RECONQUÊTE DU SOL ENVAHI PAR LA MER
vent, sans trop d’infériorité, se comparer aux plus vastes entreprises accomplies dans les temps modernes, étaient devenus des maîtres dans l’art hydraulique, et c’est à eux que l’on s’adressait de toutes parts pour défendre les plages contre l'invasion des eaux. De nombreuses « petites Flandres » ou « petites Hollandes » furent conquises par eux sur les marais, en France, en Angleterre, en Allemagne; l’œuvre immense accomplie dans leur propre patrie servit de modèle à d’autres travaux du même genre dans toute l’Europe occidentale. Il est vrai que, pendant le dix-huitième siècle, les Hollandais, moins zéiés pour la liberté qu'ils ne l'avaient été dans les premiers temps de leur indépendance nationale, s'occupèrent aussi moins activement d'accroître leur territoire aux dépens de la mer; mais pendant notre siècle, qui débuta par la régularisation de l'embouchure rhénane et par le dessèchement des marais environnants, les entreprises de reconquête ont été poussées avec une ardeur singulière. En cinquante années, de 1815 à 1865, un espace de plus de 45 000 hectares, c'est-à-dire un territoire égal à un carré de 21 kilomètres de côté, a été repris sur les eaux. Grâce au réseau des levées qui divisent tous les terrains annexés en figures géométriques, on a pu évaluer mathématiquement la superficie des polders ajoutés depuis le commencement du seizième siècle aux campagnes de la Hollande . jusqu’à nos jours, l’ensemble de l’espace dont les cultivateurs ont repris possession est d'environ 580 000 hectares '. Si les travaux continuent de progresser dans la même proportion que depuis le commencement du siècle, si les grands projets des ingénieurs s’accomplissent, nul doute qu'avant la fin de la troisième génération, les empiètements de la terre sur l'Océan ne compensent et au delà les envahissements des eaux : quant à la valeur des terres reconquises, elle est de beaucoup plus grande que ne l'était celle du sol perdu jadis*. Actuellement, la surface de la Hollande s'accroît en moyenne, d’après M. Staring, de 5 hec-
! Reconquète des terrains en Néerlande, au nord de la Meuse, d'après Staring :
Hectares. Par année.
Avant 1540. . . . : eh uaisr AGO De 1540 à 1566 (Guerre de l'Indé jpendime) . . . . . 16186 621 hect. 1566 à 1584 (Mort de Guillaume d'Orange . . . . . . 317 17 » 1584 à 1609 (Trève de Douze Ans). . us 411617 464 » 1609 à 1648 (Paix de Westphalie) . . . . . . . . 31686 813 » 1648 à 1672 (Guerre avec Louis XIV). Less 4 688 195 » » 4672 à 1748 (Fin de la guerre de succession ad Auiriohef: 6 354 84 » « 1748 à 1795 (Invasion française). 5 « + + 44608 3192 » » 1795 à 1815 (Domination fançgaisé).… re TEE 7 908 395 » » 1815 à 1875. . . . . . . asus scores ee CONSO: 906: «4
? Valeur des terrains reconquis, à 1500 francs l'hectare, 406 700 000 francs.
tares par jour. La superficie du pays, de même que la population, augmente d'année en année,
D'ailleurs, la nature aide l'homme en maints endroits et prépare l'œuvre de restauration du continent. Le long des côtes, où le flot de marée s'étale sur les bas-fonds, par exemple dans les wadden qui séparent les îles frisonnes et le continent, les alluvions marines, mélangées à des myriades d'animacules, élèvent peu à peu les plages vaseuses; bientôt on les voit affleurer à l'heure de la mi-marée, et les oiseaux s'abattent par nuées sur les bas-fonds pour s'y nourrir de coquillages abandonnés par le reflux. La surface limoneuse, toujours humide, même à marée basse, resplendit au soleil : de là le nom de blik qui lui a été donné. Quoique offrant déjà des éléments de fertilité, la terre nouvelle n’est pas encore « mûre » ; pour la ceindre de digues, on attend que la vase soit exhaussée, et qu'aux plantes salines aient succédé quelques herbes de marais et de prairies. Les vases consolidées, connues, suivant les dialectes, sous le nom de schorren où de kwelder, offrent aux moutons une excellente nourriture et désormais leur valeur est suffisante pour que l’agriculteur entreprenne de les endiguer * : suivant le langage imagé de plusieurs armoiries communales, les touffes d'épis peuvent désormais surgir des spirales d'un coquillage”; pendant quarante ou cinquante années de suite, les terres nouvelles produiront de magnifiques moissons, sans le secours d'aucun engrais. En maints endroits, deux îles, jadis éloignées l’une de l'autre, se rejoignent par leurs schorren et deux digues transversales suffisent pour les unir en une seule terre, (est ainsi qu’en 1807 vingt-trois négociants de Rotterdam s’associèrent pour changer en campagnes cultivées tout le bras de mer qui séparait Oost-Beveland et Zuid-Beveland. Depuis le douzième siècle, la surface cultivée des îles de la Zélande s’est ainsi accrue d’au moins {00 000 hectares *.
Les digues maîtresses, qui doivent résister aux efforts des vagues de tempête, sont des remparts où les habitants menacés ont accumulé tous les éléments de résistance. Les énormes pilotis extérieurs, reliés par des madriers transversaux à une autre rangée de pieux placés en arrière, sont revètus de fascines et de nattes où vient se briser la lame, et toutes les pièces de bois sont cachées sous une armure de clous à tête plate, empêchant les
! Staring, Voormaals en Thans; — E. de Laveleye, Revue des Deux-Mondes, 1* avril 1864. # A. de Laveleye, Affaissement du sol et envasement des fleuves; — Emile de Laveleye, La Néerlande.
3 Meyners d'Estrey, Explorateur, n° 63, 1. I. * Stying, Voormaals en Thans.
tarets de se loger dans les poutres. Ces estacades sont soutenues par un amas de blocs de granit amenés à grands frais des landes de la Drenthe ou importés de Norvège; en moyenne, la digue est haute de 8 à 10 mètres et large de 50 à 100 mètres, Ailleurs, surtout dans les travaux modernes dirigés par les ingénieurs de l'État, les jetées monumentales sont remplacées par des remblais en sable que maintiennent des pieux et des plates-formes en fascines. Les pierres ne sont employées que pour défendre la base des remblais. Un des principaux mérites techniques des immenses travaux hydrauliques de la Hollande est d'avoir été exécutés dans les conditions les plus difficiles et avec des matériaux de mauvaise qualité. Dans la plupart des contrées d'Europe, le sous-sol sur lequel on appuie les fondations est suffisamment ferme ; presque partout, c’est la roche solide, et ce sont des pierres, blocs ou moellons, qui servent à la construction des piles et des digues. Dans les parties basses de la Hollande il n'en est pas ainsi : on à beau creuser, on ne trouve toujours que les terrains mous, à demi liquides, et toutes les fondations doivent être assises sur des pilotis et des fascines; les remblais, portant des édifices et des trains de chemins de fer, flottent, pour ainsi dire, sur un fond sans consistance‘. Près de Schiedam, lors de la construction d'une voie ferrée, 1l a fallu jeter pendant un an vingt-cinq wagons de sable par jour, avant que le sol ait cessé de s'enfuir sous les rails.
Les frais énormes que demande l'entretien des d'gues sont à la charge du syndicat des propriétaires ; mais il arrive parfois que les revenus des terrains endigués ne suffisent plus : les polders sont alors déclarés « calamiteux » et l'État doit aider les intéressés à défendre leurs champs et leurs demeures. Sur les parties des côtes où les courants longent le bord en creusant le fond marin, l'entretien des levées est très-coûteux, car il faut essayer de rompre la force du courant par des épis placés perpendiculairement au rivage ; mais souvent tous ces efforts sont impuissants, des aflouillements se produisent, et la digue, rongée à la base, risque de s’écrouler d’un bloc dans l'eau profonde : un gouffre se produit soudain là où se trouvaient des champs et des habitations. Pour parer au danger, on coule au devant des endroits dangereux des zinkstukken, vastes radeaux de jones et de branchages entrelacés, chargés de pierres : ces banes artificiels, auxquels on donne quelquefois 100 mètres de côté, détournent le courant profond et sauvegardent le littoral*?. Mais lorsque le ral ou gouffre d’effondrement se creuse, malgré tous les travaux de défense, on a presque toujours eu le temps de construire une deuxième levée et les eaux qui font irruption dans
* Croizette-Desnoyers, Nofice sur les travaux publics en Hollande.
8 I Havard, La Hollande pilloresque, Le Cœur du pays.
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les polders se trouvent enfermées dans un réduit où se dépense pendant longtemps leur force d'érosion. Au milieu du siècle, la longueur développée des digues maitresses de la Hollande, sans compter les innombrables contredigues et levées latérales, était évaluée à 2500 kilomètres, Les frais d'établissement de ces remparts maritimes se seraient élevés à 280 millions de franes', Quant aux vieilles digues, désormais inutiles, que les conquêtes de nouveaux polders ont laissées au loin dans les terres, on en utilise l'argile pour la répandre en terres d'amendement sur les sols sablonneux ou chargés d'humus ; ies agriculteurs les démolissent comme les terpen et renouvellent ainsi la fécondité de leurs champs.
L'archipel de la Zélande est la région du territoire néerlandais qu'il a fallu défendre contre la mer par les travaux de circonvallation les plus coûteux. Comme une grenade dont chaque cellule renferme un grain, l’ensemble des iles se compose d’une multitude d’enclos de forme polygonale, contenant chacun son polder de campagnes verdoyantes. Les voyageurs qui traversent l'archipel sur les estuaires et les canaux pourraient croire qu'ils voguent sur de larges fossés de défense entre des lignes fortitiées; ils longent toutes les iles, de Terneuzen à Rotterdam, sans les voir une seule fois par-dessus leur enceinte de hautes digues*. On comprend l'étonnement qu’éprouvent les habitants des régions onduleuses de l'intérieur, lorsqu'ils s’aventurent dans ces îles de boue, à grand'peine protégées contre le flot : Zeelant geen lant ; — 1k houdet metten heykant (La Zélande n'est pas une terre; — J'aime mieux le sol ferme), disent les Brabançons. Les armes de la Zélande dépeignent admirablement l'état physique de la contrée, en même temps que l'énergie morale des habitants : elles représentent un lion luttant contre le flot dans lequel il est à demi plongé. Le blason à pour exergue celte devise, plus belle encore que celle de Paris : Luctor et emergo!
La levée qui défend à l’ouest l'île de Walcheren contre l'irruption des vagues en fermant une brèche du cordon des dunes, est une merveille de construction, et peut-être la plus importante des œuvres dues aux ingénieurs hollandais. On répète souvent que cette digue de Westkappel, ainsi nommée du village qui se trouve à sa base intérieure, aurait pu être élevée à moindres frais si elle avait été coulée en bronze ou revêtue de lames d'argent. Construite il y a plusieurs centaines d'années, peut-être au neuvième siècle, elle a été rompue plusieurs fois par les tempêtes; encore en 1808 elle céda sous l'effort des vagues, et l’île entière se trouvi
temporairement submergée : on se promenait en bateau dans les rues de
! Arends ; — Belpaire, Plaine maritime depuis Boulogne jusqu'au Danemark. ? Edmondo de Amicis. Olanda.
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ses villages et de ses villes. Après ce désastre, la digue de Westkappel fut reconstruite plus haute et plus solide, mais suivant l’ancien profil, différent de celui que les ingénieurs préfèrent pour les nouvelles levées. Longue de 5800 mètres seulement, la digue s'élève à plus de 7 mètres au-dessus du niveau moyen de la mer, présentant aux vagues une pente de plus de 90 mètres, très-faiblement inclinée, sur laquelle l'eau vient déferler doucement. En outre, une estacade, formée de onze rangées parallèles de pieux, que d’autres pieux et des poutres intermédiaires relient les unes aux autres, défend toute la partie extérieure du talus. Des enrochements à pierres perdues protègent l’estacade, ei plus haut le talus est revêtu d'un double pavé de briques et de pierres. Plus haut encore, des fragments de colonnes basaltiques, provenant du Siebengebirge, défendent la pente de la digue à l'endroit où viennent se heurter les vagues de tempête, et sur le reste de la levée, jusqu'au sommet, s'étend une épaisse couche