‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 50 sur 186 · CHIITES · texte numérisé non relu

CHIITES

part spéciale à la direction des tazieh comme intéressées à la gloire de leurs prétendus aïeux, mais parmi ces familles il n'en est peut-être pas une seule qui puisse alléguer une raison valable en faveur de son titre. Jadis les seïd avaient, pour ainsi dire, tous les droits, même celui de dire la vérité au souverain !

Les chiites ne se distinguent pas seulement des sunnites par le souvenir de dissensions politiques et par le sentiment national, mais la longue séparation a eu naturellement pour conséquence un changement notable dans le culte et les dogmes. En Perse, l'ancienne caste des mages s'est graduellement reformée par la réunion des docteurs de chaque cité. La hiérarchie des prêtres s'est reconstituée dans la secte des chiites persans beaucoup plus fortement que chez les sunnites, et le Coran, loin d'être livré, comme en pays turc ou arabe, à la libre interprétation des fidèles, ne peut être lu et commenté que par les mollahs. Les images, qui sont en horreur aux sunnites, et que le vrai croyant ne manquera pas de déplacer ou de fuir quand il fait sa prière, ne choquent nullement les chiites de Perse^ et dans presque toutes les maisons de l'Iran se voit une peinture représentant le prophète Ali; seulement l'artiste, se sentant incapable de reproduire les traits merveilleux de beauté que la tradition attribue au gendre de Mahomet, le peint toujours cachant sa figure sous un voile. A certains égards, le chiisme indique donc un retour vers les religions antérieures au mahométisme, et les sunnites ont quelque droit à les accuser d'appartenir encore au culte de Zoroastre; cependant il est certains passages du Coran dont les chiites donnent une interprétation plus conforme aux explications des premiers commentateurs que ne l'est celle des sunnites actuels. Les chiites afTectent d'être plus orthodoxes que les Arabes, de même qu'ils prétendent avoir voulu maintenir contre eux l'ordre de succession légitime au califat.

Mais, tout en appartenant ofliciellement aux communautés chiites, la plupart des Persans professent en secret des idées fort différentes de celles qui leur sont enseignées par le Coran. Chacun tient à tenir sa foi de ses propres spéculations religieuses, ce qui entraîne une singulière diversité de croyances : le même individu adhère successivement à des doctrines différentes. Les opinions en conflit se neutralisent mutuellement et les grands mouvements religieux de la foule sont devenus presque impossibles. Quoique le clergé se soit réservé l'interprétation des saints livres, chaque Persan se croit théologien et ne craint nullement d'aborder les sujets les

* k, de Beaumont, VArchiieclure en Pêne, (Revue des Deux Monda, i*' sept., 15 oct. 1866.)

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plus abstraits, dût-il arriver à rhérésie. Du reste, il est convenu dans toute la Perse que chaque homme a le droit de déguiser sa pensée et de confesser en apparence une foi qu'il renie en secret : même le chiite voyageant au milieu des sunni peut, sans être accusé de lâcheté par ses coreligionnaires, se donner comme partisan de cet Omar qu'il exècre dans le fond de son cœur. Cette feinte religieuse est ce qu'on appelle le ketman; personne n'en est dupe, mais tous font semblant d'y croire, et comptent sur la réciprocité pour leurs propres opinions. Les ouvrages des sectaires persans ont, comme ceuxde maint philosophe du moyen âge, deux sens parfaitement distincts, le sens ofGciel et direct, qui est en tous points conforme à la théologie enseignée dans les écoles, et le sens caché, mystique, dont les disciples ont la clef et qui se commente dans les conciliabules secrets ^

Il est donc impossible de suivre le mouvement des sectes dans le monde persan : on ne les connaît que dans leurs traits généraux et l'on chercherait vainement à les énumérer. Chez les Iliat les divers groupes de populations comprennent toutes diversement le mahomélismc, et même les <c Gens de Vérité », ainsi que se nomment les Àli-Âllahi, là pratiquent des manières les plus différentes. Telle tribu loure, d'après Ferrier, vénère le grand saint Baba Bouzourg, tandis qu'elle ignore Mahomet. Les Kirindi, qui vivent près de Kermanchah, ont pour dieu leur ancêtre Daoud et sont forgerons comme lui. Les Baloutchesde la Perse, que l'on dit sunni, sont pour la plupart sans religion et se bornent à déchirer des lambeaux de leurs vêtements pour l'attacher aux buissons ou à jeter des pierres sur les tas qui s'élèvent au bord des chemins. Dans le Mazanderan, des peuplades de bûcherons ignorent aussi Mahomet, et dans les régions du sud-est de la Perse maint lettré, qui cite toujours Ilaiiz, tandis qu'il connaît à peine le Coran, n'est pas éloigné de mettre le poète de Chiraz à la place du prophète'. Chez les Persans policés, la doctrine la plus commune, déguisée comme toutes les autres sous le voile du ketman, est celle des Soufi. Au fond, ils ne tiennent aucun compte des pratiques musulmanes, qui pour eux sont une pure apparence, ne révélant en rien la pensée intime de l'homme intérieur. Déjà dans le quatorzième siècle, la voix de Chemseddin, plus connu sous le nom de Hafiz, proclamait en vers admirables la morale humaine en dehors de toute formule mystique et de tout espoir de récompense. Se répétant ces

* Population de la Perse, classée par religions, d*après Houtum Schindler :

Chiites 6 860 000

Sunnites el autres sec tai l'es. . 700 000 Arméniens 45 000

• Floyer, Unexplored BaluchUl::n,

Nestoriens

Juifs

Guèbres

ÂLI-ALLAHI, BABI. 215

vers et mainte autre parole de leurs auteurs célèbres, les Soufi témoignent à l'occasion de leur indépendance religieuse, qui chez les uns n*est qu'un pur scepticisme, et chez les autres s'allie aux spéculations métaphysiques. La plupart des Soufi seraient classés en Europe parmi les panthéistes : ils croient à l'union intime de toutes choses en Dieu et, reconnaissant en conséquence leur propre divinité, voient en eux-mêmes le centre de toutes choses. Les prêtres malveillants disent qu'un certain nombre de docteurs soufistes recommandent l'ivresse du hachich ou de l'opium, parce que dans le vertige du rêve tout se confond, tous les objets se transforment, tous les contours s'effacent, parce qu'on se replonge alors dans le vague primitif de l'universelle divinité. Les Persans ne sont pour la plupart que trop portés à chercher l'extase dans l'ivresse que donnent les narcotiques ou les boissons ardentes, et c'est avec empressement que des milliers d'entre eux s'avilissent, essayant de contempler le grand tout du fond de leur propre démence ^

La secte qui pendant ce siècle a le plus profondément remué la société persane est celle des babistes, car elle ne borna pas son œuvre à la propagande religieuse; son action finit par se faire sentir dans la vie politique de la nation et des guerres civiles acharnées en furent la conséquence. Â. leurs conceptions théologiques, où la théorie des nombres et des points, considérés comme manifestations divines, joue un très grand rôle, les disciples du mirza Ali Mohammed, plus connu sous le nom de Bab ou « Porte», joignaient tout un idéal de société nouvelle, et cet idéal ils le réalisaient dans leurs propres groupes. Entre eux, ils ne connaissaient d'autre moyen de gouvernement que la bienveillance, l'aflection mutuelle, la politesse, et dans les cas graves il devait leur suffire d'en appeler à l'arbitrage. Ils s'interdisaient de frapper les enfants et veillaient à ce que, pendant tout le temps des études, les rires ni le jeu, « rien de ce qui peut les rendre heureux », ne leur fAt interdit. Le Bab condamne la polygamie, le divorce, l'usage du voile, il recommande aux fidèles de s'occuper avec sollicitude du bonheur de leurs femmes, de leur joie constante et de ne point leur refuser les parures qui siéent à la beauté. Du reste, les femmes prirent une part considérable à la propagande du babisme, et parmi les apôtres de la secte nul n'a laissé un renom plus grand de dévouement, de force et d'éloquence que la belle Zerrin Tadj ou « Couronne d'Or », surnommée « Son Altesse la Pure » ou bien Gourret-oul-Aïn, la ce Consolation des Yeux ». Plusieurs écrivains d'Europe ont classé les Babi parmi les sectes communistes, mais

* Chardin ; De Gobineau; Fraser; Polak, ouvrages cités

à tort : le Bab ne recommandait point la mise en commun de toutes les propriétés, mais il exhortait les riches à se considérer comme les dépositaires du bien des pauvres et à faire part de leur superflu à ceux qui manquaient du nécessaire'. L'éloquence de Bab était si persuasive, qu'on cherchait à l'expliquer par des légendes : il lui suffisait, disait-on, de donner une datte à un auditeur pour en faire un disciple.

A l'époque où se formula leur doctrine, le Bab et ses disciples ne songeaient nullement à conquérir le pouvoir; leurs premiers enseignements furent tout pacifiques, mais les persécutions des prêtres, menacés dans leur casuel par la secte naissante, entraînèrent les novateurs à la révolte. En 1848, cette année de frémissements populaires et de guerres civiles, aussi bien dans l'Extrême Orient que dans l'Europe occidentale, la Perse eut également ses révolutions intestines. Après de sanglants combats, tous les Babi du Mazanderan furent passés au fil de l'épée, puis la cité insurgée de Zendjan, sur les confins de l'Azerbeïdjan, fut livrée à l'incendie et au massacre, et le Bab fut mis à mort. Quelques sectaires échappés au sort de leurs compagnons ayant essayé de se venger sur la personne du chah, celui-ci donna l'ordre d'exterminer tous ceux qui professaient encore la doctrine d'Ali Mohammed. Les conseillers de la couronne eurent une idée atroce, celle de distribuer les captifs aux grands officiers de l'empire, afin que le souverain pût juger du dévouement de ses sujets, de leur fidélité sans arrière-pensée, par les supplices qu'ils infligeraient à leurs victimes. Chacun se tint pour averti et les tortures furent exquises. Tel courtisan fit taillader ses prisonniers à coups de canif, les écorcha lentement, les disséqua; tel autre les fit ferrer aux mains et aux pieds et les déchira par le fouet. Enfants et femmes cheminaient entre les bourreaux, couverts de mèches enflammées qui leur brûlaient les chairs. Au-dessus du silence de la foule épouvantée, on n'entendait que les cris des tortureurs et le chant, de plus en plus faible, des suppliciés : « En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à lui ! »

Il ne parait pas toutefois que les massacres aient réussi à supprimer le babisme. D'après l'opinion commune, la secte serait plus nombreuse que jamais et d'autant plus redoutable pour le gouvernement que le secret cache désormais l'œuvre des communautés. On ne lui connaît pas de chefs en Perse, mais elle a des sectateurs jusque chez les chefs officiels de la religion d'État' et ceux-ci correspondent facilement avec le successeur du

* Mîrza Kazem-beg, Journal Asiatique fi%^ ; — De Gobineau, Les Religions et les Philosophies dans FAsie Centrale.

• M. Dieulafoy, Notes manuscrites.

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