (sulfurique, par exemple) , pour transformer en glucose le sucre de canne qui pouvait s'y trouver. Après cette opéi-ation, on neutralise le liquide, et ou l'essaie de nouveau par le tartrate de cuivre. Si à cette deuxième éprenve il n'y a paS de réduction, on en conclura qu'il n'y avait pas de principe sucré ni à l'état de sucre de raisin , ni à celui de sucre de canne. Si , au contraire, il y a réduction, il faudra admettre que le sucre existait à 1 état de sucre de canne, puisqu'il n'a opéré la réduction du sel de cuivre qu'après avoir été transformé en glucose par l'action de l'acide sulfurique. Enfin, si l'on avait affaire à un mélange des deux sucres, on commencerait par détruire le sucre de raisin] par l'ébullition avec le lait de chaux, puis, saturant le liquide refroidi avec de l'acide sulfurique en très léger excès, on filtre pour se débarrasser du sulfate de chaux, ensuite on fait bouillir de nouveau la liqueur rendue acide pour transformer le sucre de canne en si.cre de raisin, qui réagira à une seconde épreuve avec le liquide cupro-potassique.
La réduction du tartrate de cuivre dissous dans la potasse , en présence du glucose, est un caractère empirique qui n'offre pas sans doute une valeur absolue comme la fermentation alcoolique pour constater la présence du glucose. Mais il n'en est plus de même quand il s'agit de constater Vabse/ice du même principe sucré. Si la réduction manque, on peut conclure avec certitude qu'il n'existe pas de traces de glucose dans le liquide où on le cherche. Or nous verrons dans le cours de
ce travail que pour la solution de plusieurs questions physiologiques ce caractère négatif est de la plus haute importance.
3" Le sucre du foie dévie la- lumière polarisée a droite. Pour étudier le pouvoir rotatoire du sucre contenu dans le tissu du foie , il est nécessaire d'abord de l'obtenir dans une décoction hépatique limpide, incolore et suffisamment concentrée. Voici comment je procède pour cela (i). J'exprime dans un linge, ou mieux dans un petit sac de crin , sous une presse, le tissu du foie coupé en petits morceaux, préalablement chauffés dans un vase à nu pour en torréfier légèrement la surface extérieure, ce qui facilite beaucoup l'expression du tissu. Ou obtient de cette façon un jus hépatique rougeâtre, sanguinolent, qui est sucré autant que possible puisqu'on n'y a pas ajouté d'eau. On fait ensuite coaguler au bain-marie toutes les matières albumineuses, et l'on filtre. Le liquide qui résulte de ces opérations est brun jaunâtre, quelquefois opalin , et comme laiteux, il serait impossible , dans cet étal , de le soumettre à l'appareil de polarisation; c'est pourquoi il faut le décolorer et le clarifier en y ajoutant une quantité suffisante de charbon animal neutre, bien lavé , et en portant le mélange à l'ébullition , au bain-marie, pendant quelques instants; par la filtration, on a alors un liquide incolore et parfaitement limpide. Quelquefois cependant il existe dans le foie une sorte de matière opalescente , qui ne peut pas être complètement enlevée par le charbon animal. U faut alors traiter le liquide par quelques gouttes de sous-acétate de plomb; après quoi l'on filtre et l'on sépare l'excès du plomb par l'hydrogène sulfuré. C'est dans cette dernière partie de l'opération que l'hydrogène sulfuré, en formant le sulfure de plomb , entraîne complètement la matière opaline, et permet d'obtenir, après une dernière filtration , un liquide hépatique jjarfaitement transparent et incolore, très propre à permettre aloi's l'examen de ses caractères optiques. C'est avec des liqueurs préparées de cette façon que M. Biot a bien voulu constater, au moyeu de son appareil, la présence du principe sucré dans le foie, et sa propriété de dévier à droite la lumière polarisée.
Parmi plusieurs expériences qui ont été faites, je n'en citerai qu'une qui offre un intérêt tout particulier, parce qu'elle a été suivie d'une
(1) On pourra également avoir recours au procédé des décoctions successives indiqué dans la note de la page 17.
contre-épreuve qui démontre que dans le liquide hépatique, ainsi que nous l'avons préparé, il n'existe pas de substances capables d'induire en erreur relativement à la présence ou à la quantité du sucre.
Un foie de bœuf, apporté récemment de l'abattoir, fut coupé en morceaux, et exprimé comme il a été dit plus haut. Dans cette expérience, le charbon animal seul avait suffi pour clarifier complètement le liquide hépatique, qui, à l'examen optique, fournit les résultats suivants :
Ce liquide observé dans un tube de 515"°', 35
a donné une rotation très manifeste à droite se mesurant par une déviation de , + 9°, 5
ce qui, évalué quantitativement, représente • . . 52='', 316
de sucre par litre du liquide, en supposant que ce sucre soit identique au sucre de diabète.
Après ce premier examen, on ajouta de la levure de bière au liquide hépatique , et on le plaça à une température convenable pour opérer la fermentation. Le lendemain elle était achevée, et le liquide filtré fut soumis de nouveau à l'appareil de polarisation dans un tube de 5o8"'"',85. Cette fois il ne manifesta plus aucune trace de pouvoir rotatoire qui fût sensible, même à la plaque à deux rotations.
On doit nécessairement conclure de cette dernière partie de l'expérience que la déviation de ■+■ 9°, 5 qui avait été trouvée dans le premier examen du liquide était due tout entière à la présence du sucre, puisque après avoir fait disparaître le sucre par la fermentation, la déviation a été complètement nulle. Cette contre-épreuve ajoute une grande rigueur à l'expérience, parce que sans cela on aurait pu objecter que certains principes organiques provenant de la bile pouvaient se trouver là et intervenir dans le liquide pour une part quelconque dans les phénomènes de rotation observés. Maintenant cette objection n'est plus possible.
En résumé, d'après les caractères chimiques et optiques que nous avons indiqués, le sucre hépatique doit évidemment être rangé dans les sucres de la deuxième espèce. Toutefois j'ai trouvé qu'il se distingue physiologiquement par sa faculté de se détruire en fermentant dans le sang avec une rapidité beaucoup plus grande que le glucose ordinaire ou sucre d'amidon. Je ne fais qu'indiquer ici ce caractère intéressant.
Plus tard, à propos de rassimilation ou de la disparition du sucre daus l'organisme animal, je rapporterai en détail les expériences sur lesquelles je fonde cette opinion.
4° Dosage du sucre dans le foie. — Je me suis souvent servi du polarimètre, qui est préférable quand on peut avoir des liquides hépatiques sucrés en assez grande quantité et suffisamment décolorés. La fermentation alcoolique, qui est le meilleur moyen qualitatif, ne peut pas être employée avec le même avantage comme moyen quantitatif, parce qu'en même temps que la fermentation alcoolique s'effectue, il y a presque toujours une petite portion de la matière sucrée qui se détruit par la fermentation lactique ou butyrique et qui par conséquent ne se trouve pas comprise dans le dosage de l'acide carbonique. Parmi lesautres procédés de dosage du sucre, un des plus commodément applicables pour la nature de mes expériences est celui indiqué par M. Barresvpil, qui consiste à calculer la pj'oportion de sucre d'après la réduction et la décoloration d'une quantité déterminée d'un sel cupropotassique titré (i). Le liquide cupro-potassique titré dont j'ai fait usage est celui dont j'ai donné la formule plus bas (page 22). Je fais agir directement ce liquide récemment titré sur la décoction obtenue d'une partie du foie exactement pesée à l'état irais; d'où je déduis eusuite très facilement la quantité de sucre contenue dans la totalité de l'organe. Un exemple choisi parmi les expériences de ce mémoire fera mieux comprendre la manière exacte de px'océder.
Dosage du sucre dans le foie d'un homme. (Première expérience page 3i.) — Le poids total du foie était de 1 kilog. 000 grammes. On pesa Qo grammes de son tissu qui furent broyés dans un mortier, et on en fit une décoction qui fut jetée dans une éprouvette graduée en y ajoutant l'eau qui avait servi à laver à diverses reprises les vases, pour ne rien perdre. Après le refroidissement on lut sur l'éprouvette le nombre de centimètres cubes qu'atteignait son contenu, et l'on trouva lôgcentim. cubes représentaut le volume du tissu du foie et du liquide qui l'accompagnait. Alors on jeta le tout sur un filtre et on recueillit le liquide qui passait légèrement opalin, pour le doser. Mais dans les 169 cent. cub. de liquide il fallait tenir compte du volume du tissu du
(1) Péligot. Rapport à la Société d'encouragement dans le Jvinnnl de pharmacie, \%hk.
foie mêlé au liquide; c'est pourquoi je ramassai avec soin et sans en perdre le tissu hépatique resté sur le filtre, et je le fis sécher dans une capsule placée dans une étnve à ioo°cent. Après des=;iccation complète, ce tissu hépatique, jeté dans l'eau mesurée d'un vase .^radué, déplaça juste 4 cent. cub. d'eau. Ce tissu était donc pour 4 cent. cnb. en trop dans l'appréciation des 169 cent. cub. de la décoction hépatique; il fallait les soustraire, ce qui réduisait alors à i65 cent. cub. la quantité l'éelle de liquide sucré. pour. 20 grammes de. tissu frais du foie (j).
Afin de reconnaître la richesse en sucre de cette décoction hépatique, je mesurai très exactement 10 cent, cubes de la liqueur cupro-potassique préalablement titrée à o,qri'.^o5 pour \p cent. cub. (ou 5 gr. p. 0/0), c'est-à-dire que pour réduire et décolorer 10 cent, cubes du réactif, il fallait une quantité de liquide renfermant 0 gr ,o5 de sucre (glucose). JjCS 10 cent. cub. du réaciif titré, après avoir été étendus de leur volume à peu près par une dissolution récente de potasse à la chaux, pour rendre la précipitation de l'oxyde cuivrique plus facile, furent donc placés dans un petit ballon sur un feu doux^ et lorsque l'ébuUition commença à se manifester, j'ajoutai directement, avec précaution et vers la fin, goutte à goutte, avec une burette graduée, la décoction du foie. J'agitais le liquide à mesure et j'allais lentement pour laisser la précipitation s'opérer en regardant avec soin pour ne pas dépasser les limites de la décoloration du liquide cupro-potassique.
Or, dans cette expérience, il fallut 23 cent. cub. de la décoction du foie pour réduire et décolorer complètement 10 cent. cub. du liquide titré. Pour calculer le dosage du sucre dans le foie, on avait donc les éléments suivants :
(1) Cette manière de faire, à laquelle je me suis arrêté, rend l'opération plus rapide en ce qu'elle évite les lavages successifs très longs auxquels il faut avoir recours quand on veut épuiser le tissu hépatique de sa matière sucrée. On peut même abréger encore, en réduisant de suite , comme règle, de U cent. cub. de liquide pour le volume de 20 grammes de tissu hépatique. Mes expériences très nombreuses m'ont, en effet, appris que ce chiffre ne varie pas sensiblement pour le même animal, et que, pour les différents animaux sur lesquels j'ai expéi-imenté, les variations ne dépassent pas 1/2 cent, cub., pourvu que la dessiccation soit toujours opérée au même point, c'est-à-dire dans une étuve à 100° cent.
1° Poids du foie 1 k, 300 gr.
2° Liquide total de décoction 165 cent. cub.
3° Quantité de tissu du foie analysée. . . 20 gr.
U" Quantité du liquide de décoction hépatique employée pour réduire et décolorer 10 cent. cub. du réactif 23 cent. cub.
5" Quantité de sucre qui d'après le titre du réactif correspond à la décoloration de 10 cent, cub 0 8r.,05.
Afin de savoir combien il y avait de sucre dans les i65 cent. cub. de décoction hépatique, on établit la proportion suivante :
165 X 0 05 23 cent. cub. : 165 cent. cub. : : 0SS05 : jt = -~ — =03^,358.
Le calcid, comme on le voit, donne o gr. 358 milligr. de sucre pour les 1 65 cent. cub. de décoction sucrée provenant des 20 (jrammes de foie analysés.
Afin d'avoir la quantité de sucre pour 100 grammes de tissu du foie, on fit la proportion suivante :
20sr : osr,358 : : loos'- : a:=M2^ii^ = ig.- 790 pour 100. 20 '
Ce qui donne 1 .gr. 790 milligr. de sucre pour 100 parties du tissu frais du foie.
Enfin, la quantité de sucre pour la totalité du foie put encore se déterminer à l'aide d'une proportion que voici :
1 "500 V 1 7Q0 lOQg'- : ISOOsr :: ls>-,790 : ^= ' =23si-,270.
De sorte que, dans cette e.xpérience , on arriva après tous ces calculs à trouver que chez cet homme la quantité de sucre hépatique était :
1° Pour la totalité du foie. 23 gr.,270
2° Pour 100 grammes du tissu frais. . . 1 ,790
Pour faire ce dosage, il n'est pas nécessaire d'autres précautions que celles qu'on prend habituellement dans les analyses par les volumes. Seulement il est important d'avoir un liquide cupro-potassique ré-
cemment préparé et exactement titré. Il faut en outre faire l'opération assez vite et s'arrêter aussitôt que la décoloration complète du réactif est obtenue, sans attendre davantage. En effet, si Ion continue à faire bouillir le liquide cupro-potassique ou si on le laisse se refroidir, on le voit au bout de quelques instants reprendre une teinte bleue qui va en augmentant avec le temps. Quand on en est prévenu, cette particularité, due à la réoxydation d'un peu de protoxyde de cuivre dissous sans doute à la faveur de l'acide tartrique, ne peut pas nuire à l'exactitude de l'analyse, pourvu qu'on anête l'expérience juste au moment où la décoloration est obtenue.
Il est indifférent de soumettre à l'analyse une pariie quelconque du tissu du foie. Je me suis assuré par beaucoup d'essais que la matière sucrée est uniformément distribuée dans tout l'organe. Cependant, chez certains grands animaux, tels que le bœuf, le cheval , le mouton, etc., il arrive que le foie subit une altération partielle, connue par les bouchers sous le nom àe fuie ncjveiix , et qni consiste dans un épaississement accompagné de la formation d'éléments fibro-plastiques dans le tissu des conduits biliaires et de la capsule deGlisson. Cette sorte de modification organique amène par compression une atrophie de la substance hépatique, dans laquelle les cellules sont plus petites et souvent altérées. Il est inutile de dire qu'il faut éviter dans les analyses de prendre ce tissu anormal qui renferme nécessairement moins de sucre pour le même poids de foie.
Enfin, j'ajouterai qu'il faut employer le tissu du foie à l'état aussi frais que possible et qu'il ne faut jamais le couper par morceaux ou le broyer d'avance quand on veut savoir la quantité exacte de sucre, parce que sur les surfaces du tissu hépatique divisé qui sont exposées à l'air, le sucre se détruit avec une très grande rapidité. C'est pour cette raison que la méthode qui consisterait à couper le foie et à faire sécher son tissu avant de l'analyser an point de vue du sucre serait mauvaise, parce qu'elle produit nécessairement la destruction d'une quantité plus ou moins considérable du princij)e sucré.
^° Extraction du sucre du foie. — L'extraction du sucre du foie, qui peut offrir beaucoup d'intérêt pour le chimiste, n'a que peu d'importance pour le physiologiste, parce que toutes les preuves qui ont été données précédemment sont plus que suffisantes pour établir la nature de la matière sucrée que le foie renferme. Sans entrer dans le
détail des procédés purement chimiques qu'il convient de suivre pour cette extraction, nous indiquerons seulement la méthode la plus propre à éviter les difficultés résultant du mélange du sucre avec les matières orpaniques et salines qui se trouvent dans le foie.
On procédera d'abord exactement comme si l'on voulait obtenir le liquide sucré hépatique pour le soumettre à l'appareil de la polarisation (voyez page 24). Ainsi préparé, j'ai constaté que ce liquide renferme du sucre et des chlorures en forte proportion, et de plus des phosphates et des sulfates en faible quantité : les bases sont la chaux, la soude et la potasse. Il s'agit donc de séparer le sucre de ces diverses matières salines. Au moyen de l'alcool on se débarrasse facilement des phosphates et des sulfates; mais il reste toujours les chlorures, et surtout le chlorure de sodium , qui est uni au sucre à un état de combinaison bien connu, et dont on peut obtenir les cristaux par 1 évaporation. Ce n'est pas ici le lieu de dire si cet état de combinaison entre le sucre et le chlorure de sodium est le résultat des manipulations, ou s'il n'existe pas déjà primitivement dans le foie et pendant la vie de l'animal; mais toujours est-il que, quand on veut extraire le sucre hépatique, c'est à ce composé qu'on a affaire. Pour opérer cette séparation du sucre d'avec les chlorures, on devra recourir à l'emploi de méthodes appropriées. Lehmann (i) dit avoir fait usage du sulfate d'argent avec succès dans des cas analogues , où il s'agissait de séparer le sucre de diabète de sa combinaison avec le sel marin.
(1) C.-G. Lehmann. Lehrbuch der physiologischen Chenue. Leipzig, 1852, t. I, p. 291.