ARABIE
Cette péninsule massive, grande comme un tiers de l'Europe, est au centre même de l'Ancien Monde. Suspendue, pour ainsi dire, à la masse continentale par les arêtes de montagnes qui rejoignent le Sinai au Taurus, elle appartient à la fois, comme pays de transition, à l'Asie et à l'Afrique. Par les contours, l'orientation des montagnes, les phénomènes du climat, elle est surtout une terre africaine; par la pente de ses oûadi, par sa contiguïté de plus de 1000 kilomètres avec le bassin de l'Euphrate, elle est une des contrées de l'Asie; mais quoique rattachée ainsi aux deux continents, l'Arabie constitue un monde à part : les routes historiques ne la traversent point; elles l'évitent; au contraire. La voie principale de communication entre l'Asie et l'Afrique, où se fît de tout temps le flux et le reflux des hommes, commerçants ou guerriers, longe le littoral syrien et passe au nord de la presqu'île de Sinaï. Contournée d'un côté par cette route des nations, baignée des trois autres côtés par la mer des Indes et par ses golfes, la péninsule est justement nommée Djezireh-el-Àrab, « Ile des Arabes ». Malgré les traits extérieurs, la plupart des véritables îles dé* pendent plus que TArabie des continents voisins.
Presque fermée au reste des hommes, l'Arabie n'était connue aux anciens que dans le voisinage du littoral. Les conquérants que mentionne l'histoire n'y pénétrèrent point; Rome n'y envoya qu'une seule expédition militaire, en l'an 22 de l'ère ancienne, et ses légions, commandées par Aclius Gallus, ne s'avancèrent à une certaine distance dans l'inlcrieur que dans la région du sud-ouest, relativement peuplée, que Plolémée désigne sous le nom d'xVrabie Heureuse ; le géographe d'Alexandrie ne connut que par les rapports des caravanes les routes et les stations commer-
ciales éloignées de la côte. Depuis Thégire, et jusqu'au miKeu du siècle dernier, les seuls renseignements qui parvinrent en Europe sur l'Arabie centrale étaient dus aux pèlerins des villes saintes. Les Turcs, bien que leur souverain porte le titre de « chef des croyants », n'ont jamais occupé qu'une étroite zone du littoral arabe, à l'ouest le long de la mer Rouge, à l'est au bord du golfe Persique. Plus heureuses, les armées égyptiennes, commandées, il est vrai, par un vassal de la Turquie, réussirent, de 1810 à 1820, à pénétrer victorieusement jusqu'au centre de la Péninsule, dans le pays des Wahabites ; mais, au midi, nulle région ne fut visitée par eux. Il n'est pas de contrée où les expéditions de conquête aient laissé moins de traces qu'en Arabie. Des centaines de peuplades n'ont jamais entendu le sabot d'un cheval étranger résonner aux approches de leurs tentes.
Si les Arabes sont admirablement défendus par les solitudes sans eau qui les entourent, ils ne sont pourtant pas complètement séparés du monde. Habitués à la marche dans les sables, connaissant les chemins et les puils du désert, il leur est plus facile de sortir de leur domaine qu'aux voisins d'y entrer. L'histoire ancienne parle des triomphantes incursions des llyksos dans le delta du Nil. On sait avec quelle force d'expansion irrésistible les Arabes, descendants de ces pâtres guerriers, se révélèrent aux autres peuples en convertisseurs et en conquérants. L'énergie accumulée de siècle en siècle dans les tribus ignorées se montra tout à coup, avec une intensité supérieure encore à celle des Grecs, lorsque ceux-ci, sous Alexandre, débordèrent sur l'Asie. Ce fut une explosion comparable à celle de l'aloès poudreux qui laisse passer des générations d'hommes avant de fleurir, mais dont la corolle, apparue soudain, émerveille par son éclat. Egypte, Syrie, Babylonie, Perse, Asie Mineure, Afrique septentrionale, Sicile, Espagne, plages de la mer des Indes, devinrent des terres arabes et toutes les régions conquises eurent avec leurs envahisseurs un renouveau de civilisation. L'ardeur de la foi religieuse, la puissance de l'abnégation, ne suffisent pas à expliquer les succès prodigieux des Arabes ; ils eurent aussi pour cause le bon accueil des populations elles-mêmes; en maintes contrées, ils apparurent, non pour opprimer, mais pour affranchir; plus équitables que les anciens maîtres, plus tolérants, malgré l'âpreté de leur zèle, ils attirèrent à eux des millions d'hommes : en moins d'un siècle, le. nombre de ceux qui se disaient Arabes, du Guadalquivir aux iles de la Sonde, avait probablement décuplé. Porteurs de la science et des arts, précieux héritage que les Byzantins laissaient dépérir, les Arabes le firent fructifier, au contraire : ils suscitèrent une nouvelle flamme de ces braises qui s'éteignaient lentement sous la cendre des monastères orientaux. Ainsi