‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 129 sur 186 · II · texte numérisé non relu

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christianisme s'étendait sur l'Europe entière, puis sur le Nouveau Monde et dans toutes les colonies européennes, il s'arrêtait au seuil du pays d'origine ou ne s'y implantait qu'en humbles colonies. C'est qu'en réalité le christianisme s'est élaboré beaucoup plus dans le monde aryen que dans le monde sémitique : s'il prit son nom et ses titres dans les contrées du littoral syrien, il s'était préparé longuement dans toutes les régions circonvoisines; l'arbre immense étend ses racines, d'un côté, jusqu'à l'Iran et dans les Indes, de l'autre vers Athènes et vers Alexandrie.

Comme les autres provinces de la Turquie asiatique, la Syrie est bien déchue, couverte de ruines, à côté desquelles n'ont pas surgi de nouvelles cités. liC désert a gagné sur les cultures, et même les routes les plus fréquentées ont à traverser mainte solitude. Mais une grande partie de la région est explorée d'une manière complète au point de vue géographique. Toute la Palestine cisjordane, sur une étendue de 15000 kilomèti^s carrés, a été mesurée trigonométriquement , et le travail des cartographes anglais se continue à l'est dans le pays de Moab. Les trois quarts des noms anciens cités dans la Bible, dans Josèphe et dans le Talmud sont identifiés'; même on a retrouvé la plupart des noms de lieux cananéens avant l'établissement des Juifs dans la Palestine : en déchiffrant les hiéroglyphes du pylône de Karnak, Mariette a pu dresser une carte de la terre de Canaan à l'époque de la bataille de Meghiddo, il y a plus de trente-sept siècles. Au nord, le Liban a été aussi étudié avec soin par l'état-major de l'expédition fr.ançaise, en 1860 et 1862, et vers l'Euphrale les levés se prolongent le long des tracés de voies ferrées. A l'exception de certaines vallées du Liban, aucune région de la Syrie n'est peuplée en raison de sa fécondité. La population totale de la contrée qui s'étend des Portes Ciliciennes à la péninsule de Sinaî, et qui avait au moins dix millions d'habitants, il y a trois mille années, ne parait pas dépasser un million et demi d'individus : la seule ville de Londres, avec sa banlieue, a trois fois plus d'habitants*.

Les monts de l'Âkma-dagh, l'Amanusdes anciens, qui constituent le premier massif syrien, au sud du golfe d'Alexandrette, peuvent être considérés, à maints égards comme faisant partie du système orographique de l'Asie Mineure : ils se rattachent au massif du Ghiaour-dagh par un plateau montueux, dont une cavité renferme le « lac des Infidèles » ou Ghiaour-

> Glermont-Ganneau ; Conder; Wilson; Tyrwhitt Drake, etc. * Superficie et population de la Syrie et de la Palestine :

183 000 kil. carrés. 1 450 000 habitants. 8 hab. par kil. carré.

SYRIE ET PALESTINE, ÂHA.NVS. 6\>i

gdl,et sa direction moyenne est celle du nord-eslau sud-ouest, parallèle aux chaînes du Taurus cilicien et de l'Anti-Taunis. Les anciens y voyaient une des arêtes lauriques; pour eux, la Syrie ne commençait qu'à l'Oronte. La hauteur de l'Amanus dépasse à peine 3000 mètres sur quelques points ' ; mais ses pentes sont très escarpées sur le versant maritime, et de distance en dislance le chemin du liltoral escalade des contreforts qui s'avancent

efvSSaS^O aeÔOau-c^J.-

dans la mer en promontoires. Au nord d'Alcxandretle, la roche est coupée par un défilé, que Justinien avait fait élargir par le fer afin de le rendre praticable aux chars : des restes d'un porche en marbre blanc se voient à côté du passage de la « Portelle » ou des « Portes Amaniques ». On leur donne le nom de « piliers de Jonas », la légende locale désignant cet emplacement comme le lieu où le prophète fut vomi par la baleine; d'après une autre tradition, le corps d'Alexandre aurait été déposé au sommet de

' Faire e: Haoïirol, Bulletin de la Sociili de Géographie de Paru, I bîS

Tarcade, afin que tous les rois et les princes, en passant au-dessous de la Yoùte, eussent à se reconnaître les inférieurs du héros. Au sud d'Alexandrette, la route évite la chaîne déchiquetée des « monts Rouges » et des ce montagnes de Moïse » qui prolongent TAmanus et qui se terminent par le cap formidable appelé Ras-el-Khanzir ou la « Hure du Sanglier » ; on s'élève directement sur la crête pour franchir le col de TAmanus aux ce Portes Syriennes » et Ton redescend dans la plaine d'Antioche. Cette vaste campagne, par laquelle les eaux de l'Oronte s*épanchent dans la Méditerranée, est la véritable entrée de la Syrie : la limite géographique est nettement tracée par le fleuve, le lac d'Antioche et ses affluents orientaux. Vers l'orient, quelques renflements de collines et des tables rocheuses, d'une hauteur moyenne de 400 mètres, entourent le bassin fermé dont Alep occupe le centre.

Les montagnes des Ansarieh, au sud d'Antioche, dressent leur massif le plus élevé immédiatement au sud des bouches de l'Oronte : c'est le Casius ou Djebel-Akra, le « mont Chauve » (1769 mètres), à la cime pyramidale, d'où l'on voit les pics de Cypre et les sommets neigeux du Boulgardagh, à plus de 200 kilomètres au nord-ouest. Le Casius est l'un des monts sacrés des Phéniciens ; les Grecs en firent un Olympe, un séjour de Zeus, si haut, disaient-ils, que sur l'un des versants on voyait le jour, tandis que l'autre moitié de l'horizon était encore dans la nuit. En se prolongeant vers le sud, les monts des Ansarieh, composés en grande partie de roches crayeuses aux croupes faiblement ondulées, à travers lesquelles se sont fait jour quelques roches dioritiques\ n'atteignent nulle part à la hauteur du Djebel- Aki*a ; en plusieurs endroits, ils sont même inférieurs à 1000 mètres, très pénibles à franchir néanmoins, à cause des innombrables ravins qui les découpent en un vaste labyrinthe. A l'orient, l'Oronte les sépare des collines bordières du désert, et leur extrémité méridionale est limitée par le val du Nahr-el-Kebir, qui naît comme l'Oronte sur le versant oriental du Liban; entre les deux vallées, on n'a qu'à traverser un petit seuil de coteaux.

Au sud du Nahr-el-Kebir ou « Grande Rivière » commence la haute chaîne du Liban, le Djebel-el-Libnan des Syriens. L'arête, plus régulière encore que la côte, se prolonge du nord-est au sud-ouest, accompagnée à l'orient, par delà les plaines de la Gœlé-Syrie, d'une autre chaîne parallèle, le Djcbel-ech-Ghark ou l'Anti-Liban. Vue de la mer, la longue crête du Liban, bleue en été, argentée de neiges en hiver et au printemps, est d'un

' G. Rcy, Archives des Missions scientifiquesy tome III, 2* série, i8ôG.

AMANUS, GASIUS, LIBAN. 693

aspect grandiose ; les vapeurs de Tespace prêtent aux monts éloignés une transparence aérienne, mais à cette douceur se mêle la force que donnent les puissants contours des sommets et les escarpements des pentes. De près, la montagne parait moins belle. Le long rempart ne présente guère, dans son parcours de 150 kilomètres, que des croupes jaunâtres et sans arbres, des vallées monotones, des sommets à rondeur uniforme. A l'extrémité septentrionale, principalement sur le versant qui regarde la Cœlé-Syrie, on ne voit que parois nues dominant de longues pentes de terre rougeâtre, restes morainiques d'avalanches et de coulées de glace. À l'extrémité méridionale, les vallées sont plus fertiles, plus riantes, mieux cultivées; çà et là on rencontre quelques paysages pittoresques, surtout au printemps, quand la partie supérieure des monts resplendit encore, blanche ou rose, aux rayons du soleil. Sous les débris morainiques du Narh-ed-Djoz, on a découvert des silex travaillés et les ossements des animaux de Tâge quaternaire, que chassaient les montagnards du Liban avant l'extension des glaciers ' .

Dans son ensemble, la chaîne de montagnes est composée de dolomites, de calcaires grossiers, de marbres, de grès et de marnes, que des basaltes ont percés sur d'innombrables points sans en déranger les assises. Les roches sont coupées de fissures d'une grande profondeur, qui afTectent en général la direction du nord au sud ou de l'est à l'ouest et qui partagent le Liban en massifs distincts, formant commodes citadelles. Ce relief des montagnes explique l'état d'indépendance relative dans lequel se sont maintenues les populations : en plein pays musulman , dans un massif isolé, que longent même à sa base maritime des cités où commandaient Arabes et Turcs, les montagnards du Liban ont pu garder leurs religions, à peine modifiées pendant le cours des siècles. Ces monts de la Syrie n'avaient point de riches mines qui pussent attirer des colonies de conquérants avides de métal. Près de Beîrout, on trouve quelques gisements de charbon d'une faible valeur. Çà et là coulent des fontaines de bitume d'une plus grande importance économique; les principales se sont fait jour non loin des sources du Jourdain, au nord de la dépression qui se termine par le lac Asphaltite*.

Mont Liban est, en hébreu et en arabe, synonyme de « montagne du Lait » ou « montagne Blanche ». Cependant aucune de ses croupes no s'élève jusqu'à la zone des neiges persistantes. Le plus haut sommet, qui se

* Lewis; L. Lartet; Oscar Fraas; Lartet, La Syrie d^ aujourd'hui,

* Oscar Fraas, Au» dem Orient^ 2«' Theil.

dresse à l'extrémité septentrionale de la crête, ne dépasse guère 5200 mètres; seulement trois autres atteignent 5000 mètres; la grande route carrossable de Beïrout à Damas, construite par une compagnie française, passe à 1800 mètres au-dessus de la mer. La hauteur moyenne de la chaîne est légèrement inférieure à celle des Pyrénées ; mais la température beaucoup plus élevée du climat explique la faible étendue relative des champs de neige et Tabsence actuelle de glaciers^; cependant, ainsi que le dit un poète arabe, « le Sannin porte l'hiver sur sa tête, le printemps sur ses épaules, et l'automne dans son sein, tandis que l'été dort à ses pieds' ». liCS roches calcaires du Liban sont percées de grottes, dont quelques-unes se prolongent à des lieues de distance dans l'intérieur de la montagne et où l'on trouve des restes d'animaux et des traces d'habitations humaines; il en est qui ne sont pas encore abandonnées, d'autres se sont complétées par des constructions extérieures suspendues au flanc de la montagne : c'est ainsi que, dans la vallée de Kadicha, le couvent de Kannobin a débordé de son antre primitif. En s'écoulant des sommets, les torrents ont découpé la montagne en énormes cirques d'érosion, ainsi qu'on en voit de remarquables exemples à l'orient de Beïrout ; mais ailleurs ils n'ont pu déblayer les roches : ils les ont percées pour former de gigantesques arcades comme celles du Nahr-el-Leban, le €< Ruisseau du Lait », ou bien ils disparaissent dans les fissures du sol ; aussi nombre de vallées sont-elles presque toujours à sec; en revanche, des ruisseaux souterrains jaillissent en sources magnifiques au pied de la montagne. Les deux versants diffèrent pour l'abondance de l'eau : la pente tournée vers l'orient n'a presque pas de sources; à peine tombée, la neige s'évapore dans l'air pur; sur le penchant occidental, au contraire, les flocons, qui tombent d'ailleurs en plus grande quantité, sont humectés par les vapeurs tièdes qui montent de la Méditerranée; ils fondent sans s'évaporer et forment aussitôt des ruisselets'\ Même en beaucoup d'endroits où le sol semble complètement aride, les montagnards sont très habiles cultivateurs; surtout dans la partie méridionale, généralement connue sous le nom de « montagne des Druzes », d'après la nation qui l'habite, ils escarpent le sol en terrasses, y dirigent des canaux d'irrigation et le plantent de vignes et d'arbres fruitiers.

< Hauteur des principaux sommets du Liban : Timaroun ou Tiz M aroun . 52 1 0 mt très.

Muskiyah 3080 »

Zahrcl-Kazib 3046 »

' Volney, Voyage en Égijpte et en Syrie, ' Lortet, Tour du Monde, ^* semestre 188â.

Djebel Makmal ... 3040 mètres.

» Sannin. . . . 271 1 »

Cèdres du Liban. . . 22i0 )»

(R. Burton et Tjrwhitt Drake.)

Sur les pentes occidentales du Liban, les zones de climat et de v^élalion Sont désignées par les habitants sous des noms spéciaux. La région du littoral, l'ancien Canaan des Hébreux, est le Sahil, étroite bande de terrain, d'une extrême fertilité, oi^ s'élevaient les cités commeri^antcs de l'antique Pbénicie. Au-dessus s'étend la région moyenne ou Wusut, un peu moins peuplée que la zone basse, mais encore parsemée de villages ; les habitants du littoral y cultivent le tabac, des céréales, la pomme de terre; là

ûrOt^lOiT' tkiOÀSO'n OfSOt,

aussi croissent les arbres en plus grand nombre; certaines pentes, revêtues de pins, y prennent un aspect verdoyant. La limite supérieure du Wusut est d'environ 1200 mètres. La troisième zone, le Djurd, est celle de la stérilité, des vents furieux et des avalanches; les cultures se montrent encore à 1 800 et 2000 mètres, mais seulement dans les vallons et les bassins abrités; çà et là s'élèvent des bouquets de chênes au tronc rabougri, aux glands énormes, des térébinthes, des érables, des poiriers sauvages, des genévriers, dont quelques-uns ont de puissantes dimensions. En été, les troupeaux de brebis et de chèvres montent des plaines vers le Djurd pour paitre les herbages et les feuilles des arbrisseaux.

Les fameux cèdres dont l'odeur pénétrante avait fait jadis du Liban la <c montagne des Parfums » croissent dans la région supérieure, à plus de 2000 mètresy près d'un col ouvert au sud du Djebel-Makmal. Les plus Imuts sommets de la chaîne se dressent dans le voisinage, et les arêtes des monts offrent en cet endroit des lignes pittoresques et grandioses. Jadis un glacier descendait des hauteurs et remplissait un cirque à l'entrée duquel s'élèvent aujourd'hui les cèdres; leurs racines s'enfoticent entre les blocs de la moraine terminale. I^e nombre des arbres à proportions colossales n'a cessé de diminuer. Au milieu du seizième siècle, lors du voyage de Belon, ils étaient vingt-cinq; actuellement ceux qui méritent vraiment le titre de géants ne sont plus que cinq; on en compte quelques centaines de dimensions moyennes. Suivant la disposition d'esprit des visiteurs» les cèdres, « monuments naturels les plus célèbres de l'univers », provoquent l'admiration ou le désappointement; c'est ainsi que, d'après Burton, ils ne seraient <c pas dignes de figurer dans le parc d'un modeste gentleman anglais ». D'ailleurs les troncs sont nus, tailladés et défigurés par le couteau des touristes ; la plupart des voyageurs en emportent des morceaux et tiennent à honneur de graver noms ou initiales sur l'écorce; enfin, lors des grandes fêtes, on allume des feux au milieu des arbres. Ainsi maltraités par les hommes, plus maltraités encore par les intempéries, les cèdres ne peuvent que diminuer en nombre chaque année, car les vieux arbres périssent, et toutes les pousses nouvelles sont broutées par les chèvres jusqu'au ras du sol.

A l'orient, le Liban est coupé par de brusques escarpements vers la longue vallée de la Cœlé-Syrie ou « Syrie Creuse », la partie la plus régulière du sillon creusé du nord au sud de la contrée, du lac d'Antioche à la mer Morte et au golfe d'Akabah. La Cœlé-Syrie, désignée de nos jours sous le nom de El-Bekaa ou « Yal des Mûriers », est une plaine à double pente, parcourue au nord-est par les eaux de l'Oronte, au sud-ouest par celles du Léontès ou Nahr-el-Leîtani ; un seuil presque insensible, à 1170 mètres d'altitude, forme la ligne de faite entre les deux versants ; la hauteur moyenne de la Bekaa peut être évaluée à 1000 mètres; de part et d'autre, les monts se dressent à 1500 mètres au-dessus de la dépression intermédiaire : des marais, reste de l'ancien lac qui s'étendait autrefois entre le Liban et FAnti-Liban, sont parsemés dans la plaine.

L' Anti-Liban, le Djebel-ech-Chark ou « Montagne Orientale » des Syriens, présente dans son ensemble une remarquable analogie avec le Liban» qui lui est parallèle. Composé des mêmes roches calcaires, revêtu de la même terre rouge, d'origine glaciaire, il n'est pas moins aride et nu

iNTl-LIBAN, HERHON. 697

dans sa partie septentrionale, et de fertiles vallées comme celles du Liban le découpent vers son extrémité du sud. A l'ouest, c'est-à-dire du cdté que domine la Cœlé-Syrie, il est, comme la chaîne occidentale, percé d'innombrables fissures, dans lesquelles s'enfuient les eaui. Ënfm, la plus haute cime de l'Aotî-Liban, le Gheïkh-el-Djebel ou « Roi de la Montagne » se trouve précisément en face du massif le plus élevé du Liban'. Inférieur à la chaîne principale de trois à quatre cents métras en moyenne, l'Anti-

Liban se distingue cependant par des formes plus pittoresques, des cimes plus fièrement dressées, des ravins plus sauvages, des teintes plus vives, des contrastes plus saisissants. Au sud, les pentes sont moins déboisées : la désespérante nudité des roches ou la triste végétation des chardons et des genévriers rampants fait place à des bois un peu clairsemés, qui prennent çà et là l'aspect de forêts. La végétation des deux chaînes

' Hauteur des principaui sommets de TAnti-Liban :

Cheikh-el-DjclwI (Fatli ou Talaat Housa), au milieu de h rhaîne. S670 mttres,

Halimat-el-Kabou, au nonl 3510 ■

El Akbjar, ou moDlagne de Dloudan, au sud 3353 j>

(Mesures de R. BuiIod et Tjnvhitl Onikc.)

parallèles présente aussi un remarquable contraste. Tandis que les pins, les sapins, les cèdres sont les essences caractéristiques du Liban, le peuplier est l'arbre par excellence de TÂnti-Liban. Dans les vallées du Taurus, dans toutes celles de la Syrie septentrionale, des noyers, des platanes superbes ombragent les hameaux; dans TÂnti-Liban, les peupliers forment un rideau à Tentour des demeures et les signalent de loin^ Coupé brusquement du côté de la Bekaa, comme Test aussi le Liban, TAnti- Liban incline vers l'orient sa longue contre-pente, ou plutôt ses gradins parallèles, s'abaissant par degrés vers le désert. Au sud s'ouvre la profonde brèche que parcourt la rivière Barada, née entre deux des hautes terrasses de la chaîne. La route dite française traverse, à 1300 mètres d'altitude, l'étroit plateau qui forme le faite de partage entre le versant de la Gœlé-Syrie et les plaines de Damas.

La large ouverture qu'utilise ce chemin sépare l'Anti-Liban d'une autre chaîne, que Ton pourrait considérer comme un simple prolongement de la rangée du nord : c'est le Hermon ou Djebel-ech-Cheïkh, le « mont du Roi », qui mériterait aussi l'appellation de « mont des Dieux, » en souvenir des divinités dont les temples se dressaient au sommet des rochers. D'après les antiques légendes, les anges coupables y tombèrent lorsqu'ils furent précipités du ciel. Le Hermon, comme le Liban, est une montagne sacrée, et partout des chapelles s'élèvent sur les emplacements des sanctuaires anciens : les hauts-lieux sont tenus dans la même vénération qu'autrefois ; seulement saint George, Élie et le prophète Jonas ont remplacé Baal, Adonis ou Ëlioun*. Le mont lui-même était tenu pour un dieu et l'on a constaté que les temples des alentours étaient tous orientés dans la direction de la cime principale; de même que le musulman prie les yeux tournés vers la kiblah de la Mecque, de même les Syriens adoraient en regardant le Hermon'. Très escarpé sur ses deux versants, le mont du Roi est couronné par un pic à trois pointes qui s'élève à 2827 mètres au-dessus de la Méditerranée, à une hauteur plus grande encore audessus de la profonde dépression dans laquelle coule le Jourdain; de cette puissante cime, inférieure seulement aux croupes suprêmes du Liban, on embrasse un immense panorama s'étendant de la Méditerranée au grand désert*; un gouffre d'effondrement, dans lequel disparaissent les eaux de pluie et de neige, s'ouvi*e à côté de l'une des trois pointes,

< Barth, Becken des Mitlelmeeres,

* Robinson, Phyiical Geography of the Hohj Ijind,

' Jules Soury, Études historiques sur rAsie Antérieure et la Grèce.

* R. Burton, Vnexplored Syria.

HERMON, HAOURAN, SAFA. 699

qui porte les ruines d'un ancien temple, probablement celui de Baal- Hermon. De toutes les montagnes de la Syrie, le Djebel-ech-Cheîkh est la plus boisée; ses pentes offrent des bosquets, même de petites forêts, et l'Européen peut avoir le plaisir, bien rare en Orient, d*y faire bruire les feuilles mortes sous ses pieds'. Le Hermon est en grande partie composé de roches basaltiques et vers sa base méridionale s'étend une dépression marécageuse, aux bords légèrement relevés, que l'on croit être une ancienne bouche d'éruption : c'est le Birket-er-Ram, probablement le lac Phiala des anciens, considéré jadis comme l'une des sources du Jourdain. Au sud se dresse le cône volcanique de Tell-el-Akhmar.

Un massif de montagnes volcaniques, le Djebel-Haouran, domine les solitudes, à une centaine de kilomètres au sud-est du Hermon, auquel le rattache un plateau accidenté. Dans la partie orientale, le plus haut piton s'élève à 1853 mètres^ et quelques autres sommets dépassent 1000 mètres. Tous ces rochers de lave et ces amas de cendres se dressent en cônes rouges, qui ressemblent aux blocs calcinés sortis des fours; une seule montagne, le Koulaîb, vers l'extrémité méridionale, est ombragée de quelques arbres à la cime. Les monts du Haouran forment un massif dont l'axe se dirige à peu près du sud au nord. De ce côté, le Djebel-Haouran se termine par des pentes assez raides que surmonte une cime arrondie, le Tell Abou Toumeïs (1600 mètres) : on croirait voir la chaîne des Puys d'Auvergne se terminant par la coupole du Puy de Dôme*. Quatre cônes latéraux, le Tell Cheïhan, le Garrarah el-Kebir, le Djemal, le Garrarah el- Kiblieh s'alignent sur une longueur de dix kilomètres en une ce batterie de volcans » ; c'est de là que sont sorties les énormes coulées qui forment une mer de laves, l'Argob des Hébreux, s'allongeant vers le nord-ouest, dans la direction de Damas. L'épaisseur des matières fondues qui se sont épanchées sur les argiles et les calcaires est évaluée à 200 mètres ; l'œuvre des intempéries sur les roches friables, les fissures et les grandes crevasses produites par la contraction des laves, les trous de fumerolles, les vides produits par des explosions de gaz, ont découpé l'immense cheire en un labyrinthe de défilés, où maintes fois des fugitifs ont trouvé un asile : de là le nom moderne de Ledja, ou « Refuge » qu'a reçu la contrée*.

Le Safa ou la « montagne Nue » est un autre massif de volcans éteints, situé au bord de l'ancienne mer qui limitait à l'orient les haules terres de

* Richard Burlon, Unexplored Sipia.

* G. Rev, Notes mamucriteg.

' Wetzstein. Reiubericht ûher Hauran und dk Trachonen ; * R Burton and Tjrwhitt Drake, Unexplored Syria; — G.Rey, Voyage dans le Haouran, - ..

la Syrie. C'est un ensemble de bouches, dont les laves, vomies à gros bouillons, se sont épanchées en vagues noires : chaque coulée ressemble à un lit de fonte, hérissé d'énormes boursouflures par Texplosion des gaz. La formidable région, où ne se sont hasardés que de rares voyageurs, mérite bien l'appellation de Trachone ou d' « Apre Contrée » que lui avaient donnée les anciens, comme au Djebel-Haouran. Le Safa apparaît encore aujourd'hui tel qu'il était à l'époque de sa formation. Ses coulées de lave brillent comme du métal fondu ; du flanc des cratères semblent couler des torrents aux flots noirs et rouges, des arches jetées d'une roche à l'autre paraissent comme figées au-dessus d'un fleuve brûlant. La rangée méridionale du Safa présente un aspect effroyable : en abordant ces montagnes, on se demande si le feu n'y couve pas toujours. Les bords du Suetaa, ceux de l'Abou-Ghanim sont hérissés de laves floconneuses semblables à des flammèches et diversement inclinées, comme sous l'effort du vent ; il est probable qu*elles se déposèrent en arborisations légères et qu'elles se sont en effet recourbées sous l'impulsion des courants aériens. Le Suetaa n'est qu'un « squelette de volcan » ; les parois extérieures du cratère se sont partiellement écroulées et la cheminée supérieure, soutenue par quelques piliers, reste suspendue au-dessus d'un abime; de minces lames de verre, des stalactites de lave frangent la surface d'arrachement'. Presque tous les cratères du Safa s'ouvrent, non au sommet des cônes épars sur la noire surface du plateau, mais dans l'épaisseur même des laves. Partout on voit des gouffres arrondis semblables aux vides formés par les scories dans les bulles de gaz; mais ces vides ont jusqu'à 300 mètres de largeur et 20 à 50 mètres de profondeur. Les uns sont isolés ; d'autres sont tangents ou bien séparés seulement par des murs étroits, simples parois de verre rouge ou noirâtre. Ailleurs la masse des laves est coupée de Assures rectilignes ayant plusieurs centaines de mètres en longueur. Sur le Safa, la seule* végétation est celle de lichens blanchâtres qui s'attachent au basalte et que de loin on croirait partie intégrante de la roche : cependant M. Wetzstein vit une fougère au fond d'une crevasse. L'eau qui tombe sur les scories et les cendres est bue par les pores et ne reparait qu'à la base des laves, au contact des argiles, çà et là transformées en roches cristallines par la chaleur des matières ignées. Toutefois sur le versant nord-occidental du Safa s'ouvre une grotte naturelle, partiellement élargie par l'homihe, au fond de laquelle coule un petit ruisseau, bien connu des Bédouins : c'est la caverne d'Oum-Niran ou de la « Mère du Feu »*.

1 Wetzstein, mémoire cité.

* Burton, Unexplored Syria; — Journal ofthe Geographical Society, 1872.

SAF.4, IIARRA. 703

Dans son ensemble, le Safa occupe un espace d'environ 1200 kilomètres carrés et dresse ses cdoes de quatre à sii cents mètres au-dessus des plaines environnantes, qui sont elles-mêmes à plus de 500 mètres d'altitude moyenne. Quelques étendues argileuses où dans les années pluvieuses s'amasse un peu d'eau, limitent la base de celle région brûlée, au nordouest vers Damas, au sud-csl vers les plaines de TEuphrale; mais la plus grande partie des alentours est occupée par des coulées de lave. Au sud-ouest, le désert de Krâ, ou le « pays Apre », qui sépare le Safa du

Djebel-Haouran, est un de ces champs de scories parsemés de cratères secondaires et de trous d'explosion. Plus au sud s'étend le désert de Harra ou le « pays Brûlé », redouté des Bédouins. C'est une plaine circulaire remplie de sables d'une extrême ténuité qui se sont accumulés autour d'un haut rocher noir. Les Arabes s'accordent à dire qu'en posant le pied sur ce sol trompeur, les animaux, gazelles, chevaux ou dromadaires, s'y enlisent : le sable est, pour ainsi dire, devenu fluide par sa finesse, et l'on y enfonce comme dans un lac. Après les fortes pluies, la couche superiicielle s'agglutine en une croûte oîi l'homme peut encore s'aven-

70i NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.

iurer, mais qui ne porte pas le poids du chameau. C'est, en de bien plus yastes proportions, un phénomène analogue à celui qu'offrent certaines « blouses » de sable dans les landes françaises. Le Harra fait déjà partie du désert, rarement franchi, qui s'étend vers les bouches de l'Ëuphrate et que limite, au sud de Palmyre, une ancienne bergo maritime de grès et de calcaires.

Le bas Leontès, que l'on appelle ordinairement Nahr-Kasimiyeh ou « rivière de la Séparation », limite au sud la chaîne du Liban proprement dit. Au point de vue orographique, cette brèche est un simple accident : au sud, vers la Palestine, les montagnes peuvent être considérées comme appartenant au système du Liban; mais elles n'ont pas la même régularité d'allures : leurs croupes, peu élevées, et formant des chaînes à peine distinctes, occupent toute la largeur du territoire compris entre la Méditerranée et la dépression du Jourdain. Dans ce labyrinthe des vallées galiléennes les cartes permettent de reconnaître pourtant une ordonnance générale. A l'est, une rangée de montagnes, qui n'atteint nulle part la hauteur de 1000 mètres, se maintient dans l'axe du Liban, formant l'arête bordière de la dépression dans laquelle coule le haut Jourdain. Transversalement à cette chaîne se profilent plusieurs rangées, dont l'orientation générale est celle de l'ouest à l'est, et que rattachent les unes aux autres des chaînons latéraux; vers leur extrémité occidentale surtout, les diverses arêtes de la Galilée se rapprochent par de puissants contreforts, qui semblent être les restes d'une ancienne chaîne bordière parallèle au littoral méditerranéen; les rivières nées dans l'intérieur l'ont rompue de distance en distance, n'en laissant que le squelette, pour ainsi dire. Le plus haut sommet des monts galiléens, le Djebel-Djarmouk (1189 mètres), s'élève au nord-ouest de Safed, sur ta ligne de faîte entre la vallée du Jourdain et le versant de la Méditerranée ; mais cette croupe suprême, entourée de cimes à peine moins hautes, qui ne permettent pas de la voir dans ses vraies proportions, n'est pas la montagne fameuse de la contrée : le sommet le plus vénéré est le mont Tabor, le Djebel-Tor ou « Montagne Montagne » des Arabes, qui se dresse, presque isolé, au sud de la chaîne de Nazareth. Haut de 561 mètres seulement, — de 595 mètres d'après Guérin, — il dépasse à peine les crêtes des collines crayeuses qui Tentourent en amphithéâti^ ; toutefois sa position au bord de la grande plaine d'Esdraelon, que parcourent le Nahr-el-Moukattah et ses affluents, lui donna jadis une certaine importance stratégique, et sur le large plateau du sommet se voient les restes de fortifications du moyen âge, qui succédèrent à celles des Romains et des Juifs. Une légende, qui s'est formée au qua-

6ÂLILËE, PLAINE D'ESDRAELON. 705

trième siècle de l'ère vulgaire, a fait succéder le Tabor au Hermon comme montagne de la Transfiguration et, dès le sixième siècle, trois églises et trois monastères s^élevaient sur la terrasse du sommet, en souvenir des trois tentes que Pierre voulait dresser pour Jésus, pour Moïse et pour Élie. Les fouilles ont révélé quelques substructures.

L'entrecroisement des arêtes de la Galilée a formé des cavités intermé* diaires où les eaux s'amassèrent jadis en bassins lacustres, qui depuis se sont vidés par l'ouverture de cluses latérales; seulement quelques marais, pendant la saison pluvieuse, indiquent les anciens lacs. Mais au sud des monts galiléens le relief montagneux est presque complètement interrompu, de la Méditerranée à la vallée du Jourdain, par une large plaine qui parait devoir son origine au passage de grandes nappes d'eau. Cette plaine, orientée du sud-est au nord-ouest, est parsemée de quelques tertres ou tell qu'ont laissés les masses liquides en déblayant le sol des alentours, mais l'aspect général est celui d'une campagne unie, et le& fonds, où des cendres volcaniques se mêlent à l'humus, sont d'une grande fertilité; les champs cultivés donnent de magnifiques récoltes de céréales et les terres en friche se hérissent de gigantesques chardons. Au sud de Nazareth, la vaste dépression connue sous le nom de Merdj-ibn-Âmir ou « plaine du Fils de rËmir » n'a pas moins de 26 kilomètres de largeur : c'est l'étendue appelée jadis plaine de Meghiddo, d'Esdraelon ou de Jezrael. Le seuil, qui se trouve à une petite distance au nord-ouest de Zerin, l'ancienne Jezrael, est à l'altitude d'environ 120 mètres. Sur le versant de la Méditerranée, la ponte est fort douce, tandis qu'à l'orient, vers le Jourdain, le sol s*affaisse rapidement; d'un côté de Zerin s^étend la plaine, en apparence horizontale; de l'autre côté, les pentes s'inclinent brusquement et le torrent qui coule au pied des collines est déjà plus bas que le niveau méditerranéen. C'est par le seuil de Zerin que, d'après le bizarre projet d'industriels anglais, devrait passer un jour le canal à niveau rattachant le golfe de Saint-Jean-d'Âcre à celui d'Akabah, dans la mer Rouge, en empruntant la dépression profonde du Jourdain et du lac Asphaltite. La plaine d'Esdraelon, coupant la Palestine en deux moitiés distinctes, et commandant les deux versants de la contrée, fut de tout temps un champ de bataille entre les tribus ou les armées, — de là le nom de la rivière, Nahr-el- Moukattah, « Eau du Massacre)). — Juifs et Cananéens, Sarrasins et Croisés s'y heurtèrent fréquemment; pendant les guerres de la République, Kléber et Ronaparte y défirent une armée turque, près du village d'Ël-Affbuleh, dans le voisinage du seuil de partage : c'e^t la « bataille du mont Tabor ». Là, disent les exégètes de l'Apocalypse, est le champ d'Armagheddon, où se X. 89

7(M ?!OUTELLE GÉOGRAPHIE OMTERSELLE.

livrera la sQpréme latte qni doit assurer l'empire du inonde aux Hébreux. La longue baie semi-elliptique de Saint-Jean-d'Acre, d'une courbe si gracieuse, est limitée au sud par le promontoire du Carmel, extrémité du Djebel-Mar-Elias ou « mont de Saint Ëlic ». La chaîne, composée principalement de calcaires, est la plus régulière de la Palestine; au sud, un seuil peu élevé la sépare des monts de la Samarie : delà mer jusqu'à ce col l'axe de chaîne se maintient dans la direction du nord-ouest au

sud-est. Iji pente orientale s'incline brusquement vers la plaine d'Esdraelon, tandis qu'à l'ouest la montagne s'abaisse, du côté de la Méditerranée, par une longue déclivité. En moyenne, la hauteur de la crête est de trois h quatre cents mètres; le sommet le plus élevé, le Carmel proprement dit, au centre de la chaîne, atteint 551 mètres. De grands arhrcs ombrageant les pentes supérieures, des arbrisseaux, des gazons fleuris ont valu à la montagne son nom hébreu de Carmel ou « Verger »; mais vers l'extrémité septentrionale, la seule que visite le flot des voyageurs, les rochers, plus âpres, sont en certains endroits dépourvus de verdure et n'ont guère pour végétation que des chênes verts et les arbustes communs aux

GâRHEL et montagnes de la SAMARIE. 707

maquis orientaux. Sur le roc du promontoire siégeait un antique oracle que visita Pythagore et où Vespasien vint se faire prédire sa fortune. En cet endroit, situé sur les limites du pays cananéen et des terres juives, eut lieu, d'après la tradition juive, cette lutte entre Élic et les prophètes de Baal, qui symbolise les incessantes guerres religieuses de la Palestine et de la Syrie entre les dieux topiques. Au-dessus de la « grotte d*Élie », où ses disciples rendaient les oracles, s'élève un couvent somptueux, de construction récente.

Au sud-est de la plaine d'Esdraelon, le massif des collines de Gilboa, appelées Djebel-Fokouah par les Arabes, commence la crête médiane de la Palestine qui, sauf quelques irrégularités de détail, se maintient parallèle à la vallée du Jourdain et à la Méditerranée ; composée principalement de roches crayeuses, que des éruptions de basalte ont interrompues en quelques endroits, elle est d'un relief uniforme et sans pittoresque, mais leurs fonds sinueux sont d'une grande fertilité. Le faite de ces monts, qui coïncide avec la ligne de partage des eaux, est, comme le mont Garmei, beaucoup plus brusquement incliné par ses pentes orientales que par celles de l'ouest. En moyenne, son arête est deux fois plus éloignée des plages de la Méditerranée que des rives du Jourdain : aussi de ce côté les hauteurs de la Judée se dressent-elles en montagnes, tandis que sur le versant opposé elles apparaissent seulement comme des collines; d'ailleurs elles sont en réalité plus élevées par leurs déclivités orientales, puisque de ce côté s'ouvre la dépression du Jourdain. A l'est de la voie historique du littoral, qu'ont suivie presque tous les conquérants, le massif de la Judée constituait un massif isolé, d'attaque diffîcile : ainsi s'explique le constant antagonisme entre la région basse de la Palestine, habitée par des populations plus civilisées, et le haut pays, où vivaient les rudes montagnards de Juda. Dans celte contrée supérieure, découpée latéralement par des vallées profondes, qui se subdivisent en ravins pierreux, le faîte même offre, du nord au sud, le chemin le plus accessible : c'est dans le voisinage des plus hauts sommets que serpente la route historique, suivie de tout temps par marchands, guerriers ou pèlerins, et que sont bâties les villes les plus considérables. La hauteur moyenne des cimes de la crête médiane varie de 600 à 800 mètres. L'Ebal et le Garizim, les deux monts fameux qui dominent la plaine de Sichem, dépassent 900 mètres. La montagne la plus haute de la Judée, le Tell-Asour, au nord de Jérusalem, atteint 1011 mètres et domine un nœud central d'où les chaînons rayonnent dans tous les sens. Au sud de Jérusalem, quelques sommets approchent encore de 1000 mèti*es, mais peu à peu les collines s'affaissent dans la direction de la pé-

708 NOUVELLE GfiOGRÂPHlE UNIVERSELLE.

ninsule du Sinaï et vont se perdre dans le plateau raviné de Badiet-et-Tih, parsemé de craus et de dunes

Los montagnes transjordanes sont, comme celles de la Palestine propi^ ment dite, un plateau raviné, de 750 à 900 mètres de hauteur au-dessus de la Méditerranée, n'offrant qu'en de rares endroits Taspect d'une véritable chaîne. A l'ouest du haut Jourdain, les plateaux du Djaoulan, l'ancienne Gaulanitide, n'ont même l'apparence de monts que par leur berge occidentale, descendant en gradins vers le lac de Houleh et la mer de Tibériade. Le torrent de Yarmouk, dont la ramure de ouadi s'étend à Test jusqu'au Djebel-Haouran et aux arêtes bordières du désert de l'Euphrate, limite le plateau de Djaoulan comme un large fossé, puis au delà recommence la région montueuse. De même, le tondent de Jabok, et plus au sud, sur le versant de la mer Morte, le Modjib (Arnon) et ses afQuents coupent dans toute leur épaisseur la zone des monts transjordans et divisent ainsi les hautes terres en fragments inégaux; en outre, des ouadi secondaires ravinent profondément les massifs rocheux et les sculptent en promontoires des formes les plus variées, mais dont le sommet, ça et là revêtu de laves basaltiques, semble de loin se confondre en une table uniforme, à peine dépassée par quelques pointes pyramidales. A l'orient du Ghor proprement dit, c'est-à-dire de la vallée du Jourdain comprise entre la mer de Tibériade et la mer Morte, les hauteurs, connues sous le nom général de Djebel-Adjloun ou de Galaad, sont d'accès facile : les berges tournées vers le fleuve se divisent en gradins de terre rouge et fertile, recouverts çà et là de bosquets où prédomine le chêne ; dans les années pluvieuses, les dépressions donnent d'abondantes récoltes de céréales, très recherchées dans toute la Syrie. A l'est de la mer Morte, les escarpements sont plus difficiles à gravir; les monts se dressent en parois abruptes et les ravins des ouadi pénètrent dans l'intérieur comme d'étroites rues entre des murs verticaux. La végétation est rare sur les pentes et sur les plateaux de cette région d*El-Belka, plus généralement désignée par les noms des anciens peuples qui l'habitaient, Ammon et Moab. Cependant la nudité de ces monts n'est pas comparable à celle du massif calcaire de la Judée, à l'ouest de la mer Morte : non seulement les fonds bien arrosés sont remplis de fourrés verdoyants, mais des bouquets de chênes, des térébinthcs, des lauriers, croissent sur les terrasses tournées vers les vents humides de la Méditerranée. En moyenne, les montagnes transjordanes sont plus élevées que celles de la Palestine. Le Djebel-Ocha ou « mont

A Tristram, The Land of Moab.

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MONTAGNES DE MOÂB ET DE SINAL 7il

d'Osée », silué à peu près en face du Tell-Âsour, a 1058 mètres; un sommet de Moab atteint 1170 mètres, et, plus au sud, les monts qui bordent à l'orient le Oued-Arabah et qui vont rejoindre les montagnes de Madian, dépassent l'altitude de 1200 mètres. Parmi tous ces pics d'outre- Jourdain ou de la Pérée, le plus fameux, mais non le plus élevé, est le Djebel-Neba, que la tradition désigne comme le mont Nebo, d'où Moïse aurait contemplé, par delà le Jourdain, la terre promise à son peuple et à lui défendue.

Les montagnes du système sinaïque sont bien nettement séparées des massifs de la Palestine. L'Arabie de Pétra, appelée aussi « Pétrée » danâ le sens de « Pierreuse », est en effet parsemée de roches et de collines irrégulières, hautes de 400 à 600 mètres, que de lai'ges ravins séparent en massifs distincts. Dans son ensemble, la région limitée à l'ouest et à l'est par le canal de Suez et par la dépression d'Arabah forme un plan doucement incliné vers la Méditerranée et limité brusquement au sud par une chaîne bordière, le Djebel-ct-Tih, qui se compose de deux rangées se rencontrant à angle droit; cet angle de montagnes est tourné du côté du sud, dans le même sens que la pointe aiguë de la Péninsule, terminée par le cap effilé du Kas-Mohammed. Le pourtour de la région du Sinaî est donc formé de ligues ayant une régularité presque géométrique, en pointe de flèche. Au sud des montagnes bordières de Djebel-et-Tih, dont quelques croupes ont près de 1000 mètres, de larges ouadi longeant les rocs, comme des fossés ouverts au pied d'un rempart, contribuent encore à séparer nettement les massifs sinaïques du plateau de l'Arabie Pétrée. A l'est, le Oued-el-Aïn, avec ses mille ramifications, le ravin d'Aîn-el-Houderah, leOuad-Nesb s'inclinent vers le golfe d'Akabah; à l'ouest, d'autres lits de tenants, presque toujours à sec, se rejoignent dans la zone sablonneuse appelée Debbet-er-Ramleh, qui communique avec le littoral de la mer Rouge par une étroite cluse. Plus au sud, un autœ ouadi, dont les premières ramifications commencent aussi dans le voisinage du Djebel-et-Tih, serpente également au nord des montagnes du Sinaî; des terrasses d'argiles jaunâtres qui des deux côtés du torrent s'appuient sur les rochers, jusqu'à la hauteur de 30 mètres, sont probablement des alluvions d'origine lacustre qui se déposèrent à une période géologique antérieure, lorsque le Feiran ne communiquait pas encore avec le golfe de Suez\

Les collines du littoral de la mer Rouge, à l'ouest du Djebel-et-Tih, sont

> Lepâus. Denkmâlêr auê Aegypien und Aethiopien.

7i2 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE.

composées d'assises crayeuses, masses blanches et régulières d'un aspect monotone, hautes de quelques centaines de mètres. Mais les premières montagnes qui appartiennent au groupe sinaïque et qui s'élèvent au sud de la chaîne bordière, du golfe de Suez à celui d'Akabah, sont formées de grès au profil bizarre et au coloris varié, qui se groupent en paysages pittoresques. Au sud s'élèvent les granits, les gneiss et les porphyres. Uniformes par la composition de leurs roches, les monts du Sinat ne le sont pas moins par l'aridité de leur surface; ils sont d'une nudité formidable; leur profil à vives arêtes se dessine sur le bleu du ciel avec la précision d'un trait buriné sur le cuivre. Ainsi la beauté du Sinaï, dépourvue de tout ornement extérieur, est-elle la beauté de la roche elle-même : le rouge brique du porphyre, le rose tendre du feldspath, les gris blancs ou sombres du gneiss et du syénite, le blanc du quartz, le vert de difféi^ents cristaux donnent aux montagnes une certaine variété, encore accrue par le bleu des lointains, les ombres noires et le jeu de la lumière brillant sur les facettes cristallines. La faible végétalion qui se montre çà et là dans les ravins et sur le gneiss décomposé des pentes ajoute par le contraste à la majesté de formes et à la splendeur de coloris que présentent les escarpements nus; sur les bords des eaux temporaires dans les ouadi, quelques genêts, des acacias, des tamaris, des petits groupes de palmiers ne peuvent en rien voiler la fière simplicité du roc. Cette forte nature, si différente de celle qu'on admire dans les contrées humides de l'Europe occidentale, agit puissamment sur les esprits. Tous les voyageurs en sont saisis; les Bédouins nés au pied des montagnes du Sinaï les aiment avec passion et dépérissent de nostalgie loin de leurs rochers. L'étrange existence des anachorètes, qui passaient leur vie contemplative dans les cavernes de la Péninsule, s'explique peut-êti*e aussi par la beauté des monts qui les entouraient et qu'ils ne pouvaient plus quitter'.

liCs roches gréyeuses du Sinaï septentrional, qui s'appuient en certains endroits sur des granits et des porphyres, sont fort riciies en minerais de fer, de cuivre et en gisements de turquoises, difficiles à exploiter à cause du manque de combustible et de moyens de transport; l'Anglais Macdonald s'acharna inutilement à cette entreprise pendant plusieurs années. Cependant il est une vallée, celle de Magarah, où des Bédouins viennent parfois fouiller les veines cuprifères pour y chercher ces turquoises éparses qui ce écartent les mauvaises influences, fortifient le regard, procurent la faveur des princes, assurent la victoire, mettent en fuite les mauvais son-

* Oscar Fraas, Au$ dem Orient.

PENINSULE DU SINAr

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ROCH£S ET MINES DU SINÂI, YAL DE L'fCRITURE. 713

gcs, rappellent les délices de Tamour et en promettent de nouyelles »\ Dès les plumiers âges historiques, les Égyptiens s'approvisionnaient à Magarah de cuivre et de substances minières tinctoriales' : on voit encore de profondes carrières, de longues galeries, des amas de débris qui prouvent l'ancienne importance de ces travaux de mine; on remarque même des restes de fourneaux et jusqu'aux formes dans lesquelles on coulait le cuivre brut. Mais les vestiges les plus précieux sont les inscriptions hiéroglyphiques nettement conservées qui se trouvent sur les parois polies du por^ phyre, et que Ton croit être les plus anciens documents écrits de TOrient égyptien et même de la terre. Sur ces archives de pierre, Snefrou, le premier Pharaon, est représenté assommant un indigène, à la tête ornée d'une plume d'oiseau. Plus loin, dans la série des rois, viennent aussi Ghoufou (Chéops), le constructeur de la grande Pyramide, et Kamsès II, père de Menephta, sous le règne duquel les Israélites s'enfuirent de la terre d'Egypte : l'histoire écrite de ces Pharaons comprend plus de quinze siècles*. Près de Magarah, entre des parois hautes de 200 mètres, s'ouvre une large vallée, celle du Oued-Mokattab ou « Val de l'Écrilure », devenue fameuse par ses graffiti et dessins de toute espèce, gravés presque tous par des burins peu exercés; d'innombrables silex travaillés, que l'on ramasse à la base des rochers, semblent avoir servi à polir les sculptures^. C'est en un dialecte araméen, mélangé de termes arabes, que paraissent être rédigées la plupart des inscriptions et l'on croit pouvoir en fixer la date au dernier siècle de l'ère ancienne et aux commencements de l'ère chrétienne'; Palmer émet l'hypothèse qu'un champ de foire, où se réunissaient les tribus de la Péninsule, existait jadis au Val de l'Écriture. Depuis cette époque, nombre de voyageurs, musulmans et chrétiens, ont aussi voulu éterniser leur mémoire en gravant leur nom sur les parois polies du Oued-Mokattab; seulement presque toutes les incriptions se trouvent du côté de l'ombre : les pèlerins cherchent à partager l'immortalité de Sésostris, sans s'exposer à la lumière aveuglante et à la chaleur torride que réverbère la paroi tournée vers le midi.

Avant que les explorateurs modernes n'eussent parcouru la Péninsule et révélé la forme véritable de son relief, on se représentait le Sinaî comme un mont pyramidal, complètement isolé, et se dressant au mi-

< Vambery, Sittenbilder ans dem Morgenlande. > Georg Ebers, Von Goxen su Sinaï,

s liepsius, Denkmàler aiu Aegypten and AeUUopien; — De Laborde et Linant, Voyage dont r Arabie Pétrée.

* Bauennann; — Palmer, The désert of the Exodue.

* Georg Ebers, ouvrage cité.

714 NOUVELLE 6É0GRÂPUIE UNIVERSELLE.

lieu d'une plaine où auraient pu camper des nations entières. Peut-être que cette opinion est vraie relativement au Sinaï des Hébreux, car il n*est pas certain que la montagne de la « Loi » s'élève dans la région méridionale du désert, et des géographes la cherchent dans les solitudes d'El-Ârich, en Idumée ou même en Arabie^ : aucune tradition hébraïque continue ne se rapporte aux monts de la péninsule du sud et les Juifs n'ont jamais eu pour eux de vénération particulière. Quoi qu'il en soit, le massif appelé de nos jours Sinaï est, pris dans son ensemble, un groupe de montagnes rapprochées les unes des autres et s'élevant sans ordre apparent au-dessus du lacis entremêlé des ouadi ; vue de l'un des sommets, la région ressemble à une mer agitée dont les vagues s'entrecroisent sous l'influence de vents opposés et tournoyants. La partie la plus élevée, que l'on peut considérer comme le nœud central, occupe à peu près le milieu géométrique de la Péninsule : c'est le Djebel-Katherin ; on y voit les traces d'anciens glaciers*. Une rangée de montagnes s'en détache vers le nord-ouest pour former le massif du Serbal, limité par le Ouadi-Feïran ; au sud, un autre groupe lève sa tête presque au niveau du Djebel-Katherin; plus loin s'alignent d'autres monts, qui s'affaissent par degrés vers le Ras-Mohammed. Tout le versant oriental est occupé par un labyrinthe de hauteurs, que dominent les groupes du Djebel-Farani et de l'Abou-Mesoul. Seulement, au sud-ouest, les montagnes se présentent en forme de sierra régulière au-dessus d'une étendue caillouteuse, appelée par excellence El-Gaah, c'est-à-dire la (c Plaine ». On la considère comme un ancien fond marin graduellement soulevé; haute de 300 mètres environ à la base des montagnes, elle s'incline d'une pente égale vers le rivage actuel et la déclivité se continue sous les eaux du golfe de Suez, dont la profondeur moyenne, au milieu du chenal, est de 75 mètres. Quelques buttes insulaires, telles que les « Cornes de Bouc », se dressent dans la plaine, et, longeant le littoral, les crêtes parallèles du Djebel-Gabeliyeh s'avancent en presqu'île à l'ouest du golfe septentrional formé jadis par le bassin d'El-Gaah.

Quel est, parmi les divers pics des monts Sinaï, celui qui le premier fut vénéré par les chrétiens comme le mont sacré d'où seraient descendues les paroles de la Loi au milieu des éclairs et des tonnerres? En désaccord avec les moines qui ont bâti leur couvent au centre du massif, près du mont le plus élevé, la plupart des explorateurs ont accepté l'hypothèse de Lepsius, qui considère le Serbal ou la « Cime de BaaP » comme le vrai Sinaï

> R. Burton, Journal ofthe Geographical Society; — fieke, Sinaï in Arabia.

* Oscar Fraas, Atu dem Orient,

* Oscar Fraas, ouvrage cité.

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