TURQUIE D'ASIE
De même que la Turquie d'Europe, la partie de l*Âsie Antérieure que gouTerne le sultan de Constantinople est une région politique démembrée, un reste d*empire, et maint territoire ne lui appartient qu'à demi, comme par la permission des grandes puissances européennes. Au nord-est, la Russie a récemment rectifié la frontière à son profit, en s*emparant des points stratégiques au faite de partage; d'avance on désigne les chemins par où ses armées descendront vers TEuphrate et les districts arméniens et kourdes qu'elle annexera aux autres déjà conquis. L'Angleterre, sans pou« voir empêcher ces changements politiques, comme elle s'y était impinidem* ment engagée en assumant le protectorat des possessions turques de l'Asie, a voulu prendre sa part du butin et s'est attribué l'île de Chypre, d'où elle pourra du moins surveiller les événements. Il n'est pas jusqu'aux Grecs du littoral qui, par la constitution de la petite principauté de Samos, sous la suzeraineté officielle de la Porte, n'aient commencé l'œuvre de revendication contre les Ottomans.
Et tandis que, sur les frontières et sur les côtes, l'empire turc de l'Asie est menacé dans son intégrité soit par l'étranger, soit par des sujets qui reprennent leurs droits, il perd sa cohésion à l'intérieur par des conflits de tribus et de classes : on démolit la façade, et l'édifice se lézarde à l'intérieur. Grecs et Turcs, Lazes, Kourdes, Arméniens, Maronites, Druzes, Ansarieh s'agitent comme si le lien qui les rattache en un même faisceau politique devait bientôt être rompu. Maint territoire indiqué sur les cartes comme appartenant au padichah, est habité par des tribus réellement indépendantes. En outre, des régions désertes ou dévastées séparent les unes des autres diverses provinces de l'empire, et dans la partie méridionale il faut marcher de longues journées à travers les solitudes pour se
rendre des vallons cultivés du Liban aux rives de TEuphrate. Depuis Tépoque romaine, les espaces incultes se sont accrus en étendue; autour de Palmyre et d'autres cités, on ne voit plus que des tentes de nomades ; les serpents se glissent entre les pierres descellées des temples. Nulle statistique précise ne permet de l'affirmer avec certitude*, mais la plupart des voyageurs s'accordent à dire que de nos jours les vides s'accroissent encore entre les groupes de population; les campagnes se sont partiellement dépeuplées depuis le milieu du siècle, en beaucoup de districts par la famine, ailleurs par l'émigration et dans tout le territoire musulman par les fréquentes levées de soldats destinés pour la plupart à ne plus revoir le sol natal.
Il convient donc de traiter à part comme autant de pays distincts, quelles que soient les divisions administratives oflOc'elles, les contrées de la Turquie d'Asie qui présentant une certaine unité par leurs contours géographiques, leur histoire ou l'origine des populations. Le bassin fermé de Van et les massifs montagneux du Kourdistan et de l'Arménie, entre la Transcaucasie et le haut Euphrate, constituent l'une de ces régions naturelles. La plaine de la Mésopotamie, oii se fondèrent de puissants empires et où se dressèrent des cités fameuses, est également un territoire ayant eu son évolution historique propre et formant un ensemble géographique bien délimité. Il en est de même pour la péninsule de l'Asie Mineure, dont le littoral, bordé d'îles et d'ilôts, développe en une immense courbe sa zone de cultures et de villages autour de plateaux faiblement peuplés et occupés en partie par des steppes salines. Chypre, qui fait maintenant partie du prodigieux empire de la Grande-Bretagne, doit être aussi étudiée à part et dans son histoire elle s'est distinguée par un rôle original, comme intermédiaire de la Phénicie et de la Grèce. Enfin la Syrie et la Palestine, long territoire montagneux, que limitent d'un côté les eaux de la Méditerranée, de l'autre les sables du désert, est bien un tout géographique, et dans l'histoire du monde ses habitants ont exercé une influence capitale par leurs découvertes, par les échanges et la ti*ansmission des idées. Quant aux possessions turques du littoral d'Arabie, c'est avec l'ensemble de la péninsule dont elles font partie qu'il faut les étudier»
* Superficie et population de l'Asie turque, arec Sainos et Chypre, en nombres approximatifs, d*après Behm et Wagner*:
Superflcie. Population probjJile. Population kilométrique.
i 900 000 kilomètres carrés. i 6 5d0 000 habitanU. 9 habiUnts.
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ARMËNIE. 521
LAZISTAK, ARMÉNIE ET KOURDISTAN LITTORAL DU PORT, BASSIKS DU LAC DB VAX ET DU HAUT EUPHRATE.
Si les limites politiques actuelles de la Turquie d'Asie ne .coïnciclent point avec des frontières naturelles, du moins la borne angulaire qui sépare les trois domaines du tsar de Russie, du chah de Perse et du sultan des Osmanli est-elle des mieux choisies : le massif de TÀrarat. La délimitation des trois empires se trouve sur le col ouvert entre le grand cône et le cône inférieur. A partir de ce point, la frontière politique de la Turquie suit jusqu'à 150 kilomètres à l'ouest la ligne du partage des eaux, entre les bassins de l'Araxe et de l'Euphrate. Gest là, tous le comprennent, une limite provisoire. Parmi les explorateurs qui ont parcouru la contrée dans tous les sens, les Russes ne sont pas les moins nombreux, mais leurs cartes et leurs plans sont destinés pour la plupart aux études stratégiques de l'état-major, et si l'on en juge par les souvenirs des guerres antérieures, c'est par de nouvelles annexions que se termineront les conflits. L'Elbourz peut répéter au Tandourek, au Bingôl-dagh, au mont Argée ce qu'il disait jadis au Kazbek dans les vers de Lermontov : « Tremble, je vois là-bas, vers le septentrion brumeux, quelque chose qui ne présage rien de bon ! De l'Oural au Danube les armées s'ébranlent ; les batteries aux flancs cuivrés s'avancent avec un bruit sinistre, et les mèches fumantes se préparent pour les batailles ! »
A l'ouest du mont Ararat, une chaîne, hérissée de cônes volcaniques, d'une faible élévation relative au-dessus de la crête, limite de son mur abrupt les campagnes verdoyantes du bassin d'Etchmiadzin. Quelques sommets, le Tchinghil, le Perli-dagh, d'autres encore, dépassent la hauteur de 3000 mètres, soit environ 1500 mètres au-dessus de la plaine; mais en se prolongeant en sinuosités dans la direction de l'ouest, puis du sudouest, la chaîne s'abaisse graduellement, en même temps que s'élève à sa base septentrionale la vallée de l'Araxe. Vers la région des sources, elle se redresse et forme, avec d'autres chaînes convergentes, le Bingôl-dagh ou c Mont aux mille Lacs » (3752 mètres), dont les neiges d'hiver et de printemps alimentent les eaux ruisselant de toutes parts : à l'orient l'Araxe, au nord et au sud les deux branches maîtresses de l'Euphrate, Kara sou et Mourad, reçoivent tous ces torrents. Au delà du nœud du Bingôl, la
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région monlagneusc, dont la crôte principale est pai-allèlc au littoral de la mer Noire, se continue vers l'ouest à 250 kilomètres et, s'abaissant de croupe en croupe, livre enûn passage à la rivici'e de l'Eau noire ou Kara sou, qui se recourbe brusquement vers le sud-es,t pour rejoindre l'autre branche de l'Ëuphrate.
Une arête élevée, qui se profile dans la direction du nord, rattache le massif du Bingôl-dagh aux montagnes d'Erzeroum et forme à l'orient du cirque où se rassemblent les premières eaux du Kara sou un faîte de sépa-
ration sinueux et coupé de brèches nombreuses : c'est là que passe la grande route stratégique d'Ei7eroum à Kars. Le Palandôken, qui s'élève directement au sud d'Erzeroum, est la plus haute cime (3145 mètres) du vaste cercle qui entoure le bassin; mais, plus à l'ouesl, le chaînon latéral du Yerii-dagh, que contourne le premier grand méandre du Kara sou, porte quelques sommets ayant une altitude encore plus considi-rable. Au nord du bassin d'Erzeroum, un autre massif très élevé, le Cliiaour-dagh ou «mont des Infidèles », forme un nœud comparable au BingÔl comme centre de rayonnement des eaux; le torrent de Tortoum-sou qui va rejoin-
UONTAfiNES DE L'ARHËNIE. 532
dra le Tchorouk, (ributaire de la mer Noire, descend de ses pentes septentrionales, puis, gonilé de plusieui-s autres ruisseaux, plonge en une cascade admirable, l'une des « plus belles de l'Ancien Monde », et s'engouffre en de profonds défilés entre des parois de laves hautes de 500 mètres' ; au sudest, des torrents appartiennent au versant Caspicn par l'Âraxe et la Koura; enfin au sud, sur les pentes du Doumii-dagb, contrefort du mont dc^:
»* w. — w.gSl SAim.
Infidèles, jaillit, à 2570 mètres d'altitude, la fontaine mère de l'Euphrate, affluent du golfe Persique. Presque toutes les grandes sources se forment dans des galeries de montagnes calcaires ; celle-ci naît dans les porphyres et les trachytes*. L'eau froide, presque glaciale (3°,3), qui sort de la vasque du rocher, est célèbre dans les légendes arméniennes; c'est à l'endroit même d'oii s'élance l'abondante source qu'aurait été enfouie la « vraie croix » avant d'être transportée à Constantinople : au moment où le bois fut retiré du sol, apparut la veine d'eau pure; dans la prairie environ-
< Hamillon, Retearcket in Aiia Minor,
' Horili Wagner, Reiie nack dent Araral undifem Hochiande Armenten
524 NOUVELLE GÉOGRAPinE UNIVERSELLE.
nante jaillissent vingt autres fontaines ajoutant leurs filets au ruisseau principal. Les Turcs eux-mêmes vénèrent la source de l'Euphrate et disent que son eau lave les péchés ordinaires, mais tue ceux que poursuit la colère d'Allah*. Unie à d'autres torrents, dont l'un égale l'Euphrate en volume liquide, l'eau sainte descend dans le bassin d'Erzeroum, où s'étalent au printemps, lors de la fonte des neiges, les vastes marais de Sazlik; la plaine, couverte de joncs, est peuplée d'oies, de canards sauvages et autres oiseaux aquatiques; en sortant de ces marécages, l'eau sombre de l'Euphrate, coulant avec lenteur dans un lit vaseux, mérite bien le nom de Kara sou que lui ont donné les Turcs. Il est très probable que les marais de Sazlik sont le reste d'un lac qui emplissait autrefois tout le bassin d'Erzeroum; néanmoins Radde n'a pu, malgré de longues recherches, y trouver aucune espèce de coquillages lacustres* : les débris végétaux, qui ont formé dans la plaine une épaisse couche d'humus, et les couches de cendres volcaniques rejetées des volcans ont recouvert l'ancien lit des eaux.
Les montagnes qui entourent la plaine où s'étendait jadis le lac d'Erzeroum sont en grande partie d*origine ignée, et çà et là on voit sur les crêtes se dresser des cônes de scories d'une régularité parfaite ; mais les courants de lave sont rares : à cet égard, ces volcans ne peuvent se comparer à ceux de l'Arménie orientale, à l'Ararat, au Tendourek, au Seîban, ni surtout à l'Alagôz, dont le manteau de laves a plus de 150 kilomètres en circonférence. Aux portes mêmes d'Erzeroum, près des monts qui enceignent la partie méridionale du bassin, s'élève un volcan dont le cratère était jadis rempli d'eau; la pression de la masse liquide a rompu la paroi septentrionale de la coupe et creusé un ravin qui s'ouvre au nord vers les marais du Kara sou. Le plus haut et le plus remarquable de ces volcans par sa belle forme conique, rappelant celle du Vésuve, est le Sichtchik, qui se dresse au nord-ouest d'Erzeroum dans la chaîne du Ghiaour-dagh , à plus de 1100 mètres au-dessus de la plaine et à 3184 mètres d'altitude totale : il est presque en entier formé de cendres meubles très pénibles à gravir. Au milieu du cratère, beaucoup plus grand que celui du Vésuve actuel, s'élève un cône de scories, masse brune et noire, entouré d'une prairie circulaire que le printemps orne de fleurs. Bien abrité des vents du nord, qui retardent et appauvrissent la végétation des sommets environnants, le vallon annulaire compris entre les parois
* Strecker, ZeiUchrifl der GeselUchaft far Erdhunâe, toI. IV. « Iu)*e9tiya Kavkœukavo OteTela, tome V, 1878.