PARAGUAY
Paisui les États de l'Amérique méridionale, très inégalement distribués, la Bolivie et le Paraguay restent séparés de la mer. À bien des égards, ces deux républiques hispano-américaines contrastent fortement : l’une occupe le sommet d'un plateau de 4000 mètres et les versants de monlagnes abruptes, tandis que l’autre, située entre deux larges fleuves, est
une région de plaines et de basses collines: mais les deux contrées se ressemblent par leur développement historique. De part et d'autre, la nation se constitua isolément, en Bolivie dans les îles et sur les rivages du lac Titicaca, au Paraguay dans les clairières de la grande forêt subtropicale; les populations se groupèrent comme se développe la chair d'un fruit autour du noyau. Ainsi l’on s'explique pourquoi la Bolivie perdit le lambeau de terre que ses voisines de la côte du Pacifique lui avaient d’abord laissé sur le versant océanique des Andes : ce territoire n'était qu'une sorte d’appendice accordé au pays par une pure convenlion ; une autre convention l'en a privé. Quant au Paraguay, il reste entouré de ses forêts, les populations du littoral ayant gravité autour d’autres centres d'attraction.
Après le caractère des indigènes, l'élément principal dans l'histoire du Paraguay fut la domination des Jésuites, bien qu'ils aient été maîtres absolus seulement dans la partie méridionale de la contrée. Leur rêve d'empire universel ne pouvait être qu’une utopie dans l'Ancien Monde, où ils se trouvaient en lutte avec un esprit de renouveau tout différent de leur idéal. Cependant ils ne désespérèrent pas de triompher, et l’on sait combien grande fut leur influence dans les destinées de l'Europe ;
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plus d'une fois ils purent croire qu'ils étaient à la veille de conquérir le gouvernement des nations, et qu'ils pourraient dresser l'humanité conformément à la discipline qu'ils avaient imaginée. Ne réussissant pas dans les pays qu’agitait le ferment de la pensée libre, ils voulurent pétrir à leur gré au moins les dociles sauvages de l'Amérique méridionale et constituer là-bas, loin des regards jaloux d’une société pervertie, un monde nouveau, obéissant placidement à la règle qu'ils apportaient. Leur plan embrassait le continent. Postés d'abord sur la lisière du plateau brésilien, dans leur collège de Säo Paulo, ils firent peu à peu, par de nombreux missionnaires recrutés en toutes nations, la conquête des immenses contrées de l’intérieur, jusqu'au pied des Andes et à l'entrée des plaines amazoniennes. Mais ils n'étaient pas venus seuls sur ces terres nouvelles et bientôt ils se trouvèrent gênés par des voisins laïques. Les aventuriers portugais, débarqués avant eux, avaient une autre ambition que de créer un empire modèle, et ne songeaient qu'à s'enrichir en capturant des esclaves ou en ramassant de l'or. De là d’incessants conflits, et les Jésuites furent graduellement refoulés dans la partie du continent dont la république du Paraguay occupe le milieu. Ils y séjournèrent longtemps et trouvèrent enfin les sujets pieux et dociles dont l'existence se réglait au son des cloches : le peuple entier était devenu un troupeau de fidèles égrenant le rosaire et s’agenouillant devant l'autel. Mais l'esprit moderne continuait de les poursuivre et il leur fallut abandonner ces Missions du Paraguay, comme ils avaient dû s’enfuir de celles de Guayra. Toutefois leur empreinte resta sur la population qu'ils avaient assouplie, même sur les habitants du pays restés en dehors de leur domination. En constituant ces communautés fermées, sans rapports avec le monde profane, ils avaient par cela même préparé l'inévitable conflit. Une fraction de l'humanité ne peut se maintenir distincte des autres hommes, et plus est considérable l'écart produit par l'éducation et les mœurs, plus le choc devient inévitable, Souvent des sociétés religieuses ont voulu se fonder à part du monde ambiant et toutes ont violemment péri. Un exemple récent est celui des Mormons de l’Amérique du Nord, qui fuyaient de solitude en solitude devant l’envahissement des colons du « Grand Ouest ». A la fin ils s'étaient établis dans un bassin fermé de hautes montagnes et défendu par des terres salines, d’âpres défilés, des ravins sans eau. Les « Saints des derniers jours » avaient, eux aussi, créé ce monde parfait de leur rève, modèle de la Jérusalem céleste, lorsque les « Gentils », acharnés à la poursuite, vinrent déchirer leurs lois et profaner leurs temples.
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