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NESTORIENS, VILLES ET CAMPEMENTS DE L'ARMÉNIE

au cuite nazaréen de Syrie, ils sont principalement, depuis 1831, sous l'influence de missionnaires protestants américains, qui entretiennent une soixantaine de stations dans leur pays et contribuent au traitement des prêtres indigènes et à Tentretien des écoles; maintes fois ils protégèrent d'une manière efficace les montagnards chrétiens contre les Turcs et les Kourdes.

Les villes sont relativement peu nombreuses dans ces pays montucux d*Arméniens et de Kourdes, si fréquemment désolés par les incursions de pillage et les grandes expéditions de guerre. La famine s'ajoute souvent aux maux qui affligent la contrée. Lorsque le manque de pluies ou toute autre cause a privé les cultivateurs de leur récolte habituelle, il ne leur reste qu'à manger les herbes des champs, à se pétrir du pain de glands etd'écorces; n'ayant point d'argent, ils ne peuvent acheter de blé dans les provinces voisines, dont les séparent de rudes sentiers. Les malheureux qui ne meurent pas de faim vont mendier chez les tribus voisines; le voyageur traverse alors des villages complètement abandonnés et des villes où les décombres occupent plus d'espace que les maisons. Une moitié de la population mène une existence semi-nomade, entre les pâturages d'hiver et les pâturages d'été, et les pauvres constructions qu'élèvent ces pâtres sont de celles que le temps a bientôt confondues avec le sol environnant. La tente, habitation d'été du pasteur kourde, se présente sous un aspect autrement imposant que l'humhle cabane d'hiver : le cône de feutre noir, contrastant avec l'étendue verte des prairies, s'élève à 5 ou 6 mètres de hauteur et se rattache par de longs cordages en crin au cercle des pieux enfoncés dans le sol. Du côté où la vue s'étend le plus loin sur l'horizon montagneux, les bords de la tente sont relevés à double hauteur d'homme par des poteaux inclinés dont les pointes festonnent le feutre en courbes régulières, et par cette large ouverture on voit, occupés à leurs travaux, les personnages de l'intérieur, tantôt à demi voilés par l'ombre, tantôt se détachant en lumière sur le fond noir. Les logis d'hiver, aussi bien ceux des Arméniens que ceux des Kourdes, sont pour la plupart des huttes à demi souterraines, dont les toits, recouverts de terre, se distinguent à peine du sol contigu; les mêmes herbes croissent sur la maison et sur les terrains environnants, au printemps et en été les mêmes fleurs s'y épanouissent. Si Ton ne voyait les pyramides de fumier desséché qui s'élèvent à côté de chaque demeure, on passerait sur un village sans remarquer son existence. Quelques chefs puissants parmi les Kourdes possèdent de grandes maisons en pierre ayant même des cheminées de marbre, mais toujours

distribuées de manière à ce que le maître ait sous les yeux les chevaux qui font sa gloire et sa joie : un mur à hauteur d*appui sépare Técurie de la grande salle et porte les colonnes qui soutiennent le toit*.

A Touest de Batoum et du delta du Tchoroukii, que la Russie a séparés des possessions turques, les marins longent le littoral sur un espace de plus de 150 kilomètres avant d'apercevoir une ville ou même une bourgade importante. Atina, antique colonie grecque qui porta jadis le nom d'Athéné comme la capitale de TAttique, n'a que des maisons éparses et, dans le voisinage, quelques débris de murs auxquels on donne le nom d'Eski- Tirabzon ou « Vieille Trébizonde ». Rizeh est une petite escale dominée par une redoute et visitée par les acheteurs d'oranges, de noisettes et d'une toile solide, la toile dite « de Trébizonde », que tissent les femmes lazes des environs. Of et Surmené sont des groupes de cabanes devant lesquels mouillent quelques barques.

Trébizonde, le Trapezos des Grecs, le Tirabzon des Osmanli, est l'une des antiques cités de l'Asie Mineure : il y a plus de vingt-six siècles qu'une colonie de Sinope s'établit en cet endroit. Elle fut la capitale du Pont, et au moyen âge devint le chef-lieu d'un empire : c'est là qu'au commencement du treizième siècle, Alexis Comnène fonda ce royaume, détaché de Byzance, qui arrêta pendant plus de deux siècles et demi le flot des mah'ométans vainqueurs et dont la gloire fut si longtemps célébrée par les romans de chevalerie : les poètes de l'Occident aimaient à répéter ce nom sonore de Trébizonde. Constantinople était tombée, que la capitale de l'empire des Comnène résistait encore ; depuis qu'elle a succombé, elle n'est plus que chef-lieu de province, mais elle a toujours gardé une certaine importance comme marché de la Perse sur la mer Noire; de tout temps elle a été le port où débarquent passagers et marchandises à destination de l'Iran et où les caravanes apportent les denrées que la Perse expédie en Occident. Sans doute la ville n'a qu'une mauvaise rade, et pendant les mauvais temps les navires doivent aller mouiller plus à l'ouest, devant la gracieuse Platana, entourée de vergers ; Trébizonde ne se trouve point à l'issue d'une vallée pénétrant à de grandes distances dans l'intérieur, et l'étroit vallon de Dedjermen que l'on voit échancrer au sud-ouest le rempart des montagnes ne fournit au commerce que de faibles ressources; la roule qui s'élève au sud sur les plateaux traverse des régions difficiles, souvent obstruées par les neiges, exposées au vent froid; néanmoins ce chemin, le plus court et le plus facile qui relie à la mer les hautes terres de l'Azer-

* Millingen, Wild Life among ihe Koord».

RTZEII. TREBIZONIIE. 5ti7

boïdjan par le col àe. Bayiizid ot la plaine d'Erzeroum, est une voie liislorique par pxcellence, la diagonale maîtresse de l'Asie Anlérieure enlrc l'Inde et le Ponl-Euxin. De nos jours, le pénible sentier qui reliait Trébizonde h Erzcroum a été remplace par une route carrossable de 540 kilomètres, dont les pentes ne sont nulle part supérieures à 10 centimètres par mètre et que gravissent les convois d'artillerie; mnis une voie détournée, celle des chemins de fer, qui commencent aux poi'ts de Baloum et de Poti

pour se diriger vers Bakou, et se continuer tôt ou tard vers la Perse par le littoral de la Caspienne, menaçait déjà d'enlever à Trébizonde la plus grosse part de son commerce. Presque tous les sucres expédiés de France, les thés et les tissus envoyés par l'Angleterre, avaient abandonné la voie d'Erzeroum pour prendre le chemin de la Transcaucasîe; les eiportations persanes avaient aussi notablement diminué, surtout à cause du manque absolu de sécuriic et du mauvais état des chemins qui traversent le pays kuiiide'. Toutefois l'intenliction du transit transcaucasien pronun-

Imporlatiiins. .

Eiporlalions . .

Ensemble. .

45 529 5n5 franrs, (ionl IC 74* 110 pour la Perse. 24 053 9511 " 0 5 7!>5 r.911 Je b PiTse.

6S 202 W)5 franca, donl £1) &57 500 |Miir Ir- transil de Perse, ji.liierry, liulletin eonmlnire françaït, 1 H8S.)

cée par le gouvernement du tsar doit avoir pour conséquence de rendre son ancienne activité au chemin d'Erzeroum. Tel convoi entre Trébizonde et la Perse comprend quinze cents bêtes de somme.

Le trapèze de murailles qui a valu son nom à la cité existe encore. Du moins le plan des premiers remparts, reconstruits plusieurs fois, se retrouve dans la vieille enceinte aux tours tapissées de lierre; au sommet du promontoire, entre deux précipices, se dresse une forteresse rattachée par une arête de quelques mètres de largeur à la montagne voisine de Boz tepe, le « mont Gris », composé de trachyte et de cendres volcaniques. Le palais des Comnène, dont le mur occidental est en même temps celui de la citadelle, domine à pic la gorge profonde et verdoyante que longe la courbe serpentine du rempart; un château ruiné termine les fortifications du côté de la mer et ses pierres sculptées forment écueil : c'est à peu près tout ce qui reste de Fantique Trapèzes. La ville turque, bâtie en amphithéâtre sur le flanc de la colline, élève ses maisons peintes, ses minarets et ses bouquets d'arbres au-dessus de la berge, couverte de caïques, et des entrepôts du quai, aux colonnades tendues de filets. En dehors des murailles, au sommet d'un coteau qui commande la ville à Forient, le quartier moderne du Ghiaour-Meïdan ou « Place des Infidèles » est habité par les Arméniens, les Grecs et les négociants d'Europe; là s'arrêtent les caravanes de l'intérieur : parfois des centaines de chameaux sont réunis sur la grande place. Visitée presque journellement par des paquebots, la ville change peu à peu de physionomie et prend l'aspect des autres ports du littoral, où les gens à costume européen s'emparent graduellement des grandes rues, refoulant les pittoresques indigènes dans les rues latérales. Dans la population mêlée, la colonie persane est assez considérable et fournit à la ville presque tous ses ouvriers d'art; les tailleurs sont Arméniens; les Turcs, comme dans la plupart des autres villes du territoire qu'ils ont conquis, n'occupent, à part les places de fonctionnaires, que les moindres emplois : ils balayent la ville, portent les fardeaux et vont pêcher au large le khamsiy espèce d'anchois dont on fait dans tout le nord de l'Anatolie une grande consommation. Quelques grossières poteries et les fruits des jardins qui entourent la ville d'une ceinture verdoyante, tels sont les autres produits de Trébizonde. Au sud, sur une haute terrasse et dans une grotte énorme qui s'ouvre sur les flancs du Kolat-dagh, huit ou dix mille pèlerins « grecs » visitent chaque année au mois d'août la fameuse Panagia de Soumelas ou Miriam ana, la « mère Marie ». Même les femmes turques viennent en grand nombre implorer son intercession contre la fièvre ou la stérilité; elle peut écarter tous les fléaux, mais c'est surtout

TRËBIZÛNDE. KERÂSOUN, BâIBOURT. 559 *i

contre les sauterelles que sa puissance éclate; de la Paphiagonie à la Cappadoce, elle est connue sous le nom de la « Panagia des Sauterelles »'. D'immenses domaines, sur les rives méridionales de la mer Noire, entre Trébizonde et Constantinople, appartiennent au monastère.

A louest de Tantique cité grecque, d'autres noms rappellent que l'influence hellénique fut jadis prépondérante sur le littoral du Pont. Tireboli ou Taraboulous est une des nombreuses Tripoli ou « Trois Cités » dont les murailles donnaient asile aux habitants d'une triple origine. Elle a sur Trébizonde l'avantage d'être située à la bouche d'une rivière assez abondante, le Kharchout, mais cette rivière s'engage en des cluses trop étroites pour qu'une route puisse en suivre le cours, et le chemin qui pénètre dans l'intérieur par Gumich-khaneh est encore plus montueux et plus difficile que celui de Trébizonde. Plus loin, sur la côte, se montre le petit port de Kiresoun, autre colonie grecque, l'ancienne Kerasos, aux murs cyclopéens, d'où Lucullus apporta jadis à Rome les premiers plants de cerisiers : l'ancienne dénomination de l'arbre, keraz en arménien, prouve que la ville lui doit son nom'. Lors du voyage de Tournefort, Kiresoun était entourée de forets de cerisiers; néanmoins ce sont principalement des noisettes que l'on exporte de la contrée. En 1881, les habitants en ont vendu 3500 tonnes, pour un million et demi de francs ; le tiers des achats est fait par des négociants russes, qui chargent les noisettes sur des bâtiments à voiles.

Entre Trébizonde et Erzeroum, le principal lieu d'étape est Baïbourt, située dans le bassin du Tchoroukh, sur sa haute branche orientale, au pied de la montée du Kop-dagh. Ce n'est qu'un amas de masures et de ruines, pareil à toutes les autres villes des montagnes de l'Arménie turque, à l'exception d'Erzeroum ; un important château fort de construction seldjoucide domine la bourgade, moins fier toutefois que l'une des forteresses voisines, le Ghenis-kaleh ou ^ Château-Génois », élevé jadis par les commerçants italiens sur la route de la Médie'. Les mines d'argent des environs de Baïbourt ne sont pas plus exploitées que celles de Gumichkhaneh ou (c Maison d'Argent », située plus à l'ouest, dans le haut bassin du Kharchout, sur une colline abrupte qu'entoure un cirque de granit. Encore au milieu du siècle, ces gisements argentifères étaient les plus productifs de l'empire ottoman ; ils ont été en partie submergés ^.

i Fallmerayer, Fragmente aus dem Orient,

* Kiepert; — Cari Ritter, Asien, yol. XVIII. 3 M. Wagner, ouvrage cité.

* Hommaire de Uell, Voyage en Turquie et en Pene^

Giimich-khaneh était l'école minière par excellence et les ingénieurs de Constantinople venaient y étudier leur profession. A une vingtaine de kilomètres au sud-est de Baibourt, des mines de cuivre, dont le puits principal descendait à plus de 400 mètres, occupaient environ 500 mineurs\ Toute la vallée de Tchoroukh est parsemée de ruines : châteaux, églises et cités. L'ancienne Ispir n'est qu'un amas de décombres ; il n'y a point de villes dans la partie de la vallée laissée aux Turcs par les Russes, qui se sont emparés de la partie inférieure du bassin, où se trouve la populeuse agglomération d'Artvin. Toute cette contrée pourrait être transformée en un immense jardin, comme les campagnes de la vallée latérale du Tortoum ; le bourg de même nom alimente Erzeroum de fruits et de légumes\ C'est dans le voisinage que s'élèvent, sur un plateau entouré de montagnes, l'église et le monastère d'Evek Yank, le plus remarquable monument de l'art géorgien. En amont de son confluent avec le Tchoroukh, la vallée de Tortoum est barrée par un éboulis qui a fait refluer les eaux du torrent et formé un lac de 105 « coudées » de profondeur.

Erzeroum a conservé une partie de son ancienne importance comme dernière citadelle de la Turquie contre les envahisseurs russes et comme point de convergence des caravanes dans les montagnes de l'Arménie : là se rencontrent les chemins de Trébizonde et de Batoum, ceux de Sivas et de Diarbekir, de Bagdad, de Téhéran et de Tiflis. Le principal commerce de transit, celui de la mer Noire à la Perse, a diminué depuis l'ouverture des chemins de fer de la Transcaucasie, et lors des deux invasions russes, en 1829 et en 1877, les ouvriers arméniens les plus habiles et les plus industrieux, notamment les travailleurs en métaux, ont abandonné la ville pour suivre les conquérants. Privée en grande partie de son commerce et de son travail, menacée en outre de nouvelles agressions et de changements politiques prochains, Erzeroum est une des villes de l'Asie turque qui ont le plus souffert et où les ruines occupent le plus d'espace. Le séjour en est redouté par les étrangers à cause des rigueurs de l'hiver, et tous ceux qui le peuvent s'empressent de la quitter pour une résidence plus agréable. Située à 1960 mètres d'altitude, dans une plaine sans ombrages et coupée de marais, elle a pendant plus d'une moitié de l'année ses rues obstruées de neige ; le vent l'amasse en tourbillons autour des demeures, et pour maintenir les communications de porte à porte, il faut se servir de la pelle pendant des semaines entières ; les malheureux qui

< llamilton. Reêearches in Asia Minor,

^ Deyrolle, Voyage dans le Lazhtan el P Arménie, Tour du Monde, 1" sem. 1876.

TORTOL'M, ERZKROUN. 301

vivent dans les huttes des faubourgs, en pierre ou en pisé, ferment la seule ouverture de leur tanière pour ne pas mourir de froid. La plupart des voyageurs, voyant Erzeroum en été, ne peuvent imaginer combien est triste son aspect pendant les froidures; ils admirent le bel amphithéâtre des montagnes, les canes réguliers des volcans neigeux, les pentes fleuries des collines et les grasses prairies des fonds où viennent se refaire les animaux des caravanes. Le sol de la plaine, composé de cendres rejetées

par le cratère du Sichtchik et mêlées aux alluvions fluviales et lacustres, est d'une extrême fertilité, qui compense les désavantages du climat d'hiver; les récoltes sont en général très abondantes; par ses riches cultures, le bassin d'Erzeroum devait être un poste avancé de la civilisation au milieu des populations nomades.

La colline isolée sur laquelle s'élève depuis des siècles la citadelle d'Erzcroum explique le choix de cet endroit comme centre strat^ique. L'ancienne ville arménienne d'Arzen, où les caravanes venaient échanger leurs

denrées, était située plus à Test : le fort de Théodose ou Theodosiopolis, qui fut bâti au commencement du cinquième siècle au-dessus de la ville de Garin ou Karin, prit aussi le nom d'Arzen, mais ce fut l'Arzen-er-Roum, ou FArzen des « Romains », c'est-à-dire des Grecs de Byzance. Peu de cités furent plus fréquemment assiégées et conquises : place forte des Byzantins, des Persans Sassanides, des Arabes, des Mongols, des Turcs, des Russes, elle fut successivement prise et reprise par tous les peuples qui se rencontrèrent sur ce faîte de l'Asie Antérieure. Elle appartint à tous, si ce n'est à la nation sur le territoire desquels elle se trouve; même avant la première invasion des Russes, les Arméniens d'Ërzeroum avaient à subir les pires humiliations de la part des Osmanli; maintenant, au contraire, ceux d'entre eux qui se réclament de la protection du consul de Russie bravent impunément les Turcs, mais sans pouvoir espérer autre destinée que celle d'un changement de maîtres. Suivant les alternatives de guerre, la population a singulièrement varié; avant le siège de 1829, Erzeroum eut, dit-on, 130000 habitants ; l'année suivante elle était réduite à 15 000 individus; les chiens ont été souvent les seuls occupants de quartiers abandonnés. La cité n'a plus de monuments remarquables, si ce n'est sa pittoresque citadelle de basalte grisâtre et la mosquée des Deux- Minarets, revêtue de faïences émaillées dans le style persan. L'industrie locale ne comprend plus guère que la chaudronnerie et la préparation des cuirs; le travail des armes, qui eut jadis si grande importance, n'occupe plus qu'un petit nombre d'ouvriers. Les mines ne sont plus exploitées, et pourtant ce pays est celui que les traditions représentent comme la patrie des premiers forgerons, ces Tibaréniens et ces Chalybes qui savaient déjà fabriquer des armes et des instruments de bronze et de fer alors que leurs voisins en étaient encore aux engins néolithiques \

A l'ouest d'Ërzeroum, la route descend en suivant la rive du haut Euphrate Kara sou, dépasse bientôt les thermes d'Uidja, les plus fréquentés de l'Arménie, puis traverse plusieurs bassins populeux, alternant avec d'étroits défilés ; mais elle ne rencontre de ville qu'à la distance d'environ 200 kilomètres, dans une plaine fertile que parcourent plusieurs ruisseaux, tributaires de l'Euphrate. Erzendjan ou Erzingan est une antique cité; avant l'ère chrétienne, Erez était fameuse en Arménie comme sanctuaire de la déesse Anahid (Anaïtis), que les Hellènes confondirent avec Artémis, devenue ensuite la Diane romaine et enfin la Panagia des chrétiens; l'ancien temple d'Anahid fut transformé en église de la Vierge.

1 Garl Ritter, Asien, toL X ; — François Lenormant, Le$ Premières CinliëiUions.

ERZEROUM, ERZENDJAN, KEMAKH, E6HIN. 363

Ërzendjan était avant Erzeroum la ville principale de cette région de Haik, dont les Haïkanes ou Arméniens ont pris le nom, et dans les hautes vallées des alentours se trouvent quelques-unes des « montagnes saintes » les plus vénérées. Lorsque Marco Polo la visita, elle était une grande cité où se fabriquaient « les meilleurs bouquerans du monde », probablement des mousselines. Elle possédait aussi « les meilleurs bains de sources qui existent », bains qui aujourd'hui ne sont plus connus ou plus utilisés, mais il se peut que des commotions du sol les aient déplacés, cette région ayant beaucoup soufTert des tremblements de terre; en 1667, une secousse renversa la ville, engloutissant la moitié des habitants. Située à 1366 mètres d'altitude, Ërzendjan jouit d'un climat notablement plus doux qu 'Erzeroum et les cultures de ses riches campagnes sont déjà celles de la zone tempérée : vergers, vignes, melonnières entourent la cité.

En aval d'Erzendjan, les rochers se rapprochent du lit et Tune des cluses dans lesquelles s'engage l'Euphrate, sans que la route puisse l'y suivre, est formée par des parois presque verticales, hautes de trois à cinq cents mètres. Un des promontoires qui précèdent la cUise porte au sommet et sur ses pentes la vieille cité de Kemakh, qu'entoure une forte muraille continuant les escarpements de la roche : c'est dans cette ville, jadis imprenable par l'escalade, que les rois arméniens du commencement de l'ère actuelle avaient leurs plus beaux temples, leurs trésors, leur prison d'État, leurs tombeaux. Au pied de la colline, des forêts de mûriers, qui longent le fleuve, attirent au printemps des myriades de cailles, dont la venue soudaine passe pour un miracle. Le contraste des jardins verdoyants et de la roche nue donne un aspect saisissant à Kemakh ; mais bien plus remarquable encore est Eghin ou Akin, située sur la rive droite de l'Euphrate Kara sou, en aval de la vallée profonde par laquelle débouche le Tchaltatchaï : en cet endroit le fleuve, cessant de couler à l'ouest et au sudouest comme pour aller se jeter dans le golfe d'Alexandrette, commence à décrire vers le sud la série de courbes par laquelle il échappe aux montagnes de l'Arménie. Quand on arrive au-dessus d'Eghin, sur le bord du plateau qui la domine à l'occident, et qu'on regarde la ville au fond d'un abime^ de plus de 1000 mètres, elle paraît être entièrement dans la vallée, mais quand on est descendu sur le rivage du fleuve, que traverse un pont de bois, on la voit s'élever en amphithéâtre au milieu de rochers découpés en tours et en aigui .les ; des peupliers, des platanes entourent la base des collines; des noyers au vaste branchage, des jardins, remplis de mûriers dont le fruit fournit aux habitants une part notable de leur nourriture, recouvrent les talus de débris appuyés sur les blanches parois de la falaise,

364 !fODTELLE GEOGRAPHIE UlflTERSELLE.

Eghin, qae de Moltke dit être « ce qu'il a to en Asie de pins grandiose et de plus beau », est un lieu de retraite pour un grand nombre d'Arméniens qui ont fait fortune à Constantinople on dans les Tilles de la plaine : banquiers, négociants, portefaix Tiennent y jouir de leur fortune bien ou mal acquise ou prendre une retraite chèrement achetée. Dans la Tallée tributaire du Tchalta-tchaî, la Tille importante est DiTrig ou DiTrighi, que Ton croit bâtie sur remplacement de la Nicopolis ou « Cité de la Victoire », qui rappelait le triomphe de Pompée sur Mithridate*. Le goitre est une infirmité très commune dans cette région des montagnes, surtout à Eghin.

A Torient d'Erzeroum, la route de Perse franchit un col facile (2090 mètres), éleTé seulement de 125 mètres au-dessus de la Tille, le DeTeh boinou, — « col du Chameau », — jadis fortifié pour défendre la Tille contre les Russes; le seuil sépare le bassin de l'Euphrate et celui de TAraxe. De ce côté aussi une forteresse, maintenant impuissante contre les Russes, défendait le passage. Hassan-kaieh ou le « château de Hassan » n'est plus qu'un petit groupe de masures, au pied d une colline où se Toienl les débris d'un fort, que la tradition unanime, mais erronée, attribue aux Génois' : les marchands italiens auraient bordé de châteaux la route des caraTancs entre Trébizonde et Tabriz. Près de Hassan-kaleh jaillissent des sources thermales, qui sont parmi les plus fréquentées de l'Arménie, si riche en fontaines minérales d'une haute température.

En aTal de Hassan-kaleh, près de la frontière transcaucasienne, la route se bifurque : un chemin, se dirigeant au nord-est, suit l'Araxe jusqu'au bourg de Khorassan, puis graTit les plateaux pour gagner la place forte do Kars, tandis que le chemin de Perse, restant sur le territoire turc, franchit le fleuTe sur le « Pont du Berger » que la légende attribue à Darius, fils d'Hyslaspes, et par de nombreux circuits s'élèTe sur le seuil de Deli-baba ou du « Père Fou », d'où l'on redescend dans la Tallée du hautMouradtchaï, l'Euphrate oriental. Là point de Tilles. Topra-kaleh, jadis centre de population arménienne, a été presque entièrement abandonnée après la première iuTasion des Russes et n'offre guère que des ruines. Outch-kilissa ou les (( Trois Ëglises », située plus haut dans une cluse du Mourad-tchai, n'est qu'un lieu de pèlerinage où les Arméniens Tiennent de toutes parts, même du fond de la Perse et des bords du Don, Tisiter les reliques de Sourgh- Oannes ou saint Jean-Baptiste, transmises de martyr en martyr, dit la légende, à Grégoire l'Illuminateur'. Plus haut encore, Diyadin, bâtie au pied

* Von Moltke, Briefts Ûbar Zuttûnde und Begebenheiten in der Tûrkei.

* Brant, Journal ofthe Geographical Society, 4836; — Cari Ritler, Asien, vol. X.

^ Moritz Wagner. Reise nach Persien und dem Lande der Kurden; — Cari KiUWi A tien, yoL VIII.

EGHIN, EIASSAN-KALEn, ODTCH-KILISSA, BAYAZID. 565

d'une ancienne forteresse, à l'endroit où viennent se réunir les premières sources du Mourad, issues de l'Âla-dagh, a perdu son rang de vilic et n'est plus qu'un bourg ruiné, où s'arrèlent les caravanes, à l'entrée ou à la sortie du territoire persan. Près de là s'élevait la grande ville de Zahrawan, que détruisirent les Persans an milieu du quatrième siècle et qui aurait été peuplée à cette époque d'environ 80000 habitants, dont 50000 Juifs, fiayazid, qui s'élève au sud de la route et du col de partage entre le bassin de l'Ëuphralc et celui du lac d'Ourmiah, remplace une autre cité arménienne disparue, Pakovan, fondée au premier siècle de l'ère vulgaire. La ville actuelle, qui doit son nom au sultan Bayazid I", son fondateur, est

TUX£E DD MOtlBlD.

un des groupes de décombres les plus pittoresques de l'Asie Antérieure. L'amphithéâtre des constructions recouvre des pentes très inclinées, que surmontent la double terrasse d'un palais à demi ruiné et l'élégant minaret d'une mosquée. Une citadelle enracinant ses murs sur d étroites corniches domine le palais. Plus haut, un rocher de marbre rouge veiné de blanc dresse ses parois aux mille créneaux, et par delà se hausse une cime neigeuse. Le palais de fiayazid, œuvre d'un architecte persan, était naguère le plus beau de tout l'empii'e turc' : portiques, colonnades et murailles sont en entier du riche marbre rouge de la montagne voisine. Les sculptures, formées d'arabesques et de feuillages entrelacés, sont d'un Qni merveilleux; mais, plus sobre de goût que la plupart des artistes persans,

■ Branl. Journal ofthe Geographkal Societg, 1836.

celui qui décora les monuments et le palais de Bayazid ne s*est pas laissé entraîner à recouvrir d'ornements toutes les parois. La mosquée est dégi'adée en caserne ; les édifices voisins secoués par les tremblements de terre se sont lézardés, une partie de la ville s'est écroulée, mais le gracieux minaret a gardé son équilibre*. On envoyait jadis les fiévreux d'Erivan se guérir à l'air salubre de Bayazid *.

Au sud et au sud-ouest du bassin, jadis lacustre, dans lequel s'unissent le Mourad-tchaï et le Charian-tchaî, venu des plateaux de Pasin, entre Hassan-kaleh et Topra-kaleh, le cours du haut Euphrate oriental n'a pas encore été exploré dans son entier, quoique de nombreux voyageurs l'aient traversé : nulle grande route de caravanes ne se dirige dans le sens de cette haute vallée fluviale, et les tribus kourdes, plus sauvages, y sont aussi plus redoutées qu'ailleurs; de grands vides se montrent encore sur les cartes détaillées de la région. D'ailleurs, bourgs et villages sont rares dans cette contrée montueuse, où la population a beaucoup diminué depuis que tant d'Arméniens se sont volontairement exilés de leur patrie. Melezgherd ou Manazgherd, qui se trouve au bord d'une « rivière Saline » (Touzla sou), tributaire méridional de l'Euphrate, fournit de sel une grande partie de l'Armenistan." Mouch, la capitale du pachalik qu'arrose le Mourad, n'est pas située sur le fleuve, mais dans une vaste plaine latérale, à l'issue d'une gorge de rochers rouges, que dominent des montagnes nues, blanches de neige pendant six mois. A une altitude moindre de 500 mètres que celle d'Erzeroum, Mouch jouit d'un climat moins rude, des arbres fruitiers croissent dans les jardins; des vignes même gravissent les talus qui s'appuient aux rochers. La citadelle ruinée fut autrefois la résidence de ces Mamigoniens, que gouvernaient des princes venus du Djenasdan, c'est-àdire de la Chine, dans les premiers siècles de l'ère vulgaire'. Deux illustres Arméniens sont nés dans le district de Mouch : Mezrop, l'inventeur d'un alphabet haïkane, et l'historien Moïse de Khorène.

Après avoir reçu l'afiluent de la plaine de Mouch, un Kara sou qui s épanche silencieusement d'un cratère « insondable » ouvert au milieu de la plaine, le Mourad s'engage dans un défilé où il tombe en cascade : le fracas de l'eau brisée retentissant sur les rocs a fait donner au village le plus rapproché de la chute le nom de Gourgour ou Kourkour. Le fleuve, quoique déjà fort abondant, n'est point navigable : en se heurtant contre les rochers, il tournoie en de longs remous, puis descend en rapides à tra-

* Chantre; Barry, Mission scientifique dans la haute Mésopotamie^ le KowrdUtan et le Caucase.

' M. Wagner, ou\Tage ci lé.

5 Saint-Martin, Mémoire sur V Arménie,

P\LOn, K&ZGHERB. 3M

vers les ëcueils ; des montagnes transversales à son cours ne lui laissent en certains endroits qu'une fissure entre des parois verticales ou des escar-

pements abrupts, élevés de plusieurs centaines de mètres. Près du villago d'AkrakIi, le Mourad n*a plus qu'une largeur de « vingt pas » '. [1 ne commence à prendre un caractère de fleuve à lit régulier qu'en aval de Palou, mais les tentatives de navigation faites de cette ville jusqu'au confluent des

< Hahlbach, KaHe von einem Theile dtt Euphratt bâ Pal*; ~ Cwl Rilter, Àiitn, toI. X. n. 47

576 NOUVELLE GËOGRAPfllE UNIVERSELLE.

de}ix Euphrale par Moltke etMQhlbach n*ont pas réussi; le courant du fleuve, qui se trouve encore à 868 mètres d'altitude devant Palou, est trop incliné pour qu'une barque puisse s'y aventurer sans danger; les pêcheurs ne se servent que de kellek^ minces planches de lattes réunies par des cordes et soutenues par des outres en peau de mouton : six de ces flotteurs portent quatre hommes au-dessus des remous et des rapides* Le dernier pont du fleuve en amont de Ililleh est celui de Palou; au-dessus, sur la terrasse méridionale, se montrent les maisons, dominées par un pittoresque château, que la légende dit avoir été bâti par les génies, et près duquel se voient sur un rocher des inscriptions cunéiformes. La ville est environnée de vignobles, qui donnent le meilleur vin de l'Arménie; au sud-est, se trouvent les forges importantes de Sivan-maden, établies au milieu d'un pays si riche en fer, qu'il n'est pas même nécessaire d'y creuser des mines : collines et vallées sont parsemées de blocs d'un minerai noir, qui suffiraient pendant des siècles au travail de l'usine*. Près de Sivan-maden, le seuil de partage entre Tigre et Mourad est à un kilomètre à peine de ce dernier fleuve, profondément encaissé dans sa cluse de rochci^. Le principal afQuent du nord est le Mezour sou, que domine, près de la jonction, le massif igné de Takhtik. Le misérable hameau de Mazgherd, où Taylor reconnaît le nom iranien de Hormuz-gherd ou « Cité d'Ormuzd », groupe ses cabanes dans un bassin de cendres, au pied d'une plateforme de basalte où s'élevait jadis un autel du Feu, visible à une distance énorme. Les débris des constructions sacrées sont baisés avec dévotion par les Kizil-bach et les Arméniens des alentours*.

En aval du confluent des deux Euphrate, Mourad et Kara sou, le fleuve garde encore pour les indigènes le nom de Mourad, qui lui vient, dit-on, des nombreux châteaux forts que fit élever le sultan Mourad I* sur les collines de ses bords; l'appellation de Frat, qui est celle du Kara sou, n'est donnée communément aux eaux réunies qu'à leur entrée dans la plaine. Nulle grande ville ne s'élève à la jonction : Kyeban-maden, qui se trouve à une faible distance en aval, sur la rive gauche, ne doit évidemment son origine qu'aux mines de plomb argentifère, récemment abandonnées, qui se trouvent dans les montagnes des alentours, car elle est bâtie ati milieu des rochers, dans un cirque sans arbres, même sans broussailles, n'offrant aucun avantage naturel. Les falaises qui resserrent le fleuve de distance en distance empêchent aussi la construction des che-

* Von Moltke, Briefe ûber Zuttànde und Begebenheiten in der TûrkeL

* Taylor, Journal ofthe Geographioal Society, 1868.

KYEBÀN-MADEN, ARABKIR, KRÀRPOUT. 571

mins, et c'est plus haut, sur les pls^teaux et dans les vallées latérales, que passent les caravanes et que s'élèvent les agglomérations urbaines . avec mosquées et forteresses. Dans l'espace triangulaire limité par les deux Eu-phrate, la ville principale est l'antique Hierapolis, Tchemech-gadzak ou « Patrie de Tzimiscès », qu'entourent de trois côtés des roches gréyeuses percées de grottes, qui sei*vaient autrefois d'habitations. Sur les plateaux de l'ouest, la grande ville d'Ârabkir, ou « Conquête Arabe », qui, dans la langue des compatriotes de Mahomet, est celui de toute la péninsule d'AnatolieS occupe, à 3 kilomètres au sud d'une « ancienne cité » ou Eski chehr, le fond d'une dépression environnée d'escarpements d'un basalte noir; mais l'industrie des habitants a changé le gouffre sombre en jardin; les murs formidables de l'enceinte de laves n'apparaissent qu'à travers la verdure des grands arbres. Non moins actifs que les jai^diniers d'Ârabkir, ses tisseurs importent même du fil d'Angleterre pour leurs métiers de cotonnades. La région péninsulaire limitée au nord par le Mourad, à l'ouest et au sud par le grand coude que forme l'Euphrate à sa sortie des montagnes tauriques, est comimandée parla ville forte de Kharpout (Karberd), dont la colline escarpée se dresse au-dessus d'une plaine fertile et cultivée avec soin, qui produit tous les finiits de la zone tempérée. Au milieu de cette riche campagne est la ville de Mezereh, appelée aussi «Nouvelle Kharpout». Le ce collège d'Arménie », fondé à Kharpout par des missionnaires américains, est le principal établissement d'instruction publique dans les contrées de l'Arménie et du Kourdistan. Des bandes d'émigrants descendent chaque année des hautes terres d'Arabkir et de Kharpout pour chercher fortune à Constantinople, Diarbekir, Damas, Alep et les villes de la côte; presque dans chaque maison d'Alep on trouve des serviteurs venus d'Arabkir.

Dans la partie sud-orientale des plateaux de l'Arménie, la plus grande cité a donné son nom au lac de Van» Elte est située à 3 kilomètres environ de la rive, dans une plaine unie, entoui'ée au nord, à l'est et au sud d'escai'pements calcaires sans végétation. Une roche isolée, aride comme une scorie, coupée de failles dans toute sa hauteur, percée de trous et de cavernes, élève au-dessus des maisons à terrasses ses parois blanches et rouges qui brillent au soleil d'une lumière aveuglante. La cité proprement dite est limitée sur les trois côtés de la plaine par de larges fossés et par une double enceinte de murs crénelés, flanqués de tours. Mais la ville extérieure, celle des Baghlar ou (c Jai*dins », est beaucoup plus considérable et s'étend à plusieurs kilomètres : c'est la région fertile qui a

*■ Taylori Journal of ihe Geograplùcal Society ^ 1868; — L. llelchnikov, Noies manuscrites.

donné naissance au proverbe : n Van dans ce monde et le paradis dans l'autre! » Des i-uisseaux parcourent ta plaine et y entretiennent une riche végétation d'arbres àfi-uits, de trembles et autres espèces à branchage étalé. En été, presque toute la population quitte la ville fermée pour se rendre dans le quartier des Jardins, dont les merveilles restent inconnues du voyageur qui passe; les maisons et les mura élevés qui bordent les chemins et leurs rangées de saules, arrêtent la vue des massifs de verdure et de fleurs. Le vin que donnent les raisins de Van est léger et très

agréable au goût. Les femmes di> pays tissent une espèce de moire en poil de chèvre, imperméable à l'eau et très justement appréciée, même à Conslanlînople'.

La ville murée est parfois désignée sous le nom de Ghemiran ou Semirara, comme tant d'autres lieux du Kourdistan et de la Pei'sc, villages, vallées ou montagnes; l'histoire nous apprend en cfTct qu'avant de s'appeler Van, d'après un roi arménien, qui fut son deuxième fondateur, la ville était désignée spécialement comme la « Cité de Sémiramis » ou Semiramgherd. L'ancien historien Moïse de Khorène, qui vit les magniliques palais dont la fondation était attribuée à la souveraine fameuse, raconte qu'elle avait

■ MilliDg«ii, ouvrage cité.

VAW, AKHLAT: 375

fait venir d'Assyrie 60 architectes et 42 000 ouvriers, et que cette arraéo de maçons et d'artistes travailla pendant cinq années à la construction de paiais et de jardins qui devinrent l'une des « merveilles du monde ». C'est là que Sémiramis établit sa résidence d'été pour jouir de l'air pur des montagnes, H ne reste plus trace des édifices assyriens, mais le rocher de Van n'en oITre pas moins une mine inépuisable de recherches. La puissante masse de calcaire nummtilitique, longue de 600 mètres et s'élevant à près

Deuia ia Tnylor, d'apré* uu pbolofnpiile de H. Bariy <piiHJon <l> H. CluBlrt).

de cent mètres au point culminant, se divise en trois massifs principaux, ayant chacun galeries, escaliers, cryptes, inscriptions. A toutes les hauteurs, des lignes de caractères cunéiformes se voient sur les parois. Le premier savant qui les copia, Schutz, assassiné peu de temps api'ès en pays kourde, avait dû s'installer sur un minaret pour étudier les lettres au télescope; c'est au moyen de cordages et d'échelles suspendues au-dessus du vide que H. Deyrolle put les atteindre et en prendre les estampages. Une des inscriptions, trilingue comme celle do BIsoutoun, raconte presque dans les mêmes termes les hauts faits de Xerxès, fils de Darius; mais des écritures

beaucoup plus anciennes échappèrent longtemps aux tentatives d'explication. Grflce aux patients efTorts de M. Guyard et du professeur Sayce, on en possède maintenant toute une série de lectures ; ces textes en arméniaque ou vieil arménien ne sont plus un mystère et peu à peu se dévoileront les événements racontés par les archives de marbre. Dans les environs de Yan, d'autres rochers portent aussi des inscriptions, dont plusieurs attendent leurs interprètes. Dans une des salles intérieures du rocher de Van suinte une fontaine de bitume \ Au sud-est de Van, une autre forteresse assyrienne, Topra-kaleh, fière construction de blocs basaltiques posée sur un rocher calcaire, a été récemment explorée par HH. Chantre et Barry.

Du haut des fortifications, qui forment trois principaux groupes de murailles et de tours, on contemple le vaste amphithéâtre des montagnes et la nappe bleue du lac, dans laquelle se reflète le cône blanc duSeïban-dagh. Au delà, la bourgade d'Akhlat occupe le rivage d'une baie, à l'endroit où la route de Monch et de l'Euphrate s*élève vers le seuil occupé par les eaux du Nazik. Ce n'est plus que le faible reste d'une cité jadis populeuse, dont les ruines sont éparses au milieu des jardins et qu'entoui*ent des nécropoles creusées dans les roches gréyeuses des alentoui*s. A l'orient de Van, le bourg d'Ërtchek, autour duquel des corbeaux vénérés volent par myriades', domine la rive méridionale du lac d'Ërtchek ou Ertech, et par delà se profile la rangée de montagnes qui sert de frontière entre les deux empires et que traverse le « col du Coupe-Gorge », bien connu des Kourdes pillards ; sur le versant iranien se trouve le poste militaire de Retour, appartenant jadis à la Turquie et réuni à la Perse par le traité de Berlin, avec un territoire d'un millier de kilomètres carrés. La dernière vaille turque, qui commence sur le revers méridional des montagnes de Bayazid, est l'admirable plaine d'Abaga, dont les campagnes verdoyantes contrastent avec les escarpements des monts neigeux.

Au sud-ouest de Van se montre l'île montueuse d'Aktamar, jadis péninsule, que la crue graduelle a séparée de la terre ferme et qui en est éloignée maintenant de 4 kilomètres. Là résidèrent longtemps , des rois arméniens, auxquels est due l'église du dixième siècle, qui s'élève au milieu de l'ile : c'est la plus belle, la plus riche de l'Arménie turque ; ses patriarches prétendirent rivaliser en dignité avec ceux d'Etchmiadzin . Au sud de Van, dans une vallée tributaire dp lac, est un autre monastère fa*

* Loflus, Turko'pergian frontier,

* Ernest Chantre, Miuion ideniifique dont F Asie occidentale.

AKTAMAR, YEDDI-KILISSA. S77

meux» celui de Yeddi-kilissa ou des « Sept Églises » ; les jeunes Arméniens de riche famille y sont élevés dans un collège rival de Técole normale de Yan» et comme elle établi sur le modèle des institutions scientifiques de rOccident^ ; dans ces régions écartées l'instruction est plus répandue qu'on ne pourrait s'y attendre; souvent le voyageur européen est salué en français par les paysans liaïkanes\ Les Arméniens de la contrée sont grands voyageurs : des milliers ont visité Bagdad, Alep» Gonstantinople, Vienne, Paris. liCs villages de la côte méridionale du lac envoient chaque année des centaines de portefaix sur les quais de Stamboul et des cités de la mer Noire; les tailleurs de pierre» très habiles dans leur métier» descendent aussi par groupes du haut de leur plateau. Il est naturel que les montagnards soient attirés vers les riches plaines qui s étendent au pied de leurs montagnes et vers lesquelles les conduit le cours des ruisseaux, s'élançant vers le Tigre, l'Euphrateet le PontEuxin'. En 1837, on évaluait à plus de trente mille le nombre des émigrés du district de Yan, ouvriers ou commerçants, et le mouvement annuel de retour s'élevait en movenne à 3000 personnes \

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