CHAT-EL-ARAD, CLIMAT DE LA MÉSOPOTAMIE
couvrent les espaces salins élevés au-dessus du niveau d'inondation, tandis que la terre déjà ferme, mais encore inondée périodiquement par les eaux douces, porte une espèce de roseau, le mariscus elatus^ dont les racines fibreuses s'entremêlent en un tissu tellement épais, que le sol est transformé en une sorte de feutre résistant aux plus fortes crues ; là où le mariscus s'est emparé du sol, il ne se fait plus d'érosion : l'eau glisse le long des rivages sans entamer le lacis inextricable des racines ^ Dans les eaux basses et limoneuses qui bordent la zone des roseaux, vivent par myriades des grondins qui se creusent des trous dans la vase et la soulèvent peu à peu, facilitant ainsi l'empiétement des plantes. La faune du Ghat-el-Arab est en partie marine. Les requins remontent avec la marée jusqu'à Bassorah, et même plus haut, dans le Tigre et dans l'Euphrate, mais ils entrent pour la plupart dans le Karoun, dont l'eau, descendue des montagnes du Khouzistan, est beaucoup plus fraîche; à quelques cen- •. taines de mètres, la température diffère de 8 degrés centigrades. Jusqu'au barrage d'Ahwaz, les bateliers rencontrent ces requins dans le Karoun; on en voit même dans le voisinage de Ghouster*.
Sur les rives des deux fleuves et dans les steppes, jusqu'au pied du Sindjar et des montagnes de Mardin, les chaleurs de l'été sont presque intolérables. Les froids de l'hiver y sont aussi fort pénibles à supporter, surtout dans la campagne rase; les mares gèlent pendant les nuits : quand souffle le vent du nord, les Arabes tombent de leurs chevaux comme des masses ; Jes chameaux, aux membres raidis par le froid, ne peuvent plus avancer'. La région mésopotamienne ne doit qu'à ses deux fleuves sa remarquable individualité géographique : par le climat, elle est une zone de transition où s*entrecroisent les phénomènes météorologiques des régions voisines et où se rencontrent des faunes et des flores appartenant à des aires difTérentes. Tandis que les districts septentrionaux sont occupés par les avantmonts du Kourdistan et les premiers gradins du plateau de la Perse, de vastes espaces compris entre les fleuves sont des steppes d'argiles ou de rochers, et la végétation qui borde la rive droite de l'Euphrate est limitée par les sables du désert ou les efQorescences salines des marais desséchés. D'un côté, les pentes des montagnes se parent au printemps des
* Ainsworth, Researchet in Auyria.
* lloutum Schinàier, Zeittchrifl der Gnellicha/i fur Erdkundet i877; — Grattan Geary, Through Atiatic Turkey
^ Loflus, Susiana and Chaldœa; — Huber, Bulletin de la Société de Géographie de Pari», 1884
fleurs les plus variées et les troupeaux de gazelles se cachent dans Therbe épaisse; de rauirc» le sol aride n*ofTre que de maigres broussailles et la faune sauvage n*est représentée que par les fauves rôdant autour de la tente du Bédouin. De Bagdad à Mardin on ne voit peut-être pas six arbres, si ce n*est dans les fonds cultivés et sur le sommet des collines. Gepen* dant les steppes du nord offrent aussi des terrains d'une grande fertilité, où pourraient vivre des millions d'hommes s'ils utilisaient les eaux des torrents et détournaient à leur profit les courants du Tigre et de TEuphrate ; au printemps, les chiens de chasse qui parcourent la steppe reviennent tout jaunis par le pollen des fleurs S La grande plaine, verdoyante de février en mai, jaune pendant le i^este de l'année, appartient à la zone russe par ses armoises, à Taire saharienne par ses mimeuses, au bassin méditerranéen par ses graminées *. D'après la plupart des botanistes, confirmant ce que disait Bérose il y a vingt-trois siècles, la plaine des Deux Fleuves est la contrée par excellence des céréales : c'est là qu'a été pétri le premier pain ; dès le commencement du siècle, en 1807, le voyageur Olivier découvrit, dans un ravin impropre à la culture, du blé, de l'orge et de l'épeautrc h l'état spontané, et depuis cette époque plusieurs botanistes ont retrouvé ces espèces dans la région de l'Ëuphrate moyen '. Du sud au nord et de l'ouest à l'est, la Mésopotamie offre une succession de zones, séparées les unes des autres par des lignes irrégulières. Les palmiers ne dépassent pas au nord la base méridionale du Sindjar; sur l'Ëuphrate, la dernière grande palmeraie est celle d'Ânah ; à Tekrit, sur le Tigre, se montrent les deux derniers dattiers à fiiiits, avant-gardes des forêts de la basse Mésopotamie : ils indiquent la limite naturelle de la domination arabe, et plus au nord commence le domaine de l'olivier kourde et arménien. Le cotonnier croit dans les plaines de Diarbekir, mais on ne le voit pas au delà; plus haut, les arbres fruitiers d'Europe, toutefois originaires de l'Asie antérieure, pommiers, poiriers, abricotiers entourent les villages, mais il n'y a point de cerisiers, comme dans l'Arménie du nord et sur le littoral pontique.
Dans les plaines d'Entre Deux Fleuves, le lion errait encore au milieu du siècle jusque dans le voisinage des montagnes de Mardin^ : mais il a disparu des bords du Tigre moyen en amont des marais de la Kerkha. L'éléphant et le taureau sauvage, que les souverains d'Assyrie chassaient dans
* Layard, Nineveh and Bahylon,
* Grisebach, Végétation du Globe, trad. par P. de TchihatehefT.
* A. de Gandolle, Origine des plantes adtivées; — Helfer, Reisen in Vorder-Asien ; — Anne Blunt, r^e Bédouins of the Euphrates; — Menant, Babylone et Chaldée,
< Von Moltke, Das nôrdliche Vorland Kleinasiens; — Anne Blunt, ouvrage cité.
FLORE, FAUNE, HABITANTS DE LA MÉSOPOTAMIE. A\i
les environs de Ninive, ne s*y rencontrent plus, au moins depuis plus de vingt-cinq siècles \ L'âne sauvage a également cessé d'appartenir à la faune mésopotamienne. Le pélican, naguère si commun dans les forets de TEuphrate, est menacé de disparaître très prochainement, son duvet servant à fabriquer des manchons très appréciés, surtout en Russie*. Dans la steppe, l'animal le plus commun est la gerboise, creusant le sol de ses terriers, qui i^endent en certains endroits la course très dangei^use aux chevaux. L'Euphrate a gardé quelques restes d'une faune différente de celle des steppes ; le fleuve a sa végétation propre, ses oiseaux, ses bétes sauvages : sur ses bords on voit la perdrix, le francolin, la pie, le canard, l'oie et autres volatiles que l'on ne rencontre jamais à 2 kilomètres de distance sur la plaine déserte'. Sur les rochers de Biredjik niche Vibis coniataf oiseau de l'Âbyssinie; il ne parait point avoir de colonies en d'autres endroits de la vallée de l'Euphrate, et les habitants le protègent, voyant en lui comme un patron de leur cité\ Des castors se sont maintenus dans la partie moyenne du fleuve et les marais riverains sont habités par une tortue particulière, trionix euphratica^ longue de près d'un mètre *• Chesney aflîrme que des crocodiles habitent l'Euphrate dans la région des méandres les plus rapprochés de la Syrie; cependant ce fait est mis en doute par quelques zoologistes*.
De tout temps depuis les commencements de l'histoire écrite, la population de la Mésopotamie fut d'origine mêlée. Les Iraniens du nord et de l'est, les Sémites du sud et de l'ouest, se sont rencontrés dans les plaines du Tigre et de l'Euphrate et des nations nouvelles s'y sont formées, diflerentes des races originaires et se distinguant par des qualités propres, comme les alliages dont les propriétés ne sont point les mêmes que celles des métaux primitifs. Assyriens et Chaldéens ont eu leur génie particulier, contrastant avec celui de leurs voisins. Perses etMèdes, Arabes, Syriens et Juifs; mais ils n'ont pas duré comme eux. Devenus les plus faibles, ils furent exterminés ou se mélangèrent avec leurs vainqueurs en perdant leur nom, leur langue, la conscience de leur nationalité; cependant il existe encore parmi les Kourdes une tribu qui porte le nom d'Âïssor et qui prétend des-
* Chabas, SlèU (T Amenemheb ; — François Lenormant; — Layard.
* Grattan Gcary, Through Asiatic Turkey,
* Anne Blunt, outrage cité.
* Ernest Chantre, Notei manutcrites,
* Chesney, Officiai Reports, etc ; — Cari Ritter, Âtietif vol. X.
* Blanford, Easiern Pertia.
412 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UxNIYERSELLE.
cendre directement des anciens Assyriens. La iniinc des civilisations de Babylone et de Ninive a permis aux éléments primitifs de reprendre le dessus, et de nos jours la Mésopotamie est entièrement partagée comme un terrain de conquête entre les domaines ethnologiques des Arabes de la plaine et des Kourdes et Turcomans montagnards*. Au milieu du dix-septième siècle, lorsque Tempire ottoman était en lutte avec l'Autriche, les Arabes Ghammar ou Chômer du Nedjed profitèrent de Téloignement des troupes turques pour s'emparer des quelques villes du bord de r£uphralc et parcourir victorieusement les plaines jusqu'aux montagnes de Mardin. Une autre tribu d'Arabes, les Anazeh, les suivirent pour avoir leur part de la conquête, et, après de longues et sanglantes luttes, toute la r^ion qui s étend des montagnes de la Syrie aux avant-monts de l'Iran se trouva partagée entre les deux grandes peuplades et leurs alliés. Les Anazeh étaient les maîtres dans les steppes du nord-ouest, jusqu'aux portes d'Alep; les Ghammar dominaient dans la Mésopotamie. La guerre proprement dite a cessé entre Ghammar et Anazeh, mais la paix n'a pas été faite et les incursions sont fréquentes de territoire à territoire'.
Depuis la guerre de Grimée, les villes riveraines de l'Euphrate ont été reconquises par les Turcs ; les pachas ont établi des postes militaii*es sur les routes de caravanes, et quelques tribus ont abandonné la vie nomade pour le travail des champs ; elles ne portent plus la lance. Ainsi la puissante peuplade des Montefik ou des ce Unis », jadis forte d'au moins trente mille tentes, se compose maintenant de fellahs établis à demeure sur le bas Euphrate et sur le Tigre. Les Béni Laam, comprenant quatre mille familles, les Battar, les Zigrit, les Abou Mohammed, les Ghab du bas Karoun, qui d'ailleurs sont très mélangés d'éléments iraniens '« sont aussi au nombre des Arabes agriculteurs qui peuplent les abords des villes; mais ils n'ont obéi qu'à l'appel du commerce : c'est en vain que le gouver* nement a tenté d'agir par la force. Des tribus de Bédouins nomades, soudain environnées par les troupes, ont reçu l'ordre de se bâtir des cabanes et de labourer des terres voisines sous la garde des soldats; mais dès que la garnison était retirée, elles reprenaient le chemin des steppes. Les peuplades chez lesquelles la transition de la vie errante à l'existence sédentaire se fait de la manière la plus facile sont celles qui élèvent des troupeaux
< Ânnc Blunt, The Bedouiru of Ihc Euphrates. * Anazeh et tribus alliées : 50 000 tcnlcs. ou 120 000 individus. Ghammar » 28 000 » ou 112 000 )»
(Anne Blunt, The Bedouim of Ihe Euphrakê*)
' Layard, Nineveh and Babylon.