HABITANTS DE GYPRE, NICOSIE, DALI
»• 118. — KTCOSIB.
Les champs et les buttes où verdoyaient jadis les « bosquets d'Idalie », et dont la terre but le. sang du chasseur Adonis, ont livré aux archéologues des restes précieux. M. de Vogué, qui le premier identifia l'emplacement d'Idalium, y découvrit des inscriptions cypriotes ; c'est de là aussi que vient la fameuse tablette de bronze déposée maintenant à la Bibliothèque de Paris; M. Lang y trouva un monument bilingue, phénicien et cypriote, qui a permis à Georges Smith de déchiffrer la langue des insulaires, inconnue jusqu'à lui ; enfin M. de Cesnola fouilla plus de quinze mille tombes de l'immense nécropole où l'on enterrait les morts de la région environnante ; les objets les plus curieux et les plus riches retirés de ces hypogées sont placés au musée métropolitain de New-York. A Touest de Dali, Athieno, villages de muletiers qui prétendent descendre des LusignanS a livré aux chercheurs d'autres trésors archéologiques : là s'élevait te temple d'Aphrodite Golgia, où de toutes parts les pèlerins venaient offrir des ex-voto. On y a trouvé des figures colossales, d'un caractère hiératique, représentant des personnages drapés en Égyptiens ou en Ninivites, mais les visages ressemblent à ceux des Cypriotes contemporains. Plus au nord, près des fontaines de KythraBa, dont le nom rappelle un temple de la déesse de Cythère, de remarquables débris ont été mis au jour.
A l'ouest de Nicosie, les campagnes de la Mesorea n'ont plus de port; celui de Morfou est complètement ensablé et toutes les denrées sont expédiées vers le nord ou vers l'est. Kerynia, Ghirneh ou Cérines, ville jadis forte, le port de Nicosie sur la côte septentrionale, n'a plus pour recevoir les vaisseaux qu'une crique semi-circulaire de 3 à 4 mètres de profondeur, dominée, à l'ouest par le promontoire qui porta l'acropole grecque, à l'est par le pittoresque château des Lusignan. Dans le district de Cérines, comme
Skil.
* Thomson, mémoire cité.
678 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE.
dans les autres circonscriptions, les ruines offrent plus d'intérêt que les villes actuelles. Immédiatement à l'ouest de l'acropole et du port, le rocher est percé de grottes et de tombeaux; plus loin, près de l'ancienne Lapethos et du grand couvent moderne d'Akteroperithi, des roches entières ont été taillées en dehors et en dedans, de manière à former de gigantesques tours avec galeries intérieures et palais étages. Les plus beaux châteaux forts de l'époque des Lusignan se dressent au sommet des montagnes voisines, la forteresse d'Hilarion ou du Dieu d'Amour, et celle de Buffevent ou « château de la Reine », dont les tours se distinguent à peine des aiguilles de la crête voisine. L'abbaye de Lapais ou Bel paese, perdue dans une forêt d'oliviers et de citronniers, est aussi une ruine. Lors de la conquête ottomane, tous les couvents latins furent dévastés et partiellement démolis : il est probable que les destructeurs ne furent pas les soldats turcs, mais les paysans grecs, heureux de se venger enfin des religieux étrangers qui les avaient réduits en servage*.
A l'époque hellénique, le grand port de la côte orientale était Salamis, colonie de l'ile grecque de même nom, et comme elle rendue fameuse par les guerres persanes. Les fouilles n'ont rien révélé aux archéologues : les pierres des monuments et des quais furent employées par les Vénitiens à la construction des formidables remparts de Famagouste, l'ancienne Ammakhostos, l'Amta Khadasta ou la <c Sainte Femme », la « Grande Déesse » des Assyriens '. La fière citadelle, qui se dresse à huit kilomètres au sud de Salamis, n'est plus qu'une grande ruine; des églises délabrées de style ogival, contrastant avec des masures à toit plat, sont éparses dans l'enceinte; mais celle-ci, encore intacte, se montre telle qu'au jour fatal de 1571, où les Vénitiens signèrent une capitulation cruellement violée. Les navires emportant les familles chrétiennes fuirent coulés dans la rade, les soldats mis à mort, et leur chef, Bagradino, fut écorché vif : la répuj)lique de Venise racheta sa dépouille à prix d'or. Le port des Vénitiens est presque entièrement comblé, mais au nord de ce bassin, qui pourrait devenir l'emplacement de magasins et d'une cité nouvelle, se prolonge une rade d'environ 2 kilomètres de longueur, abritée à l'est par une chaîne d'écueils et de bancs de sable parallèle au littoral. Ce mouillage, d'une profondeur moyenne de 15 mètres, est indiqué d'avance comme le port d'où les 'Anglais surveilleront les côtes de l'Asie Mineure et de la Syrie : Famagouste sera le Malte de la Méditerranée orien-
* De Cesnola, ouvrage cité.
' n. Rawlinson, Proceedingt ofihe Geographical Society, feb. 1879.
FiNAGODSTE, LàRNAKA. 67S
talc*. Les desccndanls des Grecs expulsés de Famagousle vivent dans plusieurs villages de la banlieue, désignés par le nom général de Varosia ; plus prospères que les Turcs enfermés dans les hautes murailles, ils alimentent de légumes et de fruits le port de Larnaka.
Cette ville, par laquelle se fait actuellement presque tout le commerce
^ S>^ /Gti lA/O^ /ÛÛ t!^ /CV^^
de l'ile, est double. Une longue et irrégulière rangée de maisons boi-de une plage basse de formation récente : c'est la marine, la ville grandissante; Larnaka proprement dite se trouve à un kilomètre de dislance, dans une plaine nue, oïl s'élèvent quelques maigres bouquets de palmiers : au sud s'étendent les nappes d'eau qui lu! valent son nom tui-c de Touzla ou « Saline ». Le port de l'époque grecque a complètement dispaini et des maisons s'élèvent sur les substructions des quais ; les navires mouillent au
■ Eraiig, Procetdingt oflhe CeograjAkal Sodeb/, 1S79.
680 NOUYELLE 6Ë0GRÀPHIK UNIVERSELLE.
large dans la ^ade^ La marine occupe remplacement de Kittim, la \iile phénicienne où Ton a trouvé le précieux bas-relief assyrien envoyé par le roi Sargon II, ainsi que l'explique l'inscription en lettres cunéiformes. Parmi les milliers de grottes, sépulcrales ou autres, qui ont valu à Larnaka son nom, « Ville des Tombeaux », la plus curieuse est l'hypogée dite Phaneroméné par les paysans des alentours, qui viennent y faire leurs prières à la Panagia : elle porte une construction phénicienne. Pendant des siècles, Kittim, appelée Kition par les Hellènes, fut considérée par les Cypriotes comme une cité syrienne ; Zenon, qui naquit dans cette ville, est appelé <c le Phénicien » par Cicéron et d'autres auteurs.
Limisso ou Limassol, sur la plage de la baie semi-circulaire que limite au sud le promontoire du cap Gatto, est le deuxième port de l'ile par l'activité de son commerce; comme à Larnaka, les navires mouillent au large sur un fond de sable. L'exportation consiste surtout en sels, en raisins frais et secs, en eaux-de-vie et vins, qui viennent en partie des environs de Kolossi, village que domine une <c commanderie » des chevaliers de Rhodes : c'est là que l'on obtient le premier cru de Cypre, fameux depuis des siècles*. A 13 kilomètres à l'est, le village de Palaeo-Limisso ou « Vieux Limassol » est situé sur l'emplacement de l'ancienne Âmathos ou Âmathontc, jadis si eélèbrc par le culle de Vénus. Âmathos ou Hamath fut, comme Kittim, une cilé phénicienne; son nom est presque identique à celui de Ilamah, sur les bords de l'Oronte, et l'on présume qu'elle fut colonisée par des émigrés de la cité syrienne; à côté de la Vénus Âstarté, les habitants d'Amalhonte adoraient aussi l'Hercule tyrien ou Melkart (Melecertes) et, à Texemple des Syriens du continent, ils offrirent longtemps à leurs dieux des sacrinces humains. Sur l'acropole d'Amathonte se voient quelques débris d'un énorme vase taillé dans la roche gréycuse, le pareil de celui qui a été transporté au Louvre. Les vestiges de l'antique cité et de ses tombeaux disparaissent rapidement, le rocher de l'acropole étant exploité en carrière pour les constructions et les quais de Port-Saïd : c'est de Cypre que les ingénieurs du canal importent une partie de leurs pierres.
A l'ouest de la petite presqu'île d'Akrotiri, l'ancienne Curium, bâtie sur un rocher taillé au ciseau, dominait une baie semi-circulaire correspondant à celle de Limassol. Les ruines qui couvrent le promontoire avaient échappé
* MouYcment du port de Larnaka en 1876 : 914 navires, jaugeant 185 852 tonneaux.
Valeur des échanges : 9 064 !250 francs. Commerce de Tile entière en 1879 : 13265625 francs. « Mouvement du port de Limassol en 1876 : 68000 tonnes.
Valeur des éclianges : S 770000 francs.
CUBiUH, PAPHOS. 683
aux explorateurs jusqu'en 1870, el pourtant c'est là que les fouilles ont révélé les a trésors royaux » qui renfermaient les bijoux cypriotes les plus riches par la matière et les plus curieux par le travail : M. de Cesnola en a retiré tout un musée de joyaux assyriens, égyptiens, phéniciens et grecs; les uns apportés par les marchands, les autres évidemment fabriqués dans le pays, car l'imitation est quelquefois imparfaite et, dans la plupart des cas, les hiéroglyphes, mal reproduits, ne présentent aucun sens'.
I^ district de Paphos, où s'accumulèrent jadis des richesses beaucoup plus considérables que dans la cité de Curium, longe la partie sud-occidentale de l'île, découpée en vallées divergentes par les contreforfs do l'Olympe. Il reste à peine quelques débris de l'ancien temple de Vénus que les marins voyaient de loin se dresser sur une haute colline; les fouilles qu'on y a faites n'ont point ramené à la surface de monuments comparables à ceux d'Idalie. Sans doute les plus belles statues de Palœo-Paphos furent transportées à Neo-Paphos, lorsque cette ville, peuplée de marchands étran-
■ Cesoola, outrat;e cilé.
684 NOLYELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
gers, succéda comme capitale à la cité primitive; là, sous la domination romaine, s'élevèrent temples, palais, gymnases, colonnades de granit égyptien. Sur une vaste étendue, on ne voit que pierres taillées, restes de murs, tombes, ouvertures de souterrains; mais aucun édiûce n'est resté debout. Un petit village, Bafa ou Papho, s'élève sur l'emplacement du lieu célèbre où de toutes parts accouraient les fidèles pour entrer sous l'ombrage mystérieux des arbres saints et pour offrir, en procession solennelle, leurs hommages au cône sacré, symbole de la force créatrice qui renouvelle incessamment le monde. Les femmes cypriotes se rendent encore religieusement une fois par an au bord de la mer comme aux temps où elles allaient célébrer la naissance de la Déesse : l'écume des flots n'est plus consacrée à Vénus, mais les Cypriotes y trempent encore pieusement la main : « Nous avons^ disent-ils, trois patrons supérieurs à tous les autres, saint Georges, saint Lazare et la sainte Mer. »
En vertu du traité conclu en 1878, l'Angleterre se charge exclusivement d'administrer l'île, moyennant une somme annuelle de H 468 000 piastres turques, dont la valeur actuelle, au cours du change, est d'environ 2 250 000 francs; les revenus annuels varient de 4 à 5 millions; en 1882, les dépenses ont été de 7 millions et demi. Le commissaire anglais a pleins pouvoirs, quoique assisté d'un conseil de dix-huit personnages, dont six choisis par le gouvernement, et douze, — neuf chrétiens et trois musulmans, — élus par le suffrage restreint. Les deux langues officielles sont l'anglais et le grec. La Porte garde la propriété des terres vagues et des forêts, c'est-à-dire plus des trois quarts de l'île, mais le gouvernement anglais a droit d'achat sur tous les terrains qui lui conviennent; il gère même les biens vakouf appartenant aux mosquées et aux écoles, avec le concours d'un résident musulman nommé par le bureau des vakouf à Constantinople; les affaires musulmanes doivent être dirigées par un tribunal de coreligionnaires; enfin, — pour mêler la note ironique aux conventions sérieuses, — le gouvernement anglais s'engage à baisser son pavillon et à rendre Chypre à la Turquie, quand les Russes évacueront Kars, Batoum et toutes leurs conquêtes en Arménie. La garnison britannique est d'environ 600 hommes.
L'archevêque de l'église cypriote est indépendant du patriarche de Constantinople. C'est un riche personnage; mais les prêtres de villages sont pour la plupart de pauvres paysans, obligés de ravauder eux-mêmes leurs vêtements et de mener leurs chèvres à la pâture.