ÉMIGRATION IRLANDAISE
la facilité d’émigrer périodiquement en Angleterre pour aller couper les moissons et assister les fermiers dans les opérations de drainage et autres travaux agricoles. Leur aide est tout à fait indispensable à certaines saisons de l’année et le salaire qu’on leur offre alors en Angleterre est au moins double ou triple de celui qu’ils pourraient obtenir en Irlande ; aussi leur est-il facile, lorsqu'ils ont pu subvenir aux modiques dépenses de la traversée du Canal, de gagner une petite somme qu'ils rapportent à leurs familles. La plupart de ces émigrants périodiques retournent chaque année dans les mêmes districts et sont engagés d'avance par les mêmes fermiers : ce sont des serviteurs temporaires. Mais le nombre des Irlandais qui se transportent avec femmes et enfants en Angleterre et en Écosse poui y séjourner définitivement devient d'année en année plus considérable !; il est mème beaucoup plus fort que ne l'indique le recensement, car celui-ci énumère seulement les natifs de l'Irlande et ne tient pas compte de leurs enfants, classés comme Anglais, à cause du lieu de naissance *. Chaque ville populeuse de la Grande-Bretagne a sa « petite Irlande », quartier pauvre, sale, mal aéré, où le malheureux Paddy doit chercher d’abord son refuge ; mais il travaille et même il est certains métiers qui lui sont spécialement réservés. « Que ferions-nous sans les Irlandais? » disent déjà les bourgeois anglais dans mainte ville, où les immigrants d’Erin sont les seuls ouvriers qui consentent à porter des fardeaux ou à remuer la terre. Il en résulte que les Irlandais d'Angleterre s’enrichissent peu à peu et que des milliers d’entre eux s'élèvent dans la classe moyenne en prenant la place de rivaux anglais qui retombent dans le prolétariat.
En Irlande même, le niveau moyen du bien-être s’est notablement élevé pendant les vingt dernières années. Depuis la famine, époque à partir de laquelle il faut toujours compter, la proportion des petites fermes a doublé : dans la province de Connaught, la contrée celtique par excellence, elles ont quadruplé*. Le nombre des domaines seigneuriaux s’est accru également, grâce à la vente des terres hypothéquées, rendue facile par une loi de 1848*, et tandis que les anciens possesseurs résidaient pour la plupart en Angleterre ou sur le continent, dépensant à l'étranger les revenus des fermages et s’en remettant à des agents ou à des sous-agents
1 Irlandais résidant en Angleterre : en 1841 . , . 992955 En Écosse . . . 196 321
* Ravenstein, The Birth places of the people and the laws of migration.
5 Vente de terres irlandaises en vertus de l'Encumbered Estates Act, de 1849-7 : 511 898 900 fr.
Acheteurs 7849, dont 7180 Irlandais, 309 Anglais, Écossais et frlandais. 4 Dufferin, frish Emigration and the lenure of Land in Ireland.
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prévaricateurs pour la gérance de leurs terres, les propriétaires actuels, habitant plus fréquemment leurs châteaux irlandais, font entreprendre plus de travaux de toute espèce, et sous leurs yeux s'appliquent de nouveaux procédés de culture que l’on imite de proche en proche dans le pays. La destruction de villages, l'exil de populations entières, ÿ compris les vieillards et les malades, ne sont plus des évènements ordinaires : en vertu de la loi de 1870, les tenanciers ne peuvent plus être expulsés sans qu'un dédommagement leur soit payé par les maîtres pour les améliorations du sol. La pratique de la division des parcelles à l'infini entre les héritiers et les héritiers des héritiers a été presque entièrement abolie. Le nombre des têtes de bétail s'est accru de moitié; de mème que la Normandie et que la Bretagne, l'Irlande est devenue un des jardins d’approvisionnement de l'Angleterre; la production annuelle est beaucoup plus considérable qu’elle ne l'était au milieu du siècle, et ceux qui ont à se partager ces produits ont diminué : le revenu moyen de l'Irlandais a peut-être doublé, À bien des égards, l’'Erin tend à s’assimiler à la Grande-Bretagne par ses conditions économiques.
Mais dans une île comme dans l’autre la misère des prolétaires est affreuse et des multitudes n’ont de ressources que dans la charité publique. Sans doute on ne cite plus maintenant de villes irlandaises, comme jadis Tipperary, où la population retenue captive dans le dépôt de mendicité dépasse le nombre des habitants libres ; il n'existe plus de districts, comme pendant la génération précédente quelques paroisses du Donegal, où l’on ne comptait que deux matelas et huit paillasses pour 4000 habitants'. Le typhus de la faim ne décime plus les populations; mais le manque de nourriture et d’une bonne hygiène continue de faire périr avant le temps des populations entières. On voit encore par milliers des cabins ou réduits en terre qu'emplit l’âcre fumée de la tourbe et qu’habitent dix ou douze individus, couchant sur le sol fangeux, pêle-mêle avec les pores. En maintes régions du littoral, les riverains ajoutent des algues à leur nourriture, et non pas seulement en guise de salade, pour relever leur appétit, comme le font quelques familles aisées de Belfast et d’autres villes, mais parce que les produits des champs et des jardins ne suffisent pas à les nourrir, Par une singulière ironie du sort, dirait-on, les Irlandais les plus misérables aiment à s’affubler d’habits à queue et de culottes courtes ; ils portent aussi le chapeau noir. Des navires anglais apportent des cargaisons entières de vieux habits que doivent vêtir les Irlandais, après avoir été usés
4 George Hill; — Hall et Mrs Hall, Freland ; — Amédée Pichot, L'Irlande et le Pays de Galles. a
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