HISTOIRE, MONTAGNES DE LA MÉSOPOTAMIE
est mêlée à des fragmeilts do poteries et de briques. Les tell ou buttes do décombres s'élèvent par centaines et par milliers au-dessus de la plaine; quelques restes de tours, d'informes murailles rappellent les cités où se pressaient jadis les multitudes et dont le nom même est ignoré de nos jours. Comme les nations voisines, celles des Deux-Fleuves ont déchu par TefTet de la translation qui porta graduellement le centre de la civilisation d'Asie aux bords de la Méditerranée et de la Méditerranée vers l'Europe occidentale; mais, composées d'agriculteurs et de commerçants, épars dans une plaine ouverte de tous les côtés aux incursions, elles purent moins bien se défendre contre les attaques des hordes barbares, qui, suivant les traces des civilisés, marchaient aussi d'orient en occident. Les villes furent rasées, les habitants exterminés, et maintenant on ne compte plus guère que cinq millions d'individus dans cette région, vaste comme la France, et d'une fertilité bien autrement grande dans les campagnes où peuvent se ramifîer les canaux d'irrigation ; plus de la moitié des habitants de la Mésopotamie, et précisément ceux des plaines inférieures, qui pourraient fournir les récoltes les plus abondantes, sont des nomades, campés sur les confîns du désert et toujours prêts à lever leur tente'.
Les limites naturelles de la Mésopotamie sont les montagnes qui forment à l'est et au nord les premiers degrés des chaînes bordières de Iji Perse et des plateaux du Kourdistan; au nord-ouest, ce sont les massifs et les chaînes tauriques, dont l'orientation générale est celle -du nord-est au sudoiiest et qui vont se terminer en promontoires au bord de la Méditerranée. Mais dans l'intérieijr du vaste croissant que décrivent ces plissements du sol autour de la Mésopotamie, et même dans l'île immense que cii^conscrivent les courants des deux fleuves, se dressent plusieurs rangées de
hauteurs indépendantes ou du moins séparées des avant-monts du Taurus et du Kourdistan par des brèches profondes.
Le Karadja-dagh, au sud de l'isthme étroit de rochers qui s'élève entre les sources du Tigre occidental et le brusque méandre de l'Euphrate à
* Population des districts de la Mésopotamie, d'après le Salnameh ou almanach officiel de 1870:
Yilayet de Diarbekir SiSOOOhab.
Sandjak d*Or(a 56G00 »
» deZorouDeïr 340 000 »
Yilajet de Bagdad SSiOOOO »
» deBassora 790 000 »
Ensemble de la population 5114000 bab»
phrate ; au Leleki-balr, où les eaux se séparent, les unes courant au Tigre, les autres allant former les affluents du Djakhdjakh et du Khabour, la crête est dix fois plus éloignée de FEuphrate que du fleuTC oriental. Elle se prolonge au sud pour former les massifs du Kara tchok et du fioutman, qui dominent le Tigre et le forcent à décrire des méandres vers Test. De son côté, le Boutman se rattache à l'extrémité orientale d'une chaîne qui s'avance au loin vers le sud-ouest dans les steppes de la Mésopotamie moyenne : c'est le .Sindjar, le Singali des Kourdes, arête peu élevée, et néanmoins d'un aspect grandiose, grâce à son isolement au milieu des solitudes : des rives fluviales, on ne voit, dans la région déserte, que les escarpements du Sindjar et des roches qui le continuent à l'ouest, le Djebel Akhdal et le Djebel Âziz, profilant leur crête inégale au-dessus des poussières du désert et recommençant au delà de l'Euphrate pour aller rejoindre l'Ânti-Liban par le Djebel Amour et le Djebel Ruak\ Rarement visité, le Sindjar est pourtant un centre de population, à cause des pluies qui ruissellent sur les pentes; les grottes nombreuses qui s'ouvrent dans les rochers calcaires ont fréquemment servi d'asile aux Yezides pourchassés qui habitent les villages du pourtour. Les plaines qui s'étendent à l'ouest du Sindjar vers l'Euphrate ont vu s'accomplir, au commencement du neuvième siècle, un grand événement scientifique : la mesure d'un degré du méridien par une réunion d'astronomes arabes; d'après leurs observations, la longueur du degré aurait été de 56 milles arabes et deux tiers. Mais quelle était à cette époque la valeur précise du mille? D'après Bœck, l'erreur des astronomes envoyés par Al Mamoun aurait été de près d'un dixième en trop; d'après Khanikov, l'écart serait seulement d'un cinquantième *•
Au sud du Sindjar, il n'y a plus dans la région mésopotamiennc que des monticules peu élevés, presque tous artificiels, et des tables de rochers érodés par l'eau des ouadi. A l'est du Tigre, le sol se relève partout en remparts montagneux, mais ces roches, que traversent les affluents du fleuve, appartiennent au système iranien, orienté du nord-ouest au sudest, et se prolongent parallèlement aux chaînes bordières de la Perse, dont on voit, des jardins de Bagdad, resplendir les sommets neigeux. Au nord-est de Mossoul, les diverses rangées de montagnes, beaucoup plus irrégulières que celles de l'Iran et s'unissant en plusieurs endroits pour former de hauts massifs, dépassent 4000 mètres par un grand nombre de cimes; leToura Djelou, à l'orient du grand Zab, aurait, d'après Layard,
* Anne Blunt, Among the Bédouins of the Euphrates,
• Oscar Peschel, Geachichie der Erdkunde,
SINDJAR, H&HRIN, TIGRE. 387
plus de 4500 mètres. La chaîne principale, que des voyageure ont franchie à des brèches Tort éloignées les unes des autres, est celte qui domine les campements et les villages des Kourdes Hakkari ; des lacs méridionaux du lac de Van, elle va rejoindre les arêtes bordières de la Perse entre les sources des deux Zab. La limite précise du pays des Kourdes au nord-est de la Mésopotamie est en même temps celle de la région montagneuse : c'est un rempart de grès, le Ujebel Hamrin, prisme quadrilatéral d'une régularité géométrique, coupé par les oaux en cluses non moins régulières. I^es Persans donnent à l'ensemble des montagnes qui dominent les plaines de la Mésopotamie le nom général de Poucbt-i-kouh, que l'on trouve sur un
grand nombra de cartes, mais qui ne s'applique à aucune chaîne particulière. Ce nom a simplement le sens de a Montagnes d'Au delà ».
Le Tigre, le moins long des deux fleuves qui vont s'unir au golfe Persiquc par les bouches du Cbat-et-.\rab, naît, on le sait, dans le voisinage de l'Euphrate. Près des mines de Sivan, les sources principales, dites Oulch gôl (les Trois Lacs), jaillissent à un millier de mètres à peine de la cluse profonde où coule le Mourad, el le torrent qu'elles forment se dirige au sud-ouest comme s'il allait se jeter dans l'Euphrate, à sa sortie des montagnes. Mais un autre cours d'eau, qui prend aussi son origine dans une haute vallée proche de l'Euphrate, vient à sa rencontre et l'entraîne dans la direction du sud-ouest et du sud : c'est le Didjié, que l'on considère comme la branche maîtresse du Tigre; — d'où sou nom de Chat ou « Fleuve » par excellence. — Il coule d'abord dans la l'^on pé-
ninsulaii*e que limite TEuphrate en décrivant une longue série de méandres au noixl, puis à Touest et au sud des hautes plaines de Kharpout ; né à quelques kilomèti'cs seulement d*un angle brusque de TEuphrate, le Didjlé commence par chercher sa voie pour sortir du cercle immense que le fleuve rival trace autour de lui. Un ce petit lac » d'eau saumâtre, le Gôldjuk, Gôldjik ou Gôlendjik, occupe, à une petite distance au nord et à 200 mètres plus haut, une cavité du plateau dont le rebord circulaire envoie des ruisseaux au Tigre aussi bien qu'à l'Euphrate^ Récemment, à la suite d'années pluvieuses, le lac, élevant peu à peu son niveau comme la mer de Yan, a fini par atteindre une brèche de rochers à son extrémité sud-orientale et par épancher son trop-plein dans le Tigre : on a même entrepris le creusement d'une tranchée pour régulariser l'écoulement du lac et en faire une source constante du fleuve*. Ainsi se rapprochent les deux bassins fluviaux, au point de s'entremêler en apparence, comme pour donner raison aux descriptions des anciens auteurs. D'après une légende locale, la source du Tigre aurait été visitée par Alexandi*e ; on la désigne comme le « Fleuve aux Deux Cornes >>, d'après le surnom que valut au Macédonien sa divinisation par les peuples de l'Orient.
Arrivé dans la plaine de Diarbekir, le « Fleuve » gi^ossit rapidement par les affluents que lui envoient les montagnes du nord. Le Batman-sou, l'un des plus abondants, est un autre Tigi*e par la violence de ses eaux, et son bassin, comme celui du Didjlé, commence dans le voisinage même du haut Euphrale, sur le revers méridional des montagnes de Houch. Puis viennent l'Arzen-sou et un autre Chat, le Botan-sou, dans lequel se jette la rivière de Bitlis, née dans le massif de faible élévation qui limite au sud-ouest le réservoir du lac de Yan ; ce beau torrent de Bitlis est probablement le cours d'eau qui a donné lieu aux fables, répétées par Strabon et Pline, sur le passage du Tigre à travers un lac qui ne renfeimerait qu'une seule espèce de poisson ; on voyait dans les eaux du Bitlis l'écoulement souterrain du lac de Yan, mais le courant de Bitlis pi*end son origine à un niveau plus élevé que le lac et son eau n'est pas saline et chaînée de soude comme celle du réservoir fermé : c'est par la composition de l'eau que l'on pourra reconnaîtra s'il existe vraiment parmi les affluents du haut Tigrt un ruisseau issu du lac d'Arménie par des galeries souterraines.
En aval de la jonction des deux Chat, Didjlé ou Tigre occidental, Bolan ou Tigre oriental, le fleuve, qui déjà roule la moitié de la masse
A Muhlbach; — Cari RitUir, Aiien, voL X; — llaussknecht, Roulen im OtieiU. ^ Fansliawc To*cr, Ttirkish sArmenia and Eaêlerii Aêia Mino^*