‹ Nouvelle géographie universelle [microforme]Chapitre 155 sur 401 · MACAHÉ, CABO FRIO, RIO · texte numérisé non relu

MACAHÉ, CABO FRIO, RIO

répandant aux rayons du soleil un tel éclat, qu'on pouvait le prendre pour une émeraude', Quel était ce rocher? Peut-être la superbe montagne dite le Frade de Macahé, qui pyramide à l'ouest sur un massif de la serra do Mar.

Cabo Frio, le proriontoire insulaire où se fait brusquement, à 100 kilomètres à l'est de la capitale, la saute d'orientation dans les allures du rivage maritime, a donné son appellation à une ville située au bord d'une profonde crique, à l'issue du grau d'Itamaricä. De même que les autres ports de Serra Abaixo ou du « Piémont » brésilien, Cabo Frio exporte du sucre, de la mélasse, des eaux-de-vie de canne; elle expédie aussi d’autres denrées, notamment des vivres pour la consommation journalière de Rio; en outre, elle est devenue un centre industriel pour la fabrication de l'huile de ricin, pour la préparation des conserves de crevettes, de homards, de sardines et la pulvérisation des coquillages transformés en une chaux qu'apprécient fort les architectes de la capitale. Mème après que les Français eurent été expulsés de la baie de Rio de Janeiro, le district écarté du Cabo Frio continua d'être visité par eux : grâce à leurs amis les Tamoyos, ils venaient y charger du bois de brésil et autres produits du pays. Philippe IT ordonna la construction de la ville en 1575 pour empêcher cette « contrebande ».

Deux cités, qui se font face à l'entrée de la baie de Rio, sont l'une et l'autre désignées d’après cette admirable nappe d’eau : à l’est Nictheroy”, le chef-lieu actuel de l'État, à l’ouest Rio de Janeiro, la métropole de la République; l’une porte le nom indien, l’autre l'appellation portugaise, mais les deux, malgré les différences du régime administratif et politique, constituent un même organisme urbain, vivant de la même vie. C’est au bord de la rive occidentale, à la base des montagnes qui dressent à l’ouest de la baie leurs pyramides émoussées, que bat le cœur de la cité jumelle. L'aspect de Rio de Janeiro est saisissant, Quand on approche de la baie après avoir doublé le formidable rocher du cap Frio, on voit se succéder les îlots de granit, presque tous de forme ronde ou ovalaire, coujés de falaises sur le pourtour, recouverts d’un gazon court avec quelques bouquets de cocotiers dans les creux abrités. Sur la côte, un pie superbe frappe la vue : c’est le morne d’Itaipü, appelé aussi Pico de Fôra ou « Pic

* Jean de Léry, Histoire d'un Voyage fait en la terre du Brésil. 8 Nitherohy, Nitheroy : c’est l'Tteronne de Hans Staden.

du Dehors », parce qu'il se trouve à lorient de la baie; du côté de la mer, la paroi s'incline d'une pente égale comme si toute la face de ln monlagne s'était éeroulée en bloc, du sommet de l'aiguille aux brisants du litoral, et des îlots, le Pai, le Mai, le Menino, se groupent en « petite famille » à ses pieds. Mais bientôt on a dépassé ce colosse, et de l'autre côté de la dépression qui marque l'entrée du port, les sommets des montagnes de Rio se redressent graduellement. Ce massif, limité à Foues! °°" la baie de Marambaia, est un monde de croupes, de pitons et d'aigu

De loin, on cherche à identifier les diverses montagnes que signale la arte, Gâvia, Tijuca, Corcovado : on en reconnait les terrasses, les saillies, les précipices; mais à ces traits remarquables s'en joigaent tant d'autres, l'ensemble présente une si prodigieuse variété de crêtes, de pitons et de

cimes, que les formes individuelles se perdent dans le chaos des roches.

Par un beau temps, lorsqu'une lumière abondante contrastée par les ombres éclaire diversement, mais par nuances fondues, les escarpements de roches, les gazons, les forêts, et que les plans successifs azurés par l'éloignement se projettent sur l'horizon bleu des montagnes de l'intérieur, sur la serra da Estrella et les obélisques alignés de la chaine des Orgues, le massif de Rio offre un tableau gracieux par le charme du coloris et l'infinie diversité des aspects changeants. Mais quand un bas et gris isole le groupe des monts avancés et que les strates de n

ou les stries d'averses cachent ou montrent tour à tour les pyramues aiguës, les murailles à pie, les ravins sombres, le paysage prend une apparence polaire : on croirait approcher d’une île de Désolation, comme dans les archipels groenlandais ou dans la Terre de Feu, et l'on se demande avec étonnement comment les hommes ont pu fonder en pareil lieu une grande cité, pourtant l'une des plus charmantes de l'univers.

On dépasse l'ilha de Cotuntuba, dernière roche insulaire, et la masse puissante du Päo d’Assucar se dresse à l'ouest, dominant l'entrée. Déjà depuis longtemps on en discernait la pointe grandissante et les marins la signalaient de loin comme le pied du « géant couché » que représente le profil vaguement. bourbonien des montagnes de Rio. La pyramide granitique du Päo d'Assucar, le « Pot de Beurre » des premiers navigateurs français, rappelle seulement du côté de l’est la forme « pain de sucre » que lui attribue son nom vulgaire : au sud, il ressemble plutôt, avec les croupes qui le prolongent et les renflements de sa base, à un lion ou à un sphinx cambrant ses reins et posant ses pattes énormes au bord de la mer. Autrefois les gravisseurs se hasardaient rarement à tenter la montée du formidable monolithe, haut de 585 mètres; maintenant des barres

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d'appui scellées dans la roche en rendent l'escalade facile. Une péninsule, qui se détache de la base du Püo d'Assucar, porte le fort de Süo Joûo, qui se poursuit en mer par un ilot rocheux, Lage ou la « Pierre », occupé par un autre fortin. L'entrée de 1500 mètres se trouve ainsi décomposte en deux passes, celle de l'ouest, peu utilisée par les embarcations, celle de l’est, chenal de 900 mètres en largeur, dans laquelle pénètrent facilement les navires. La presqu'ile orientale, Santa Cruz, longue terrasse plate dont les murs extérieurs, percés d'embrasures, se confondent avec la roche, a été transformée en forteresse : c'est le principal ouvrage défensif de Rio. Un fort et diverses batteries, s’alignant sur l'étroite arête du « Pie » auquel s'appuie la plate-forme de Santa Cruz, complètent les fortifications du côté du large. Puis, dans l’intérieur de la baie, d'autres batteries arment les promontoires des deux rives, tandis qu'en avant de la ville proprement dite l'ilot allongé de Villegagnon, également fortifié, sert de caserne aux soldats de marine et de poste avancé à l'arsenal, situé à un kilomètre environ sur la pointe de terre ferme la plus rapprochée. C’est au nord de Villegagnon que les paquebots jettent l'ancre, entourés aussitôt par une flottille de petits vapeurs.

Villegagnon, qui se nommait jadis Serigipe ou Sergipe, comme un des États de l'Union, fut le point initial de la cité. C'est là que l'aventurier huguenot fonda en 1559 le chef-lieu de la « France antarctique », défendu par le fort Coligny et destiné à devenir un jour la ville principale de l'immense Brésil. Quelques années plus tard, le Portugais Estacio de Sû établit ses troupes victorieuses en terre ferme, près du Päo do Assucar ; après sa mort, on transféra ce poste militaire sur le promontoire dit morro do Castello, et dans la conque ouverte à sa base septentrionale se groupèrent les premières maisons de Säo Sebastiäo do Rio de Janciro, appelé aussi dans quelques documents Sebastianopolis. Pour les Brésiliens, Rio, et officiellement «a Capital Federal, sont les noms le plus fréquemment employés. Le noyau de la cité, qui s'est formé par degrés au dernier siècle dans l’hémicycle ovalaire limité au sud par les morros do Castello et de Santo Antonio, au nord par une autre arête de coteaux, Säo Bento et Conceiçao, occupe de l'est à l’ouest un espace d'environ 2 kilomètres carrés. C'est peu pour une capitale, mais le terrain a été bien employé. Étroites sont les places en ce quartier, et les rues, qui présentent dans leur ensemble un quadrillé presque régulier, ne laissent qu'à grand’peine pénétrer les voitures; cependant la plupart ont des lignes de rails. Les maisons, mesquines et sans aucun style, ne reçoivent que rarement la lumière du soleil et l'obscurité règne dans les profonds ma-

Li gasins. Pourtant une de ces pauvres avenues, mal pavée, ouvrant ses [k Ka bouches d'égout au milieu de la chaussée, la rua do Ouvidor ou « rue d de l’Audiencier », est le rendez-vous par excellence des marchands, des AN

promeneurs, des oisifs, à la fois l'artère du commerce et l'allée de la bc

conversation. À certaines heures de la journée, les messieurs élégants el

groupés au seuil des magasins saluent les dames qui passent : on se croiait dans une ville d'eaux plutôt que dans une cité d’affaires. À l'extrémité de la rue, sur la place de Säo Francisco de Paulo, les beaux équi-

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pages, alignés en une double rangée, attendent que les maitres aient fini leur tour de promenade.

L'ancienne Säo Sebastiäo dont la rue do Ouvidor forme l’axe, quoiqu'elle n'occupe pas exactement le milieu du quartier, ne constitue plus qu’une partie fort minime du Rio actuel. La ville a débordé de toutes parts au delà de l'enceinte naturelle marquée par les collines autour de la Säo Sebastiäo primitive. Comme un fleuve qui monte, elle a d’abord rempli le col bas ouvert entre le morro do Castello et celui de Santo Antonio, puis elle s’est répandue par delà cette barrière le long des plages et dans les vallées tributaires, annexant successivement les villages, groupes d'habitations rurales et villas de plaisance qui se trouvaient sur son parcours.

Graduellement, les collines rapprochées de la mer ont été entourées comme des îles par la marée montante des maisons, tandis que les mornes plus élevés de l'intérieur s’avancent comme des péninsules dans le demicercle des faubourgs. Les rues sinueuses pénètrent de plus en plus loin le long de la mer et dans les vallées maîtresses pour se ramifier dans les allons. C'est ainsi que se sont formés les quartiers de Lapa, sur la crique

de même nom, au pied des morros de Santa Thereza; de Flamengo, plus au sud, sur une autre plage gracieusement infléchie; de Larangeiras ou des « Orangeries », entre les escarpements de Caridca et ceux du Corcovado; de Botafogo ou « Boute-feu », sur une baie cireulaire que l’on croiait être un lac et qu'entourent en une pittoresque enceinte le Päo d’Assucar et autres masses de granit; plus loin la chaine des faubourgs :e

continue sur le bord de la mer par la plage de Capocabana, et au sud du sera

Corcovado par divers quartiers qui se succèdent, jusque par delà la lagune bar! de Rodrigues de Freitas, au jardin Botanique et à Gävia. Pareil phénomène tanc

d'accroissement graduel se produit des autres côtés : au nord, où l’étroite exet

lisière de terrain comprise entre la base des collines et le port de com- de {

merce s'est couverte de maisons et d'entrepôts, et où la longue baie en com hémicyele de Säo Christoväo se borde de toute une ville groupée autour de plus

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l’ancien palais impérial ; à l'ouest, où, franchissant le vaste jardin public dit Largo da Republica (Praça da Acclamaçäo, l'ancien campo de Santa Anna ou do Honor), la cité se développe en faubourgs serpentins jusqu’au bord des ruisseaux qui descendent des vallées de la Tijuca. Dans son ensemble, Rio peut être comparée à une pieuvre immense dont le corps

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serait la ville primitive et qui projetterait en divers sens ses tentacules barbelées, De l'une à l’autre extrémité, en passant par le centre, la distance est aussi grande que dans les plus vastes métropoles : Londres, par exemple, Des dernières maisons de Gävia, sur l'océan Atlantique, à celles de Cajt, dans la baie de Rio, ou de Cascadura, dans l'intérieur, on ne comple pas moins de 28 kilomètres par les voies les plus directes, et plus loin se forment de nouveaux ganglions, que des lignes continues

de constructions rattacheront bientôt au noyau central. Ainsi l’ensemble urbain qui s'est graduellement développé autour de Villegagnon et du morro do Castello occupe une superficie que ne dépasse aucune autre capitale; mais il s'en faut que cet espace soit entièrement couvert de maisons : des rochers aux pentes inaccessibles, même des escarpements revètus de forêts sans aucun chemin, prennent une grande part du territoire. Vus de la baie, la plupart des faubourgs de Rio ressemblent moins à une ville qu'à une côte parsemée de villas comme la « Rivière » de Gênes.

Les iles de la baie, couvertes de bâtisses militaires ou de maisons privées, appartiennent aussi à l'agglomération de Rio, de même que Nictheroy, la capitale de l'État, située sur la rive orientale de Ja baie entre deux péninsules. Cette ville, qu'on appelait at: "ais Praya Grande, s'étend, comme sa métropole, par des faubourgs qui . : prolongent sur les contours des plages et dans les vallons environnants : Icarahy, Jurujubä, Säo Lourenço. Ce dernier faubourg, situé au nord de Nictheroy, fut jadis l'aldeia des Indiens qui avaient aidé les Portugais dans leurs guerres contre les Français. Le jésuite Anchieta y interna des Ouateca convertis. Au commencement du siècle on reconnaissait encore le caractère métissé de la population de Säo Lourenço".

Les Fluminenses où « Fluviaux », c'est-à-dire les habitants de Rio, exagèrent fréquemment la population de leur cité, et n'admettent pas volontiers que Buenos-Aires soit pour le nombre des résidents la première ville de l'Amérique Méridionale, On parle couramment du « million » d'hommes qui peupleraient Rio et sa banlieue; mais le recensement, si imparfait qu'il soit, offre cependant une approximation suffisante pour infirmer ces dires. La ville ne peut guère avoir, en 1895, plus d’un demimillion d'habitants, ainsi que le prouvent du reste les chiffres de l'état civil, publiés chaque jour. Le nombre des morts, qui varie, suivant les années, de 10000 à 15000, répondrait à une population résidente de 990000 à 500000 personnes, si l’on évaluait la proportion des décès à 50 pour 1000, comme dans les cités d'Europe à mortalité moyenne, mais non tout à fait insalubres, comme Naples, Florence ou Budapest”. Le recensement officiel du municipe de Rio lui donnait, à la fin de l'année 1890, 48 576 maisons et 71 607 familles, soit presque exactement 500 000 habitants, à 7 personnes par famille*. Comme tant d'autres capitales, Rio de Janeiro dévore ses habitants; elle se dépeuplerait par degrés

4 Maximilien de Wied-Neuwied, ouvrage cité,

* Mortalité de Rio de Janeiro en 1873 : 15 382; en 1886 : 19 299. 5 Jornal do Commercio, 3 julho 1893.

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si une constante immigration de la campagne et des autres États brésiliens, surtout de Cearä, de Pernambuco, de Bahia, et l’arrivée d'Européens, par milliers et dizaines de milliers, ne compensaient les pertes annuelles,

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