‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 66 sur 186 · SOURCE DE L'EUPHRATE, MONTAGNES DE L'ARNËNIE. 3S · texte numérisé non relu

SOURCE DE L'EUPHRATE, MONTAGNES DE L'ARNËNIE. 3S

extérieures du Sichtcbik et le cône central, possède la flore la plus riche en espèces et la plus éclatante en couleurs de toute la région ^

Des montagnes disposées en forme de chaîne» dont la direction générale est parallèle au littoral de la mer Noire, accompagnent au nord la vallée du Kara sou pour aller se perdre à l'ouest dans le plateau de Sivas. Plusieurs massifs, ayant chacun leur nom particulier, s'élèvent sur le parcours de cette chaîne, le Paryadres des anciens, mais l'appellation générale qu'on lui donne est ordinairement celle de Kop-dagh, d'après une montagne (5300 mètres) que contourne à l'est et au nord la route carrossable d'Erzeroum à Trébizonde; le col que franchit ce chemin, le plus remarquable de la Turquie comme œuvre d'ingénieur, est à la hauteur de 2700 mètres, presque l'altitude du Stelvio, dans les Alpes centrales. Au nord s'ouvre la vallée du Tchorouk, qui forme, avec celle du Kharchout ou rivière de Goumich-khaneh, une dépression semi-circulaire d'une étonnante régularité. Du port de fiatoum, près duquel le Tchorouk tombe dans la mer Noire, a Tireboli, situé à l'embouchure du Kharchout, on peut cheminer comme par une immense avenue entre deux rangées de pics : on n'a qu'à traverser un col de 1900 mètres, près du village de Vavoug, entre les sources des deux rivières. Le vaste croissant circonscrit par ces cours d'eau est occupé par une rangée de hautes montagnes, les Alpes pontiques, dont une cime, au sud-est de Rizeh, le Khatchkar, dépasserait 3600 mètres; un col voisin a 3268 mètres, d'après Koch. Dans cette région du Lazistan, les sentiers sont obstrués par les neiges pendant plus de six mois : « les oiseaux euxmêmes, disent les indigènes, ne peuvent voler en hiver par-dessus la montagne*. » A l'ouest du Kharchout, les montagnes qui longent la côte vers le Kizîl irmak sont moins élevées que les Alpes du Pont; néanmoins elles sont encore assez hautes pour rendre les communications difGciles de l'un à l'autre, et de distance en distance elles projettent vers la mer de hauts promontoires entre les vallons du littoral. Une de ces limites naturelles est le Yasoun bouroun, ou le « cap de Jason » ; le rocher porte encore le nom du navigateur légendaire qui dirigea sa nef vers la mystérieuse Colchide. Des traces nombreuses d'anciens glaciers, moraines, parois striées et moutonnées, se voient dans les hautes vallées des Alpes pontiques : les laves, les porphyres et autres roches éruptives qui constituent ces montagnes et celles qui se prolongent à l'ouest du Kharchout vers le Ghermili ou l'ancien Lycus, ont été rayés par le burin des glaciers. Partout dans

* Noritz Wagner, ouTrage cité.

' Strécker, mémoire cité.

cette région Tactivité volcanique parait avoir eu lieu avant la période glaciaire; les seuls indices des foyers souterrains sont de fréquents tremblements de terre et la présence de nombreuses sources thermales qui jaillissent à la base des monts et dans les hauts \ D'après Strecker, le sommet du Kolat-dagh (2900 mètres), qui se dresse sur la crête de la grande chaîne, à plus de 50 kilomètres au sud de Trébizonde, serait le mont Thèchès, d'où les Dix Mille, commandés par Xénophon, aperçurent enfln la mer et la saluèrent de cris joyeux comme le terme de leui*s maux. Mais cette croupe n'est point d'un accès facile pour une armée avec tous ses bagages et ses convois d'approvisionnements, et sur le versant septentrional la descente du Kolat-dagh est impraticable. C'est plus près de la mer et sur un seuil traversé par route ou sentier qu'il faut chercher le lieu, si souvent mentionné par les anciens, d'où les Grecs virent à leurs pieds les verdoyants rivages et l'étendue des eaux resplendissantes. Cependant il existe au sud du Kolat-dagh et même du col de Vavoug, tout près du chemin que durent suivre les Grecs, une montagne de 2400 mètres d'altitude, du sommet de laquelle on voit parfaitement la mer; sur la plus haute croupe s'élève un tertre de blocs porphyriqucs d'une dizaine de mètres, entouré d'autres amas en forme de cônes tronqués. M. Briot, qui découvrit ce monument, le considère comme une butte commémorative dressée par les Grecs, et la croupe qu'elle surmonte serait le mont Thèchès'.

L'immense labyrinthe des Alpes d'Arménie ou de l' Anti-Caucase, qui occupe toute la région comprise entre le bassin de la Koura transcaucasienne, la mer Noire et le haut Euphrate, embrasse aussi, au sud et au sudouest de l'Ararat, le vaste bassin du lac de Yan et la contrée qui l'entoure jusqu'à la frontière persane. Le sol de cette région est partout très élevé. Au sud du Perli-dagh, une dépression du plateau renferme un lac, le Balik-gôl, ou (c lac des Poissons », dont l'altitude n'est pas moindre de 2237 mètres ; un torrent en épanche le trop-plein dans un tributaire de l'Araxe. Le Mourad ou Euphrate méridional, qui coule au sud de ce bassin lacustre, parcourt, à 2000 mètres, une âpre vallée resserrée entre les blocs de lave descendus des cratères et des crevasses volcaniques. Les escarpements arides, les pitons déchirés qui dominent les éboulis, donnent un aspect sauvage, presque terrible, à ces solitudes pierreuses. Au nord s'élève la masse puissante de l'Ararat aux roches noires rayées de neige; au sud se prolonge une chaîne moins élevée, mais de pente formidable.

* Palgrave, Eêsay» on Eastem Qtiettion». ' Briol, Notes manusaites.

MONTAGNES DE L'ÂRMËNIE, TANDOUREK. 5S7

L'Ala-dagh ou « Cime Bigarrée » S d'où s'épanchent les plus hautes sources de TEuphrate, atteint 5518 mètres; plus fière encore, la cime qui s'élève directement à l'est, le Tandourek, a 3565 mètres au point culminant de son cratère ovale. De tous les volcans arméniens, le Tandourek ou Tantourlou, c'est-à-dire le « Réchaud», appelé aussi Sounderlik-dagh, ou la « Montagne du Poêle » , et désigné en outre sur les premières cartes russes sous les noms de Khour et Khori, est le mont d'Arménie qui a conservé les plus nombreuses traces de l'ancienne activité. Le principal cratère, immense creux d'environ 2000 mètres de tour et de 350 mètres en profondeur, n'a plus ni laves, ni vapeurs, et les eaux d'un petit lac se montrent au fond du gouffre; mais à une centaine de mètres plus bas des fumerolles s'échappent des fentes. Sur le versant oriental s'ouvre une caverne d'où s'élancent des vapeurs non sulfureuses, d'environ 100 degrés centigrades; un mugissement continu s'entend au fond du gouffre ; pendant une des guerres de la Transcaucasie, les Russes et les Turcs, campés dans le voisinage les uns des autres sur deux versants opposés d'un contrefort du Tandourek, crurent entendi^e une canonnade lointaine, et l'alarme fut donnée dans les deux camps. A la base nord-occidentale du Tandourek, — sur le prolongement de l'axe qui passe par la caverne, le cratère principal et un deuxième cratère d'éruption, — jaillissent les abondantes sources sulfureuses de Diyadin, recouvrant le sol de leurs incrustations calcaires, diverses de formes et de couleurs, et formant un ruisseau thermal qui descend en cascatelles fumantes vers les eaux froides du Mourad tchaï '. En 1859, la principale fontaine se trouvait plus bas; une secousse violente, qui ébranla le sol jusqu'à Erzcroum, la Gt tarir; mais les eaux s'ouvrirent bientôt une nouvelle issue. D'ailleurs de fréquents changements doivent se produire dans la région des sources par reffet des concrétions qui modiGent rapidement le relief. Taylor vit une multitude de petits geysirs s'élevant de 2 à 3 mètres au-dessus du sol, puis disparaissant soudain : on eût dit une danse de fantômes'. Quelques années plus tard, Abich ne put découvrir ces jets intermittents*. En aval des sources, le Mourad disparait sous un tunnel de basalte, qui se continue par une tranchée profonde entre deux parois verticales.

Le Tandourek est un nœud de chaînons divergents. Au nord-ouest se

* Les montagnes de ce nom sont très nombreuses dans toutes les contrées de langue tui'quc. Sous la forme AUah-dagh, leur sens est celui de a Montagnes divines ».

* Jaubert, Voyage en Arménie.

' MUlheilungen von Petermann, 1869, Xi.

* Zapuld Kavkoêkavo Otd^ela, \ 873.

3i8 NOUVELLE GËOGRAPHIE UNIVERSELLE.

prolonge Taréte qui va rejoindre le Perli-dagh et que franchit la route d'Erzeroum à Tabriz : elle paraîtrait devoir être la frontière entre la Turquie et la Perse; mais la haute vallée orientale dans laquelle se trouve le lac Balik et d'où s'écoule le torrent du même nom, est attribuée à l'Empire Ottoman. La chaîne de montagnes qui commence immédiatement à l'est du Tandoureky en face des deux sommets de l'Ararat, constitue aussi dans son ensemble une limite naturelle, et celle-ci, grâce aux Kourdes indépendants qui en occupent les deux versants, est respectée par les deux empires limitrophes. Sur le versant oriental, vers le lac d'Ourmiah, elle ne projette que de courts chaînons, se terminant par de brusques promontoires, tandis qu'à l'occident, vers le lac de Van, plusieurs contreforts se prolongent au loin et vont se perdre dans le plateau, d'une altitude moyenne de 2000 mètres. La chaîne elle-même n'atteint 5000 mètres que par un petit nombre de pics. L'arête des monts de Hakkiavi qui se recourbe au sud, pour longer la rive méridionale du lac de Yan, ne paraît pas avoir de cimes plus élevées, quoique, d'après Moritz Wagner et Rich, il s'y trouverait encore des « glaciers », c'est-à-dire probablement des champs de neige durcie au fond de quelques ravins. Au nord et au nord-ouest, un autre rempart complète le cercle de montagnes et de terres élevées qui entoure la cavité lacustre et sur le faîte se dresse un ancien volcan, le Seiban ou Sipan, haut de 3600 mètres environ, d'après Fanshawc Tozer, et revêtu de neiges pendant dix mois. Grâce à son isolement, au cône blanc qui le termine, à la nappe bleue dans laquelle il se reflète, ce volcan apparaît plus grand que mainte autre montagne plus élevée, mais située au milieu d'un massif ou dans le voisinage d'autres sommets. Shiel le comparait au Demavend et attribuait la même hauteur aux deux volcans, qui diffèrent pourtant d'au moins 2500 mètres. On a vu aussi dans le Seïban un rival du mont Ararat, et la légende raconte qu'en s'abaissant, les eaux du déluge poussèrent d'abord l'arche de Noé sur le Seïban, puis, la ramenant au nord, la firent échouer définitivement sur l'Ararat ; naguère les Arméniens y apportaient un mouton sans tache pour l'égorger au bord du cratère*. La coupe suprême, profonde de 150 mètres, et remplie de neige en hiver, de fleurs en été, quelquefois aussi contenant un petit lac, est entourée de scories blanchâtres se dressant en pitons. De l'une ou l'autre de ces buttes, qui lui font enceinte, on contemple au nord l'immense horizon des montagnes d'Arménie, se développant en une courbe de 300 kilomètres, du Bingôl-dagh à l'Ararat. Au sud, on voit le cratère latéral

^ M. Wagner, ouvrage cilc.

SElPAN, LAC DE YÀN. SS9

qu'emplit TÀghir gôl ou le « Jac Immobile » ; plus loin s'étend le bassin du lac de Yan, avec ses criques, ses golfes, les marais qui le prolongent et Tamphithéâtre des monts qui Tentourent ; au pied occidental du Tolcan s étend le petit lac de Nazik, bassin d'eau douce situé sur le faite de partage entre le lac de Yan et TEuphrate, dans chacun desquels il envoie un ruisseau, du moins dans la saison pluvieuse ^ Yers le sud-ouest, la brume se confond avec les vagues linéaments des plaines. Les derniers degrés du plateau d'Arménie se terminent au-dessus des campagnes mésopotamiennes par une ligne dentelée de falaises, creusée de profondes indentations par les rivières et des torrents, mais offrant dans son ensemble une direction régulière du sud-est au nord-ouest, en prolongement de la chaîne bordière du Louristan, A l'ouest du lac, le Nimroud-dagh, presque entièrement composé de cendres, penche vers les eaux son énorme cratère que l'on dit avoir plusieurs kilomètres de largeur', et sur la rive méridionale s'ouvre une baie elliptique, coupe d'un volcan partiellement immergé. Toute la haute Arménie est un pays volcanique, souvent agité par les tremblements de terre. Les sources thermales y sont plus nombreuses que dans les plus riches montagnes de l'Occident, telles que les Pyrénées et l'Auvergne.

Le lac de Yan, le Tosp des Arméniens, — d'où le nom de Thospitis que lui donnaient les anciens, — est de 336 mètres plus élevé que celui d'Ourmiah; son altitude est de 1625 mètres. Son étendue, évaluée à 3690 kilomètres carrés, est un peu moindre que celle de la mer de l'Azerbeidjan, mais il a une profondeur plus considérable'; à 3 kilomètres à l'ouest de Yan, la sonde ne touche le fond qu'à plus de 25 mètres \ et dans la partie méridionale du bassin le lit est beaucoup plus creux : la contenance totale du lac de Yan est certainement supérieure à celle du lac d'Ourmiah. Quant à la baie nord-orientale, qui s'avance à 60 kilomètres dans l'intérieur des terres, ce n'est guère qu'une nappe d'inondation, où les torrents forment au printemps de vastes deltas d'alluvions. D'après une tradition locale, cette baie était autrefois une fertile campagne où serpentaient deux rivières, et celles-ci se prolongeaient au sud-ouest vers Bitlis; on verrait encore sur l'ancien confluent un reste de pont recouvert par les eaux. Les renseignements recueillis par Jaubert, par l'Arménien Nersès Sarkisian, par Auriema, Loftus et Strecker, ne laissent aucun doute au

^ Layard, Nineveh and Babylon; — Millingen, Wild Life amang (ke Koordi.

* Fanshawe Toier, Turkish Armenia and Ea$tem Aêia Minor. ' Monteilhy Journal ; — Cari Ritter, Anen, toI. IX.

* Millingen, ouvrage cité.

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