‹ Nouvelle géographie universelle [microforme] (volume 3)Chapitre 56 sur 471 · SE · texte numérisé non relu

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graphie du val d’Astor se trouva changée. Les glaces, assez lassées avant l'écroulement pour qu'on pât même les parcourir à cheval, devinrent soudain fendues de crevasses et complètement infranchissables; mais la pression d'en haut les comprime de nouveau et, tôt ou tard, la formation d'un nouveau lac aura pour résultat une nouvelle débâcle. Lorsqu'un désastre se prépare, les riverains d’amont l'annoncent à ceux d’aval au moyen de messages écrits sur des feuilles d'écorce”.

C'est aussi des flancs du Nanga Parbat que s'écroula le pan de montagne qui arrêta complètement le cours de l'Indus en 1841. Godwin-Austen, Shaw, d’autres voyageurs encore avaient cru pouvoir attribuer cet arrêt du fleuve à un barrage formé par le glacier du Chayok, mais cet obstacle n'eût pas empêché l’Indus proprement dit, le Gilgit et tant d’autres affluents d'emplir le lit d'aval, où coulait un maigre filet d'eau, que les riverains passaient à gué?. Ainsi que le prouvèrent bientôt Montgomerie et Becher”, pareil phénomène d’assèchement ne pouvait avoir lieu que par la formation d’un clapier au-dessous de tous les grands affluents supérieurs, c’est-à-dire au sud de Gilgit, et c’est en effet là, à Hator Pir, près du village de Gor, que les indigènes montsèrent à Drew les restes de l'énorme chaos de pierres. Lorsque la débâcle d’eau, de cailloux et de bone, évaluée par Cunningham à plus de 600 millions de mètres cubes, se précipita hors des gorges supérieures, une petite armée de Sikhs était campée sur les bords du lit presque desséché de l’Indus, dans la partie de la plaine du Tehatch, voisine d’Attok. Plus de cinq cents hommes furent emportés par la vague d'inondation, haute de 10 mètres, des villages situés sur les hautes berges du bord furent complètement rasés, le courant de la rivière de Caboul fut refoulé jusqu’à plus de 32 kilomètres de son embouchure et la plaine se recouvrit de plus d’un pied de boue.

Les montagnes de Tchamba et du Kachmir méridional, comprises entre les deux vallées du Satledj et de l’Indus et séparées des hautes chaînes de l'intérieur par les dépressions où coulent le Thinab et le Djhilam, ne sont que des arêtes secondaires en comparaison des monts de Zanskar et du Nanga Parbat. Les premières saillies qui servent de limites naturelles à la contrée, au-dessus de la plaine du Pandjab, élevées seulement de 330 à 960 mètres, ne sont guère que de hautes collines, continuant les assises du Sivalik; âpres et rocheuses, coupées de eluses par les torrents, dépourvues de toute végétation en certains endroits, n'ayant ailleurs d’autres arbres

1 Henderson, Journal of the Asiatie Society of Bengal, M, 1859,

* À, Cunningham, Ladak, 3 Journal of the Asiatic Society of Ben;:al, M, 1859.

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MONTS DU KACIHMIR. 411

que des acacias et des jujubiers entremélés de broussailles épineuses, elles sont pénibles à franchir partout où manquent les chemins de construction moderne et les voyageurs répètent les plaintes que poussait Bernier, suivant le cortège de l'empereur Aurengzeb. Des séries de gradins ou des parois à pic forment, du côté des doun, les escarpements de ces chaînes extérieures, tandis qu’au nord les pentes des montagnes sont relativement douces et régulières; déjà la végétation qui les revêt appartient à la zone tempérée, et pendant l'hiver la neige blanchit toutes les cimes : c'est là qu'on entre dans une nouvelle zone et que les voyageurs d'Europe croient se retrouver dans leur patrie; surtout les forèls des versants tournés au nord rappellent ja végétauon de l'Occident !. Ces monts, qui forment le prolongement occidental de l'Himalaya proprement dit et que le Satledj, la Ravi, le Tchinab, le Djhilam découpent en fragments inégaux, élèvent leurs pics à la hauteur moyenne de 3000 à 4500 mètres : ils atteignent donc à peu près la même allitude que les Alpes d'Europe. Le Pandjal, c'est-à-dire la « montagne » qui limite a sud le bassin lacustre de Kachmir, fait partie de cette chaîne ; elle est traversée par un grand nombre de cols auxquels on a pris l’habitude de donner le nom de Pir, d’après les « saints » ermites qui se sont établis près du seuil pour bénir les passants, en échange de quelques cadeaux et des restes du sacrifice que l’on fait en cet endroit au génie de la montagne*.

Une arête transversale relie le Pandjal aux monts du Wardwan, et par ceux-ci au système du Zanskar. À l’ouest et au nord-ouest, les montagnes de Kadjnag et celles que contourne la vallée du Kinchan ganga, complètent l’amphithéâtre de sommets neigeux et de pentes noires de pins ou vertes d'arbres fexilas, de pâturages et de cultures, qui entourent le paradis de hachmir ; d’après le géologue Verchère, ce sont pour la plupart d'anciens voicans. Seulement au nord, quelques montagnes de l'immense ovaie alleignent ja limite des neiges persistantes. L'une d’elles est le Haramouk, d'où l'on peut contempler à la fois, dominant l'horizon des neiges, les deux pyramides du Nanga Parbat et du s«psang, et, tout en bas, dans la plaine vaporeuse, les campagnes unies de Srinagar, avec ses bouquets d'arbres, ses rivières serpentines et ses lacs reflétant le ciel. Au delà, les monts sont interrompus par la vallée de la Kichan ganga, par celle du Kounhar, puis par les gorges de l'indus: mais loute la contrée, en dehors de ces coupures, reste hérissée de montagnes dépassant 4000 ou

1 Medlicott, Memoirs of the Geologn 1. Survey of India, vol. I, 1865. * Vigne, Travels in Kashinir, Ladak. l:kardo.

9000 mètres de hauteur. À l’ouest de l’Indus, elles se dirigent parallèlement au fleuve et à son affluent le Swat, pour se terminer par le massif du Mahaban, qui, vu de la plaine, semble presque isolé",

La plaine de Kachmir est, on le sait, une des contrées les plus belles de la Terre : les poètes hindous et persans l’ont chantée comme un lieu de délices, et le nom même de Kachmir, repris dans tout le monde civilisé d'Occident par la tradition littéraire, est devenu synonyme de pays de merveilles et d’enchantement. Les voyageurs modernes, pourvus de tous les éléments de comparaison que leur donne l'exploration presque complète de la surface planétaire, confirment ce qu'ont dit les poèles de ce pays admirable, et d’ailleurs, la vallée de Kachmir eût-elle de nombreux égaux pour la magnificence des horizons, ceux qui sentent la nature savent qu’il n'est pas une contrée au monde dont la beauté, vraiment comprise, ne soit supérieure à toutes les descriptions qui en ont été faites, à tous les tableaux qu’en ont peints les artistes. L'impression que l’on ressent à la vue de cette plaine heureuse est d’autant plus profonde, que le contraste est plus grand avec les pays environnants. Si ce n’est quand on pénètre dans le Kachmir par les cluses pittoresques où s’engouffre le Djhilam, on ne peut entrer dans la vallée que par des chemins pénibles, soit en franchissant les âpres escarpements du Pandjal, soit en descendant des montagnes et des plateaux du nord, obstrués de neiges, de glaces et de pierres balayés par des vents redoutables, qui se changent parfois en tourmentes. Après des semaines, ou même des mois d’un pareil voyage par les gorges et les

1 Altitudes en mètres des monts et des cols principaux de l’Himalaya occidental, ainsi que de quelques villes avec leurs positions respectives :

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PLAINE DE KACIIMIR. 113

cols sans chemins, après la dure épreuve des faligues incessantes et les souffrances endurées dans les campements, par le froid ou même par la faim, voici qu'on entre soudain dans cette région fortunée où l’on pourra jouir du repos. Le voyageur s’y dispense même de la marche. Arrivé au bord du Behat, — nom que les Kachmiriens donnent au Djhilam, la Vitasta des Aryens, l’Hydaspes des Grecs, — on n’a plus, pour atteindre Srinagar, qu'à se laisser porter par le courant du fleuve. C’est alors que la vallée se montre dans toute sa beauté. L'eau s'étale çà et là en lac; des rideaux ou des groupes d'arbres feuillus, platanes, ormeaux aux larges ramures, peupliers à branchage élancé, ne laissent qu’entrevoir les champs et les hameaux épars ombragés de noyers et d’autres arbres à fruit; chaque méandre change le point de vue, et toujours dans le lointain se profilent les grandes montagnes et leurs contreforts avec l’infinie variété de leurs forêts et de leurs neiges. Les villes, les palais, les jardins rappellent partout le séjour de l’homme, et des ruines de temples ou de châteaux forts, se dressant sur des buttes insulaires, ajoutent à la vue du présent la perspective des siècles écoulés.

Le climat du Kachmir est unique dans l'Inde et ressemble à celui de l’Europe occidentale, avec moins d’inconstance. Le printemps ouvre rapidement l’année, mais, comme aux bords de l'Atlantique boréal, il a de brusques retours de giboulées et de vent. La saison heureuse est celle qui dure de mai en septembre. Même quand la mousson du sud-ouest éclate sur les plaines de l'Inde et sur les monts himalayens, le ciel reste pur au-dessus du Kachmir; on voit les nuées pluvicuses s’enrouler autour des montagnes, mais les averses ne tombent sur la plaine qu’à la suite d’un remous des vents ou bien, après quelque journée de chaleur, en de soudains orages. La température d’été est en moyenne plus élevée que celle de la France atlantique et, dans le voisinage des lacs et des marais, des nuées de moustiques ajoutent souvent à l'accablement que la tiède moiteur de l'air fait éprouver aux étrangers. Mais la plupart des résidents européens, — dont le nombre, limité par convention diplomatique, est fixé à 350 pour l'année 1882, — se réfugient en été dans quelque vallée des montagnes environnantes, au milieu des prés fleuris où serpentent les ruisseaux. Les neiges, dont on voit, vers la fin de l'automne, la limite s’abaisser graduellement sur les pentes, ne blanchissent guère la plaine qu’en décembre, et pendant deux mois elles fondent et reparaissent alternativement ; dans cette saison, des brouillards épais pèsent fréquemment sur les campagnes ; du haut des collines qui forment le pourtour de l’amphithéâtre, on les contemple, déroulant leurs vagues comme celles du lac qui recouvrait

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autrefois la contrée. Le calme ordinaire de l’air est un des phénomènes les plus remarquables du climat de Kachmir : de là cette merveilleuse tranquillité des eaux dans lesquelles se reflète presque toujours avec une netteté parfaite le tableau des arbres, des montagnes et du ciel!.

On ne peut mettre en doute que la plaine n'ait été en effet dans les temps géologiques un réservoir lacustre d'environ 100 kilomètres de long sur 60 kilomètres de large, ayant son grand axe du sud-est au nord-ouest, dans la mème direction que le système himalayen. D'ailleurs les traditions des Kachmiri et les légendes qu'ils racontent sur l'écoulement de cet ancien 8 n'ont aucune origine dans l’histoire et s'expliquent tout naturellement 1e !'vilence même du fait géologique. Les habitants de la plaine, de même que ‘ous les peuples de la Terre, furent entrainés à donner une date précise et à mettre sous le nom d’un héros ce qui est le lent travail des âges. Le sol du Kachmir est formé de terres alluviales mélées à des cendres volcaniques, rejetées des cratères depuis longtemps éteints qui dominent une partie de l’amphithéâtre immense’. Sur tout le pourtour de la plaine, se voient des témoins géologiques du niveau des berges primitives : ce sont les karevas, terrasses de 75 à 100 mètres de hauteur moyenne au-dessus du bassin, s'appuyant d’un côté sur la montagne, et festonnés du côté de la plaine par des torrents temporaires ou des ruisseaux permanents. Le défilé de Baramoula, par lequel s’échappent les eaux du Djhilam, offre sur ses versants des terrasses de même nature, berges de l’ancien fleuve, dont le lit était alors beaucoup plus élevé. Actuellement, le lac est vidé : des fosses marécageuses, communiquant avec la rivière, le petit lac de Srinagar, tantôt tributaire du Djhilam, tantôt réservoir d'inondation, le bassin de Manas bal, abrité par une butte isolée, au pied de laquelle les eaux se sont creusé une cavité de 14 mètres, et la vaste nappe du Walar, dont les rives indécises, au sud et à l’est, se continuent par des roselières cachant des myriades d'oiseaux nageurs, tels sont les restes de l’ancienne mer de Kachmir. A l’ouest et au nord, le Walar, profond de 3 à #4 mètres, baigne la base des montagnes et prend l'aspect d’un lac des Alpes, comme le Lémon. Le Djhilam, portant des boues alluviales, prolonge d'année en année ses ,%+8 fangeuses dans l’intérieur du lac; tôt ou tard le courant supérieur, dressant à droite et à gauche les levées de ses nouvelles rives, ne peut manquer de rejoindre le lit de sortie par lequel l’émissaire s'enfuit pour serpenter vers la gorge de Baramoula, puis descendre de rapide en rapide

1! Drew; — Andrew Wilson, ete, 2 Verchère, Journal of the Asiatic Society of Bengal. HI, 1866.

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