FAUNE DE L'ASIE MINEURE
Le seul chameau que possède l'AnatoIie est l'espèce à bosse unique, utilisée comme béte de somme et non comme animal de course. Tandis qu*ailieurs chameaux et dromadaires ne peuvent traverser que les sables, les argiles, les nappes salines du désert, les chameaux de l'Asie Mineure se sont graduellement accommodés à marcher sur les escarpements des monts, où d'ailleurs ils ne portent qu'une faible charge, à peine 100 kilogrammes. Ils sont devenus même plus habiles que le cheval à gravir les sentiers rocheux, mais aussi avec quelle précaution posent-ils leurs pieds sur le sol! ils marchent sans qu'on entende le bruit de leurs pas. La caravane ne se révèle que par le son des clochettes suspendues au poitrail des animaux adultes. Le convoi est généralement composé de sept à neuf bétes, rattachées les unes aux autres par une corde comme des bateaux à la remorque ; mais ce n'est point à un animal de haute taille que l'on a confié la tête du convoi : le conducteur est presque toujours un petit âne; l'homme qui le monte, tenant son fusil devant lui, touche presque le sol de ses pieds ballants, et au-dessus de sa coiffure le cou du premier chameau se recourbe en arcade. En Asie Mineure le chameau n'a plus cette antipathie contre le cheval, l'âne ou le mulet qu'il manifeste ailleurs ; le cheval, parfaitement familiarisé avec lui, pait à son côté et se laisse attacher à la même mangeoire ; M., Ernest Desjardins a vu des chameaux et des ânes attelés au même joug. Depuis le douzième siècle, époque de l'introduction probable du chameau comme béte de somme dans l'Asie Mineure, tous les animaux qui accompagnent le Turc nomade ont eu le temps de devenir amis. L'immigration du chameau dans l'Anatolie est un des signes les plus frappants des changements territoriaux et politiques accomplis : il symbolise la substitution de la civilisation orientale à celle des races méditerranéennes. Même les chevaux actuels de l'Asie Mineure paraissent être pour la plupart le produit du croisement des races de l'Orient; comme les chevaux turkmènes, ils ont les jambes longues et la tête un peu forte relativement au corps, et ressemblent aux races de la Perse par le port de la queue ; très forts, d'une rare endurance, ils gravissent les pentes les plus ardues; c'est dans les régions orientales, dans les provinces les plus rapprochées de l'Arménie et de la Perse, qu'ils se distinguent par les formes les plus élégantes. Ils sont relativement peu nombreux, et soit comme bêtes de somme, soit comme montures, peuvent être remplacés par les chameaux et les ânes. Ces derniers, petits, abâtardis, souvent couverts de plaies, ne ressemblent nullement aux baudets superbes de Syrie ou d'Egypte, ni aux onagres que les auteurs nous disent avoir parcouru en multitudes les plateaux du Centre et dont on trouverait encore quelques représentants dans les régions
boisées de TÂnatolie orientale*. Les habitants de l'Asie Mineure emploient aussi des mulets, qu'ils apprécient plus que le cheval comme béte de chaîne et comme monture. Des traditions, rapportées par Flliade, attribuent à une peuplade de la Péninsule les premiers élevages de mulets.
Une des espèces les plus caractéristiques de l'Asie Mineure est la cigogne : il est difficile de se représenter un paysage anatolien sans voir ces oiseaux, perchés sur un cyprès, ou bien volant, le cou tendu, les pattes allongées. Il est des villages où les familles de cigognes sont plus nombreuses que celles des hommes ; quand la charrue retourne le sillon, c'est par bandes que les échassiers suivent le laboureur pas à pas ; lors des migrations annuelles, des quartiers d'été en Asie Mineure aux quartiers d'hiver en Egypte , on en voit parfois jusqu'à vingt-cinq ou trente mille réunis au bord des marais\ Les cigognes, de même que les corneilles, les pies, les hirondelles, sont de précieux alliés pour le cultivateur quand les nuages de sauterelles s'abattent sur les campagnes ; mais l'oiseau que les indigènes accueillent le plus volontiers est le smarmar {turdm rosew) , merle rose aux ailes noires, qui poursuit la sauterelle avec rage, tuant les insectes, non seulement pour s'en nourrir, mais aussi pour le plaisir d'exterminer. Un ingénieur français, M. Amat, a vu les habitants d'un village camper sous la tente pour laisser les oiseaux de carnage nicher commodément dans leurs maisons.
Les habitants de l'Asie Mineure sont très divers par l'origine. La Péninsule, extrémité occidentale de la partie antérieure du continent, était un lieu de convergence naturel pour les tribus guerrières, nomades ou commerçantes venues du sud de l'Orient et du nord-est. Des peuples sémitiques habitèrent les parties méridionales de l'Ahatolie et, dans l'intérieur du pays, leur sang, leurs dialectes, leurs noms, semblent avoir prédominé chez des populations nombreuses ; au sud-ouest, ils paraissent s'être mélangés avec des hommes à teint noir, peut-être des Kouchitcs. Dans les provinces orientales, les principaux éléments ethniques étaient apparentés aux Perses, et parlaient des langues qui se rapprochaient du zend; d'autres représentaient ces immigrants du Nord compris sous le nom de Touraniens. A l'Occident, des migrations se firent en sens inverse de celles qui descendaient des plateaux de l'Arménie ; des Thraces étaient en rapports
> Tchihatchoff, ourrage cité
* Van Lennep, Bible Lands and Cusionu.