‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 73 sur 186 · KOURDES · texte numérisé non relu

KOURDES

Turquie d'Asie, deux castes bien distinctes, appartenant probablement à des souches ethniques différentes : ces deux castes sont les kermani ou asêireta^ c'est-à-dire les nobles, et les gouran ou paysans. Ceux-ci, quatre ou cinq fois plus nombreux que les premiers dans le Kourdistan méridional, sont considérés, et probablement à juste litre, comme les descendants d'une nation vaincue et asservie^ : on les appelle raya dans la Turquie d'Asie, de même que les autres serfs de la glèbe. Dans certains districts ils sont en effet des esclaves, obligés de cultiver le sol pour des maîtres qui s'arrogent sur eux le droit de vie et de mort. En aucune circonstance, ils ne peuvent s'élever au rang de guerriers : ils n'ont qu'à se soumettre à la destinée, à changer de maîtres quand l'issue des combats l'a ainsi ordonné. De leur côté, les nobles ou soldats se croiraient déshonorés s'ils se livraient à l'agriculture; le seul travail pacifique permis à ces hommes supérieurs est le soin des troupeaux; le pillage et la guerre, soit pour leur propre compte, soit comme mercenaires, sont les seules occupations dignes d'eux en dehors du métier pastoral; en certains districts, ils se distinguent par le port d'un manteau rouge'. Moins beaux en général que les Kourdcs de la caste des gouran, ils ont des formes plus lourdes, des visages aux angles saillants, des yeux petits et enfoncés. Les gouran ont des figures plus douces, plus régulières et se rapprochant du type grec'. Quelques familles de Tchinghianeh ou Tsiganes, en tout semblables à ceux de l'Europe, et les Tere-kameh, que l'on croit être d'origine turque à cause de leur idiome, vivent aussi parmi les Arméniens et les Kourdes. Les Terekameh habitent une centaine de villages près de la frontière persane.

Le dialecte diffère aussi bien que les traits. Les parlers sont aussi très distincts entre les tribus éloignées : un Kourdc des montagnes de la Cilicie comprendrait difficilement un Kourde du Kopet-dagh. La structure commune de tous leurs dialectes est essentiellement iranienne; le vocabulaire est enrichi de mots persans chez les tribus orientales ; chez celles de l'occident et du nord il abonde en termes arabes et turco-tartares ; les mots syriaques sont fort nombreux dans quelques districts; en Transcaucasie, les Kourdes emploient des expressions russes ; le zaza, que l'on parle à Mouch et à Palou, offre quelques analogies avec l'idiome des Ossètes caucasiens. D'après Lerch, la langue kourde se divise en cinq dialectes, dont l'un, le kermandji, est parlé dans toutes les tribus à l'occident de Mossoul \

* Horilx Wagner, Reise nach Pertien und dem Lande der Kurden,

* MilUngen, Wild Ufe among the Koordêm

' Rich, Narrative ofa Rendencein Koordisian,

* Fondtunçen ûber die Kurden und die Iranitchen ffordchaldUr.

Tous ces idiomes sont rudes, résonnaut comme par une série d'explosions, mais ils ont moins de sifflantes cl de gutturales que la plupart des langages que parlent les nations voisines. Quelques chants populaires, qui célèbrent les montagnes, les fleuves, les héros, sans longs développements poétiques, mais avec un sentiment profond, à cela se résume la littérature originale ; les missionnaires américains y ont ajouté la traduction de la Bible et de quelques ouvrages religieux. N'ayant pas d'écriture propre, les Kourdes se servent de l'alphabet arabe modifié par leurs voisins persans, et ceux qui s'élèvent par l'instruction abandonnent d'ordinaire leur propre langue pour celle des Iraniens ou des Turcs policés; leur nom même, Kourdes, est d'origine persane et signifie « Forts » ou « Puissants ». Il est vrai que les Tartares dérivent ce mot de Gourd ou « Loup », se vengeant par cette étymologie ironique de la cruelle rapacité d'un peuple dont ils ont eu souvent à souffrir. Les Kourdes prétendent volontiers à une descendance arabe, et l'on peut croire qu'en effet un certain nombre de leurs chefs appartiennent à cette race de conquérants.

Baloutches ni Bédouins, Apaches ni Patagons ne dépassent les Kourdes des tribus guerrières par les instincts de pillage et l'art de les satisfaire. Le chef, dont le château fort domine comme une aire d'aigle l'entrée des gorges, entretient une bande de voleurs qui courent les chemins des alentours et lui rapportent le butin. Le vol à main armée est considéré comme l'acte honorable par excellence, mais ils méprisent la contre-^ bande, qu'il serait facile d'exercer dans ce pays montueux où se rencontrent les frontières de trois États : ce trafic interlope leur parait audessous de leur dignité. Néanmoins ils profitent de cette juxtaposition des limites pour organiser leurs expéditions, tantôt dans un pays, tantôt dans ' un autre, de manière à faire peser la responsabilité sur leurs voisins et à mettre la frontière entre eux et les troupes qui les poursuivent. Qu'il s'agisse de satisfaire leur haine de race et de religion contre les Arméniens, ils sont alors dans leur véritable élément et se préparent joyeusement à des expéditions de vol. C'est pour éviter ces dangereux voisins que tant de districts arméniens se sont dépeuplés au profit de la Transcaucasie; en mainte région des plateaux, les villes, les groupes de villages arméniens sont comme assiégés par ces pillards ; personne n'ose s'aventurer en dehors de la limite des jardins. Les peines terribles appliquées aux brigands, même le bûcher et le pal, n'épouvantent point les tribus, et souvent môme les poussent à de terribles représailles; réprimées ici, les luttes recommencent ailleurs, obligeant parfois le gouvernement turc à des expéditions militaires. D'après Polak, il existerait une secte kourde chez

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laquelle le vol serait sévèrement défendu sur les vivants, mais permis sur les morts, et les sectaires se croiraient autorisés par conséquent à tuer ceux dont ils convoitent la fortune. En temps ordinaire cependant, les voleurs kourdes respectent la vie humaine ; ils ne tuent point ceux qu'ils dé-< pouillent et laissent même des vivres et des vêtements aux pauvres dans les villages qu'ils ont pillés. Toutefois le consul anglais Abott, ayant tenté de se défendre, fut bâ tonné et laissé nu sur la route de Diyadin, au milieu de ses serviteurs épouvantés*. Ils ne versent le sang que pour venger une insulte personnelle ou héréditaire; mais, pour accomplir ce devoir sacré de la vendette, on les a vus s'attaquer et s'entr'égorger jusque dans la mosquée. Les chefs, auxquels les tribus obéissent aveuglément, tiennent table ouverte et rendent en festins les présents qu'ils ont reçus et les produits du pillage; l'étranger est très bien accueilli quand il se présente en hôte. Pris en masse et malgré leurs mœurs guerrières, les Kourdes sont plus honnêtes et plus sûrs que leurs voisins d'autres races; en général, ils respectent leurs femmes et leur laissent une beaucoup plus grande liberté que n'en ont les Turques et les Persanes, mais le travail incessant leur fait une existence des plus pénibles et l'on dit que fréquemment les mères, voulant épargner à leurs filles une vie aussi misérable que la leur, les font périr sitôt après la naissance. Toutefois les Kourdes n'ont jamais, comme les Tcherkesses, auxquels ils ressemblent à tant d'égards, vendu leurs jeunes filles aux pourvoyeurs des harems. Malgré toutes leurs qualités, les Kourdes sont menacés dans leur existence en maint district de la Perse et de la Turquie ; ils diminuent, et çà et là se fondent avec les populations environnantes. Les serfs paysans qui constituent la masse principale des habitants n'ont aucun intérêt à maintenir le lien qui lès rattache à la caste guerrière, et celle-ci est condamnée à s'épuiser par son genre de vie, qui est la lutte envers et contre tous : les haines religieuses contribuent à l'œuvre de destruction, du moins en Perse, car les trois quarts des Kourdes sont sunnites fervents, et les Iraniens, en qualité de chiites, croient bien faire en opprimant ou en tuant les hérétiques.

Dans cette contrée de passage où se sont mélangés les débris de tant de peuples, les cultes les plus divers ont laissé leurs vestiges; une peuplade kourde du sandjak de Sert (Saërt) a même été signalée à M. Chantre comme n'ayant aucune religion. Parmi les tribus des plateaux arméniens

* James Creagh, ouvrage cît^.

et kourdes, on trouve non seulement des mahométans et des chrétiens de toute secte, mais encore des héritiers inconscients de l'ancien mazdéisme. Les Kizil bach ou les ce Têtes Rouges » — mot qui, dans l'Afghanistan et en d'autres contrées de l'Orient, s'applique à des gens de race persane — sont Kourdcs pour la plupart : sur 400000 sectaires*, 15000 seulement appartiennent à la race turkmène, et deux ou trois tribus se disent arabes. Les Têtes Rouges, dont les communautés principales vivent dans le bassin moyen de l'Ëuphrate, sur les bords du Ghermili et du haut Kizil irmak, sont comptés par les musulmans au nombre des sectes chrétiennes, parce qu'ils boivent du vin, ne voilent pas leurs femmes, pratiquent les cérémonies du baptême et de la communion*. De tous les sectaires, les Kizil bach sont ceux que leurs voisins accusent le plus obstinément — à tort ou à raison — de célébrer des fêtes nocturnes où règne la promiscuité la plus complète : de là le nom de Tcrah Sonderan ou « Éteigneurs de Lumières» sous lequel ils sont généralement désignés'. Le chef religieux des Kizil bach réside dans le Dersim, près du fleuve Mourad^. D'autres sectaires abhorrés sont ceux que leurs voisins appellent ce Âdo« rateurs du Diable ». Les Kourdes Yezidi ou Ghemsieh, quoique fort peu nombreux, cinquante mille au plus, sont épars sur un espace très considérable : ils sont cantonnés principalement dans les montagnes de Sindjar au nord des campagnes de la Mésopotamie, mais il en existe aussi sur les plateaux de Van et d'Ërzeroum, ainsi qu'en Perse et dans la Transcaucasie, près des rives orientales du Goktcha'; une de leurs colonies s*était même avancée jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople*. Haïs, exécrés par leurs voisins de toute religion et de toute race, tantôt obligés de combattre, tantôt fuyant devant leurs persécuteurs, réduits par la famine et par les maladies plus encore que par le glaive, ils ont pourtant réussi à maintenir de siècle en siècle leurs pauvres communautés, sans avoir comme les Juifs le solide point d'appui que donnent un corps de traditions écrites, l'histoire d'un long passé d'indépendance : ils n'ont que leur foi et le souvenir des luttes de la veille pour s'encourager à celles du lendemain; ils prétendent que leur grand saint, le cheikh Adi, écrivit un livre de doctrine, Aswat ou le « Noir », mais aucun document ne prouve la vérité de

1 Taylor ne croit pas devoir les évaluer à plus de 250 000.

* Taylor, Journal ofihe Geographical Society , 1868.

' Peter Lerch, mémoire cité ; — Â. Vambery, AUgemeine Zeilung, 27 déc. 1877; — MiUingcn, Wild Ufe among the Koordê,

* Ernest Chantre, Tableau des tribus kurdes.

> Moritz Wagner, Reise nach Persien und dem Lande der Kurden,

* Von Hammer-Purgstall; — Garl Ritter. Asien.

KIZIL BâGU, YEZIDES 551

cette assertion, inventée probablement pour se faire respecter par les musulmans ^ Nulle part ils ne vivent indépendants; les Yezidi du Sindjar, Kourdes croisés d'Arabes qui depuis des générations vivaient en républiques autonomes dans leurs citadelles de rochers, furent en grande partie exterminés en 1838; on enfuma les grottes dans lesquelles la plupart s étaient réfugiés ; les femmes furent vendues comme esclaves et les misérables débris des tribus durent accueillir des maîtres musulmans.

En comparant les récits des voyageurs qui ont visité les Yezidi dans les divers districts oh ils sont dispersés, on constate de telles différences, qu'on a cru devoir admettre des origines multiples pour les sectaires classés sous le nom d'Adorateurs du Diable. Dans le voisinage des Arméniens , ils paraissent se rattacher à la même souche ethnique et des documents précis mentionnent le milieu du neuvième siècle et un village du district de Van comme l'époque et le lieu où la religion, d'abord simple schisme du dogme arménien, prit son origine. Dans le Sindjar, au contraire, on attribue aux Yezidi une origine arabe et leur culte serait dérivé de l'Islam. En Perse, ils sont considérés comme descendant des Guèbres; pourtant le nom même qui leur a été donné les relie au monde musulman, puisqu'il est celui de Yezid, le calife abhorré, coupable du meurtre de Housseïn, le petit-flls du prophète. Enfin, les tribus kourdes les confondent souvent avec les sectes chrétiennes des plaines inférieures et font sur les uns et les autres les récits les plus bizarres : il n'est pas d'abominations qu'on ne leur prête, pas de fantaisies qu'on n'imagine sur leur compte. Leurs cérémonies diffèrent suivant les pays : il en est qui baptisent leurs enfants et qui font le signe de la croix*; en certains districts ils pratiquent la circoncision, ailleurs elle est défendue; les jeûnes sont strictement observés chez les Yezidi voisins de l'Arménie, tandis que d'autres Adorateurs du Diable se croient libres de manger en tout temps ; ici règne la polygamie, là une monogamie stricte; jadis la plupart étaient toujours vêtus de bleu, actuellement ils abhorrent cette couleur et sont voués au blane. D'ailleurs, les sectaires persécutés ont dû, comme les hérétiques du chiisme persan, apprendre à simuler les cérémonies des cultes officiels : il n'est pas de saint chrétien ou musulman, sunnite ou chiite, qu'ils n'acceptent comme leur et qu'ils ne vénèrent avec une ferveur apparente.

Le lien commun entre les Yezidi de diverse origine et de cultes distincts est l'adoration du melek Taous, leur roi Paon ou Phénix, Seigneur de Vie,

> Frederick Forbes, Journal ofthe Geagraphical Society ^ 1839. * Azahel Grant, The Nestorians.

Esprit Saint, Feu et Lumière, qu'ils représentent sous la forme d'un oiseau à tête de coq, placé sur un chandelier. Son premier ministre est Lucifer, rétoile du matin, qu'ils n'ont cessé de respecter, malgré sa chute. Déchus eux-mêmes, disent-ils, de quel droit maudiraient-ils l'ange tombé, et puisqu'ils attendent leur propre salwt de la grâce divine, pourquoi le grand foudroyé ne reprendrait-il pas son rang comme chef des armées célestes? Peut-être même les prophètes Moïse, Mahomet, Jésus-Christ étaient-ils son incarnation ; peut-être est-il déjà remonté au ciel pour accomplir de nouveau, comme ministre suprême, les ordres du dieu législateur. Ils sont saisis d'horreur en entendant blasphémer le nom de l'Archange par musulmans ou chrétiens, et l'on dit que peine de mort est prononcée chez eux contre celui qui se servirait du nom de « Satan » ; ceux qui l'entendent ont pour devoir de tuer Tinsulteur, puis de se tuer eux-mêmes'. Ils évitent même toute combinaison de syllabes qui pourrait rappeler le terme d'insulte. Us accomplissent religieusement les ordres de leurs prêtres et nombre d'entre eux vont eh pèlerinage au lieu sacré du cheikh Âdi, qui se trouve au nord de Mossoul, sur la route d'Amadiah ; leur pape ou cheikhkhan réside au bourg de Baadli, situé sur une roche escarpée, mais le sanctuaire est dans un autre village, Lalech, où vécut un prophète, le « Mahomet » des Yezidi : c'est là que se font les grandes cérémonies et que l'effigie sainte du melek Taous est exposée à la vénération des fidèles; le matin, quand le soleil se lève à l'horizon, la foule des pèlerins salue la lumière en se prosternant par trois fois*. Les voyageurs, même les missionnaires catholiques et protestants qui ont été accueillis chez les Yezidi et qui devaient naturellement frémir à la pensée d'être en présence des Adorateurs du Diable, sont unanimes à les représenter comme moralement très supérieurs à tous leurs voisins, nestoriens ou grégoriens, sunnites ou chiites. Ils sont d'une probité parfaite, destructeurs et pillards quand la guerre est déclarée, mais, en temps de paix, respectueux jusqu'au scrupule de tout ce qui appartient à autrui. Ils se montrent d'une prévenance sans bornes à l'égard de l'étranger, bienveillants les uns envers les autres, doux et fidèles dans le mariage, très appliqués au travail. Les poésies qu'ils chantent en labourant le sol ou en se reposant aux veillées du soir sont tantôt des fragments d'épopées qui célèbrent les hauts faits des aïeux, tantôt des strophes d'amour, pleines de sentiment, parfois aussi des invocations plaintives. « Le chacal ne déterre que

1 Taylor, Journal ofilie Geographicaî Society ^ 1868.

« Niebuhr ; — Garzoni ; — Rich; — Ainsworth ; — Rousseau ; — Forbes ; — Perkins ; — Wagner.

ïffZlDES, NESTORIK.fS. 5b3

les cadaTres, il respecte la vie; mais le pacha, lui, ne boit que le sang des jeunes. Il sépare l'adolesccnl de sa Qancée. Maudit soit celui qui sépare deux cœurs qui s'aiment! Maudit soit le puissant qui ne connaît pas la pitié! Le tombeau ne rendra pas ses morts, maïs l'Ange Suprême entendra notre cri ! »

Des sectes chrétiennes sont aussi représentées parmi les populations du Kourdistan. La principale est celle que l'on désigne ordinairement sous le

nom de Nesloriens, que d'ailleurs ils n'acceptent pas : ils se disent euxmêmes « Nazaréens messianiques », « Nazaréens de Syrie » ou simplement Nazaréens, et leur langue est en eflet un dialecte araméen, provenant de l'ancien syriaque; les missionnaires ont eu l'idée d'enseigner l'hébreu à leurs écoliers, qui le comprennent avec une étonnante facilité, et, pour ainsi dire, sans l'apprendre'. Plus nombreux que les Yezidi, — peut-être deux cent mille*, — ils sont répandus comme eux sur un vaste teiTÏtoire, et c'est probablement à leur secte qu'appartenaient les Nestoriens de

< EroMt RâDin, Aitocialion wienli/Squt dt France^ '. * Millingen, Wild Life Amongi the Knordi.

Chine, dont il ne reste plus que le souvenir, et les Nassareni^Moplah de la côte de Malabar, qui ont encore le syriaque pour langue sacrée et reconnaissent pour chef le patriarche de Babylone, résidant à Mossoul. On ne sait à quelle époque ni à quelle occasion les Nazaréens de la Perse et du Kourdistan turc quittèrent leur patrie syrienne pour s établir au milieu de populations diflerentes par la race, la langue et les mœurs : cet événement est sans aucun doute antérieur à Thégire. Lorsque les musulmans s'emparèrent de la Mésopotamie, ils ne se donnèrent point la peine d'envahir la région montagneuse de Djoulamerk, entre les deux lacs d'Ourmiah et de Yan, où les Nestoriens avaient leurs forteresses et leurs communautés importantes. Indé{)endants de fait, les chrétiens se croyaient inattaquables; mais en 1843 les Kourdes musulmans des alentours, encouragés par les autorités turques, se ruèrent sur les villages nestoriens : les hommes qui se défendirent furent passés au fil de lepée; on emmena les femmes en captivité, et les garçons, circoncis, devinrent par force des mahométans, ennemis futurs de leurs propres familles. Actuellement, la Turquie n'a pas de sujets plus soumis que les chrétiens de Djoulamerk. Gomme les Kourdes des environs, ils se divisent en deux classes, les nobles ou amreta^ et les paysans, peu différents des esclaves. Toute une hiérarchie de prêtres les gouverne sous le patriarcat d'un prêtre-roi, désigné sous le nom de Mar Chimoun ou « Seigneur Simon ». L'ordre de succession au pontificat se fait de l'oncle au neveu ; pendant la grossesse, la mère du futur patriarche est astreinte au régime végétarien, qui est celui des prélats; si son espoir est trompé et qu'elle donne naissance à une fille, elle est condamnée à la vie religieuse*.

Les Nestoriens se préoccupent peu des subtilités théologiques sur la nature humaine et sur la nature divine de Jésus-Christ, qui eurent pour conséquence le schisme de Nestorius; mais les différences des cérémonies ont suffi pour créer des haines séculaires entre eux et les autres sectes religieuses. Les Chaldéens, c'est-à-dire les chrétiens de la Mésopotamie et du Zagros, qui vivent pour la plupart dans les régions basses, autour de Diarbekir et au nord de Bagdad, se sont rattachés depuis le seizième siècle, du moins officiellement, au catholicisme de Rome. Ils ont cependant conservé diverses pratiques de leur ancien culte et leurs prêtres se marient, à l'exception des grands dignitaires; mais un certain nombrede missionnaires catholiques tâchent de rapprocher peu à peu les rites chaldéens de ceux de l'Église d'Occident. Quant aux Nestoriens, restés fidèles

t Eugène Bore, Mémoires dun voyageur en Orient ; •— Miilingen, ouvrage cité.

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