‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 107 sur 186 · HABITANTS DE L'ASIE MINEURE · texte numérisé non relu

HABITANTS DE L'ASIE MINEURE

de commerce et de civilisation cnlre les deux versants de l'Europe et de l'Asie inclinés vers le Propontide et, de l'une à l'autre partie du monde, les Grecs étaient toujours en mouvement à travers la mer Egée. Même des. contrées les plus lointaines de l'Europe vinrent des immigrants en grand nombre : les Gaulois s'établirent en Asie et pendant des siècles se maintinrent distincts des populations environnantes. Mais à aucune époque la Péninsule n'appartint à une nation homogène ayant même langue et même civilisation ; jamais l'hégémonie n'échut à l'une ou à l'autre de ses races. Ioniens, Lélèges, Carions, Phrygiens, Paphlagoniens, Lyciens et Ciliciens, tous ces peuples divers cherchaient à sauvegarder leur autonomie, et mainte cité, réussissant à garder son indépendance, acquit en même temps la force et la gloire, mais l'unité ne se fit jamais par la fédération des villes; elle ne s'accomplit, en apparence, que par les conquêtes étrangères, qui de citoyens faisaient des sujets et des esclaves *.

Dans l'immense creuset de l'Asie Mineure, la plupart des anciennes nations ont perdu leur nom et jusqu'à la tradition de leur origine. Où sont les Chalybes qui enseignèrent jadis à leurs voisins l'art de fondre les métaux et de forger le fer? Où sont les Galates, frères des Gaulois de l'Occident, qui donnèrent leur nom à l'une des grandes provinces de l'Asie? Ces peuples et la plupart de ceux dont parlent les anciens comme habitant l'intérieur de la Péninsule n'existent plus à l'état distinct et se sont graduellement fondus avec les populations environnantes. Les Grecs à l'Occident, les Arméniens et les Kourdes à l'Orient, sont les seuls qui puissent faire remonter directement leurs origines jusqu'aux premiers temps historiques. Encore parmi ceux qui se disent Grecs en est-il plusieurs qui appartiennent aux anciennes peuplades du pays et que la langue et le culte ce orthodoxe » ont rattachés à la nationalité dominante du littoral.

Dans l'intérieur, entre l'Arménie montagneuse et les côtes dentelées que baigne la mer de l'Archipel, la grande majorité des habitants est de race turque. Sur ces plateaux parsemés de lacs salins, les immigrants des steppes de l'Aral et du Balkach trouvèrent une nouvelle patrie, peu différente de l'ancienne, où ils pouvaient mener le même genre de vie. Parmi ces étrangers qui se sont substitués à la population primitive, il en est beaucoup dont les mœurs ont à peine changé depuis les temps de la migration, témoins vivants d'un état social qui a cessé d'exister dans les contrées du monde dit civilisé. Ainsi les Yuruk, descendants des premières tribus turques arrivées dans le pays, appartenant à la horde du « Mouton Noir »,

* E. Renan, Histoire des langues sémitiques; — Vivien de Saint-Martin, Asie Mineure,

qui comprenait aussi les Seldjoucides, sont encore nomades, se déplaçant deux fois par an avec leurs troupeaux, entre les campements d'hiver et .d'été. Quelques-uns possèdent de véritables maisons, comme les Turcs policés S mais la plupart n'ont que des tentes noires en poil de chèvre ou des huttes de branchages dans lesquelles on ne pénètre qu'en se courbant et qu'emplit presque toujours la fumée. Les Yuruk ne sont mahométans que de nom. La femme yuruk n'est pas voilée comme la Turque des cités, mais elle ne lève point la tête quand passe l'étranger, à moins qu'il ne demande de l'eau ou du lait ; alors elle se précipite pour remplir la coupe demandée. D'ordinaire les cabanes sont disposées en rond, tournant leur ouverture vers la place commune où se font les gros travaux et où l'on délibère sur les intérêts de la tribu ; aux alentours rôdent les chiens hargneux : chaque campement est un monde fermé qui n'invite pas l'étranger, et qui pourtant l'accueille. C'est par centaines que l'on évalue les tribus Yuruk éparses dans l'Asie Mineure; la seule province de Brousse en a plus de trente, subdivisées en groupes sans aucune cohésion géographique. Le nom générique de « Turcomans » est employé d'ordinaire pour indiquer ces classes de nomades : c'est un terme vague appliqué indistinctement aux bergers errants de toute race, et qui n'indique point identité d'origine avec les Turkmènes de l'Asie centrale ; cependant plusieui*s écrivains font une distinction entre Yuruk et Turcomans. Les premiers seraient les habitants de la tente, n'ayant aucune résidence fixe; les seconds ceux qui sont déjà devenus à demi sédentaires, principalement sur le plateau central et dans les monts de la région orientale'. D'ailleurs le passage de l'un à l'autre genre dévie est beaucoup plus commun qu'on ne le pense : en Anatolie comme en Perse, c'est de la sécurité générale que dépend l'accroissement ou la diminution des populations agricoles. Les Turcomans surtout changent facilement leur état de bergers pour celui d'agriculteurs; il suffit de quelques années de tranquillité pour que les villages remplacent les campements. Souvent les Tsiganes ou Tchingani, maquignons, maréchaux-ferrants, étameurs ou fabricants de tamis, qui errent en grand nombre dans TAsie Mineure, campant d'ordinaire aux abords des cités, sont aussi confondus avec les Yuruk sous la vague désignation de Turcomans. Dans la Lycie, des tribus de Bohémiens s'occupent de l'élève des bestiaux et possèdent des villages permanents^.

1 G. Perrot, Souvenin d'un voyage en Aiie Mineure.

> llamilton, Resjarcheê in Asia Minor; — > De Mouslier, Tour du Monde, 1*' semestre 1861; -^ G. Palgrave, Essays on Euêlern Queslienê, ' Fellows, Traveli and Ruearchei in Atia Minor,

ÏKRUK, TURCOMAKS, TSIGANES.

Dans une même région les villages et les campements appartiennent aux populations les plus difTércntes : ici vivent des Grecs, plus loin des Tcherkesses, ailleurs des Turcs et des Yuruk. Dans les villes, chaque

race a sou quartier. Aucune carte générale ne saurait donner une idée de toutes ces populations entremêlées et cependant distinctes. Même là oi!i les habitants appartiennent à la même race, ils sont fréquemment divisés en tribus, vivant à part les unes des autres et parfois se traitant en ennemies : telle peuplade afcharou turcomane, qui rôde autour des villages turcs, ne

diffère des résidents que par son genre de vie et par ses traditions d'indépendance ; elle constitue un monde à part et cherche à s'en distinguer par les armes et le costume. Ceux qui à cet égard ont le mieux réussi sont les Zeïbek des montagnes du Misoghis. Ces Turcs, descendants de Tune des premières bandes de conquérants arrivés dans le pays, ont gardé pleine conscience de la gloire des aïeux et, à l'exception des vieillards, qui prennent le costume simple des paysans turcs, ils cherchent à imposer par l'éclat de leurs vêtements. Presque tous grands et forts, il leur faut en outre étonner la foule par la richesse de leur veste brodée, l'ampleur de leur ceinture, la hauteur de leur bonnet d'étoffes diverses, les dimensions et la richesse de leurs armes. C'est à tort que rimagina..ion populaire voit en eux une population de bandits; ce sont des fils de guerriers, ayant leurs traditions d'honneur et la pratique de l'hospitalité, mais pleins d'orgueil : ainsi que le dit leur nom, ils sont c< leurs propres princes » ; ils croient que le monde leur appartient. C'est en vain que le gouvernement turc a voulu leur interdire le port de leur costume pour les assimiler au reste de la population : ils préféraient se faire brigands. On a eu recours à un autre moyen de les discipliner : presque tous leurs jeunes gens ont été enrôlés et des milliers d'entre eux sont morts sur les champs de bataille de la Bulgarie.

a Turcs », dans le langage usuel, sont tous les musulmans sédentaires de l'Asie Mineure, quelle que soit leur origine. Les nombreux Albanais dont le service militaire a fait malgré eux des habitants de la Péninsule sont tenus pour Turcs, quoique par leurs ancêtres pélasges ils soient les frères des Grecs ; les Bosniaques et les Bulgares mahométans, que l'exil volontaire ou forcé a, depuis les récentes guerres, jetés par centaines de milliers au delà du Bosphore, sont aussi appelés Turcs, quoi qu'ils appartiennent à la même race que les Serbes, les Croates et les Russes qui les ont expulsés. Les Tartares Nogaï, immigrés de Crimée, reçoivent plus justement ce nom de Turcs, auquel ils ont droit par leur origine et leur langage; mais Turcs aussi sont les fonctionnaires, fils de Géorgiennes ou de Circasiennes, et descendant par leurs ancêtres de toutes les nations dont les captives ont peuplé les harems. Enfin, on classe aussi parmi les Osmanli les descendants des Arabes et ceux des Africains noirs de toute provenance qu'introduisit jadis la traite des esclaves; en mainte cité de l'Asie Mineure, une grande partie de la population est évidemment croisée de nègres. Dans le Djebel-Missis, près d'Adana \ des villages sont entièrement

< Favrc et Mandrot, Bulletin de la Société de Géographie de Parif, 1'' semestre 1878.

TURCS DE L'ÂNATOLIË. 543

peuplés de noirs. Quant aux Kourdes, tout mahométans qu'ils sont, ils se distinguent trop des Osmanli par leurs mœurs et par leur apparence pour qu'on leur donne jamais le nom de Turcs; conime ceux du Zagros et des hauts bassins du Tigre et de TEuphrate, ils sont évidemment pour la plupart d'origine iranienne. Les Kizil bach sont fort nombreux parmi les Kourdes de l'Asie Mineure.

lies Turcs proprement dits, c'est-à-dire la partie de la nation d'origine turcomane qui s'est assouplie aux mœurs sédentaires et qui se conforme aux préceptes de l'Islam, se voient beaucoup plus à leur avantage dans l'Ânatolie que dans la Turquie d'Europe. Ils ont en général le teint brun, l'œil noir, la chevelure foncée, les pommettes légèrement saillantes, une grande force physique, mais peu d'adresse, la démarche grave et lente, alourdie par des vêtements trop amples : ils n'ont rien de l'élégance et de la prestesse de l'Iranien. Il est rare qu'on rencontre des infirmes parmi eux ; l'habitude de la sobriété leur donne un sang très pur : la plupart ont la tête aplatie par derrière, ce qu'on explique par la position qui leur est donnée dans le berceau \ Sur le côté asiatique du Bosphore, notamment autour de l'Olympe, où la race est moins mélangée qu'ailleurs, les Osmanli se montrent encore avec leurs qualités naturelles; ils se sentent plus chez eux que dans la Tlirace, au milieu de tant de populations étrangères, Grecs, Bulgares, Albanais. Le Turc que l'usage du pouvoir n'a pas corrompu, que l'oppression n'a pas avili, est certainement un des hommes qui plaisent le plus par l'ensemble des qualités. Jamais il ne trompe: honnête, probe, véridique, il est pour cela même tourné en dérision ou pris en pitié par ses voisins, le Grec, le Syrien, le Persan, le Haïkane. Très solidaire avec les siens, il partage volontiers, mais il ne demande point; quoi qu'on dise, l'abus du bakchich est bien plus grand en Europe que dans les pays d'Orient, en dehors des villes où se presse la foule des Levantins. Est-il un voyageur, même parmi les plus fiers ou les plus méfiants, qui n'ait été profondément touché de l'accueil cordial et désintéressé des villageois turcs? Dès qu'il aperçoit l'étranger, le chef de famille chargé de le i^cevoir vient l'aider à descendre de sa monture, le salue d'un bon sourire et d'un geste charmant, étend à la place d'honneur son tapis le plus précieux, l'invite à s'y reposer, et tout joyeux d'être utile, prépare aussitôt le repas. Respectueux, mais sans bassesse, comme il convient à un homme qui se inspecte lui-même, il ne fait point de questions indiscrètes; d'une tolérance absolue, il se garde d'engager aucune discussion religieuse,

* Richard Battus, Notes manuscrUeê.

comme le Persan s'y laisse aller trop volontiers. Sa foi lui suffit; il lui semblerait malséant d'interroger l'hôte sur les secrets de la conscience.

Dans la famille, la bienveillance, l'équité du Turc ne se démentent point. En dépit de l'autorisation que donne le Coran et malgré l'exemple des pachas, la monogamie est de règle chez les Osmanli d'Asie, et l'on cite des villes entières, comme Phocée, qui ne présentent pas un seul cas de polygamie. Dans les campagnes, il est vrai, des Turcs prennent une seconde femme, « pour avoir une servante de plus*» ; de même, dans quelques villes industrielles, ils augmentent par le mariage le nombre de leurs ouvrières. Mais qu'il ait une ou plusieurs femmes, le Turc est en général beaucoup plus respectueux des liens conjugaux que les Occidentaux ; quoi qu'on en dise par habitude, la famille n'est pas moins unie chez les Osmanli musulmans que chez les chrétiens d'Europe. Maîtresse absolue dans son intérieur, la femme est toujours traitée avec bienveillance; les enfants, si jeunes qu'ils soient, sont déjà considérés comme des égaux en droit, et sans forfanterie, avec une gravité naturelle qui semble au-dessus de leur âge, ils prennent part à la conversation des grands; mais vienne l'heure du jeu, ils courent, luttent, sautent, cabriolent avec non moins d'entrain que les enfants d'Europe. La bonté naturelle des Turcs s'étend presque toujours aux animaux domestiques, et dans maint district les ânes ont encore droit à deux jours de congé par semaine. La bassecour, présidée par la « pieuse » cigogne, qui perche sur une branche de platane ou sur le faite de la demeure, présente aussi le tableau d'une famille heureuse. Dans les villages où sont représentées les deux races prépondérantes, les Turcs et les Grecs, il n'est pas nécessaire d'entrer dans les demeures pour connaître la nationalité de ceux qui les habitent : c'est le toit du Turc qu'a choisi la cigogne '.

Quoique descendants de la race conquérante, dans laquelle se recrutent surtout les fonctionnaires du gouvernement, les Turcs ne sont pas moins opprimés que les autres nationalités de l'Empire, et dans les ambassades personne n'intercède en leur faveur. L'impôt, affermé d'ordinaire à des Arméniens, devenus en réalité les pires oppresseurs de la contrée, pèse lourdement sur les pauvres Osmanli, accablés en outre de bien d'autres charges. Quand passent des fonctionnaires ou des soldats, les villageois sont obligés de fournir gratuitement à tous les besoins des visiteurs, et souvent cette hospitalité forcée les appauvrit autant que l'eût fait un pillage régulier.

* G. Perrol, Notes manuscrites,

^ Spratt and Forbes, Travcls in Lycia

TL'RCS DE L'ANATOLie. U5

Lorsque la rumeur publique annonce le passage imminent d'employés ou de militaires, les habitants des villages abandonnent leurs demeures et vont se réfugier dans les forêts au les goi^es des montagnes'. La conscription pèseuniquement sur les Turcs, comme si le sultan voulait changer aux dépens de sa race le centre de gravité des populations, et chez un

peuple où les sentiments de la famille sont aussi développés, cet impôt du sang est tout spécialement abhorré. Aux temps de leurs conquêtes, les Turcs se déplaçaient par clans et par familles : vieillards, épouses, enfants, sœurs suivaient les guerriers à proximité du champ de bataille; vainqueurs ou vaincus, tous partageaient le même sort. Maintenant la conscription enlève les Jeunes hommes à leur famille, non seulement pour quelques mois, pour trais ou cinq années au plus, commo dans les contrées de

' Georges Pemtt, outrage cité. '

l'Europe occidentale, mais pour une longue période et souvent pour la vie. Les conscrits turcs, même les Zeîbek, ne célèbrent point leur enrôlement par des chants ou des banquets ; presque tous mariés depuis deux ou trois ans lorsque les sergents recruteurs viennent s'emparer de leur personne, ils ont à laisser parents, femmes, enfants; tous les liens de la famille sont brisés à la fois. Aussi, quelle que soit leur force d'âme, s'éloignent-ils en silence, comme frappés par le destin. Dans les parties de l'AnatoIie occidentale où pénètrent les voies ferrées du réseau de Smyrne, on les transporte par centaines; à chaque station, le convoi s'arrête pour accroître son chargement de recrues. La foule des mères, des femmes et des sœurs se presse autour des portières, pour avoir un dernier baiser, un dernier serrement de main. Des sanglots et des cris s'élèvent quand la machine s'ébranle et les malheureuses courent en vain le long des voitures, tendant des fleurs et des rameaux d'olivier vers ces figures aimées que l'éloignement rend bientôt indistinctes.

AiTaiblis, menacés dans leur existence nationale par les coupes réglées de la conscription, doués en outre d'une qualité qui, dans leur situation, est un défaut, la résignation, les Turcs courent un extrême danger, qui vient de la concurrence vitale avec une race douée d'une plus forte initiative. Us ne peuvent lutter contre les Grecs, qui, sous les dehors de transactions pacifiques, se vengent de la guerre d'extermination dont Cydonie et Chio ont gardé les traces. Les Turcs ne combattent point à armes égales ; pour la plupart ils ne connaissent que leur propre langue, tandis que le Grec en parle plusieui^; ils sont ignorants et naïfs en face d'adversaires habiles et rusés. Sans être paresseux, le Turc n'aime point à se presser : « La hâte est du diable, la patience est de Dieu ! » répète-t-il volontiers. Il ne pourrait se passer de son kief^ rêve incertain pendant lequel il se laisse vivre de la vie des plantes, n'ayant la fatigue ni de penser, ni de vouloir; mais son rival, gardant sa volonté instante et précise, sait utiliser même les heures du repos. Il n'est pas jusqu'aux qualités duTure qui ne tournent contre lui : honnête, fidèle à sa parole, il travaillera jusqu'à la fin de ses jours pour acquitter une dette, et le commerçant en profite pour offrir de longs crédits qui Tassujétiront à jamais. C'est un principe du négoce en Asie Mineure : « Si tu veux prospérer, ne fais au chrétien qu'un crédit égal au dixième de sa fortune, risque le décuple avec le musulman! » Ainsi crédité, le Turc n'a plus rien qui lui appartienne; tous les produits de son travail iront à l'usurier; ses tapis, ses denrées, ses troupeaux, sa terre même passeront successivement dans les mains de l'étranger. Presque toutes les industries locales, à l'exception du tissage des

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