II. S
S18 NOUVELLE GËOGRAPUIE UNIVERSELLE.
soit à cause des souvenirs religieux qui s*y rattachent. Telle est la ville de Meched, la capitale actuelle du Khorassan ou « Pays du Soleil », l'agglomération urbaine la plus populeuse de la Perse nord-orientale. C'est au tombeau de rimam Reza, l'un des disciples d'Ali, qu'elle doit toute son importance; avant que ces ossements n'attirassent la foule des pèlerins, la « sainte Meched » n'était qu'un simple village, quoique une légende d'origine moderne en attribue la fondation au fabuleux Djemchid. D'ailleurs la position de Meched n'est pas de celles qui, par le croisement des voies naturelles, assurent à une ville un rôle considérable. Située à 930 mètres d'altitude, dans une plaine peu fertile que n'arrose même pas un ruisseau permanent, à une dizaine de kilomètres au sud du Kachaf roud, l'un des tributaires occidentaux de la rivière de Herat, Meched n'a de communications faciles qu'avec le haut bassin de l'Atrek, qui se prolonge au nordouest entre les deux chaînes parallèles du Kopet dagh et de l'Ala dagh; il faut traverser des chaînes de montagnes élevées pour se rendre dans toutes les autres parties du Khorassan, à l'ouest vers Nichapour et Damghan, au sud vers Tourbat-Haïdari, au sud-est vers Tourbat-Cheïkh-i-Djami et Herat, au nord-est vers Sarakhs, au nord vers Kelat-i-Nadir. Mais les chemins du pèlerinage sont devenus ceux du commerce : les cent mille fidèles qui visitent chaque année le tombeau de l'imam sont autant d'acheteurs et de vendeurs qui entretiennent la vie industrielle dans la cité, et Meched a pris le rang de métropole commerciale du Khorassan, qui avait si longtemps appartenu à Herat. Nadir-chah fit choix de Meched pour capitale de son immense empire*
Le seul monument curieux de la ville sainte est la mosquée, dont la coupole dorée, ornée à la base de faïences multicolores, bleues et jaunes sur un fond blanc, s'arrondit au-dessus de la pierre sacrée, à peu près au centre géométrique de la cité. Jusqu*à nos jours, nul Européen non déguisé en pèlerin n'a pu pénétrer dans ce monument, qu'il eût profané de sa présence*; une chaîne d'airain indique la limite que l'infidèle ne peut franchir; tous les animaux domestiques égarés au delà de cette barrière appartiennent de droit à l'imam, c'est-à-dire aux cinq cents prêtres qui vivent de l'autel. I^ parvis de la mosquée sert de lieu d'asile aux criminels, et ce refuge assuré a contribué pour une certaine part à faire peupler la ville ; tous les pèlerins qui viennent faire leurs dévotions au tombeau de l'imam reçoivent deux fois par jour pendant une semaine un plat de pilau aux frais du saint. La bibliothèque de l'imam possède près de 3000 ouvrages, dont
* O'Donovan, Merv Oasis,
H da D. LanctJol, d'aprtt uoa fhotognphia coninuDi^uée par Hadama DieuliIOf.
quelques-uns sont de fort grand prix'. Le temple sacré partage en deux l'avenue centrale ou khiaban, rue de plus de deux kilomètres et demi, qui traverse Meched de l'ouest à l'est, de la porle de Koutchan à celle de Herat;
au milieu de cette rue, ombragée de platanes et bordée de nombreuses boutiques, coulent les eaux d'une rigole ou plutôt d'un égout, au-dessus duquel les gens du voisinage ont mis des planchers mobiles pour aller respirer l'air frais du soir, tout mêlé qu'il est aux odeurs immondes de l'eau putride. L'enceinte de la ville enferme de vastes espaces occupés par
* N. de Kbanlkov, Mémoire mrlaparlie méridionale de VAtie centrale.
323 NOUVELLE GËOGRAPUIE UNIVERSELLE.
des cimetières, où Ton apporte de cinq cents kilomètres à la ronde les cadavres des musulmans dévots» qui veulent monter au ciel en compagnie de rimam Reza. Quelques jardins se trouvent aussi dans Tenceinte et d'autres espaces cultivés s'étendent en dehors de la muraille ; mais les habitants de la ville ont surtout à compter sur les approvisionnements que leur apportent les caravanes» en échange de tapis, d'armes, de métaux travaillés et des vases de « pierre noire », espèce de stéatite ' dont les carrières voisines leur fournissent les matériaux. Parmi les habitants de Meched, on compte quelques centaines de juifs, qui durent, en 1839, acheter leur vie par la conversion à l'Islam, mais qui n'ont que le nom de mahométans et n'en gardent pas moins leur foi.
Au nord-ouest de Meched, la région de la plaine qui appartient encore au bassin du Heri roud est parsemée de villages kourdes, tous fortifiés et capables de résister aux attaques des bandes de Turcomans. Deux villes seulement, l'une et l'autre peuplées de Kourdes, se trouvent dans cette région, l'un des greniers de la Perse : Kasimabad et Radkan, situé près des marais où le Kachaf roud prend sa source. Les chameaux les plus grands, les plus forts et les plus résistants au froid viennent de cette partie du Khorassan. Les meilleurs animaux sont croisés du chameau de la Bactriane à deux bosses et du dromadaire ou chameau d'Arabie ; tandis que la charge ordinaire d'un chameau ne dépasse pas 140 kilogrammes, elle est de 280 et même de 300 kilogrammes pour ces métis'. Au nord de Kasimabad, les ruines de la ville de Tous parsèment la campagne près d'un torrent qui se jette dans le Kachaf roud : c'est dans cette fameuse cité que vint mourir Haroun-ar-Rachid. C'est aussi là que naquit, vers 940, et que mourut Firdousi, auteur de la grande épopée persane, le Ghah-nameh : au commencement du siècle, une petite chapelle indiquait l'endroit de sa sépulture; de nos jours, la tradition seule désigne le lieu où il repose. Le célèbre astronome Nassir-Eddin, fondateur de l'observatoire de Maragha, était aussi l'un des enfants de Tous. Il ne reste plus aucun débris curieux des édifices de cette ville, dont la tradition populaire attribue la ruine à Djenghiz khan, le destructeur par excellence; mais Tous ne s'est dépeuplé que dans les dernières années du dix-huitième siècle*.
Souvent assaillies par les Turkmènes, les villes du versant septentrional des montagnes, au nord de Meched, n'ont pu grandir et prospérer, comme elles ne manqueront pas de le faire dès que la paix per-
« H. W, BcUew, From the Indus io ihe Tigris.
' Siewart, Proceedings oflhe Geographical Society, sept. 1881.
' N. de Khanikov, Mémoire sur la partie méridionale de F Asie Centrale.
MEGHED, DERE6HEZ, KHIYiBiD. 323
mettra de cultiver les pentes fertiles de Dereghez ou « Val des Tamaris » et que les campagnes de la plaine ne seront plus dévastées. Hohammedabad, Lutfabad, naguère encore de pauvres bourgades, deviendront certainement d'importantes villes quand les grains, les raisins et autres fruits, les laines et les grossières étoffes des Turkmènes viendront s'y échanger contre les produits des manufactures persanes. Mais que de villes détruites, que de débris entassés dans ces riions si fertiles, cultivées autrefois par les populations laborieuses de la Margiane! Des promontoires qui s'avancent dans la plaine du Tedjen, on peut voir en maints endroits l'horizon tout dentelé des ruines « innombrables » de tours et de murailles tremblottant dans le mirage*. Çà et là des cités entières, avec leurs rues, leurs places, leurs forteresses, leurs murs d'enceinte, sont restées en état parfait de conservation, telles qu'elles étaient au jour où elles furent abandonnées; leurs seuls habitants sont maintenant les léopards et les chacals. La grande ville de Khivabad, que Nadir-chah avait peuplée de captifs khiviens et bokhariens, est une de ces cités fantômes, que traversent hâtivement les voyageurs, mais où nul indigène ne prendrait un logis. Les Turkmènes qui cultivent les terres de Khivabad habitent tous la plaine du Tedjen, à 25 et 50 kilomètres au nord, mais à aucun prix ils ne consentiraient à camper dans l'intérieur de l'enceinte; pour se défendre contre un envahisseur, ils bâtiraient plutôt une nouvelle ville à côté de l'ancienne. A l'est de Lulfabad, le « Séjour de la Grâce », une autre ville de beaucoup antérieure^ Khousrou-tepe ou le « Mont de Chosroës », est évitée de la même manière, et c'est en vain que le khan de Dereghez a voulu y établir une colonie de Turkmènes. Parmi les villes abandonnées, il en est que les habitants ont dû quitter à cause du changement de cours des rivières : c'est ainsi qu'Abiverd, dont le nom se trouve sur presque toutes les cartes, à cessé d'exister; elle est remplacée par le gros bourg de Kahka, vers lequel se dirige maintenant l'abondante rivière de Laïn-sou'. Diverses ruines désignées par le nom de Kilich, Kalisa ou Kalin^ — c'est-à-dire église, — témoignent de l'existence d'anciennes communautés ne3toriennes dans ce pays, que se disputent maintenant les chiites iraniens et les sunnites turcomans'. Des monticules artificiels s'élèvent de distance en distance sur les confins du désert, de Khivabad à Sarakhs*.
Près de Mohammedabad, la capitale actuelle du Dereghez et le princi-
' Edmond O'Donovan, The Merv OasU,
* E. O'DoDovan, ouvrage cité.
^ O'DonoYan ; — Stewart; — H. Rawlinson, Proceedingt ofihe Geographieal Society, sept, 1881.
* Vamhéry ; — Lessar, hvesUya Roussk, Geogr, Obchtckesva, 1889.
m NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
pal marché des Turkmènes Tekke, une tour ruinée marque l'emplacement de la tente où naquit ce Turc féroce de la tribu des Afchar qui devait plus tard porter le nom de Nadir-chah et gouverner si cruellement son immense empire, des vallées du Caucase aux rives de laDjamna. Kelati-Nadir ou la « forteresse de Nadir », située sur le plateau presque inexpugnable qui commande les plaines du Tedjen entre Mohammedabad et Sarakhs, est restée le chef-lieu militaire de la contrée et le gouvernement persan y entretient une forte garnison; mais le point stratégique de la Perse nord-orientale le plus jalousement défendu, et celui dont la conquête a coûté le plus de sang pendant ce siècle, est la ville de Sarakhs, bâtie sur le Heri roud, à l'entrée de ce fleuve dans la plaine des Turcomans. Plus encore que Merv, Sarakhs peut être considérée comme la porte de l'Inde : c'est par là que des armées pénétreraient le plus facilement entre la Perse et l'Afghanistan dans la vallée de Herat. « Sarakhs sera le point de défense pour l'Angleterre ou le point d'attaque pour la Russie*. » Des ruines nombreuses, des forts isolés dans la plaine, des monticules où s'élevaient des ouv]*ages de défense témoignent des combats qui se sont livrés pour la possession de la pauvre cité. Des soldats, des marchands juifs, quelques résidents turkmènes, telle est la population de Sarakhs ; les campagnes environnantes n'offrent que de rares cultures, mais elles pourraient être transformées en un vaste champ de céréales, grâce aux canaux d'irrigation du Tedjen et à l'eau que l'on trouve partout en creusant le sol à cinq ou six mètres de profondeur.
Au sud de Meched, une seule ville appartient au bassin du Heri roud, celle deTourbat-Cheïkh-i-Djami, située sur leDjam, non loin de la frontière afghane. Les autres villes de cette région montueuse occupent toutes des vallées ou des pentes dont les eaux, peu abondantes d'ailleurs, vont se perdre dans les déserts. Au midi de Meched, sur un seuil des montagnes, Touroukh et (Iherifabad ont de l'importance <;omme carrefours des routes de l'ouest, du sud et de l'est, suivies par les pèlerins qui se dirigent vers la ville sainte : c'est près de là que se trouve la crête du Tepe-is-Salam ou « Butte du Salut », d'où les pèlerins venus du plateau aperçoivent pour la première fois les coupoles dorées de Meched et se prosternent en invoquant Allah. A une petite distance au sud s'élèvent les montagnes de sel de RaGrkalah — « Château des Infidèles » — où s'approvisionnent les marchands de Meched et de toute la contrée environnante. Au nord-ouest du col de Cherifabad, un autre passage, celui de Dehroud, fait communiquer la plaine
* Mac Gregor, JowTiey through Khorassan,
MEGUED, NICHâPOUR. 235
de Meched avec celle de Nichapour. L'escalade est difficile» et quelquefois impossible pour les bêtes de somme» à cause des neiges qui recouvrent le sentier pendant l'hiver; mais de ces hauteurs, qui atteignent probablement 3000 mètcesS on descend au sud-ouest dans une des régions les plus fertiles et les plus pittoresques de l'Iran : les villages y sont comme perdus au milieu des arbres fruitiers, des ruisseaux murmurent dans tous les vallons, des cascades brillent entre les crevasses des rochers, le chemin serpente sur les gazons fleuris; le voyageur, habitué aux dunes, aux étendues sableuses, aux rocs, aux boues, aux argiles et aux nappes salines des Sahara et des kewir, se demande avec étonnement s'il est bien dans cette Perse orientale où la végétation se montre en si rares oasis autour des cités*. La capitale de cette contrée, Nichapour (Niçabour, Nichaour), un des« paradis » iraniens, la Niçaya ou Nissea bénie par Ormuzd, un des lieux mystérieux od la légende grecque fait naître Dionysos, eût certainement offert plus d'avantages que Meched comme métropole de l'Iran oriental. Ibn Haukal la mentionne, avec Herat, Merv, Balkh, comme l'une des quatre capitales du Khorassan; Ibn Batouta l'appelle « un petit Damas ». Yacout, qui avait parcouru dans tous les sens le monde mahométan, dit n'avoir pas. vu de cité « qui pût lui être comparée ». Avant l'invasion de l'Iran par les Mongols, Nichapour était a la cité la plus florissante, la plus riche et la plus peuplée de la Terre, et les caravanes se donnaient rendez-vous dans ce vestibule de l'Orient*. » La ruine de Nichapour fut « le plus grand malheur qui eût encore accablé l'Islam ». De nos jours, cette « ville royale du Khorassan » n'est plus qu'une cité déchue, malgré la fertilité des campagnes environnantes, qui donnent d'excellents fruits, des céréales, du coton et autres denrées. Les montagnes de Binaloud, entre Meched et Nichapour, sont très riches en roches précieuses et en veines de métal, or, argent, cuivre, étain, plomb et fer : au noitl-ouest de la ville, on exploite le malachite en belles variétés; ailleurs on recueille du salpêtre pour la fabrication des poudres ; à Chandiz, non loin de Meched, des carrières fournissent de beaux marbres d'un blanc jaunâtre, et, près de Maden, la « Mine » par excellence, se trouvent des couches de sel gemme et des gisements de turquoises. Ces pierres, qu'on découvre dans la roche porphyrique et dans les conglomérats, sont retirées de la gangue par une colonie de mineurs amenée du fiadakchan, le pays des rubis ; la plupart sont associés, le travail de tous profitant à chacun ; mais il est aussi
* Beresford Lovett, Eadern Persia,
* Ferrier, Voyage en Pene^ etc.; — Euan Smith, Eatlem Penia, etc.
' Barbier de Meynai^d, Dictionnaire de la Perse^ par Yacout ; — Cari Ritter, Asien, vol. VIIL
226 NOUVELLE GËOGRÂPUiE UNIVERSELLE.
des familles isolées ayant loué toute une mine au trésor \ Les ouvriers affirment que les turquoises ou ce pierres de bonheur » « mûrissent », c'est-à-dire gagnent en couleur, après avoir été retirées du sol, mais un printemps ne suffit pas, il leur faut mille années pour prendre tout leur éclat'.
La ville de Sebzewar, située à l'ouest de Nichapour, sur la route de Téhéran, ressemble à la plupart des autres cités de la Perse orientale par l'aridité des campagnes environnantes ; elle occupe une étroite vallée entre deux déserts de sel. Sultanabad, généralement désignée sous le nom de son district, Tourchiz, est séparée par de hautes montagnes du bassin auquel appartiennent Nichapour et Sebzewar;. fort commerçante, elle possède des champs bien arrosés et de très vastes terrains de pâture, qui s'étendent au loin vers le désert et que parcourent par milliers des bergers nomades, de race baloutche : d'après Ferrier, l'ensemble des campements comprendrait 8000 tentes. Tourbat-i-Haïdari, la « Coupole de Haïdar » ou du Lion, appelée aussi Tourbat-Isakhan, a subi de grandes vicissitudes pendant ce siècle : située sur le chemin de Meched à Kirman, à la hauteur de 1355 mètres, dans une vallée d'où l'on ne peut sortir qu'en traversant des cols élevés, elle est néanmoins un centre de commerce et son bazar est très fréquenté. Conolly, en 1833, n'y comptait que 800 maisons ; dix ans plus tard, Ferrier les évaluait à 3000 ; une trentaine d'années après, en 1872, l'expédition anglaise commandée par Goldsmid n'y trouvait plus que 200 familles; la terrible famine de l'année précédente avait enlevé les sept huitièmes de la population. De nos jours, elle a repris sa prospérité. Elle appartient à une peuplade d'origine tartare, venue, dit Bellew, à l'époque de Tamerlan. Au sud-est, la ville de Khaf, voisine de la frontière afghane, est importante comme chef-lieu de la tribu aîmak des Taïmouri. Dans les montagnes environnantes vivent aussi des Ilezareh, à physionomie mongole comme ceux de l'Afghanistan, mais de religion sunnite.
La partie méridionale du Khorassan, moins riche en ruisseaux que le territoire montagneux du nord-est de la Perse, est par cela même beaucoup moins productive et moins populeuse. Les villes y sont rares, mais, situées en dehors du grand chemin des conquérants, elles ont eu moins à souffrir des assauts et des guerres que les cités du nord; les habitants ont eu plus souvent à redouter la famine que les ennemis. Badjistan, au sud de Sultanabad, est un des lieux de culture et de marché les plus fréquentés de la
^ Revenu anouel de la location des 14 mines de turquoises en 1878 : 77 000 francs.
(Uoutum ^h\ndieTjzv*eêUya Knvk. (Mêla, 1878.) * Fraser; A. Chodzko; Eastwick, MiUheilungen von Petermann, 1883.
VILLES DU KllORASSAN. 227
région, et les caravanes viennent y acheter des étofles très durables en soie grossière et en poil de chèvre. Kakh, appelé aussi le « Village du Bonheur », est une ville sainte, grâce au tombeau d'un frère de rimam Reza, et, comme Badjistan, elle est célèbre par ses étoffes, draps recouverts de broderies en soie, de diverses couleurs et de dessins variés; Kakh est une ville de forgerons, et ses campagnes produisent de grandes quantités d'opium et de coton. Toun, ancienne capitale du district de Toun etTebbes, n'a guère plus d'importance que les autres petites villes de la contrée, el elle est bien déchue, s'il est vrai qu'elle ait eu, comme le veut la tradition, « mille mosquées et deux mille citernes » ; sa vaste citadelle heptagonale est en partie occupée par des jardins. Le chef-lieu actuel, Tebbes, située beaucoup plus à l'ouest, à 600 mètres d'altitude environ, dans une des parties les plus basses du plateau, est presque environnée par le désert. Elle n'a point d'industrie, et sa population, l'une des plus fanatiques de l'Iran, est fort misérable; mais, placée à l'extrémité occidentale de la région montueuse du Khorassan, elle est le point de départ obligé des caravanes qui ont à traverser les plaines dans la direction de Yezd ou d'Ispahan; elle est comme un port au bord d'une mer périlleuse. Les voyageurs, exténués de fatigue par la traversée des sables, y trouvent au moins des eaux pures et des ombrages. Des dattes, du tabac, de l'opium et de l'assa-foetida recueillie dans les solitudes voisines, telles sont les denrées exportées par les caravanes de Tebbes.
Le district de Kaïn ou du Kouhistan, qui s'étend à l'est de celui de Toun et Tebbes, sur les confins de l'Afghanistan, a également changé de cheflieu. Kaîn, l'ancienne capitale, située sur les confins de la « Plaine du Désespoir », qui s'étend à l'est vers Farah, n'est guère qu'une ruine : ses murs sont percés de brèches et les broussailles ont envahi ses jardins et ses safranières ; des huit mille maisons qu'enferme l'enceinte, quinze cents au plus sont habitées* ; les fortifications, construites jadis par les Guèbres sur le sommet de la colline, ne sont plus que des amas de débris, mais on voit encore les « tours du silence » où les adorateurs du Feu déposaient leurs morts. Birdjand (jadis Mihrdjan), la capitale moderne, est l'une des villes les plus animées de la Perse orientale; ses trois mille maisons, avec leurs toits en dôme qui les font ressembler à des ruches d'abeilles, se pressent sur les pentes de coteaux arides, à l'issue de quatre aqueducs souterrains; au cœur de l'été, quand tarissent les fontaines environnantes, les campagnards immigrent dans la cité, dont la population se trouve ainsi
* Betlcw, From the Indus to ihe Tiçris,
temporairement doublée. Le commerce est très actif, mais les tapis fameux que Ton vend dans toute la Perse comme les produits de Tindustrie de Birdjand sont tissés presque exclusivement dans le village de DarakchS à 80 kilomètres au nord-est, par des ouvriers qui descendent d'émigrants de Herat'. Les indigènes parlèrent à l'expédition anglaise, en 1872, d'un platane énorme, qui se trouverait à 55 kilomètres au sud-est de Birdjand, à Gulfanz, et qui n'aurait pas moins de 62 mètres en circonférence : le tronc creusé servirait de parc à brebis, cependant quelques branches porteraient encore des feuilles. Serait-ce, demande Yule, le fameux Arbre Sec de Marco Polo?
Nih, dans le voisinage du Seistan, est remarquable par l'abondance de ses eaux thermales, captées comme les eaux fraîches en des aqueducs souterrains et employées pour l'irrigation du sol. Des mines du voisinage, où l'on exploitait le cuivre et le plomb, -sont maintenant abandonnées; mais par les dimensions des anciens puits, des chambres et des galeries taillées dans le roc vif, ainsi que par l'ensemble des travaux d'attaque, on reconnaît qu'à l'époque où se poursuivaient ces entreprises, la population de la contrée était bien plus civilisée que de nos jours'. De même les monuments dont on voit les débris dans le Seïstan, l'ancien Sedjestan, sur les routes de Nih au Hilmend, témoignent d'un passé plus glorieux que le présent : c'est là, dans le pays natal de Roustem, que s'est déroulée en grande partie l'histoire héroïque de l'Iran, et plusieurs fois depuis ces temps éloignés, les Seistani eurent un rôle considérable dans les destinées de la Perse ; sous la domination arabe, c'est dans le Seïstan que le parti national fii les premières tentatives sérieuses pour reconquérir l'indépendance. Des amas de raines, aussi nombreux sur le territoire persan que dans la partie afghane du Seïstan, rappellent la première prospérité. La capitale actuelle, Nasirabad, située à peu près à moitié chemin entre la dépi^ssion du Hamoun et le Hilmend, se compose de deux cités distinctes, l'ancienne et la nouvelle, enfermées chacune dans son enceinte d'argile; la population est formée en grande partie d'émigrants du Khorassan, qu'avait chassés la famine. Sekouhaou <cTrois-Montagnes», au sud deNasirabad, avait précédemment le titre de capitale du Seïstan : une citadelle domine l'une des trois buttes d'argile qui ont valu son nom à la ville. A l'est, dans une région des plus fertiles qu'arrosent des canaux dérivés du Hilmend, un autre monticule argileux, aux pentes coupées de précipices et de ravins, porte la forte-
* Euan Smith, Eeuiem Persia.
* Fr. Forbes, Journal ofthe Geoqraphical Society , i844. ' Goebel ; — De Khantkov, mémoire cité.
VILLES DU KUORÂSSAN. S29
resse de Kalah nau ou « Château neuf», un des ouvrages de défense les plus solides et les plus pittoresques de la Perse; une petite ville se blottit au pied de ces retranchements \
Uangle nord-occidental du Khorassan appartient au bassin de la Caspienne. L'avenue de montagnes dans laquelle se trouve la plaine de Meched se prolonge au nord-ouest bien au delà des sources du Kachaf roud et se continue par la haute vallée de l'Atrek, sans qu'un seul faîte de rochers indique la séparation des versants.
La ville de Koutchan ou Kabouchan est située non loin du seuil, mais déjà sur la pente Caspienne, à l'altitude de 1265 mètres : à cette hauteur, le climat présente la température moyenne de l'Europe centrale : les raisins y mûrissent, mais sans perdre complètement leur acidité; cependant la ville est entourée d'un vignoble ayant en certains endroits plusieurs kilomètres de largeur. Koutchan a été fréquemment ruinée par les tremblements de terre et, pour éviler de nouveaux désastres, les gens du pays ont reconstruit la plupart des maisons sur un nouveau modèle:. des pieux plantés obliquement dans le sol et soutenant à leur extrémité supérieure une poutrelle de faite forment toute la charpente; des couches d'argile recouvrent les deux versants de ce toit posé sur la terre*. Quoique ressemblant de loin à un amas de ruines, Koutchan est une cité commerçante. Peuplée principalement de Kourdes, plus travailleurs que Turcs et Persans, elle fait un grand trafic de chevaux, de laines, de denrées agricoles : toute la plaine environnante, fertile et bien abritée des vents du nord, pourrait devenir un immense jardin. Point stratégique fort important à cause de sa situation dans le voisinage du seuil, entre l'Âtrek et le
* Villes du Khorassan et du Selstan, situées dans les bassins fermés de Test, avec leur population approiimati?e :
KHORAS^AX.
Meched (Goldsmid) 80 000 hn'i.
Birdjand (Goldsmid) 15000 »
Sebzewar (Goldsmid) 12 000 »
Tebbes (Mac Gregor) 10000 »
Badjistan (Bellew) 10 000 %
Nichapour (0*Donovan) 9000 »
Sultanahad (Stewart) 5 000 »
Toun (Mac Gregor) 5 000 »
Tourbat-Chelkh-i-Djami (Fcrricr) 4 000 »
Tourbat-i-Haldari 4 000 (?)
Kalah nau (Goldsmid) 4 000 hab
* Mac Gregor, Narrative of a Joumey through KhoroMsan,
Kakh (Goldsmid) 4 000 hab.
Kahka (Lessar) 3 000 »
Dehroud (Euan Smith) 3 000 »
Radkan (Houtum Schindier) ... 3 000 »
Khaf (Gerk) S500 »
Kain (Mac Gregor) 3500 »
» (8000 d'apiès Bellew.)
Sarakhs (Lessar) S 000 »
SEtSTAIf.
Nasirabad (Goldsmid) 6 000 hab..
Sekouba (Goldsmid) 5000 »
330 NOUVELLK GËOGRAPIIIK liMVKRSKI.LE.
Kachaf roud, Koutchan est un lieu de garnison et de campement; à 2 kilomètres et demi vers le nord-est, on montre la colline oii fut tué Nadirchah, assiégeant la cité révoltée.
La charmante petite ville de Chirwan, située plus bas dans la vallée de l'Atrek, est à moitié chemin de Boudjnourd, qui se trouve non sur les bords du fleuve, mais dans un bassin latéral, au pied de montagnes d'un
aspect superbe; des peupliers et d'autres arbres entourent la ville, laissant à peine entrevoir çà et là ses murailles et ses toits plats. Boudjnourd a quelque industrie : on y fabrique des chaudrons, et ses tisseurs préparent des soieries qui ne te cèdent point en finesse aux plus belles du Khorassan. Quoique entourée de trois murailles, Boudjnourd ne pourrait résister qu'à des ennemis dépourvus de canons, tels que ces cavaliers turkmènes qui parcouraient jadis la contrée. Avant que les Russes eussent annexé les
CiURWAN, U0UDJ.N01JRD, ASTRABAD. 234
lerritoires au nord de TAtrck et construit le chemin de fer qui longe la base du Kopet dagh, Boudjnourd était environnée de nomades; c'est la sentinelle avancée du monde iranien dans les pays du Touran.
 l'ouest, il n'y a de villes proprement dites ni dans le bassin de l'Atrek, ni dans la vallée supérieure du Gurgen. Ces régions de pâturages appartiennent aux populations nomades; il faut descendre jusque dans le voisinage de la Caspienne pour trouver une cité considérable. Âstrabad, la <c Ville de l'Étoile », ou Asterabad, la c< Ville des Mules », est certainement, bien qu'elle n'ait jamais été au nombre des grandes cités, l'une de ces agglomérations urbaines qui doivent naître du sol, pour ainsi dire, au croisement naturel des routes de migration. Astrabad est située près de l'angle sud-oriental de la Caspienne et commande la bifurcation des deux chemins qui longent la côte du sud et celle de l'orient. En outre, des voies historiques ouvertes dans la direction de l'est convergent vers Astrabad, puisque les deux rivières Gurgen et Atrek entrent dans la Caspienne à une petite distance de la ville; enfin, c'est au sud que le diaphragme de montagnes qui sépare l'Asie septentrionale de l'Asie méridionale a le moins d'épaisseur; en cet endroit précis s'ouvrent les brèches où de tout temps devait se faire le passage entre les deux moitiés du continent, Iran et Touran. Astrabad a de plus les avantages locaux que donnent l'abondance des eaux, la fertilité des campagnes et la proximité d'un port, qui, sans être bon, est l'un des moins périlleux de la Caspienne. Mais Astrabad, ville de transit, devait aussi fatalement devenir une place de guerre. Situés sur les frontières de races différentes, ayant chacune leur genre de vie, leurs instincts héréditaires, leurs ambitions rivales, les campements ou les bourgs de cet étroit territoire compris entre la Caspienne, l'Atrek et l'Elbourz n'ont cessé de voir défiler les armées, soit de barbares s'élançant SI la conquête et au pillage, soit de civilisés repoussant les nomades dans leui^ steppes. Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire, on contemple ce flux et reflux entre les nations, et par delà le siècle d'Alexandre, par delà le règne de Cyrus, les légendes parlent toujours de guerriers passant et repassant sur cette voie des massacres. De nos jours, un nouvel élément est venu se joindre à ceux qui étaient en lutte : la Russie, conquérante de toute l'Asie septentrionale, s'est substituée aux populations touraniennes comme voisine des Iraniens, et la ville d'Astrabad est située au point de contact des deux Ëtats.
La tribu turque des Kadjar, a laquelle appartenait la famille qui règne actuellement sur la Perse, domine dans la plaine d'Astrabad; l'ancien palais des khans, situé au centre de la ville, en est encore le plus bel édifice et
sert de résidence aux principaux personnages de Tadministration. La ville elle-même est un groupe de masures enfermées dans une enceinte d'environ 5 kilomètres, mais la muraille est percée de brèches nombreuses et les sangliers viennent giter par familles dans les broussailles des terrains vagues; quant aux chacals, ils parcourent les rues pendant la nuit, dévorant les charognes et mêlant leurs cris aux hurlements des chiens. Âstrabad n'a qu'une faible industrie; elle fabrique des savons à l'huile de sésame et surtout des tapis de feutre, où se mélangent le poil de chameau, le poil de chèvre et la laine de brebis, foulés et pétris sur des nattes de roseaux, et qui sont presque inusables'. Les campagnes environnantes, arrosées par le Kara sou et plus au nord par le Gurgen, produisent d'abondantes récoltes et dans les jardins on recueille des mandarines et des grenades exquises. I^es seuls gisements métallifères des environs qui soient exploités sont des mines de plomb.
Le port d'expédition pour les denrées d'Astrabad est Kenar-Gaz (Bàndar Gaz ou simplement Gaz), à une quarantaine de kilomètres à l'ouest de la ville, au sud-est de l'île russe d'Achour-adé, et sur le bord de cette « petite mer » appelée baie d'Astrabad ; les négociants, tous Arméniens, exportent une grande quantité de coton, du buis coupé dans les montagnes voisines, et, entre autres denrées, des « loups » ou excroissances de noyer, très appréciés par les fabricants de meubles à Paris et à Vienne. Outre ces exportations destinées au commerce lointain. Gaz expédie aussi des bois de construction aux Turcomans et aux Russes des côtes orientales de la Caspienne. Le port, malgré sa faible profondeur, ne peut manquer d'accroître son trafic, grâce à son heureuse position à l'angle de la mer Intérieure et à la richesse des contrées voisines en denrées de toute espèce; mais c'est précisément à cause de l'avenir commercial promis à ce village maritime que le gouvernement persan refuse à ses habitants de construire des jetées et d'améliorer les routes ^ d'accès : il redoute d'attirer l'attention de son puissant voisin sur les avantages de Gaz comme station navale'.
La plaine d'Astrabad n'a d'autres monuments que ses ouvrages de défense et ses nombreuses buttes funéraires, dont quelques-unes sont disposées de manière à présenter trois étages en retrait. Les constructions les plus curieuses sont celles de Gumîch-tepe ou « colline d'Argent », qui se trouvent encore sur le territoire persan, à une petite distance au nord de l'em-
' Edm. 0*DonoTan, The Mer v Oasii.
* Edm. 0*DonovaDy ouvrage cite.
ÀSTRâBàD, GâZ, GUMICH-TEPE. 253
bouchure du Gurgen, el au sud de la grande baie de Hassan-kaleh. On sait que Gumîch-tepe, ainsi nommé parce que les chercheurs de trésors y ont fréquemment trouvé des monnaies d'argent, est considéré par les gens du pays comme l'œuvre d'Alexandre * ; quoi qu'il en soit, elle se rattache à un ensemble de travaux militaires considérable : un rempart, le Kizil Alan ou ce Muraille Rouge », relie le Gumich-tepe à un autre puissant massif de briques, le Karasouli, et se continue jusqu'à Boudjnourd, par une triple ligne serpentine de retranchements qu'indique une série de buttes située sur la ligne de partage entre le Gurgen et l'Atrek; ces murs, qui défendaient les Persans du moyen âge contre les populations redoutées désignées sous les noms de Yadjoudj et Madjoudj, ont un développement total de plus de 550 kilomètres; ils passent près d'une ancienne ville de Gurgen et se terminent, vers la Caspienne, par des chaussées sur lesquelles on traverse les marais à pied sec. Le village de Gumîch-tepe, groupe de kibitkas que domine la « colline d'Argent », est un des rares campements fixes appartenant aux Turkmènes Yomoud; les habitants, presque tous pécheurs, possèdent une centaine de barques et capturent à la bouche du Gurgen, en prodigieuses quantités, les poissons qui leur servent à pi'éparer le caviar, expédié en Russie par des négociants arméniens. Gumichtepe, de même que les autres campements turkmènes, se distingue des villages persans par l'absence de fortifications. Les Turkmènes comptent sur la précision de leur tir et la force de leur bras; les Persans n'ont confiance qu'en la hauteur et la solidité de leurs murailles.
A l'ouest d'Astrabad, quelques villes, fort misérables en comparaison de ce que devraient être les marchés agricoles d'un pays aussi fertile, se succèdent dans la plaine littorale du Mazanderan ; elles ne sont reliées que par de mauvais sentiers serpentant dans les broussailles ou dans les eaux marécageuses. Il ne reste plus guère que des pierres éparses de la chaussée que fit construire Chah-Abbas au commencement du dix-septième siècle; les muletiers en évitent avec soin les fondrières. Le même souverain avait fait élever les palais somptueux d'Achref, à la base et sur les premières pentes d'un promontoire d'où l'on voit toute la baie d'Astrabad et, par delà le cordon littoral de Potemkin et d'Achour-adé, l'immense étendue de la Caspienne. Ces palais, séparés les uns des autres par des murs et compris dans une enceinte commune, sont très dégradés; pillés par les bandes insurgées du cosaque Etienne Razin', dévastés par l'incendie, puis
* Nmaelle Géographie umverulle, tome YI.
■ MelgounoT, Dos êûdUche Vfer deê Kaspischeti Meeres.
abandonnés à Taction du temps, ces édifices n'ont plus qu'un petit nombre d'appartements habitables ; mais les jardins qui les entourent et qui sont devenus des fourrés de végétation, sont uniques en Perse pour la richesse et la variété des arbres : de la colline, où le chah Abbas avait fait construire un observatoire, on contemple ce merveilleux ensemble de verdure et de fleurs, séparé en massifs par les ruisseaux, les étangs et les ruines : ça et là autour des jardins se montrent quelques maisons du village d'Àchref, à peine visibles sous les branches entremêlées.
Sari, située plus à l'ouest dans les campagnes qu'arrosent le Tedjen et d'autres rivières capricieuses dans leur cours et leur débit, est comme Àchref, une ville déchue; encore au commencement du siècle, elle aurait eu, d'après Fraser, plus de 50 000 habitants, quatre fois plus que de nos jours. La tradition attribue à Sari la plus haute antiquité : c'est une de ces villes où se seraient accomplis quelques-uns des événements prodigieux que racontent les épopées persanes. D'Anville et Rennell ont essayé d'identifier Sari avec l'antique Zadra-karta, la plus grande cité de l'Hyrcanie, où l'armée d'Alexandre s'arrêta pour sacrifier aux dieux. On montre dans le voisinage quelques amas de décombres, qui seraient les restes de monuments préhistoriques. Feridoun, le héros légendaire de la Perse, serait enterré sous le seuil d'une mosquée qui s'élève sur l'emplacement d'un temple du feu, et les débris d'une tour auraient appartenu au tombeau de ses deux fils*. De même qu' Achref, Sari est entourée d'un immense jardin, et les campagnes des alentours sont couvertes de mûriers, de cotonniers, de cannes à sucre, de rizières ; elle possède un port sur la Caspienne, à la bouche du Tedjen : c'est le village de Farah-abad, la « Demeure de la Joie », dont les habitants s'occupent de la pêche et de la préparation du caviar. Lors du voyage du « pèlerin » Pietro délia Valle, en 4648, Farah-abad (Ferhabad), que venait d'édifier Chah-Abbas, était la « cité principale du Mazanderan »; plusieurs de ses rues avaient une lieue de longueur, et la superficie de la ville égalait, si elle ne la dépassait, celle de Rome ou de Constantinople ; une population considérable, formée de mahométans, de chrétiens, de juifs, gens de toute nation et de toute race importés des pays les plus lointains, se pressait dans les larges avenues de la cité nouvelle*.
Barfrouch, Barferouch ou Bar-fourouth, c'est-à-dire le « Grand Marché », n'a pas l'antiquité de sa voisine Sari; il y a trois siècles, elle n'était qu'un
> Gmelin; — Melgouno?; — Fraser, etc.
* Yiaggi di Pielro délia Valle, parte prima.
SÀRl, BÀRFROUCH, ÀMOL. âS5
yillage. Hais, située dans une région moins parsemée de marécages que les autres villes du bas Mazanderan, et mieux placée pour communiquer avec Téhéran par les cols de TElbourz, Barfrouch est devenue pendant ce siècle la cité la plus importante de la Perse sur le littoral de la Caspienne : Fraser, en 1822, lui attribuait même une population supérieure à celle de toute autre cité de l'Iran. Son bazar est un des plus riches de l'Orient, et son port, situé à Meched-i-Ser, à l'embouchure de la rivière Baloul, qui se jette dans la Caspienne à une vingtaine de kilomètres au nord, est le plus animé de la côte, malgré la difficulté des abords. Les navires jaugeant 200 tonneaux mouillent à plus de 2 kilomètres au large ; les négociants, presque tous arméniens, viennent charger surtout des cotons, portant en échange des articles manufacturés en Russie. Une des villes du district, Âli-abad, au sud-est du chef-lieu, est le centre agricole des rizières, des champs de cotonniers et de cannes à sucre. Au sud-ouest de Barfrouch, le bourg de Cheîkh-Tabrisi, sur une colline facile à défendre, rappelle Finsurrection et le massacre des Babi : des mille défenseurs de la citadelle pas un ne survécut.
Amoul ou Amol est, comme Sari, une cité historique, et la tradition en fait même remonter la naissance à l'âge des génies et des dieux : aux teknps de Yacout, elle était la « première ville du Tabaristan », nom que l'on donnait alors <^ la province du littoral. La ville actuelle n'est pas située sur le même emplacement que l'ancienne Âmol, mais elle est bâtie en entier des matériaux trouvés dans les ruines. Déchue de sa puissance et de son industrie, Amol n'a plus ses fabriques de cotonnades et de tapis, mais, comme les autres cités de la « Lombardie persane »S elle a les riches productions du jardin qui remplit toute la zone comprise entre les contre* forts de l'Ëlbourz et la mer ; c'est à cette ville qu'aboutit la route carrossable construite de la capitale aux plaines du Mazanderan par la vallée du Lar, à l'est du Demavend. A l'ouest, quelques villages du district se sont enrichis par l'exploitation des mines de fer, de cuivre et de plomb ; mais au delà, l'espace libre au pied des montagnes est trop étroit pour que l'agriculture rudimentaire de la contrée puisse faire vivre des populations nombreuses : il faut longer la côte sur une distance d'environ 250 kilomètres, jusqu'au delta du Sefîd roud, avant d'atteindre une autre agglomération rurale. Ce Kouhistan ou « Pays des Montagnes » n'a que de faibles villages et des campements de Tsiganes et d'Iliates. Vers l'extrémité occidentale de cette région, près du village de Sakhtesart jaillissent les
« Ouseley ; — D'Arcy Todd ; — Cari Ritter, kntn, toI. YIII.
sources sulfureuses abondantes, appelées « Eaux-Chaudes » (Ab-i-Germ), et plus loin les montagnards recueillent en quantité de Tasphalte dur, dont ils fabriquent des bijoux\
La petite Lengheroud et la ville plus grande de Lahidjan sont les chefslieux des districts du Ghilan situés à Torient du Sefid roud, ceux dont le sol asséché offre le plus de facilités pour la culture du mûrier et des autres arbres qui font, avec le riz des terres plus basses, la richesse du littoral. Cependant la ville principale du Ghilan s'élève à l'ouest du Sefid roud, au milieu de marécages et de boues d'oCi s'échappent des vapeurs empestées. Ce sont les nécessités du commerce qui ont fait surgir la commerçante cité de Recht, sur le chemin qui des plateaux de l'Iran mène à la « mer Morte » ou golfe d'Enzeli, par la vallée du Sefid roud; là se trouve le principal marché de la Perse pour les soies grèges et les cocons, jadis fort important avant que la maladie des vers à soie ne dévastât les magnaneries des alentours. Recht expédie des tapis composés de morceaux différents formant mosaïque et les habitants d'Enzeli lui envoient une grande quantité de caviar, des nattes de jonc, des ailes et plumages d'oiseaux pour l'ornement des costumes féminins. En une seule année, on a péché dans le Mourd ab plus de deux millions de lucioperca^ et même en un seul jour les filets capturèrent 300 000 carpes de l'espèce q/prinm cephallm^ qui atteignent en moyenne 50 centimètres de longueur '. Des Russes, des Arméniens, des Juifs servent de commissionnaires au commerce de Recht, et naguère des Povindah de l'Afghanistan, des Raniah hindous se rencontraient dans cette ville avec des marchands européens.
Le port, l'un des plus dangereux mouillages de la Caspienne, est situé à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de la ville, devant la barre d'Enzeli, qui fait communiquer la haute mer avec le bassin marécageux du Mourd ab. Les marchandises transbordées, naphte de Bakou, objets manufacturés de la Russie, sont introduites dans le marigot par des bateaux plats et déposées sous les hangars de Pir-i-bazar, où elles sont reprises et jportées à travers les marais aux entrepôts de Recht. Les difficultés du transport et les dangers du mouillage d'Enzeli sont de grands obstacles au commerce local, et le creusement d'un canal de navigation unissant la ville à un port artificiel de la cote décuplerait les échanges. Mais à la question commerciale se mêle une question politique : le gouvernement persan craint de donner trop d'importance au trafic d'une cité qui, par la
1 Cari Ritter, Asien. vol. VIII.
< Gustave Radde, Mittheilumjen von Peler mann, 1881.
REGHT, ENZELI, ROUDBAR. S37
force des choses, devient, au point de vue du trafic, une dépendance de Tempire russe, comme elle le fut au point de vue administratif. Déjà plusieurs fois des capitalistes européens ont proposé la construction d'un chemin de fer de Recht à Téhéran et l'on ne saurait douter que dans un avenir prochain la première voie de communication rapide entre l'intérieur de la Perse et le reste du monde ne s'ouvre, en effet, par la brèche du Sefid roud et le littoral du Ghilan. Dès que le réseau des voies ferrées de la Russie d'Europe aura rejoint celui de la Transcaucasie, le prolongement des rails dans la direction de la Perse deviendra l'une des nécessités du trafic international.
A l'ouest et au nord de Recht, dans la direction de la Russie, il n'y a plus de villes proprement dites sur le territoire persan ; les plus fortes agglomérations ne sont que des villages : Fumen, ancien chef-lieu de district; Mazoul ou Mazoullâ, bâtie sur une roche escarpée et peuplée surtout de forgerons; Kerganroud, port côticr où quelques navires russes viennent charger du bois de noyer. Au sud de Recht, la vallée du Sefid roud donne accès sur le plateau d'Iran; mais la région naturelle du Ghilan s'arrête aux défilés par lesquels les eaux se précipitent du niveau supérieur vers le bassin de la Caspienne. D'ailleurs la route ne suit point le cours du fleuve, elle s'élève par brusques lacets sur les hauteurs qui dominent la cluse à l'occident et d'où l'on aperçoit à ses pieds les gorges profondes où blanchissent les eaux. La ville de Roudbar, appelée souvent « Roudbar des Olives », se prolonge, sur un espace d'au moins 5 kilomètres, dans une plaine remplie d'oliviers et autres arbres fruitiers; les olives, — fruit qu'on ne trouve dans aucune autre partie de la Perse, — sont employées surtout pour la fabrication des savons*. En amont, le pont de Mendjhil, construit à une petite distance au-dessous du confluent du Chah roud et du Kizil ouzen, qui forment le « fleuve Blanc », est pris comme limite entre les deux provinces du Ghilan et de l'Irak-Adjemi. Ce pont, dont les neuf piles sont creusées à l'intérieur de manière à servir de caravansérail, est considéré par les indigènes comme une merveille d'architec-
* Villes du bassin de rAtrek» du Mazanderan et du Ghilan, avec leur population approximative :
EII0R\SSAN.
Koutchan (Stcwart) ISOOOhab.
Boudjnourd m 7 500 »
Cbirwan » 2500 »
HAXANDERA!!.
Barfrouch (Stack) 30 000 hab.
Amol w 10 000 »
Astrabad » 8 000 »
Sari (Melgounov) 8 000 hab.
Gumîch-tepe (O'Donovan) . . . 5 500 »
ClIlLAfr.
Recht (Melgounov) 27 000 hab.
Lahidjan n 8 000 »
Roudbar » 5 000 )>
Lengheroud » 3000 »
Enzeli » ...... 2 500 »
tare : c'est le fameux pont que l*on n^ose traverser quand soufflent les vents du matin et du soir.
Chahroud, « Rivière Royale », est le nom de la ville qui garde au sud rentrée des routes de TElbourz redescendant de Tautre côté des montagnes dans la plaine d'Astrabad. Cette position lui assure une certaine importance commerciale et des caravanes y portent le riz et autres denrées du Mazanderan. Naguère l'animation de la ville provenait de ce que les pèlerins de Meched étaient obligés de s'y réunir pour se former en troupes capables de résister aux Turkmènes : jusqu'à cette étape, située à mi-chemin entre Téhéran et la ville sainte, ils pouvaient voyager en groupes peu considérables, mais au delà une faible caravane eût été trop en danger. Chahroud a quelque industrie ; ses cordonniers, les plus habiles de la Perse, travaillent pour les élégants Iraniens revenus d'Europe. Les centaines de jardins qui entourent la ville, ainsi que Rostam, située à 6 kilomètres plus au nord, ressemblent de loin à une forêt; abricotiers, ûguiers, mûriers entremêlent leurs branches et les murs disparaissent sous les festons de la vigne. Rostam, que domine une mosquée à minaret tremblant, est fameuse pour la quantité de ses pommes, et jadis ses eaux passaient dans tout l'Iran comme souveraines pour guérir nombre de maladies, même l'amour^ Dans les pâturages des montagnes voisines paissent des chevaux renommés parmi les plus beaux de la Perse.
Au sud-ouest de Chahroud, Damghan, autre étape sur la route de Meched à Téhéran, fut jadis une grande cité, et l'on voit encore, dans les environs, des ruines couvrir une vaste étendue. Les voyageurs ont vainement cherché parmi ces décombres quelques restes de l'antiquité, car c'est à Damghan ou Damaghan que la plupart des savants placent l'ancienne capitale des Parthes, à laquelle les Grecs avaient donné le nom de Hecatonpylos, la Ville aux « Cent Portes »'. Damghan partage en effet avec Chahroud l'avantage d'être placée à la convergence de « cent » chemins descendant de l'Elbourz et de nombreuses routes y aboutissent des villes du plateau persan. Si nul édifice antique ne se retrouve en cet endroit, du moins la tradition parle d'une « cité d'Argent » qui aurait été élevée dans le voisinage ; à l'est se dresse la tour ronde de Meïmandan, au couronnement d'arabesques. La prospérité de la ville aux Cent Portes provenait surtout des eaux d'irrigation qui lui étaient amenées de l'Elbourz par canaux souterrains, et Yacout signale comme l'un des « plus beaux monu-
> Yacout, Barbier de Meynard, Dictionnaire de la Perte,
' Rennell, Geographiçal Syêtem of Herodoius ; — Cari Ritter, Erdkunde, A$ien^ yol. Vni.
DAM6HÂN, SEMNAN, LAZ6UIRD, VËRAMIN. S4f
ments qu'il ait vus dans le monde » le réservoir d'où l'eau se distribuait k Damghan, dans les cent vingt villages et les champs de tabac des alen-* tours. Cette eau, qui permettait à la culture d'avancer sur le désert, élait celle qui s'élance de la montagne près du col de Chamcherbour par la fontaine d'Ali.
Semnan, située comme Damghan sur la route de Téhéran, la même que parcourut l'armée d'Alexandre poursuivant Darius, n'eut pas autrefois la valeur stratégique de la « Ville aux Cent Portes », mais elle l'égale en population, et ses édifices, mosquées, caravansérails, baips publics, sont mieux entretenus. Les rues, ombragées d'arbres, sont nettoyées par des ruisseaux d'eau courante qui descendent de la montagne et vont fertiliser dans les alentours de magnifiques jardins dont chacun, entouré de murs et défendu par une tour ronde, pourrait soutenir un assaut de Turkmènes. Quoique située à 250 kilomètres de Téhéran, Semnan est la dernière ville digne de ce nom que l'on rencontre avant d'atteindre la capitale. liCs nombreuses tours de défense et buttes artificielles, presque toutes d'origine militaire, qui se succèdent sur le chemin, témoignent de l'extrême importance attachée à la possession de cette route qui relie les deux moitiés de la Perse : une de ces buttes, celle de Lazghird, porte la grande tour ronde à deux étages et ceinte de galeries bizarres, sans garde-fou, qui sert de demeure à toute la population villageoise. Aux yeux des indigènes, tous les lepe de la contrée sont les restes de tours élevées autrefois par les adorateurs du Feu : on leur donne le nom de Ghebr-abad ou « Demeure des Guèbres » ; mais il est probable que plusieurs de ces tertres sont les restes de terres hautes érodées circulairement lors du retrait des eaux*; presque tous ont servi de camps retranchés et de points d'appui à des villages. Jadis, des feux allumés sur les buttes servaient de signaux, et d'un tertre à l'autre les nouvelles se communiquaient rapidement à travers le désert salé jusqu'à l'Elbourz'.
L'antique Veramin, dont l'appellation est restée à toute la contrée environnante, a cessé d'exister : sur l'emplacement de cette ville, qui succéda à Rhagès comme capitale de la Perse et qui précéda Téhéran, il ne se trouve que les débris d'une puissante forteresse, des maisons de campagne isolées et une belle mosquée construite au milieu du quatorzième siècle et décorée de belles faïences à reflets métalliques'; non loin, le misérable village d'Aîwan-i-Kaïf garde l'entrée occidentale du passage, considéré par la
* F. di Filippi, Noie di un Viaggio in Pertia,
' Duhousset, Bullelin de la Société d* Anthropologie y 8 jaiiT. 1S83
^ Jane Dieulafoy, Tour du Monde, 1883.