POPULATIONS DE L'ALBANIE
de F'Acrocéraunie, aux bords du lac d'Okrida, et sur toutes les montagnes qui entourent la fatale plaine de Kossovo, où furent massacrés leurs ancêtres. Les envahissements des AMbanais s'expliquent surtout par lexpatriation des Serbes : pour se soustraire à la domination turque, ceux-ci émigrèrent par centaines de mille sous la conduite de leurs patriarches et se réfugièrent en Hongrie; les Chkipétars envahisseurs, en grande majorité musulmans, n'eurent qu'à remplir les vides; mais çà et là restent encore des espaces déserts, attendant les habitants. Les Serbes de la contrée deviennent rapidement Albanais par la langue, la religion, les coutumes : ils se disent Tures comme les Arnoutes, et pour eux le nom de Serbes ne s'applique plus qu'aux chrétiens d'outre-frontière. D'ailleurs les mœurs des Guègues se rapprochent de celles de leurs voisins slaves par tant de traits remarquables, qu'on y voit un témoignage évident d’un mélange assez intime entre les deux races.
Ni les Albanais gagnent du terrain vers le nord, en revanche ïls en perdent au côté du sud, Quoique certainement d'origine épirote, c’est-à-dire pélasgique, les habitants d’une partie de PAlbanie du Sud parlent grec. Arta, Janina, Prevesa, sont des villes hellénisées ; seules quelques familles musulmanes y ont conservé l'usage de lalbanais. Presque tout l’espace compris entre le Pinde et les chaînes de montagnes riveraines de P'Adriatique est un domaine de la langue grecque. Dans les régions montueuses qui s'étendent à l'ouest jusqu'à la mer, toutes les populations sont « bilingues », c'est-àdre qu'elles parlent à la fois les deux idiomes. Tels, par exemple, les célèbres Nouliotes, qui se servent du tosque dans leurs familles et qui s'entreliennent en grec avec les étrangers. Du reste, là où les deux races sont en présence, ce sont toujours les Albanais qui se donnent la peine d'apprendre la langue des Hellènes ; ceux-ci ne daignent pas étudier un idiome qui leur paraît méprisable.
L'influence des Grecs dans Albanie méridionale s'accroît d'autant plus facilement qu'elle peut s'appuyer sur une autre race dont les groupes sont parsemés au milieu des populations chkipétares en beaucoup plus grand nombre que parmi les Grecs de FOlvmpe et de FAcarr: nie, Cette race est celle des Zinzares, appelés aussi Macédo-Valaques, € Va'aques Boîteux, » ou tout simplement Roumains méridionaux. Ce sont, en effet, les frères de ces autres Roumains qui habitent au nord les plaines de la Valaquie et de la Moldavie. [ls ne se présentent en masses assez considérables pour former
‘un corps de nation que sur les deux versants du Pinde, au sud et à l'est du
lac de Janina : quelques auteurs pensent qu'ils sont là peut-être deux cent mille en un seul tenant. De même que les Roumains du Danube, ce sont
probablement des Daces latinisés. IIS ressemblent aux Valaques, de traits, de tournure, de caractère, et comme eux parlent une langue néo-latine, mélangée néanmoins d’un grand nombre de mots grecs. Dans les vallées du Pinde, les Zinzares sont en majorité pasteurs nomades et souvent leurs villages restent abandonnés pendant des mois. Beaucoup appliquent aussi à d’autres métiers leur habileté de main et leur intelligence, qui sont fort grandes. Presque tous les maçons de la Turquie, excepté dans les capitales, sont des Zinzares. Souvent le même individu fera le plan de la maison et la bâtira seul, tour à tour architecte, charpentier, menuisier, serrurier. Les Roumains du Pinde deviennent aussi de très-habiles orfévres.
Rompus au maniement des affaires, ils remplissent dans l'intérieur de la Turquie ce rôle d’intermédiaires naturels du commerce qui, sur le littoral, appartient aux Grecs; on raconte qu'autrefois les Valaques de Metzovo étaient sous la protection immédiate de la Porte, sans doute en leur qualité de prèteurs d'argent; tout voyageur, chrétien où musulman, était tenu de déferrer ses chevaux avant de sortir du territoire de Metzovo, « de peur qu'il n’emportât par mégarde quelque parcelle d’un sol qui n'était point à lui. » Les comptoirs des Valaques du Pinde se trouvent dans toutes les villes de l'Orient et jusqu’à Vienne, où lune des plus puissantes maisons de banque a été fondée par un des leurs. À l'étranger, on les prend en général pour des Grecs, car ils parlent tous le romaïque et ceux d’entre eux qui sont à leur aise envoient leurs enfants dans les écoles d'Athènes. Isolés au milieu des müasulmans, les Zinzares du Pinde éprouvent le besoin de se rattacher de cœur à une patrie d'où puisse leur venir la liberté. Cette patrie, c’est le monde grec : c’est à lui, espérent-ils, que leur pays natal pourra unir un jour, Ils n'ont appris que tout récemment à se sentir solidaires des Roumains du nord et des Italiens, et d’ailleurs ils font assez bon marché de leur propre nationalité et ne songent nullement à se maintenir comme une race distincte. [paraît que, par une de ces transformations graduelles si fréquentes en histoire, de nombreuses populations macédo-valaques se sont complétement hellénisées, Au moyen âge, la Thessalie presque tout entière étuit peuplée de Zinzares : aussi les auteurs byzantins lui donnaient-ils le nom de Grande-Valaquie. Qu'ils aient émigré dans là Roumanie actuelle, comme le pensent certains auteurs, ou bien qu'ils aient été graduellement assimilés par les Grecs, ils sont maintenant peu nombreux sur le versant oriental du Pinde et distribués en peutes colonies éparses. Enfin des milliers de familles roumaines, qui vivent dans les cités du littoral, Avlona, Berat, Tirana, sont devenues musulmanes, quoique leur idiome soit toujours le valaque.