AFGHANS
Dans la plupart des tribus, le type afghan se distingue par la solidité de la charpente et la force de la musculature : les hommes sont vigoureux et bien découplés, marcheurs intrépides, travailleurs adroits. Ils ont la tête allongées des pommettes saillantes, un nez de forte saillie, la lèvre inférieure en général très épaisse, d*épais sourcils, la barbe et la chevelure grossières, presque toujours noires : le type blond ou châtain ne se montre guère que chez les montagnards du Kafiristan, de race différente. Les Afghans occidentaux, les plus rapprochés de la Perse, ont une nuance de peau plus claire que ceux des régions orientales; ils sont de couleur olivâtre, tandis que dans le voisinage de THindoustan les Afghans, ressemblant à leurs frères les Radjpoutes, sont d'un brun tirant sur le noir. Tous ont le regard ferme et fier, indice de leur courage naturel. Comparés aux Persans, ils sont brusques, presque grossiers, négligés dans leur mise. En temps de paix, lorsque les hommes échappent aux passions mauvaises que développe la guerre, cruauté, vengeance, ruse, soif de pillage, l'Afghan est hospitalier, sincère, magnanime : « Celui qui n'ouvre pas sa porte à l'étranger n'est pas un Afghan, » dit le proverbe. Les femmes sont en général très respectées et dirigent le ménagé avec intelligence et fermeté. « Va t'enrichir dans le Hind, va t'amuser dans le Kachmir, mais prends femme chez les Afghans, » dit un proverbe de l'Orient *. Sobre et discret, ardent à l'entreprise, le Poukhtoun sacrifie volontiers le plaisir au travail, mais il ne fait pas bon marché de son indépendance comme le Persan ou l'Hindou; d'une absolue résignation dans les malheurs qu'il ne peut éviter, il résiste énergiquement à l'oppression, si ce n'est à la cour, là où prévalent les mœurs capricieuses et cruelles du pouvoir absolu'. La plupart des voyageurs anglais se plaignent de l'extrême mauvaise foi des Afghans; mais les Européens qui ont parcouru le pays ne sont-ils pas venus en maîtres pour la plupart et leur présence même n'était-elle pas considérée comme une insulte? II n'est pas étonnant que les indigènes, plus faibles que les Anglais dans presque tous les conflits, aient eu recours à la mauvaise foi contre des ennemis détestés. Quand leur haine est soulevée, ils s'y livrent avec fureur et persévérance : « Dieu te garde de la vengeance d'un éléphant, d'un (Serpent cobra ou d'un Afghan! »dit un proverbe des mahométans hindous.
Les diverses tribus afghanes, qui se donnent toutes un patriarche pour .
* Indice céphalique : 0,77, d'après sept mensurations (Duhousset, Étude» wr ki populations de la Pêne).
* A. Conolly, Joumeyto the North of India.
> H. Elphinstone, An aceount ofthe Kingdom ofCaubtd; — De Gobineau, Trois ans en Ane.
ancêtre, constituent autant de républiques distinctes. Chacun de ces petits Ëtats se divise lui-même en clans et en sous-clans, zaï ou kheil, dont les moindres se composent de quelques familles. Tous ces groupes ont une constitution analogue : le moindre clan, le kheil le plus infime, a son chef, généralement choisi en raison de sa naissance, et l'ensemble des clans est gouverné par un khan, désigné par l'émir de l'Afghanistan dans la plupart des cas, mais parfois aussi élu par les membres de la tribu. Son autorité n'est pas absolue; l'assemblée des chefs de clans, la djirga^ présidée par le khan, décide dans toutes les circonstances graves; elle seule donne, par la connaissance des coutumes, la sanction dont le chef a besoin pour l'accomplissement de ses actes. Il est rare que la tribu ne reconnaisse pas la vraie souveraineté dans l'assemblée de ses anciens : le vieil esprit de communauté domine encore. Ahmed chah lui-même, le conquérant de l'Inde, maître absolu des millions d'hommes s'agitant dans la plaine, n'était dans son propre pays que le premier chef parmi d'autres chefs, ses égaux en droit. Toutefois la balance du pouvoir varie singulièrement dans les groupes de familles afghanes, suivant les mille alternatives de rivalités privées, de vengeances et de guerres dont le pays a presque constamment à souffrir : il arrive même que l'on choisit un dictateur, disposant de tous les pouvoirs pendant la période du danger; mais, après la fin des troubles, ce chef rentre dans la vie privée, sans droit supérieur à celui des autres membres de la tribu. Souvent aussi, des confédérations temporaires se font entre plusieurs kheil, et les djirga unies s'érigent en conventions pour la conduite de la guerre ou la conclusion de la paix. Même commandé par émir, khan ou djirga, l'Afghan aime à se croire libre. « Nous sommes tous égaux! « dit une parole que l'on répète souvent aux voyageurs anglais, et quand ceux-ci leur vantent la puissance monarchique : a Nous préférons nos discordes, disent-ils, nous préférons nos alarmes; que notre sang coule, s'il le faut, mais nous ne voulons pas de maître! » Si les désordres locaux sont fréquents dans lePoukhtoun-khwa, il est certain que les tribus éloignées des villes échappent non seulement au régime d'oppression sans mesure, mais aussi aux révolutions générales qui déciment les populations de l'Asie Antérieure soumises au pouvoir absolu ^ La plupart des tribus n'ont jamais eu d'esclaves : c'est un crime pour l'Afghan que de « vendre des hommes »; il les tue, mais ne les avilit pas. Les pratiques de la vengeance héréditaire n'ont point disparu de l'Afghanistan et certaines tribus se font toujours la guerre, non pour un intérêt
* * Mountstuart EJphinstone, ouvrage cité.