RELIGIONS DE LA PERSE, GUERRES. M
teurs du Tea s'est fort améliorée depuis le milieu du siècle, grâce à l'esprit de solidarité des Parsi de l'Inde, qui envoient à leurs coreligionnaires iraniens de l'argent pour payer les impôts et pour entretenir des
écoles, et qui dans mainte circonstance ont fait intervenir les demandes el les conseils de l'Angleterre. En outre, quelques rares Persans, fiers de leur histoire, se sentent portés de sympathie vers ces hommes qui restent fidèles, dans l'Iran moderne, aui traditions de la Perse antique; parmi
les sectes de fondation nouvelle, il en est qui cherchent à se rapprocher de Tancienne religion de Zoroastre, et travaillent même à la restauration du culte ancien*. La grande épopée persane, le Chah-nameh de Firdousi, célèbre le culte des aïeux en termes qui semblent voiler une certaine ironie contre la religion nouvelle : « Nos pères adoraient aussi Dieu. Les Arabes se tournent dans leurs prières vere une pierre, eux se tournaient vers le feu aux vives couleurs. » De nombreuses cérémonies civiles de la Perse rappellent Tancien culte. Ainsi, dans le Khorassan, lorsqu'une députation de villageois vient à la rencontre d'étrangers pour leur faire honneur, les délégués portent, en été comme en hiver, un pot rempli de braise ardente*. Dans toute la Perse, la fête par excellence est celle du Neurouz, célébrée le 20 mars en l'honneur du renouveau solaire.
Comme intermédiaires du commerce avec l'Inde, les Guèbres de Yezd et de Kirman ont un rôle d'une certaine importance, et dans leur trafic ils se distinguent des Persans par la sûreté de leur parole. Au point de vue religieux, la plupart se laissent gouverner aveuglément par leurs prêtres ou mohedj qui répètent des prières et des formules en pehlvi, qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes. Les cérémonies, très compliquées, sont devenues la religion tout entière et l'attention des officiants se porte exclusivement sur l'attitude à prendre, les paroles à prononcer, l'ordre dans lequel doivent être placés les foyers sacrés, les branches bénites du homa (sarcoslema viminalU)^ les coupes contenant le jus de la plante divine, les vases d'encens, les mortiers où se broient et se mélangent les ingrédients des gâteaux traditionnels; l'initiation des garçons ne consiste qu'à leur donner la chemise qui les protégera contre les influences du démon, puis à les ceindre de l'écharpe qui leur procurera la force et la vertu pour les bonnes œuvres. L'antique foi dualiste s'est graduellement transformée en monothéisme; sauf les pratiques, la religion des Guèbres persans ne présente aucune différence avec celle des musulmans voisins. Pour se faire bien venir de ceux-ci, les adorateurs du feu prétendent que Zerdoucht ou Zoroastre, l'auteur de leur livre sacré, est le même personnage que juifs, chrétiens et musulmans, tous « gens du livre », connaissent sous le nom d'Abraham; dans toute discussion, les interlocuteurs leur concèdent poliment qu'il en est ainsi'. Une sorte de schisme s'est produit entre les Parsi de l'Iran et ceux de Bombay, mais la cause en est purement matérielle et ne tient nullement à des questions de dogme : séparés les uns des autres
* E. Renan, Mélangea éthUUnre ei voyagea.
* A. de Khanîkov, Mémoires sur V Ethnographie de la Perse,
^ De Gobineau, Religions et Philosophies dans VAsie Centrale.
GUÈBRËS, CHIITES. Sli
pendant des siècles, les deux groupes de religionnaires ont cessé d'avoir le même calendrier et prononcent diversement certains mots de la liturgie*. Guèbres de l'Iran et Guèbres de l'Inde ont le même cérémonial, et livrent également leurs morts aux aigles et aux vautours. Presque toutes les unions se font entre proches parents, cependant on n'a point remarqué que les Guèbres soient inférieurs à leurs voisins mahométans pour la pureté du sang et la beauté des traits. Du reste, chez tous les Persans, les premiers mariages se font presque toujours entre cousins germainç.
Les neuf dixièmes de la population persane appartiennent officiellement au mahométisme chiite : on peut dire que le patriotisme national a pris cette forme religieuse pour réagir contre les Arabes et les Turcs. Les limites de la secte correspondent d'une manière générale avec celles de la nation, et même en plusieurs endroits elles coïncident parfaitement : la frontière de^ religions est aussi bien marquée que celle des États. Tout en imposant leur culte, les conquérants arabes, les « Mangeurs de lézards », ainsi qu'on les désigne avec mépris, n'étaient point devenus les frères de ces vaincus auxquels ils avaient apporté leur foi; un demi-siècle ne s'était pas écoulé depuis l'invasion de la Perse et la chute de la dynastie des Sassanides, que la réaction politique commençait à se faire, mais comme simple revendication dynastique : les Persans tenaient plus que les Arabes eux-mêmes au maintien du califat dans la famille de Mahomet. C'est qu'Ali, le neveu et gendre du prophète, avait donné pour épouse à son (ils Housseïn la dernière fille du roi sassanide Yezdidjerd : le sang du prophète et celui des souverains héréditaires de l'Iran se trouvaient ainsi réunis dans la famille d'Ali. Mais lorsque le malheureux calife eut été massacré dans la mosquée de Koufa, lorsque ses fils Housseïn et Hassan eurent été égorgés avec parents et amis dans la plaine de Kerbela, la dynastie sassanide s'éteignit en même temps que celle de Mahomet. Grande fut la douleur parmi les musulmans de Perse, et les circonstances horribles dans lesquelles s'était accompli le drame ajoutèrent au sentiment de pitié que l'on ressentait pour la famille exterminée. La légende s'empara bientôt de ces faits pour les transfigurer, en faire une lutte entre les deux empires, deux religions, deux forces à jamais ennemies comme celles de l'ancien dualisme mazdéen. Les partisans d'Ali le placèrent sur le même rang que Mahomet; ils en firent le « lieutenant », le wali d'Allah; chez un grand nombre de chiites, Ali est la divinité par excellence, le successeur d'Ormuzd ; une secte spéciale, celle des Ali-Allahi, Nosaïri ou Naseri, qui comprend non seule-
* Martin Haug, Euayi on the Sacred Language, Writingg and Religion of tlie Panù,
ment des Iraniens, mais aussi des Turcs et peut-être même des fragments de tribus juives et nestoriennes, ne fait aucune différence de nature entre Allah et la dernière et la plus parfaite de ses mille et une incarnations terrestres, le calife Ali*. Il est aussi des sectes qui se vouent à Tadoration spéciale des douze imam, les descendants du calife vénéré. D'autre part, Omar est considéré comme une sorte de Satan, que le vrai fidèle doit maudire. Tous les ans un jour spécial est consacré à la célébration de la mort d'Omar et les pèlerins vont en foule à Kachan visiter le prétendu tombeau de son meurtrier.
La secte chiite, d'abord persécutée, conquit- graduellement toutes les populations persanes, mais elle ne devint religion d'État que dans les premières années du seizième siècle, avec la dynastie des Sefvides. Elle fait encore des prosélytes, à l'est dans l'Afghanistan, au nord-ouest chez les Tartares de la Transcaucasie, enfin dans la Perse elle-même, et témoigne de sa vitalité par le développement d'une littérature nationale, née dans le peuple, en dehors de l'influence des prêtres. Autrefois les scènes commémoratives célébrées en l'honneur d'Ali et de ses fils consistaient seulement en prières, en lamentations, en processions funèbres, accompagnées de ces tortures volontaires qui font des cérémonies chiites un si effroyable spectacle*. Les personnages du drame, Ali, Housseïn, Hassan, les enfants et les femmes massacrés à Kerbela, figuraient dans ces représentations, mais en témoins muets du crime; ils ne parlaient ni n'agissaient, tandis que de nos jours ils sont devenus acteurs; les tazieh^ comparables aux « mystères » du moyen âge, sont maintenant de véritables pièces dans lesquelles les auteurs, inconnus pour la plupart, ont introduit les mono-r logues, les dialogues, les péripéties imprévues, osant même toucher à la légende pour donner aux situations un intérêt plus poignant. Des troupes d'acteurs, composées presque toutes d'Ispahani, qui sont parmi tous les Persans réputés comme ayant la voix la plus sonore et l'accent le plus pur, se sont formées pour donner des représentations théâtrales dans les diverses cités de l'Iran, et de nombreux artistes, surtout ceux qui figurent les enfants et les femmes de la famille du prophète, sont arrivés à la gloire et à la fortune. Sur quelques scènes on a représenté d'autres mystères que le massacre de Kerbela : peu à peu un théâtre national se constitue*. Les familles des seïd ou seyedy parents du prophète Mahomet, qui forment au moins la cinquantième partie de toute la population persane, prennent une
1 Loflus, Travelê and Researches in Chaldœa and Stuiana,
* Vcrechaguine, Tour du Monde, 1868.
' De Gobineau, Les Religions et les Phihsophiéi dans VAsie Centrale.