AFGHANS
détermine, mais pour le « prix du sang ». Toutefois les médiations sont fréquentes. Les djirga interviennent entre les familles et quelquefois un kheil est choisi comme arbitre entre deux groupes ennemis; dans ce cas, les coupables sont généralement condamnés à livrer une ou plusieurs femmes en mariage aux hommes de la famille ou de la tribu ofTensée. Telle est Tune des causes principales du mélange de sang entre les diverses populations afghanes. Les pratiques de l'hospitalité aident aussi au croisement des tribus : les familles étrangères sont accueillies généreusement sur le territoire du clan, des terres leur sont distribuées et leur chef est admis parmi les membres de la djirga; toutefois ces hôtes peuvent continuer de se gouverner par leurs propres coutumes. Outre ces étrangers spécialement favorisés, il en est d'autres, les Hamsoyeh ou « Voisins », qui sont considérés comme les «clients » de la tribu et qui d'ordinaire ne sont pas mis en possession des terres qu'ils cultivent; cependant il est rare qu'après une ou deux générations ils ne finissent pas par se confondre avec la tribu hospitalière. Tandis que des éléments d'origine diverse se groupent ainsi en une seule famille, mainte tribu se divise en fractions hostiles à la suite de quelque violence privée ou de dissensions politiques. L'affixe de zaï ou « fils » qui s'ajoute à la plupart des noms de tribus et de clans n'indique pas avec rigueur la véritable descendance : il n'est souvent qu'un signe distinctif sans valeur précise. C'est ainsi que lors des événements qui précédèrent la dernière invasion britannique, les Kabouliens s'étaient divisés en Cavagnarizaï, favorables à l'alliance anglaise, que représentait le résident Cavagnari, et en Yakoub-zai\ ennemis de l'étranger que haïssait aussi l'émir Yakoub*. Souvent les intérêts communs groupent toutes les tribus d'un même territoire contre d'autres tribus, quelle que soit d'ailleurs la race originaire : c'est ainsi que des Ghilzaî et des Tadjik, mais tous Logari ou ce gens de Logar », combattent d'autres Ghilzaî et d'autres Tadjik, habitant le Laghman*.
Les rapports contradictoires des voyageurs, provenant de la variété et du changement des noms de tribus, ne permettent pas de classer rigoureusement les kheil suivant leur vraie parenté. Les tableaux officiels publiés par les envoyés anglais et ceux de l'étal-major russe n'ont entre eux qu'une ressemblance lointaine. Néanmoins on peut tenter une classification générale. D'après tous les écrivains, la tribu dominante parmi les quatre cents kheil des Afghans est celle des Dourani, à laquelle appartient la famille
* Dtillew, The Races of Afghanistan,
* Uoldich, Proceedimjs ofthe Geographical Society , febr. 1881.
r^nant actuellement dans le pays : elle comprend peut-être le cinquième de la population totale de l'Afghanistan, au sud de THindou-kouch. Au commencement du siècle dernier, les gens de la tribu s'appelaient Avdali (Abdali) ; mais Ahmed chah, le conquérant de Tlnde, ayant pris le titre de Dour et Douran ou <c Perle des Perles », la nation de laquelle il était issu changea son nom en celui de son chef. Le territoire des Dourani comprend la plus grande partie de l'Afghanistan méridional, toute la vallée moyenne du Hilmend, entre le pays des Ghilzaï et le Seïstan, la plaine de Kandahar, le Zamindawar et les massifs montagneux des environs de Farah. Dans cette tribu afghane, les pasteurs sont fort nombreux; cependant ils ne constituent pas la majorité, même chez les Alizaï du Zamindawar. Tous ces bergers sont nomades et possèdent au moins deux campements, le kichlak ou station d'hiver, qui se trouve dans la plaine, et l'aïlak ou station estivale, établie dans la montagne : c'est avec ravissement que les pâtres parlent du jour où ils quittent la région basse, suivis des troupeaux joyeux, pour aller planter leurs tentes dans les pâturages fleuris des hautes vallées ou du plateau. Enorgueillis de leur parenté avec la famille royale, les Dourani, — parmi eux surtout le clan d'Ahmed chah, les Popalzaï, et celui des souverains actuels et de la plupart des hauts fonctionnaires, les Barikzaï, — sont, de tous les Afghans, ceux qui ont le moins bien défendu leurs institutions républicaines.
Au nord-est de Kandahar, les vallées et les plateaux que limite à l'orient le rempart du Soulaîman-dagh appartiennent pour la plupart aux Ghilzaï ou Ghildji, appelés aussi Matta!, et répartis en une cinquantaine de clans. Us se disent d'origine turque et seraient venus de l'ouest au dixième siècle^ : ce sont les Khildji ou Khaladji des auteurs arabes. Ils se convertirent de bonne heure à l'Islam, sans toutefois abandonner certaines pratiques de leur ancien culte; d'après la tradition, ils auraient été chrétiens, unis à ceux de la Géorgie ou de l'Armcnistan, et l'on cite en témoignage le fait, d'ailleurs sans valeur probante, que leurs vêtements sont brodés de croix et que leurs femmes se croisent les bras sur la poitrine avant de pétrir leur pain *. Quoique se tenant pour distincts des Afghans, ils parlent la même langue, ont le même aspect physique et les mêmes coutumes ; il faut voir en eux de vrais Pachtanah, devenus tels par les croisements, quelle que soit d'ailleurs la part faite primitivement aux étrangers par la conquête; ils se distinguent en général par une noble prestance
* Bellew, Afghanidan and the Afghans ; — Masson, etc.
* Masson, Variotu Journeys in Balochistanf Afghaniitan, etc.
GHILZAI ET YOUSOUF-ZAÎ. 65
et une grande régularité de traits. Les Ghilzaî furent autrefois la tribu la plus puissante de la contrée : ce sont eux qui conquirent la Perse au commencement du siècle dernier, et c'est à Tépuiscmcnt causé par ces guerres qu'il faut attribuer sans doute la révolution qui les a placés au second rang; mais ils ont gardé l'orgueil de leur race. Le régime républicain s*est maintenu chez eux beaucoup mieux que chez les Dourani; chaque clan, presque chaque famille s'administre en pleine indépendance et rarement s'ingère dans le gouvernement des autres communautés : la paix entre les tribus n'est guère troublée que dans les époques de commotion générale, alors que se recrutent les armées de l'émir. Très hospitaliers, les Ghilzaî entretiennent dans chaque commune un fonctionnaire spécial, un ce euxène », chargé d'accueillir les étrangers et de fournir à tous leurs besoins. Le groupe le plus considérable des Ghilzaî est le Soulaîman-kheil, qui se divise en clans nombreux errant dans les pâturages des montagnes de Salomon et descendant en hiver sur le versant qui regarde l'Hindoustan. Les bergers ghilzaî des districts méridionaux sont obligés chaque année de suivre leurs troupeaux dans les plaines voisines de Kandahar, et se trouvent ainsi, pendant la saison de transhumance, dans un état de vasselage forcé à l'égard des Dourani de la plaine. Quant aux Ghilzaî de Kaboul, mêlés aux gens de toute race que le commerce, la guerre et les intrigues de cour ont attirés vers la capitale, ils ont pour la plupart perdu leurs caractères distinctifs. I^es Afghans qui massacrèrent les Anglais en 1842 étaient Ghilzaî pour la plupart.
Ix^s tribus afghanes du nord-est, dans le bassin de la rivière de Kaboul et sur les hauteurs avoisinantes, sont classées quelquefois sous l'appellation générale de Berdourani, imaginée par Ahmed chah, mais inconnue des clans eux-mêmes. Le groupe le plus considérable est celui des Yousouf-zaî ou c< Fils de Joseph », qui vivent en partie dans la plaine de Pechaver, mais en plus grand nombre dans les vallées afghanes du nord et du nord-ouest '. D'après Elphinstone, les « Fils de Joseph » seraient au nombre de 700 000; toutefois il leur attribuait un territoire beaucoup trop étendu, de l'Hindou-kouch aux montagnes Salines du Bannou, et plusieurs tribus, désignées sous d'autres noms, étaient comptées par lui comme appartenant à cette famille; d'après Raverty, elle comprendrait cent mille « hommes d'épée ». Les Yousouf-zaî sont divisés comme les Ghilzaî en une multitude de clans, mais les incursions de pillage qu'ils ont fréquemment entreprises dans les riches plaines de Tlnde, leurs pratiques d'émigration
• Sanrelle Géographie unhenelie, vol. VIII
66 NOUVELLE GË06RAPHIE UNIVERSELLE.
guerrière à la solde des souverains, leurs relations constantes avec les marchands de toute race qui passent dans le voisinage de leurs campements, ont corrompu leurs mœurs. I^es dissensions intestines sont très fréquentes entre les Yousouf-zaï. Ainsi qu'ils le répètent eux-mêmes, un saint leur a laissé sa bénédiction en disant : « Vous serez toujours libres, mais vous ne serez jamais unis! » Comme les anciens Juifs, que la plupart des missionnaires anglais donnent pour ancêtres aux Fils de Joseph, — d'ailleurs sans preuves historiques, — les Yousouf-zaï et d'autres tribus voisines, tels que les Mahomed-zaï et les Swati, procèdent après une certaine période, dix, vingt et trente ans, à une nouvelle distribution des terres : on décide à la courte paille entre clans et familles, et le cultivateur change de résidence pour aller occuper le lot qui lui est temporairement assigné* ; celui qui proleste contre le sort ou qui se dispute avec d'autres pour les limites de son champ est expulsé de sa tribu et perd à la fois terre, femme, enfants et droits civils. Ce régime de la propriété, qui rappelle l'ancienne possession communautaire, n'empêche pas que les champs des Yousouf-zaï ne soient parfaitement soignés et en excellent rapport*, mais en beaucoup de districts les pratiques de l'esclavage ont eu pour résultat une grande décadence agricole et industrielle. Divers clans réduits en captivité, ainsi que des prisonniers de guerre ramenés jadis de l'IIindoustan, ont été répartis entre les tribus des Yousouf-zaï et des Swati, qu'ils aident pour la culture du sol et les autres travaux. Ces esclaves, connus sous le nom de fakiTy reçoivent quelquefois, comme jadis les moujiks russes, la permission de se livrer dans les villages au commerce ou à l'exercice d'un métier personnel, mais ils -doivent payer une taxe à leur maître, sans compter l'impôt prélevé par la djirga.
Les Swati, ainsi nommés du fleuve dont ils habitent la vallée eu de nombreux et populeux villages, ressemblent beaucoup aux Yousouf-zaï, mais ils se distinguent par certaines pratiques. Ainsi les morts sont ensevelis dans les jachères destinées à être bientôt remises en culture. Quand le laboureur lance la charrue dans le champ des morts, il les avertit : « Relevez-vous! relevez-vous! voici la charrue qui vient ! » Mais que le soc déchire les cadavres et ramène des lambeaux de chair à la surface : « C'est bien, dit-il, les morts s'en vont à la Mecque bénie »\ Au sud des Swati, les Momound habitent les rives du Kaboul, non loin des clans Afridi, qui occupent les vallées orientales du Sofid koh, et que pensionnent les
* Raverty, Journal ofthe Asiatic Society of Bengale 186S, n<> lU,
* Nountstuart Elphinstone, ouvrage cité.
* Raverty, mémoire cité,
YOUSOUF-ZâI, TOURI, DJADJI, WâZIRI. 67
Anglais pour leur faire entretenir et surveiller les routes de la montagne entre Pechaver et Kohat. A l'ouest, les Chinwari, moins batailleurs que les Afridi, sont enti*epositaires du commerce et convoyeurs des marchandises sur la route de Kaboul. A l'ouest et au sud-ouest du pays des Afridi, la région comprise entre les chaînes parallèles du système des monts Soulaîman appartient à des tribus indépendantes ou bien changeant leurs maîtres, — l'émir d'Afghanistan ou la reine d'Angleterre, — suivant les alternatives des guerres et des migrations. Ainsi les Bangach (Bagach), qui vivaient dans la vallée moyenne du Kouram ou Kourmah, sont descendus vers Kohat et se trouvent maintenant presque tous sous la juridiction britannique ; ils fournissent de nombreux mercenaires à l'armée indienne'. Les Touri, qui ont remplacé les Bangach dans leur ancien territoire, recherchent aussi le patronage de l'empire indien, car, en leur qualité de chiites, ils ont à redouter les violences ou l'oppression de leurs voisins, de foi sunnite'. Mais la plupart des tribus rejettent toute allégeance politique dès que les soldats étrangers se sont retirés de leurs montagnes. Une de ces nations d'hommes libres est celle des Djadji, dont les douze clans vivent dans les hautes vallées du Kouram et de ses affluents. Ennemis mortels des Touri, ils résistèrent bravement aux Anglais pendant la dernière invasion; leur malheur est d'être divisés par les vengeances héréditaires, qu'ils désignent simplement par le nom d'échange. C'est presque toujours entre beau-père et gendre que commence la guerre : la coutume veut que le fiancé soit admis chez les parents de la jeune fille et vive à leur foyer pendant les quatre ou cinq années qui précèdent le mariage; mais à la fin on lui demande un prix d'achat tellement élevé, qu'il préfère ordinairement enlever sa femme. Il faut alors que le sang coule : ou bien le père tuera le ravisseur, ou bien il sera tué par lui. Les voisins des Djadji, tous d'origine turque et constituant ensemble une turbulente « fraternité » ', les Mangal, les Khosti ou Karlarni, les Chita de la vallée de Totchi, n'ont guère plus de respect pour la vie humaine.
liCs nombreux kheil des Waziri campent sur les degrés extérieurs du Soulaîman-dagh, au sud du Bannou. Ils jouissent aussi de leur indépendance politique, mais on peut les considérer comme entrés définitivement dans le cercle d'attraction de l'Angleterre, grâce à l'émigration qui dirige chaque année un grand nombre de leurs jeunes gens vers les plaines de rindus. Cependant il est encore des Waziri presque sauvages, dont les
* Rowney, The iHld Tribes of India,
' Gerald Martin, Proceedings ofthe Geographical Society, oct. 1879.
> RaTcrtjy Notci on Afghanistan and some parts of Balochistan,
Anglais ont fait, pour ainsi dire, la découverte pendant la dernière guerre : tels sont les Mahsoud, admirables de force et de bravoure, qui vivent dans la vallée du* Chaktou, affluent du Totchi. Ils se servent de 1 epée courte et du bouclier; ils manient la fronde avec adresse, et c'est avec de telles armes qu'ils attaquent les Anglais, munis de leurs carabines perfectionnées : en 1874, il s'emparèrent de la petite ville de Tank, dans la plaine du Deradjat^
Les Waziri, très batailleurs, laissent néanmoins passer les caravanes de Povindah ou « Coureurs », appartenant en majorité à la grande tribu des Lohani, qui s'adonne presque exclusivement au commerce; elle comprend aussi beaucoup de Ghilzai, des Kharoti et des JNasar. Sans se confier absolument à la générosité des Waziri, les Povindah, pour être sûrs de continuer leur route, se groupent par centaines, même par milliers, assez nombreux pour s'ouvrir un chemin par l'épée si la taxe payée aux chefs de tribus ne parait pas suffisante. En été, ces marchands-soldats campent sur les plateaux, dans le district de Ghazni, puis en automne ils descendent vers rindus, avec leurs familles et leurs troupeaux, soit par le col de Gomoul ou Gwhalari, soit par d'autres brèches de la montagne, et ne remontent à leurs campements qu'au mois d'avril* : on a vu des caravanes de huit à dix mille individus. Parmi les marchands lohani, il en est qui voyagent régulièrement de Bokhara jusqu'au centre.de l'Inde, tantôt perdus dans les tourmentes de neige, tantôt cheminant dans le désert sous la chaleur, risquant sans cesse d'être dépouillés par les brigands ou ruinés par le fisc et se faisant payer à l'arrivée, par un prix décuple ou centuple de la valeur première des marchandises, tous les dangers encourus, toutes les misères subies. En franchissant l'Indus, ils laissent femmes, enfants et vieillards dans les campements du Deradjat, au milieu des troupeaux^ et déposent leurs armes, inutiles dans leurs courses à travers l'Hindoustan; ils ne les reprennent qu'au retour vers les plateaux; des banderoles et des piques, plantées au sommet des buttes qui bordent le chemin, rappellent la mémoire de ceux qui meurent pendant le voyage. Le mouvement total des échanges auxquels les Povindah servent d'intermédiaires par les diverses routes de l'Afghanistan, entre les défilés de Khaïber et le col de Bolan, est évalué à plus de 57 millions de francs'. Environ douze mille marchands, avec leurs convois de chameaux, passent chaque
* Yoting, Proceedings of ihe Geographical Sociely, sept. 1882.
' Mir Âbdoul Kerim Boukhary, Histoire de l'Asie centrale, publiée par Ch. Schefer ; — Andrew, Our scientific Frontier.
^ Océan Hiçhways, febr. 1874.
WAZIRI, POVINDAII, TARI. «9
année par le col de Gomoul. Depuis le commencement des grands travaux publics de l'Inde, de nombreuses escouades de Povindah vont travailler sur les chantiers.
Du côté du sud, vers le pays des Batoulches, diverses tribus apparliennent encore à la famille des Afghans, quoiqu'elles aient fréquemment fait partie d'États politiques distincts du royaume de Kaboul; maintenant elles sont partiellement sous la dépendance de l'Angleterre, qui a maintenu sa « frontière scientifique » entre Kandahar et Kwatah. Ainsi les
Picbin et les Tari ou Tarim, qui vivent au sud des montagnes de Khodjali- Amram, sont devenus les vassaux de l'empire indien et leurs principales ressources leur viennent du commerce entretenu avec les' garnisons anglaises. Une grande partie de la population de ces vallées se compose de Scïd (Sayad), qui se disent Arabes et même descendants du prophète, quoique purs Afghans; très adonnés au commerce, ils font surtout le trafic des chevaux, et comme maquignons ils parcourent toutes les provinces de la péninsule Cisgangélique : l'usage de l'hindoustani est très commun dans leur pays. Les Kakar, occupant également, principalement dans In vallée
de Boraî, un territoire indiqué sur les cartes modernes comme annexé à THindoustan, sont néanmoins restés indépendants, grâce à la nature du pays qu'ils habitent, entre les chaînes parallèles du Soulaïman-dagh : le nom même de la région, Yaghistan, a le sens de « Terre libre » *. Les tribus voisines les représentent comme des brigands ; mais si ce n'est en quelques districts disputés, ce sont des bei^rs paisibles, se distinguant de la plupart des autres tribus afghanes par leurs mœurs paciGqucs; quand la guerre se rapproche de leur pays, ils émigrcnt vers d'autres pâturages et ne restent en communication avec leurs voisins que par les rares marchands, hindous et lohani, qui viennent dans leur pays et auxquels ils accordent une généreuse hospitalité. La tribu des Nasar, encore plus nomade que les clans des Kakar, peut être comparée aux Bandjari de l'Hindoustan et aux Tsiganes de l'Europe : elle n'a ni résidence fixe, ni campements réguliers d'hiver et d'été; elle erre sur les plateaux et dans les vallées basses, suivant les alternatives des saisons, les vicissitudes des alliances et des guerres et les caprices de son esprit d'aventure. Ixîs Nasar nomment un conducteur ou chef de caravane pour la durée de chaque voyage ; mais dès que les tentes sont dressées, chaque membre de la tribu reprend son entière liberté*.
Quoique les Afghans constituent la grande majorité des habitants de la contrée qui porte leur nom, la plupart des voyageurs les rencontrent à peine, car, à l'exception des soldats et de quelques marchands, les Pouchtanah ne résident point dans les villes : propriétaires du sol, ils habitent surtout les domaines qu'ils ont hérités des conquérants leurs ancêtres. Les citadins que voient les étrangers à Kaboul, à Kandahar, à Ghazni, à Ilerat, et même les villageois des alentours de ces capitales, sont pour la plupart des Tadjik, et c'est d'après eux qu'on s'est plus d'une fois laissé entraîner à juger la race afghane, avec laquelle ils n'ont de commun ni la langue ni les mœurs. Les Tadjik de l'Afghanistan, dont les groupes sont épars dans tout le pays, excepté dans les districts de pâturages, ressemblent à ceux qui vivent de l'autre côté de l'Hindou-kouch, dans le Turkestan : depuis longtemps établis dans le pays, ils ont consené certains archaïsmes qui n'existent plus dans la langue des Iraniens occidentaux*. Sur l'un comme sur l'autre versant, les Tadjik, c'est-à-dire les ce Couronnés )?, les « Gens à tiare » *, descendent d'anciens maîtres
* Temple, Proceedings of the Geographical Society ^ 1879.
* Mountàtuarl Elephinstone, ouvrage cité.
5 N. de KhanîkoY, Noies k la traduction de Vlran, par Cari Rilter.
* N. de Khanîkov, Mémoire lur r Ethnographie de la Perse,
AFGHANS ET TÂDJIK. 71
politiques de la contrée, diversement croisés avec les antres habitants, Afghans et Perses, Arabes, Uzbegs et Turcs : on leur donne souvent, à Kaboul comme à Bokhara, le nom de Parsivan ou Parsi-Zeban, — qui signifie « Ceux qui parlent persan >s — on les appelle également Sartes, mais atte désignation est prise en mauvaise part. Ce sont les Tadjik de TAfghanistan qui constituent les trente-deux corps de métier, qui tiennent boutique, expédient les marchandises, représentent, en un mot, la vie industrielle et commerciale de la nation. Ce sont aussi les Tadjik des villes qui forment la classe lettrée et qui ont empêché les Afghans de retomber dans la barbarie, où tant de guerres sanglantes semblaient devoir les entraîner. Un certain nombre de Tadjik cultivent le sol, surtout dans rAfghanistan occidental, mais les propriétaires sont rares parmi eux: la plupart de ces agriculteurs sont asservis à des maîtres afghans. Quant aux Kohistani, qui peuplent le Daman-i-koh et les vallées tributaires du Pandjhir, ils peuvent être considérés comme formant une classe à part des autres Tadjik : ils leur ressemblent par l'intelligence et l'amour du travail, mais ils n'ont pas leurs mœurs pacifiques et ne se laissent pas soumettre avec la docilité de leurs compatriotes des villes.
Après les Tadjik, les principaux représentants de la classe bourgeoise dans l'Afghanistan sont les Hindki et les Kizil-bach. Les Hindki ou Hindous sont presque tous marchands ou prêteurs sur gages et c'est entre leure mains que vont se perdre aussi bien les produits du travail des Afghans que ceux de leurs rapines. Les Kizil-bach ou « Têtes Rouges », d'origine turkmène, de même que leur nom, et venus de Perse aux temps de Nadir chah> se sont maintenus à l'écart des autres groupes ethniques de la contrée. La plupart, surtout à Kaboul, se rattachent à la cour ou aux administrations supérieures, en qualité de secrétaires, d'intendants, d'employés de toute espèce. Habitués à l'obéissance, serviles envers leurs maîtres, et, d'autre part, accoutumés à donner des ordres à la foule qui se presse autour des palais, ils ont contracté les vices qui sont la conséquence de ce genre de vie : on les accuse d'insolence, de faste, de cruauté, de perfidie. Les Têtes Rouges qui vivent à Herat et dans les environs, s'adonnant comme les Tadjik au commerce et à l'industrie, ne méritent point ces reproches: les mœurs et le caractère sont ceux que leur donne le milieu.
Au nord et à l'est des Tadjik du Kohistan, à l'ouest des Swati, des Momound et des Yousouf-zaï, au sud-ouest des Dardes de Gilgit et du haut Indus, la région montagneuse est habitée par des indigènes auxquels on donne le nom de Kafir ou a Infidèles », parce que la plupart d'entre eux ont refusé jusqu'à maintenant 4e se convertir au roabométisme chiite
OU sunnite; plus souvent encore on les désigne par Tappellation de Siah- Poch ou « Noir-Vêtus », à cause des peaux de chèvres noires dont ils s'habillaient tous autrefois'; mais un des clans kafir, peu considérable, il est vrai, porte des toisons blanches, — d'où son nom de Sefid-Poch'. D'ailleurs l'habitude de prendre des vêtements de coton blanc ou de couleur devient de plus en plus générale chez les Kafir, et c'est par un abus de langage qu'on continue de les appeler « Noir-Vêtus w. Le seul clan kafir dont les femmes aient conservé l'ancienne coiffure nationale est celui des Bouchgali ; elles portent sur la tête une coiffe à deux cornes ayant chacune plus d'un pied de longueur. Les « Infidèles » des vallées de l'Hindoukouch ont réussi à se maintenir indépendants, grâce à la difficulté d'accès de leur pays, contourné à l'ouest et au sud par les voies historiques de la Bactriane à l'Hindoustan : l'âpreté des cols, l'étroitesse des cluses et surtout l'inextricable lacis de la végétation dans les fourrés qui bordent les rivières ont encore mieux défendu les Kafir que leur valeur naturelle.
Combien sont-ils? On lésa évalués au nombre d'un demi-million, mais en comptant avec eux toutes les populations comprises entre l'Hindou-kouch, la rivière de Kaboul et la frontière hindoue : les Kafir proprement dits ne doivent guère êti'e plus de 150 000. Du reste, aucun voyageur moderne n'a encore pénétré dans l'intérieur de leur pays. En 1840, lors de sa visite dans le Badakchan, Wood vit quelques Siah-Poch et fut invité par eux à venir dans leur patrie, où il trouverait « autant de vin et de miel qu'il pourrait en désirer », mais l'explorateur anglais ne put répondre à cette invitation; une quarantaine d'entre eux, jouant de la cornemuse et marchant au pas, se présentèrent aussi dans un camp anglais pour voir leurs c< frères », qui les i*epoussèrent avec mépris. En 1878, deux ambassades spéciales envoyées par des tribus de Siah-Poch s'adressèrent à l'Anglais Biddulph, séjournant alors à Tchitral, et lui demandèrent instamment de les accompagner dans leurs montagnes, mais la mission dont Biddulph était chargé ne lui permit pas d'accueillir la requête des envoyés kafir. On ne connaît ces montagnards que par ceux d'entre eux qu'on a rencontrés en dehors de leur pays, soit comme marchands ou bergers, soit plus fréquemment comme esclaves sur les marchés de Kaboul: Un Siah-Poch a même été amené en Europe par Leitner. Une seule excursion a été faite au nord de Djalalabad, dans le pays des Kafir : pendant la guerre de 1879,
* \\\ Bollew, Kashmir and Kashgar, t Biddulph, Tribt9 ofthe Hindoo Kootth.
rofUcier anglais Taimm', accompagné de quelques hommes, pénétra dans le Dai-ah Nour et visita les villages tchougani d'Aret et de Choulout* en gravissant les cols du Kamkand (mont de Hama?), d'où la vallée que parcourt la rivière de Kaboul apparaît comme un abîme avec ses villes et ses villages, petits espaces grisAti-es environnés de verdure.
li,^ ^^ lii.i il
Yule et Rawlinson croient que les Kafir ne sont autres que des Hindous aryens refoulés depuis longtemps dans le « Pays des montagnes », appelé par eux Wamastan'. D'après Trumpp, qui a vu quelques Siah-Poch, les hommes de cette race ne différeraient pas des Hindous du Nord ; cependant il est contredit à cet ^ard par tous les autres observateurs, pour lesquels le type kalîr est, dans toute l'Asie, celui qui se rapproche le plus des traits européens. Il n'est pas rare d'en rencontrer ayant les cheveux blonds
• Proeeedingt of Ihe Geograpkical Soàely, n.jrch 18S1. JownaiofUuAualkSoçietsofLondott, 1863.
et les yeux bleus comme des Anglais ou des Allemands du nord, mais la plupart ont la chevelure brune ou châtain clair et Fœil gris ; la nuance de leur peau ne serait pas plus foncée qu'elle ne Test en moyenne parnii les Occidentaux^ On a voulu retrouver dans les Siah-Poch les descendants de Macédoniens laissés dans les montagnes par Alexandre'; mais, avant de se trouver en relations avec les Européens, ils ignoraient le nom de Sikander, et, cherchant un illustre ancêtre, se donnaient pour être des Arabes « issus de Mahomet »\ Maintenant que plusieurs d'entre eux ont vu des Anglais, ils se disent les « frères » des conquérants de l'Inde, et ceux-ci, de leur côté, se sont imaginé souvent que les montagnards du Kaiiristan étaient presque des compatriotes. Plus d'une fois des écrivains ont proposé au gouvernement anglo-britannique de prendre pour alliés les Siah- Poch de l'Hindou-kouch, de recruter une armée dans leurs tribus, de bâtir des forteresses dans leur pays et de tourner ainsi les populations afghanes pour assurer définitivement la domination de l'Angleterre sur le royaume de Kaboul. D'autre part, des patriotes russes se sont dit avec une apparence de raison que les « Noir-Vêtus » peuvent être tout aussi bien les frères des Slaves que ceux des Anglo-Bretons et ils les annexent d'avance à la « Sainte Russie » * : ils voient en eux Tavant-garde future des Russes sur le chemin de l'Inde.
Ignorant les spéculations auxquelles on se livre à leur endroit dans les camps des deux grandes puissances qui se disputent l'Asie, les Siah-Poch constituent d'ailleurs un des groupes ethniques les moins homogènes politiquement: ils se divisent en dix-huit clans ennemis les uns des aulrcs; excepté pendant la saison des récoltes, qui est une période de paix armée, la guerre sévit en permanence entre les villages*. En outre, les Kafir entrent fréquemment en lutte avec leurs voisins mahométans. Ceux-ci cherchent à faire des prisonniers, un esclave kafir étant en général considéré comme ayant autant de valeur que deux esclaves d'une autre race ; les guerriers kafir au contraire ne manquent jamais de tuer les vaincus. Il n'est pas chez eux de gloire plus grande que celle du meurtre et, pour conquérir la dignité de bahadour ou de souroum nali^ il faut avoir abattu quatre têtes de sa main. La coutume n'exige d'aucun héros un nombre plus considérable de hauts faits, mais on approuve ceux qui « pour leur plaisir »
* Masson, Various Joumeyê in BalocIMan^ Afyhanutatiy elc.
* Wood, ouvrage cité.
^ G. T. Vigne, Vitit to Ghuzni, Kabul and Afghanistan,
* TerentieT ; — Biddulph, ouvrage cité.
* Tanner, Noies on Ute Dara Aur, Northern Afghanistan, and ils Inhahiianls,
SIÂH-POCH. 75
ne se contentent pas de quatre victimes. Ces vaillants érigent dans le voisinage de leur maison une haute perche surmontée d'une grossière efligie humaine, dans laquelle ils percent autant de trous qu'ils ont tué d'individus : un simple trou ne représente qu'une vie de femme, une floche de laine passée dans l'ouverture rappelle la mort d'un hommc\ La femme dont le mari ou le père a tué des musulmans orne sa chevelure de caouris ou passe un ruban rouge autour de son cou. Les malheureux qui n'ont pas eu la chance d'abatlre une tête doivent manger à l'écart, loin de la table des héros*. Cependant il est extrêmement rare que des disputes éclatent entre deux individus d'un même clan, et quand ils se battent, les deux adversaires doivent se dépouiller de leurs vêtements, jeter leurs armes et se réconcilier après la lutte, en présence de tous les habitants du village.
Une des causes de guerres fréquentes entre tribus est l'obligation pour le Siah-Poch d'aller conquérir femme en dehors de sa tribu, en jetant des flèches teintes de sang dans la maison où se trouve celle qui lui plait^ : strictement exogame, il considère toutes les jeunes filles du village comme ses sœurs. Tandis que les ce Infidèles » vont au loin ravir des femmes, les mahométans pénètrent en pays kafir pour y acheter ou prendre de force des captives destinées aux harems des grands : les femmes Siah- Poch sont les « Circassiennes » de l'Afghanistan. Un clan assujetti au souverain de Tchitral est obligé de lui envoyer chaque année un tribut de miel et de beurre, d'étofles, de vases précieux et de bétail, auquel il faut joindre un convoi de jeunes filles et d'enfants des deux sexes. En général, les femmes sont très peu respectées par les « frères des Anglais ». Ce sont elles qui sont chargées à la fois de tous les travaux du ménage et de la culture; en maints endroits, elles labourent à côté du bœuf et les jougs seraient construits de manière à s'adapter à leurs épaules\ Dans la plupart des tribus, la polygamie est permise ; ailleurs elle est défendue. Il est peu de contrées où les mœurs diffèrent davantage de clan à clan, suivant les mille changements introduits dans la coutume par les guerres, l'esclavage, les influences religieuses et les croisements. Tandis que chez les Siah- Poch vus par Biddulph le lien conjugal est très relâché, les cas d'infidélité sont sans exemple en d'autres tribus. Là il suffit qu'une jeune fille soit soupçonnée pour mettre tout le village en révolution : sous peine de
« Tnimpp, DcuUche MorgenlàndUche Gesellschaft^XS^i^,
* Baverty, Journal of Ihe Âiiatic Society of Bengale 1859, n^" lY,
' Theobald, Journal ofthe AtkUic Sodety, 1859,
« Biddulph, oQTrage cité,
mort» les coupables doivent se dénoncer, leurs demeures sont brûlées et ils sont eux-mêmes bannis à jamais. La route qu'ils ont suivie pour s'enfuir est tenue pour impure et les anciens du village ofTrent des sacrifices de propiliation au bord du premier torrent traversé par les fugitifs*. Dans les tribus de l'intérieur, la propriété est aussi respectée que Thonncur des familles. L'objet perdu par un Kafir restera pendant des années à l'endroit où il est tombé, sans que personne le ramasse. L'assassin renvoie scrupuleusement aux parents les dépouilles de sa victime. Les messagers qui parcourent le pays peuvent voyager sans crainte, pourvu qu'ils portent leurs lettres au bout d'une perche fleurie *.
Les dialectes des diverses tribus ou gali diffèrent trop les uns des autres pour que les Kafir de districts éloignés puissent se comprendre mutuellement ; cependant les linguistes ont reconnu que la souche commune des langages du Kafiristan est bien aryenne et se rapproche du sanscrit. De même, les cultes des « Infidèles » appartiennent à la famille des religions védiques. Quelques noms de divinités, — tel celui d'Indra, appelé aussi Imbra par certaines tribus, — rappellent ceux du panthéon des brahmanes et leurs sacrifices ressemblent aux holocaustes qui se célébraient autrefois sur les bords des Sept Rivières ; d'autres appellations témoignent de l'influence qu'eut jadis le culte de Siva. Comme les Hindous, les Kafir ont une vague adoration pour le dieu suprême, mais leurs hommages s'adressent spécialement à d'innombrables divinités représentées par pierres, arbres, animaux ou effigies grossièrement taillées, dans le genre du fameux Vichnou de Djagganath : ce sont elles que l'on implore pour avoir la pluie ou le beau temps, pour détourner la maladie, la disette ou la guerre. Certaines pratiques semblent aussi empruntées aux Guèbres : le feu est soigneusement entretenu, et nul souffle impur ne doit l'atteindre'. Le serpent, que l'on retrouve dans toutes les mythologies, est un des êtres les plus vénérés par les Kafir; jamais ils ne tuent ce gardien des trésors cachés, de peur d'attirer quelque grand désastre sur leur pays. L'étranger qui aurait l'audace de pénétrer dans un de leurs sanctuaires serait précipité du haut d'un roc.
Les Siah-Poch reconnaissent des frères d'origine dans la plupart des tribus mahométanes des vallées avoisinantes. Ils savent que leur territoire était jadis beaucoup plus considérable et qu'ils ont été graduellement refoulés des plaines vers la région des neiges, en perdant non seulement
« Trumpp, mémoire cité.
^ Masson, ouvrage cité.
î^ Paverly; -^ Xh^l^'^Wf mémoifc? cifi-s,
SIAH-POCH, HEZAREH. 77
leurs richesses, mais aussi leur civilisation, «car leurs ancêtres, disent-ils, savaient lire et écrire comme les pandits hindous. » Non seulement la ressemblance des traits et des langues témoigne de la communauté d'origine entre les Siah-Poch et mainte tribu limitrophe convertie à Tlslam, mais de nombreuses coutumes des (< InQdèles » se sont aussi maintenues en pays musulman. Ainsi Tusage des escabeaux est à peine moins commun chez les mahométans de la montagne que chez leurs frères Siah-Poch; ils s'asseyent rarement « à la turque », en croisant les jambes, et ne s'accroupissent pas « à la persane » ; les uns et les autres sont de grands buveurs de vin; enfin Siah-Poch païens et Siah-Poch convertis, quel que soit leur idiome, comptent par vingtaines, et leur unité de troisième ordi-e, répondant à notre centaine, est vingt fois vingt*. Les femmes des tribus musulmanes d'origine kafir ont l'habitude de marcher le visage découvert comme les femmes des Infidèles et prennent part à tous les travaux du dehors. Certaines peuplades peuvent être considérées comme formant la transition entre les « Noir-Vêtus » et les montagnards convertis, tels que les Safi, c'est-à-dire les « Purs ». Une des tribus afghanisées à demi est celle des Tchougani, qui vivent à côté des Safi dans le Darah Nour ou ce Vallée de Noé » et sur le bas Kounar, au nord-est de Djalalabad; on leur donne souvent le nom de Nimchah ou « Moitié l'Un moitié l'Autre ». Par leurs mariages, ils sont à la fois Afghans ,et Siah-Poch, et généralement ils cherchent à rester en relations d'amitié avec tous leurs voisins. Ce sont eux et les Tchitrali qui servent d'intermédiaires pour l'exportation des beaux animaux du pays kafir, bœufs, chiens de chasse et brebis. Grâce au produit de ces ventes, un grand nombre de communautés d'Infidèles sont fort à l'aise et se bâtissent de maisons à plusieurs étages, constructions vastes et commodes, ornées de boiseries gracieusemeat sculptées, et se groupant en villages qu'entourent de hautes et solides palissades. Si l'Afghanistan possède les plus purs des Aryens dans les « Noir-Vêtus », il a reçu aussi parmi ses populations de nombreuses tribus appartenant à la souche mongole. Les Hezareh (Hazarah) ou les (c Mille », — ainsi nommés sans doute à cause de leur fractionnement en une multitude de petits États, — habitent les vallées du Koh-i-Baba et du Siah koh, dans les hauts bassins du Hilmend et du Heri-roud : occupant presque toute la contrée moiltueuse qui sépare Kaboul de Herat, ils forcent armées et caravanes à faire un grand détour au sud par Kandahar et Farah ; tandis que de Kaboul h Herat la distance en droite ligne ne dépasse guère 600 kilomètres, la
• Ferrior, Yoyagei f » Pfr^, dam fAfyhqni9((tny cU-,
78 NOUVELLE GÉOGRAPHIE l'NlYEKSELLE.
roule historique suivie de tout temps pr la gu<;rrc et le commerce est plus longue de moitié. Les Hezareh sont un des groupes de tribus auxquels î] est le plus diflicile d'assigner leur vraie place parmi les nations. iU sont incontestablement d'origine mongole, ce que confirme d'ailleurs le nom de Moghel qui leur est donné par les Ghilzaî : leur physionomie kalmouke, leurs yeu:f petits et bridés, leurs pommettes saillantes, leur face aplatie, les poils rares et hérissés de leur linrbe, témoignent de leur filiation, et
du reste leurs propres traditions, de même que les récits unanimes des écrivains orientaux, les associent pour la race aux populations « tarlares ». D'après Abou'l Fazil, l'historiographe d'Akbar, les Hezai-eb seraient venus au treizième siècle, envoyés par Mangou-khan au sud de l'ilindou-kouch; mais comment se fait-il que ces envahisseurs mongols, ne se trouvant pas en contact avec les Persans, et de toutes parts entourés d'Afghans ou de Turkmènes, aient, à l'exception d'une seule tribu, complètement oublié leur langue et parlent un dialecte iranien d'une grande pqrpté, à peine mélangé de «juelques mots turks, empruntés à leurs voi-
UEZAREH 84
sins du Turkestan^ Rawlihson pense que les traditions se rapportent à une invasion de moindre importance que ne Ta dit Âbou'l Fazil; d'après lui, les Hezareh, établis dans le pays depuis les temps les plus reculés, se seraient trouvés en relations avec les Perses à Tépoque de la plus grande influence civilisatrice de l'Iran ". I^s nombreuses ruines de cités que décrivent les indigènes témoignent d'un état de culture bien supérieur à celui qui existe de nos jours dans la contrée.
Il n'est guère de kheil hezareh qui soit nomade, si ce n'est au nord du SeGd-koh occidental '. Ceux du sud habitent des villages permanents composés de maisonnettes basses, couvertes en chaume et à demi enfoncées dans la terre; des tours, percées de meurtrières, s'élèvent sur une butte au-dessus du village et peuvent servir de refuge aux habitants en cas d'attaque soudaine. En faisant choix de résidences fixes, les Hezareh ont gardé néanmoins mainte coutume de leurs aïeux mongols; ils aiment surtout les courses de chevaux et, comme cavaliers, ils ne sont guère moins habiles que les Khalkha des steppes du Gobi. Quoique possédant un génie poétique assez remarquable pour que leurs déclarations d'amour se fassent généralement par des improvisations en vers *, les Hezareh sont très inférieurs aux Afghans en civilisation, et d'ordinaire leurs voisins de Herat et de Kaboul les tournent en ridicule à cause de leur naïveté; il n'est pas de saillies niaises que ne leur prêtent les Tadjik avisés. Toutefois ceux-ci ne se moquent pas toujours des barbares du Siah-koh : ils les craignent aussi comme magiciens et leur attribuent le pouvoir de brûler le foie dans le corps de leurs ennemis par la seule vertu de leur regard ; sans doute des pratiques analogues à celles du chamanisme se sont maintenues chez les Hezareh. Très hospitaliers, les « Mille » ont aussi, en mainte tribu, gardé la coutume de céder leur femme à l'étranger pendant toute la durée de son séjour". D'ailleurs les femmes jouissent d'une grande liberté : ce sont elles qui dirigent le ménage et surveillent les travaux des champs ; quand la guerre éclate, elles prennent part au conseil, montent à cheval et combattent comme les hommes. Rien ne se fait dans l'intérêt de la famille sans qu'elles soient consultées ; il est sans exemple que les hommes lèvent la main sur elles.
Le gouvernement des tribus hezareh est monarchique. La tribu la plus riche, celle qui se donne le titre de Ser khané ou « Tête de Maison », est
* Mountstnart Elpbinstone, An account of the Kingdom of Caubul; — Leech, H. Yule, The Book ofier Marco Polo,
* Journal ofthe Geographical Society ^ i873. ' Feiricr ; — GrodekoT.
^ MiiuIeT, Notice gur les contrées du haut Amou-daria, Exploration, i861.
' MonnUtuart Elphinstone, ooTrage cité; — Ferrier, Voyages en PersCf dans V Afghanistan^ etc.
fx il
considérée par tous les autres clans comme formant une classe supérieure. Chaque peuplade obéit à un beg ou sultan, qui rend la justice, impose des amendes, condamne à la prison et même à la peine de mort. Souvent ces petits chefs guerroient entre eux; souvent aussi ils entrent en confédérations temporaires, soit pour dépouiller un puissant voisin, soit pour refuser l'impôt aux envoyés de Témir de Kaboul ; la carte politique du pays change incessamment, suivant les vicissitudes des combats, les intérêts et les caprices des souverains. Mais, dans le voisinage des tribus afghanes, la plupart des clans hezareli ont abandonné leur régime politique d'origine étrangère pour s'organiser en petits groupes républicains comme ceux des Ghilzai. Sur le pourtour de la contrée des Hezareh, les croisements ont en maints endroits modifié sensiblement la race et l'on rencontre un grand nombre de Mongols à physionomie afghane, de même que des Ghilzaî dont les traits ressemblent à ceux des Kalmouks. C'est par l'intermédiaire des peuplades de race croisée que se fait le commerce des Afghans avec les Hezareh, d'ailleurs simple mouvement d'échanges en nature, presque sans importance économique. De nos jours, les Hezareh émigrcnt en foule dans l'Hindoustan, où ils travaillent comme cantonniers, puisatiers et terrassiers ; des milliers d'entre eux sont esclaves de maîtres afghans.
La diflerence de culte est probablement la raison qui fait classer les Aïmak comme une nation à part, distincte des Hezareh. Tandis que ceux-ci sont chiites comme les Persans, les Aïmak, — c'est-à-dire les « Tribus » par excellence, — sont d'ardents sunnites comme les Afghans ; mais les clans aïmak, du moins ceux de l'est, ne diffèrent point des « Mille » pour l'origine : comme eux, ils descendent de Mongols, et même plusieurs kheil, notamment une peuplade des montagnes de Herat, dont tous les hommes exercent de père en (ils la profession de charbonniers, parlent des dialectes mongoliques. Les Aïmak, dont la tribu principale porte encore le nom tout mongol de Kiptchak, habitent les pâturages montueux du Ghour, au sud du pays des Hezareh, les hautes vallées de l'amphithéâtre de montagneé qui entoure le bassin de Herat et les pentes septentrionales du Paropamisus, sur le versant turkmène; en outre, des Taïmouri, l'une des « Quatre Tribus » ou Tchahar Aïmak S se sont établis à l'ouest de Herat, en plein territoire persan. La plupart des Aïmak vivent encore en « hordes », c'est-à-dire sous la tente; leurs ourdou^ disposés irrégulièrement près d'une tour de défense qui abrite le chef, se composent de tentes en feutre
* Cari Ritter, Asien, vol. Vil.
HEZAREII, AIMâK. 83
gris ou en peaux noires ; les villages de leur pays ne sont guère habités que par des Tadjik. Aussi belliqueux que les Hezareh et dominés comme eux par des chefs ayant un pouvoir absolu, les gens des a Tribus » sont redoutés pour leur férocité. Elphinstonc raconte qu'à la suite de combats il leur arrivait de boire le sang de leurs victimes et d'y tremper leurs barbes. D'après Ferrier, les ûlles de quelques tribus n'auraient le droit de se marier qu'après avoir combattu à côté des hommes dans les expéditions guerrières.
Au milieu du chaos des tribus qui se déplacent volontairement ou qui sont transportées de force, et qui pendant le cours des siècles se mélangent diversement, il est difficile de reconnaître la véritable origine de mainte peuplade, à laquelle d'ailleurs chaque voisin donne un nom différent. Telle tribu est désignée par les uns comme étant de souche mongole, tandis que les autres lui donnent une filiation aryenne. Ainsi les Djemchidi, dont les cinq mille familles vivent dans la haute vallée du Mourgh-ab, sous des tentes de joncs tressés S sont classés parmi les Aîmak, alors qu'ils sont bien persans : à les en croire, nulle tribu ne serait d'un sang iranien plus pur, puisqu'ils prétendent descendre du fabuleux Djemchid, le héros des épopées de la Perse; leur langue et le type régulier qu'offre le visage de la plupart d'entre eux ne permettent pas de douter de leur origine aryenne; mais les guerres continuelles, les migrations incessantes, la vie dans les campements leur ont donné les mœurs et le caractère de leurs voisins les Turkmènes; ils sont pillards comme eux, et quand l'occasion s'en présente, ils attaquent les caravanes. Il parait que de malheureuses expéditions ont beaucoup diminué leur nombre depuis le commencement du siècle*. Les Firouz-kouhi des environs de Herat sont aussi des Aïmak persans, déplacés par Tamerlan; la patrie origiaaire de ces bannis est le district iranien de Firouz-kouh, à la base des contreforts méridionaux du Demavend.
Outre les races principales qui se partagent le territoire de l'Afghanistan, combien d'émigrants de pays étrangers ont été amenés dans le pays par la guerre, le commerce ou l'appel des souverains! Quelques Juifs, un plus grand nombre d'Arméniens, qui disputent les emprunteurs indigènes aux banquiers hindous; des Abyssins, des Kalmouks, des Arabes, des Lezghiens, des Kourdes, achetés comme esclaves ou venus comme aventuriers, se rencontrent parmi les gardes de l'émir et dans les garnisons; des Turkmènes, des Baloutchcs, des Brahoui campent sur les confins et font de fré-
* Nie. de KhanikoT, Ethnographie de la Perse.
* A. Yambery, Yoynges (Tun faux derviche.
quentes incursions dans rintérieur de la contrée. Toutes les nations de l'Asie occidentale sont représentées dans ce pays où les Européens ont pénétré si rarement, excepté dans les trois campagnes où les Anglais s'ouvrirent une voie par le canon *.
Très faiblement peuplé en proportion de son étendue, l'Afghanistan ne peut avoir qu'un petit nombre de villes; même en certains districts les seuls groupes d'habitations ne sont que des réunions de tentes, déplacées de saison en saison, suivant la marche des troupeaux. D'après Elphinstone, la moitié des Afghans occidentaux vivaient encore sous la tente au commencement du siècle.
Dans les régions nord-orientales, entre la vallée du Kaboul et l'arête de l'Hindou-kouch, les montagnards de diverses races, Kafir, Dardes ou Afghans, habitent tous des villes ou des villages, pour lesquels ils ont généralement choisi quelque bassin d'alluvions fertiles ou le penchant d'une colline abritée des vents froids et tournée vers le midi, côté de la chaleur et des pluies. De même que celles des Alpes, les villes de l'Hindou-kouch se composent pour la plupart de plusieurs hameaux, dont la forme même révèle de loin les traits encore invisibles de la topographie locale. Les seuls monuments qui donnent un aspect de puissance à ces pauvres petites capitales de montagnards et les font ressembler quelque peu aux riches cités de la plaine, sont leurs châteaux forts à tours crénelées et des édi-
* Populations de i' Afghanistan, au sud de THindou-kouch, en nombres approximatifs :
Dourani 700 000
Ghilzaï 400 000
Afghans . . .{ Yousouf-zaï, Swati et autres tribus du noi*d-est . 600 000 } 2 iOO 000 hab.
Waziri » de Test 200 000
Kakar )) du sud-K^st .... 200 000
Tadjik et Parsivan 500 000
, . , Kohistani 200 000 , «nn aaa
Iraniens ...(«*• tn aaa > ^^0 ^^0 »
Seistani 50 000
Djcmchidi et Firouz-kouhi (Tchahar A'imak) » . 50 000
Kaûr ou Siah-Poch i50 000 »
Tchougani, Tchitrali, Dardes, ctc 300 000 »
y . J Hezarch 500 000 i i>rt«ftnft
Mongols ... I r^^^^^^^-^ çj ^jpj^^^^ (Tchahar Aïmak) .... 300 000 \ '^"" """ "
Turcs et Turkmènes 100 000 »
Uindki, Kizîl-bach, Koui'des, Arabes et auti*es étrangers . 150 000 »
VILLAGES DU DARDISTAN. ^
iices religieux, dominant pour la plupart des ruines fort étendues. Dans la vallée du Swat, il existe encore une de ces constructions, parfaitement conservée, coupole ovoïde de 27 mètres de hauteur entouré de dix étages circulaires de niches : le nom de ce sanctuaire, Ghankar dar, semble rappeler le culte de Ghankar, l'un des noms sanscrits de Siva^ Des villages fortiGés de la vallée du Swat, Tarrnah et Tchahil, enferment chaeuo un millier de familles dans leur enceinte de murs ; un autre était la résidence de TAkhound, vieillard vénéré qui n'avait presque aucun pouvoir politique, mais que le bruit public dans Tlndc septentrionale représentait comme un prophète tout-puissant, menaçant la domination britannique et pouvant déchaîner contre elle, quand il lui plairait, des révoltés v^ahabites par dizaines de milliers '. Dans la haute vallée de la Pandjkora ou rivière des c< Ginq Glans », qui s'unit au Swat, en amont de son entrée dans le Pandjab, d'autres bourgs, appartenant à la nation darde des Bouchkar, sont plus grands que Tchahil : Tall et Kalkot sont habités l'un et l'autre par quinze cents familles. Miankalaî, sur le même fleuve Pandjkora, mais dans la région inférieure du bassin, est la capitale du petit royaume afghan de Djoundoul. Plus vaste est celui de Dir, dont le bourg central, dominé par une forteresse, est le point de départ du sentier qui s'élève vers le col de Lahori, puis redescend dans la vallée de Tchitral ou Kaskar, le Kachgar de l'Hindou-kouch.
Des villes relativement importantes se succèdent le long du fleuve de Tchitral, le Kounar, dont le cours égale celui de la Seine, mais qui roule une plus grande quantité d'eau. Mastoudj, à 2300 mètres d'altitude, s'élève dans un chaimant bassin de pâturages, à la rencontre des chemins de Yasin, par le plateau de Ghandour, et du haut Oxus par le seuil de Baroghil. Tchiti*al ou Tchitlal, dont les villages dispersés bordent le torrent des deux côtés de la vallée, est le chef-lieu de l'État le plus puissant de la l'égion des montagnes : le mihter ou badchah^ qui réside dans le fort de la rive droite, commande peut-être à 200 000 Dardes et Kafir, divisés en de nombreuses tribus, de rang inégal, les unes dispensées de l'impdt, les autres asservies, obligées de fournir jusqu'à des esclaves de leur propre sang ; lui-
même est tributaire du maha radjah de Kachmir, auquel il envoie chaque année des chiens, des chevaux et des faucons \ Dans la région inférieure dii bassin fluvial se succèdent d'autres capitales : Asmar, Ghigar Seraï et Kounar, qui a donné son nom au cours inférieur du fleuve, où flottent de
« fiiddulph, Tke Tribes of the Uindoo-Kooêh,
* Journal of ihe Aêiatie SocUty of Bengal, 1863, q* lU.
* Dîddulph, ouvrage cité.
86 * NOUVELLE 6É0GRAPUIE UNIVERSELLE.
longs trains de bois ; les deux dernières villes sont gouvernées par des chefs afghans. Quelques orpailleurs ramassent les pépites que les eaux charrient et mêlent aux sables du Kounar.
Les villages du pays des Kafir, qui s'étend à l'ouest du Tchitral, ne sont point connus et les hautes vallées du Pandjhir et du Ghorband n'ont que des bourgs sans importance. On ne trouve de villes proprement dites que dans les campagnes du Daman-i-koh, ancien fond lacustre, oii se réunissent les eaux versées par une chaîne neigeuse de plus de 200 kilomètres de longueur. C'est là que s'éleva jadis, d'après la plupart des historiens, la cité d'Alexandrie, bâtie par le Macédonien pour surveiller les routes de la montagne convergeant dans la plaine. La ville moderne de Tcharikar, située à moins de 20 kilomètres à l'ouest de la jonction du Ghorband et du Pandjhir, à la base du Paghman, est probablement l'héritière directe de l'antique Alexandrie. La plaine voisine est désignée sous le nom de Bagi*am, dérivé, dit-on, de Yigrama ou ce cité capitale » qui appartint longtemps au chef-lieu du Daman-i-koh : la ville, désignée aussi par la tradition sous le nom de Chehr Younan ou « Cité grecque », existait encore lors de l'invasion des Mongols et l'explorateur Masson a retrouvé dans les décombres environ soixante mille monnaies bactriennes, des anneaux, des amulettes, et d'autres objets, presque tous en cuivre ^ Au sud de Tcharikar, une autre ville du Daman-i-koh élève ses tours et ses mosquées sur les pentes d'une colline au sommet couronné de verdure. Cette ville pittoresque, Istalif, est la plus agréable de tout l'Afghanistan par la douceur du climat, la fraîcheur des eaux courantes, la magnificence des platanes, la richesse des jardins et des vergers. En 1842, les Anglais, obligés de quitter le pays et prévoyant peut-être les prochains désastres, laissèrent un témoignage de leur séjour en livrant aux flammes la charmante cité.
Kaboul, la capitale actuelle du Poukhtoun-kwha, est une cité fort ancienne, ce la plus ancienne de toutes », disent les indigènes : d'après une légende locale qui expliquerait la corruption des indigènes, c'est là que tomba le diable lorsqu'il fut jeté hors du ciel*. Les habitants montrent
encore avec orgueil la « tombe de Caïn », faisant ainsi remonter jusqu'aux origines du monde l'histoire des crimes qui se sont accomplis dans leur pays si souvent inondé de sang. Il est certain que la ville existait aux temps de l'expédition d'Alexandre : les historiens la mentionnent
* Charles Masson, Varions TraveU, etc. — A. Gunningham, Aneieni Geography of India ; — G. Markham, Proceedingê of the Geograpkical Society y feb. 1879.
* BlackwoofTs Magazine , july 1875.
TCBAR1KAR, (STALIF, KABOUL. 87.
d'abord !)Oas ie nom d'Ortospana ou « Camp Blanc » ', et celui de Caboura apparaît déjà dans Ptolémée ; des restes de constructions dans lesquelles on reconnaît le type grec ou gréco-bactricn, le Sourkh-Minar ou « Minaret Rouge » et la « colonne d'Alexandre », s'élèvent au sud-esl, sur la route de l'Inde. A la fin du quinzième siècle, Baber, qui ne connaissait point dans le monde de lieu comparable au « paradis de Kaboul », en fit la capitale de son immense empire, et l'on voit encore au sud-ouesl de la ville.
parmi les jardins, l'enclos de marbre blanc découpé en arabesques et couvert d'inscriptions qui fut érigée sur la tombe de cet empereur. Timour, le fils d'Ahmed cbab, fit également choix de Kaboul pour sa résidence, et depuis plus d'un siècle cette ville a gardé son rang de capitale du royaume. Héme sans l'importance odicielle que lui donne le séjour de l'émir, Kaboul ou telle autre cité voisine ne pouvait manquer d'attirer an grand concours de marchands.car elle est située sur la voie historique de l'Inde k la Baclriane, au centre de ces fertiles plaines où tes caravanes peuvent enfin se reposer de leur pénible voyage, d'environ 500 kilomètres.
■ H. Rawlinson, Journal oflke Geographieal Soàelfi, 1845.
à travers un quintuple rempart de montagnes souvent obstruées de neiges. Les autres routes de THindou-kouch qui s'unissent dans le Daman-i-koh viennent rejoindre à Kaboul Je chemin qui est devenu la voie maltresse et accroissent ainsi la valeur de la cité comme lieu de résidence et d'échanges. Grâce à son altitude, qui dépasse légèrement 1900 mètres au niveau de la rivière, Kaboul jouit d'un climat tempéré comme les villes de l'Europe situées à dix degrés plus au nord ; ses jardins, où l'on se repose à l'ombre durant l'été et qui ne reçoivent de neige que pendant un ou deux mois d'hiver, offrent une halte charmante à ceux qui se préparent à gravir les crêtes glacées de l'Hindou-kouch ou à descendre vers les plaines torrides du Pandjab. Les fruits de Kaboul sont renommés dans tout l'Orient : Baber se vante dans ses mémoires d'avoir enrichi de trois espèces de cerises les vergers de Kaboul.
La ville, bâtie en aval d'un défilé que ferment d'anciennes fortifications, occupe une longueur d'environ 5 kilomètres, sur la berge méridionale du fleuve auquel elle a donné son nom et qui va rejoindre à une quinzaine de kilomètres en aval un cours d'eau plus abondant, le Logar. A l'ouest, de l'autre côté du défilé, s'ouvre un vaste bassin triangulaire de campagnes bien cultivées, qu'ombragent des peupliers et des saules, mais autour desquelles s'élèvent des monts trop dépouillés de leur verdure; à l'est, un promontoire des collines porte le quartier militaire de Bala hissar ou de la a Haute Forteresse », naguère environné d'une forte enceinte que les Anglais ont partiellement détruite en 1880. Le quartier du Bala hissar forme une sorte d'escalier de fortifications ; le degré supérieur en est la citadelle; en bas est le palais de l'émir, dont les murailles enferment aussi des jardins. La ville elle-même est traversée dans tous les sens par des murs, qui la partagent en cellules distinctes comme celles d'un gâteau de cire dans une ruche. Mais pour la régularité géométrique la ville afghane ne ressemble guère à une cité d'abeilles ; les parois mitoyennes sont démolies en maints endroits, et leurs brèches se relient avec les ruelles serpentines en un labyrinthe inextricable; le tremblement de terre de 1874, qui renversa un millier de maisons, accrut encore le dédale en obstruant les allées. Kaboul ne présente une ordonnance quelque peu régulière que dans ses « bazars » ou rues commerçantes, la longue rue de Chou et le Tchahar Tchaouk ou « Quatre Places » : c'est là que travaillent la plupart des ouvriers, selliers, charpentiers, forgerons. Un grand nombre d'habitants ont quitté la ville pour les faubourgs qui se prolongent au nordouest et au nord, des deux côtés du torrent. Pour commander la ville de leurs canons, les Anglais s'étaient établis au nord-est, sur la colline de
KABOUL, DJALALABâD. 80
Cherpour ou Behmarou, massif de conglomérat haut de 240 mètres et déjà choisi par Ghir Ali comme emplacement de forteresse. Cette colline a sur Bala hissar l'avantage de s'élever isolément au milieu des plaines et de n'être pas dominée par des hauteurs environnantes ; mais les prairies de Wazirabad, souvent inondées, vicient l'atmosphère de leurs émanations impures. On prétait à Chir Ali l'intention de déplacer la capitale et de la reconstruire au pied de la colline de Cherpour. La ville parait jadis avoir été bâtie sur les bords du Logar. Les débris de l'antique cité, désignés sous le nom de Bagram ouBagrami, c'est-à-dire « Capitale », comme les ruines de l'Alexandrie du Caucase, se retrouvent à 12 kilomètres à l'orient du Bala hissar.
Sur la route de Kaboul à Pechaver, Djalalabad est la ville intermédiaire, lieu d'étape obligé de tous les voyageurs. Les montagnes du Sefid koh, que l'on voit se dresser au sud jusqu'à la crête terminale et, du côté du nord, les promontoires du pays des Kafir rappellent à l'homme des plateaux qu'il se trouve encore dans l'Afghanistan, mais le climat est déjà celui de l'Inde. Située à 556 mètres d'altitude seulement, en aval des cluses par lesquelles la rivière de Kaboul traverse le Siah koh, Djalalabad occupe le centre du bassin de Nangnahar, abrité de toutes parts contre les vents. La chaleur est souvent accablante dans ce vestibule de l'Iran, surtout au pied des rochers sur lesquels se reflètent les rayons du soleil ; mais le sol fertile de la campagne est en maints endroits ombragé d'arbres toufTus. Par la fécondité des terres environnantes, aussi bien que par sa situation sur une voie historique, Djalalabad est une ville nécessaire; elle ne peut manquer de prendre une grande importance, quand la rivière de Kounar, dont elle commande le confluent, ne parcourra plus, comme de nos jours, des régions presque désertes, habitées par des barbares et des marchands d'esclaves. En hiver, la population de Djalalabad est plus que doublée, — décuplée, disent quelques voyageurs, — par les bergers redescendus des pâturages des alentours. Plus bas, bordant la rivière de Kaboul, ne se trouvent que des villages et des bourgs ; le plus important est celui de Lalpoura, à l'entrée afghane du défilé de Khaïber, que garde, à l'autre extrémité, le fort anglais de Djamroud.
Au sud delà « Montagne Blanche », sur le versant oriental du Soulaîmandagh, la plupart des groupes d'habitations, tels que Kouram, chef-lieu de la vallée du même nom, ne sont que des agglomérations de huttes en terre entourées d'un mur des mêmes matériaux. Dans la vallée du Totchi, une antique cité, maintenant déchue, prend encore le nom de Chehr ou Chahr, signifiant la « Ville » par excellence; elle exporte des chevaux
remarquables pour leur endurance et pour leur vigueur \ Eanigouram, dans le pays des Waziri, est une ville de forgerons, occupant la crête et les pentes d'une roche étroite, entourée d'un cirque de collines ; les maisons sont perchées sur des échafaudages en bois de sapin entre lesquels est ménagée la rue, à peine assez haute pour laisser passer les cavaliers*. Makin, au nord de Kanigouram, est aussi une populeuse bourgade.
A l'ouest du Soulaïman-dagh, il faut, pour retrouver une ville méritant ce nom, traverser le faîte de partage et redescendre sur le versant du Hilmend. Ghazni, la principale cité bâtie sur la route militaire de Kaboul à Kandahar, fut au onzième siècle la capitale d'un empire qui s'étendait des plaines de Delhi aux grèves de la mer Noire, et pourtant la ville dont le nom est devenu dans l'histoire celui de Mahomet le « Ghaznévide », conquérant de l'Inde, ne paraît pas avoir les avantages qui conviendraient à une cité capitale. Située à 2356 mètres d'altitude, dans une région chaude en été, très froide en hiver et parcourue de vents redoutables, Ghazni est en outre privée d'eaux abondantes et de fertiles campagnes ; elle n'a pas même la beauté des horizons, a Je me suis toujours demandé, dit le sultan Baber, comment des princes qui régnaient sur l'Hindoustan et le Khorassan ont pu établir le siège de leur gouvernement dans un si misérable pays! » Il est vrai qu'aussitôt après avoir été abandonnée comme résidence royale, Ghazni perdit presque toute sa population; mais elle a toujours gardé de l'importance comme place stratégique entre Kaboul et Kandahar. La ville est construite au pied d'une longue arête de rocs gypseux, çà et là recouverte d'un peu de terre végétale, et portant sur la plus haute saillie une citadelle aux murs inégaux, flanqués de bastions et couronnés de tours. Ce château fort est connu, comme celui de Kaboul, sous le nom de Bala hissar. Quoique Ghazni n'ait jamais été une grande cité, cependant des ruines s'étendent au nord de la ville actuelle sur un espace considérable'. Là sans doute s'élevait la « Fiancée Céleste » de Mahmoud, la mosquée de marbre et de granit qu'il dressa en souvenir de ses conquêtes. Deux minarets très élégants, ornés d'inscriptions koufiques et reposant sur de hauts soubassements de forme étoilée appartenaient probablement à cette mosquée. On donne à Ghazni le nom de « seconde Médine », à cause du grand nombre de personnages illustres dont cette ville possédait les tombeaux. Celui du Ghaznévide se voit encore dans l'ancienne ville, mais il n'a plus les portes en bois de sandal que Mahmoud
* Raverty, Notes on Afghanistan and some parts of Balochistan, > Walker, Journal ofthe Geographical Society, vol. XXXII, 1862. ' Vigne, Visit to Ghuznif Kabid and Afghanistan.
GHAZNI, KELAT-I-GHILZÀl. 01
avait enlevées à Somnath, dans la péninsule du Kaityai^ar; prises en 1842 par les Anglais, elles furent transportées à Delhi comme un trophée. D est douteux cependant que ce soient bien là les portes antiques.
Ghazni est peuplée de Hezareh et de Ghilzaï ; Kclat-i-Ghilzaï ou « Château des Ghilza! », l'autre place stratégique de la route militaire de Kaboul à Kandahar, n'a guère pour habitants que des gens de la tribu qui lui a valu son nom. Cette place, située à 1762 mètres d'altitude, n'est point une ville proprement dite; c'est une forteresse irrégulière enfermant des casernes et
M* K. — KELAT-I-GHIUAI.
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des magasins, qui se dresse sur une butte isolée, en avant d'un plateau pierreux séparant la vallée de l'Argand-ab et celle du Tarnak. Au pied du monticule fortifié se blottissent des villages de cultivateurs et se groupent quelques constructions, qui pourraient servir de noyau à une cité, palais, bazar, entrepôts. Des campagnes richement cultivées bordent les deux rives du Tarnak et les canaux d'irrigation qui en sont détournés; des ruines nombreuses éparses dans la plaine et des amas de pierres sur les hauteurs, restes de tours à signaux, de fortins ou de tombes, rappellent l'importance qu'eut de tout temps la place de Kelat-i-Ghilzaï comme lieu de dé-
fense et de ravitaillement. Pendant la dernière guerre, lorsque le général Roberts abandonna Kaboul avec toute son armée pour se porter vers Kandahar, le « Château des Ghilzaï » fut le principal point d'appui de ses opérations.
Kand ou Kandahar, dans laquelle des étymologistes voient une ancienne ce Alexandrie », tandis que d'autres dérivent son nom d'une antique Ghandara des Hindous, a plusieurs fois changé de place, comme la plupart des villes de l'Asie. La cité d'Arachosia, — en sanscrit Harakwati, — s'élevait au sud-est, là où se trouve, au milieu des solitudes riveraines de l'Argand-ab, le poste iniiné d'Olan Robat ou Chahr-i-Tohak*. A cette cité succéda la « vieille Kandahar », qui n'a pas complètement disparu : à 5 kilomètres de l'enceinte moderne, au pied de coteaux abrupts et se terminant par une arête vive, se voient encore des murailles solides, des restes d'édifices et les bastions d'un Bala hissar qui fut jadis un des plus forts de l'Afghanistan et qui résista pendant onze mois aux forces de Nadir chah. Mainte place de la Vieille Kandahar a été mise en culture et des rigoles d'irrigation serpentent dans les anciennes rues. Une autre Kandahar, celle de Nadir, fondée par le conquérant au milieu du dix-huitième siècle, exista pendant quelques années; ses murs, parfaitement conservés, s'élèvent à 5 kilomètres environ au sud de la Kandahar actuelle, bâtie par Ahmed chah, le fondateur de la dynastie actuelle. Il fit choix de cette ville pour capitale de son royaume, et le plus majestueux édifice compris dans l'enceinte est le temple à coupole émaillée qui recouvre sa tombe et dans laquelle nichent des milliers de pigeons bleus. Nul mieux que le conquérant ne pouvait se rendre compte de l'extrême importance stratégique de Kandahar, la ce clef de l'Inde ». Située sur le chemin semi-circulaire de Kaboul à Herat que suivent les caravanes et les armées, commandant l'issue des vallées de l'Argand-ab et du Tarnak, ainsi que les défilés des montagnes qui séparent l'Inde des plaines du Hilmend, elle a de plus l'immense avantage de se trouver dans une région fertile où des armées peuvent se ravitailler sans peine ; du côté du sud et du sud-ouest, elle est inattaquable, de vastes territoires déserts empêchant dans cette direction l'approche de forces ennemies.
Le quadrilatère de Kandahar, dont les longs côtés sont orientés dans le sens du méridien, est situé à 1066 mètres d'altitude, dans une plaine qui s'incline en pente douce au sud-<îsl vers la rivière Tarnak ; les eaux d'irrigation qui alimentent la ville et qui transforment les campagnes envirou-
* H. Rawlinson, Journal of Uie Geographical Society ^ 1845.
nantes en un immense jardin, sont dérivées de l'Argand-ah et contournent k l'ouest le promontoire extrême de la chaîne du Coul-koh, coupé d'une brèche profonde, le col de Baba-Wali ; c'est là qu'en 1880 se livra la baUille par laquelle les Anglais firent lever le siège de Kandahar. Des vergers dévastés, des canaux changés en marécages rappellent ces récents
conflits. L'enceinte de la ville, flanquée de plus de cinquante tours et s'appuyant au nord sur une citadelle, est en assez mauvais état, mais l'intérieur de la cite contraste heureusement avec Kaboul pour la régularité et la propreté des rues. Deux avenues principales se croisent à angles droits au milieu de la ville et la divisent ainsi en quatre parties égales; au nord la citadelle et, sur les autres faces, trois portes limitent ces quartiers. Les
rues secondaires sont tortueuses pour la plupart; mais les maisons qui les bordent, construites en pierre ou en pisé, sont plus larges, mieux aménagées que celles de Kaboul et presque toutes ont leur jardin. Cependant il ne manque pas de ruines dans Kandahar; environ quatre cents maisons furent renversées en 1874 par l'écroulement d'un pan de Tenceinte : peut-être ce désastre eut-il pour cause la même secousse du sol qui démolit une partie de Kaboul. La croisée des deux grandes rues de Kandahar, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme, forme le centre du bazar et presque toujours vendeurs, acheteurs et passants s'y pressent en une foule compacte. La rue orientale, qui mène à la porte de Kaboul, est occupée surtout par les marchands d'étoffes, tandis que la rue de Herat, qui se dirige à l'occident, retentit sans cesse du marteau des chaudronniers et des forgerons. La rue des potiers, des teinturiers, des vendeurs de fruits est celle du sud, qui aboutit à la porte de Chikarpour; la rue de la citadelle est bordée de grands magasins, où se vendent les marchandises anglaises et russes. Les trafiquants du bazar appartiennent à toutes les races de l'Asie Antérieure, mais le gros de la population kandaharienne est dourani : à cet égard, l'ancienne capitale d'Ahmed chah contraste avec les autres villes afghanes. Une mine d'or, dont le rendement est d'ailleurs sans importance, est exploitée au pied des hauteurs qui s'alignent au nord de la plaine.
On sait que Kandahar se trouvait naguère en deçà des c( frontières scientifiques » de l'Empire Indien et qu'elle fut rendue par les Anglais à l'émir de l'Afghanistan longtemps après Kaboul. C'est à Kandahar que devait aboutir le chemin de fer de Chikarpour, premier tronçon de la ligne de l'Inde à l'Asie Mineure. La voie ferrée n'a pas encore gravi les degrés du plateau, mais elle se continue par des routes praticables à l'artillerie et les Anglais ont fait choix pour station militaire de la frontière du bourg de Tchaman ou de la « Prairie », d'où ils ne sont qu'à trois journées de marche de Kandahar. De leur camp, solidement appuyé aux contreforts du Khodja-Amran, les généraux britanniques surveillent l'extrémité orientale de la grande route militaire qui traverse tout l'Afghanistan du sud-est au nord-ouest. Mais s'ils devaient s'avancer sur le chemin de ronde des plateaux afghans, où s'arrêteraient-ils sans avoir l'air de redouter les avantpostes des Russes campés à l'autre extrémité de la route? Au delà de Kandahar, ne leur faudrait-il pas pousser jusqu'à Kouchk-i-Nakoud, le « Diamant du Désert », pour y effacer le souvenir de la défaite subie en 1880? Puis ne serait-il pas nécessaire d'occuper la forteresse de Ghirisk, qui commande le passage du Hilmend et les vallées du Zamindawar, et près de laquelle se voient tant de fortifications ruinées, preuve de l'importance qu'on atta-
KâNDâHâR, GHIRISK, FâRAU, HERAT. 97
cha toujours à ce point stratégique? N'y aurait-il pas urgence à s'assurer la possession de Farah, place forte située à l'angle sud-occidental des monts de l'Afghanistan et de la grande route militaire, à proximité des riches campagnes du Seistan? Ne faudrait-il pas occuper aussi la foiteresse du Seîstan, Lach ou la ce Falaise », bâtie sur une butte entourée de murs crénelés, presque inexpugnables sans les nouveaux engins de guerre? Enfin, la place de Sibzawar ou Sebzar, qui tient en respect la tribu des Àïmak, pourrait-elle être négligée par le conquérant? Cette ville, qui a remplacé l'ancienne Isfezar, est la dernière étape stratégique au sud de Herat, et des prophètes de malheur y marquent d'avance le conflit des armées. Au sudouest, entouré de gi^enadiers, le village tadjik d'Ànardereh occupe, près de la frontière persane, le pied d'une montagne fendue dans toute sa largeur par une fissure qui n'offre nulle part plus d'un demi-mètre; c'est un coup d'épée d'Ali, dit la légende'.
Herat, « Porte de l'Inde », ainsi nommée de son importance stratégique, et (( Perle du Khorassan » — ^ appellation qu'elle doit à la fertilité de sa plaine et à la richesse de ses produits industriels, — est l'une des plus anciennes cités du monde, «la plus ancienne», affirment ses habitants, et à certaines époques de son histoire elle fut au nombre des métropoles les plus populeuses. A l'époque d'Alexandre, Aria était une grande cité. Au douzième siècle, disent les historiens persans, elle était la « reine, la glorieuse», et contenait dans ses murs « 444000 maisons habitées, 12 000 boutiques, 6000 bains publics et caravansérails »*; au siècle suivant, Djenghiz-khan s'emparait de la ville après six mois de siège et en faisait égorger les habitants, au nombre d'un million six cent mille; quarante individus seulement auraient échappé aux recherches des Mongols et pendant quinze ans ils restèrent la seule population de l'immense entassement de ruines. Précisément à cause de l'extrême importance de sa position, Herat fut cinquante fois attaquée, cinquante fois détruite; cinquante fois elle se releva de ses décombres. Située sur les confins de la Perse et de l'Afghanistan, elle n'a cessé d'être disputée par ces deux puissances limitrophes, et si elle se trouve encore sous la puissance de l'émir de Kaboul, quoique par la langue des habitants et sa position géographique elle soit une dépendance de la Perse, la cause en est à l'Angleterre, qui intervint deux fois pour obliger les Persans à lever le siège ou à rendre leur conquête. De nos jours, l'équilibre politique a changé : la Russie est devenue la puissante voisine
* N. de KhanfkoT, Mémoire $ur la partie méridionale de la Perse orientale
* Barbier de Meynard, Dictionnaire de la Pêne, par Yakout.
de Herat et ses ingénieurs étudient la contrée pour y jalonner les futurs chemins de fer. La vallée du Heri-roud forme une entixîe naturelle par laquelle Turkmènes et Mongols ont maintes fois trouvé le chemin du plateau. C'est par là que peuvent désormais pénétrer les Russes.
Située à 800 mètres environ, — altitude moindre que celle de la plupart des autres villes afghanes, — Herat occupe le centre d'une plaine des plus fertiles, que le Heri-roud parcourt de l'est à l'ouest, et que des collines accompagnent des deux côtés, diminuant en hauteur vers l'occident. Des amas de ruines, des tombeaux se montrant ça et là à travers les bouquets de pins, rappellent Tépoque de la prospérité de Herat, alors qu'elle s'étendait sur un espace dix fois plus considérable et qu'un chien ce pouvait courir sur les toits », de la forteresse jusqu'à tous les villages de la plaine. L'enceinte de la ville actuelle, quadrilatère allongé dans le sens de l'est à l'ouest, n'est pas un rempart proprement dit : c'est plutôt un talus de hauteur inégale, 25 mètres en moyenne, et séparé de la campagne par un fossé profond ; des chemins couverts sont pratiqués dans l'épaisseur du talus, formé principalement de débris d'anciennes murailles et des constructions attenantes*. Sur le flanc septentrional de la place s'élève la citadelle, Ekhtiar-eddin, ouvrage solide, mais commandé par une butte énorme, éloignée de moins d'un kilomètre, que l'on dit avoir été élevée par Nadir chah'. Herat, comme Kandahar, est divisée en quatre ilôts par deux rues transversales, dont la croisée, naguère surmontée d'une coupole, est devenue le centre du bazar; les magasins, les échoppes, les ateliers se continuent de part et d'autre le long des rues maîtresses. Les ouvriers de Herat ont gardé leur réputation pour la fabrication des lames, des tapis, des cotonnades, mais c'est de l'étranger, Russie et Angleterre, que proviennent maintenant presque toutes les marchandises exposées dans le bazar. La population de la cité varie singuliè-rement suivant les événements politiques de l'Asie iranienne, dont Herat, à cause de sa position centrale, reçoit le contre-coup; en 1838, il ne s'y trouvait plus que 7000 résidents : la plupart des chiites avaient quitté la ville pour ne pas Subir l'oppression des Afghans. Mais le nombre des habitants s'accroît rapidement pendant chaque période de repos. Une notable proportion des Herati se compose de représentants d'anciennes familles, grandeurs déchues bien à leur place dans une cité ruinée : Ferrier y rencontra des descendants de Djenghiz-khan, de Timour le Boiteux, de Nadir chah.
La plupart des monuments de Herat, palais, caravansérails et mosquées,
* Ferrier, Voyages en Perse, dans V Afghanistan, etc.
> J. Mac Neill, Journal ofthe Asiaiic Society of Bengal, 1844.
se trouvent dans la banlieue, mais ruinés; il n'en reste plus que de pitlorescpies débris, çà et là quelque lour, une arcade, une paroi couverte de faïences vernissées, d'autant plus belles que leurs couleurs doucement nuancées se montrent sous l'ombre des platanes. Les campagnes qui entourent Herat ont en Orient la réputation d'être baignées par l'atmosphère la plus salubre, grâce au vent du nord qui souflle pendant l'été : « Si la terre d'Ispahan, l'air de Herat et l'eau du Kharezm étaient réunis au même endroit, l'homme y serait immortel! » dit un proverbe de l'Iran'. Cependant l'eau du Heri-roud, «■ claire comme la perle «, est aussi l'une
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des plus pures de l'Asie iranienne et c'ast pràcf. h ses neuf grands canaux et à leurs innombrables ramificalionR que llcrat est devenue la « Ville des Cent Mille Jardins ». I^s dix-sept espèces de raisins, les nombreuses variétés de melons, les abricots ciquis de Herat sont vantés dans le Khorassan et l'Afghanistan; dans ces jaixlins, dit CoRolly*, les consommateurs mangent à leur gré des fruits qui leur conviennent, et payent leur écot d'après la différence de leur poids à l'entrée et à la sortie. En dehors des jardins arroses, les campagnes de lierai ont aussi leurs plantes cultivées : telle est l'ombellilère assa fcetida, l'ink dos Afghans, que les Euro{iéen3 abhorrent à causede son odeur, mais qui fournit aux Iraniens un de leurs mets
• Ciri Riller. Erdhuuk, Àtkn, vol. VUI. ■ Jçmeg to tha tfortk bf India.
les plus recherchés, ainsi qu*unc espèce de résine, très utilisée comme médicament ; c*cst probablement le silphium des anciens.
En amont de Herat se trouvent encore quelques agglomérations méritant le nom de ville. Telle est, sur la route de Maïmeneh, la capitale du pays des Djemchidi, Kouroukh, devenue célèbre par ses nombreuses sources thermales ; dans la ville même, il n*en jaillit pas moins de dix-huit. Obeh possède aussi des sources chaudes, et, dans le voisinage, ses inépuisables carrières de marbre blanc, qui fournissent les matériaux employés pour les tombeaux de Herat*. Tout le pays est riche en veines de plomb argentifère et autres gisements miniers, mais l'exploitation en est depuis longtemps abandonnée.
A l'ouest de Herat, dans la vallée du Heri-roud, les villes ruinées de Ghourian et de Kousan n'ont d'importance que par leur position dans le voisinage de la frontière politique de la Perse. D'après Khanikov, Ghourian aurait eu en 1820 plus d'habitants que Herat; maintenant ce n'est guère qu'un fort pittoresque entouré de masures, mais le pays environnant est admirable. Les bords du Heri-roud, à peine cultivés, sont en maints endroits ombragés de grands arbres formant des bosquets et même des forêts. Le gibier s'est assemblé dans ces bas-fonds en multitudes; le voyageur fait lever lièvres, perdrix, faisans ou coqs de bruyère ; les daims, les onagres, les sangliers et des fauves d'espèces diverses peuplent aussi ces fourrés. La nature sauvage a repris son empire dans mainte région du Khorassan afghan, jadis si populeux et si bien cultivé. Il en est de même au sud de Herat, dans le pays montueux des Hezareh et des Aïmak, où les ruines de cités sont nombreuses, mais où l'on ne trouve plus que des villages. Zerni ou Ghour, la capitale de la contrée, a presque cessé d'exister* : Ferrier y i*encontra quelques Guèbres, les seuls qu'il ait vus dans l'Afghanistan ; mais ce fait parait douteux à la plupart des historiens^.
^ N. de KhanîkoVy ouvrage cité.
' Villes de l'Afghanistan et du Dardistao, dont la population approximative est indiquée par les voyageurs :
AFCnANlSTAN.
Kaboul 75 000hab.
Kandahar 60 000 »
Herat 50 000 »
Gharoi 8 000 ))
Istalif 5000 ))
Tcharikar 5 000 »
Kanigouram 5 000 »
Tchitra), d'après Biddulpb 5 000 hab.
' Sp\ege\f Erânische AUerUium$kunde,
Makin 4 000 hab.
Djalalabad 3 000 »
Zcrni 1 200 »
BARDISTAN.
Tall, d'après Ravcrty 7 500 »
Kalkot )> 7500 »
Tchahil » 5 000 »
Tarniah, d'après Raverty .... 5 000 t