IMMIGRATION, AGRICULTURE
attire l'attention, tant on est habitué à voir des deux côtés du sentier les forèts succéder aux forèts, ou les landes aux landes, Il serait d'ailleurs extrèmement difficile de tenter une statistique des cultures, car le laboureur brésilien est à demi nomade. Le sol ne manque pas et dès qu'une terre lui parait épuisée, dès que les récoltes s'appauvrissent, il abandonne son champ pour s'en tailler un autre dans la forêt, Dans ce pays si fécond, la chaleur et l'humidité suffisent pour revêtir d'une belle végétation les sols naturellement les plus ingrats; la roche même, en se décomposant, se recouvre de terre végétale; des pierres, qui dans les contrées de l'Europe n'auraient pour toute parure que le tapis gris ou jaunâtre des mousses, sont ici cachées par la ramure enguirlandée des forêts vierges. L’agriculteur dédaigne tous les terrains qui ne lui semblent pas excellents et, s'attaquant à la plus belle forêt de gayac, de bois de fer ou de palissandre, l'abattra sans regrets et livrera les bois morts à l'incendie pour y planter ses haricots ou son maïs. L'appauvrissement de la terre, cause de nouveaux défrichements, se révèle par l'envahissement de certaines plantes : telle, dans la province de Säo Paulo, le polypodium incanum, dit samambaia. Dans la partie méridionale des Minas et dans les provinces du sud, la « plante de la graisse », capim gordura où melado (tristegis glutinosa ou panicum melinis), ainsi nommée de ses feuilles gluantes, suit partout le cultivateur et s'empare aussitôt des abords de son habitation et des champs qu'il laisse en friche'. On reconnaît de loin les terres fatiguées à la vue des gordurâes ou capinzäes, nappes blanchâtres et onduleuses de la graminée envahissante. Parfois la forêt repousse immédiatement à la place de celle qu'on avait détruite; mais cette forèt nouvelle diffère complètement par son aspect de la selve primitive, et nul Brésilien accoutumé à la vie en pleine nature ne saurait s’y tromper. Les bois nouveaux ont un branchage moins entremélé de lianes, mais tous les intervalles entre les troncs sont obstrués de broussailles épineuses; moins beaux, moins solennels, sans fûts majestueux ni coupoles de verdure, ils sont plus gais, grâce à l’étonnante variété de leurs fleurs éclatantes et de leurs fruits multicolores. Mais ces capoeiras ou forêts de seconde croissance finissent par ressembler aux grands bois primitifs, et leur bel éclat de jeunesse disparaît avec l'âge”.
L'agriculture courante, en dehors des grands domaines utilisés pour les plantes industrielles, est un travail tout rudimentaire, imité des
+ Auguste de Saint-Hilaire, Voyage dans le district des Diamants. * Richard Burton, The Highlands of Brazil.
anciens Tupi; il faut y voir le pillage du sol plutôt qu'une industrie régulière. On peut juger de la culture dans le Grand Ouest par ce fait que tel paysan des bords du Paranapanema porte au marché cinquante tètes de palmistes, détruisant ainsi cinquante arbres". Cependant chaque cultivateur obtient en abondance, par la simple routine des travaux agrivoles, les denrées nécessaires à son alimentation, le manioc, les haricots noirs, le riz, le maïs, les bananes, les patates, les ignames. Le plat fondamental des tables brésiliennes, la feijoada, peu différente de la nourriture habituelle des Portugais continentaux, comprend les trois premiers ingrédients, auxquels on ajoute ordinairement de la viande sèche, carne secca, importée du Rio Grande do Sul ou des régions platéennes. On sait, depuis Humboldt, l'énorme quantité de substance alimentaire que produit une bananeraie de peu d’étendue : un hectare, comprenant 520 pieds, à 2 régimes par pied, donne en moyenne plus de 58 tonnes de bananes”. Le gibier, abondant encore dans les premières années de ce sièele, et sans lequel on ne pouvait s'expliquer les expéditions des mamelucos à travers tout le continent, à beaucoup diminué,
Après la culture des vivres, naturellement la plus importante et donnant lieu au commerce intérieur le plus actif, le produit par excellence du Brésil est le café, Le premier cafier, provenant de Cayenne, fut introduit à Belem de Parä en 1727 et de là se propagea dans la colonie portugaise; mais pendant un siècle cette culture n'eut aucune valeur économique. On dit qu'en 1800 la production totale ne dépassa pas 750 kilogrammes : elle ne prit une réelle importance que lorsque le pays eut reconquis son autonomie; mais alors les progrès furent tels, que, malgré les crises financières et les révolutions, malgré les maladies de la plante, le Brésil l'emporta sur Java et sur tous les autres pays producteurs, et fournit maintenant au monde plus d’une moitié de sa consommation. On peut cultiver le cafier dans toutes les provinces, sauf sur quelques plaleaux trop froids, — les terrains dits de Noruega ou de « Norvège® », — et dans les endroits non abrités du Rio Grande do Sul. Cependant l'aire de grande culture se limite aux régions qui ont Rio de Janeiro pour centre, d'Espirito Santo au Paranä. L'État de Rio de Janeiro était naguère le principal producteur, et la récolte s'expédie encore pour une moitié par le port de Rio; mais actuellement l’État où se trouvent les plus vastes plantations, produisant les baies de café en plus grande abondance et
! Valle du rio Paranapanema, Bolletim da Commissäo Geographica de Sao Paulo, 1890.
3 Jornal do Comercio, 24 de setembro de 1893. 3: 5 À, de Taunay, Notes manuscriles,
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AGRICULTURE, CAFÉTERIES, 4ù
de meilleures qualités, est Sûo Paulo : le eafier lui a donné son étonnante prospérité, attirant vers ses campagnes un flot grossissant d'immigration, Lorsque l'esclavage fut aboli, les prophètes de malheur proclamaient que tout était perdu, que le Brésil tomberait fatalement dans le même état de ruine que Saint-Domingue. Sans doute, nombre de plantations, surtout dans les États de Rio de Janeiro et de Minas, appartenant à des propriétaires obérés et presque toujours absents de leurs domaines, : n'ont pu surmonter l'épreuve d'un changement de régime; mais les planteurs de Säo Paulo s'étaient préparés à la tempête par l'introduction de travailleurs libres, et, loin de péricliter, leur richesse s'est accrue. Lorsque l'esclavage, existant encore, était déjà condamné, un grand planteur, le vicomte de Nova Friburgo, s’écriait tragiquement, à l'adresse de Java et autres colonies étrangères : « À vous l'avenir! tout espoir de garder nos cultures est perdu dès aujourd'hui! »
Le cafier brésilien, que l’on dit le plus riche de tous en caféine, ne commence guère à produire que vers l’âge de quatre ans; à partir de six ans il donne, jusqu'à la seizième ou vingtième année, des récoltes abondantes, puis le rendement diminue jusqu'à 55 ou 40 ans : il faut ensuite renouveler les plantations. D'ordinaire le cafier n’a d'autre engrais que ses propres feuilles et les herbes qu’on sarele entre les rangées de plants; cependant on ne craint pas de fatiguer la terre en cultivant les billons intermédiaires en maïs, patates, haricots. On redoute fort la gelée, surtout dans les terrains bas, car, après un pareil désastre, les caféteries cessent presque entièrement de produire pendant deux ou trois années. Un pied ordinaire ne rend qu’un tiers de kilogramme en baies décortiquées; dans son livre classique", van Delden Lærne compte 750 grammes par plant, tandis que les beaux arbustes, croissant en terre fertile et traités avec soin, peuvent donner une quantité décuple et même sur des pieds extraordinaires jusqu'à 15 kilogrammes”. Au Brésil, sous le climat presque tempéré de Rio de Janeiro et de Säo Paulo, on n’a pas besoin de protéger le calier contre les ardeurs du soleil, comme au Vénézuéla et en d’autres pays tropicaux où les rameaux du cacaoyer, de l’érythrina et autres « mères » abritent la jeune plante. Le cafier du Brésil a, comme celui de Java, ses maladies parasitaires, mais elles ont été jusqu'à présent de moindre gravité. l
Les cafezales considérables se complètent par un grand outillage indus-
! Brésil et Java 3 Fr. Leite Guimarñes, Notes manuscrites
triel pour le nettoyage, la décortieation et l'ensachement du café, Non loin de l'habitation, sur des terrains en pente douce, s'étendent les séchoirs où des wagonnets versent la récolte, que l'on étale au soleil en minces couches, Des canaux, dont l'eau réglée par des vannes se ramifie en embranchements dans les aires du séchoir, reçoivent les baies; l'humidité pourrit l'enveloppe, puis les graines, entraînées de réservoir en réservoir, entrent sous les rouleaux du moulin, où la friction les débarrasse de leur pulpe. Prises dans l'engrenage de l'usine, les baies malaxées, frottées, polies, finissent par entrer dans un tambour à tamis cireulaires, où elles se classent, suivant leurs diverses formes, en « moka », « martinique », « guayra » el autres « sortes » commerciales, et retombent enfin dans les sacs ouverts, prêts pour le convoi qui attend au portail des ateliers, Dans les grandes plantations, l'espace nécessaire pour le parcours du café, depuis son entrée sur le terreiro jusqu'à la sortie de la plantation, embrasse une superficie de plusieurs hectares, avec les moulins, entrepôts, écuries, remises de machines. Le personnel employé aux travaux agricoles et industriels du domaine comprend des centaines de familles, vivant en des villages dont l'aspect vulgaire rappelle les mauvais jours de l'esclavage. D'ordinaire sans jardinets, les maisonnettes, d’ailleurs assez propres, s'alignent sur une seule rangée ou sur deux rangs, en équerre; comme des soldats à la revue, et d'un coup d'œil l'économe peut en surveiller les abords. É
La statistique de la production du café, dressée par des maisons d’exportation rivales, manque de précision et quelques données partielles en sont contradictoires. Cependant il est certain que la récolte totale a notablement augmenté dans les dernières années', malgré l'abolition de l'esclavage. L'accroissement des récoltes se fait presque en entier au profit des grands propriétaires : la petite culture n'a qu'une très faible part dans cette production. Dans la région des « terres rouges » de So 'aulo, on peut traverser des propriétés de dix mille et de vingt mille hectares, et telle importante station de voie ferrée n'a été fondée que pour
# Production du café brésilien à diverses époques :
LP RER EEE 5 085 tonnes. | 1880... . . . . . . . 330 000 tonnes.