CANAUX DE L'EUPHRATE, C1I:VT-EL-ABAB. M
une barre en croissant qui n'offre à marée basse que 3 à 4 mètres de profondeur : les bateaux d'un plus fort tirant doivent attendre le flux, qui est de 5 mètres en moyenne, ou bien faire force de vapeur pour fendre de leur quille le seuil de boue qui défend l'entrée et que recouvre une couche d'eau de 5 à 4 mètres et demi de profondeur. Les alluvions empiètent graduellement et forcent la mer à reculer. De 1 795 à 1 S35, dans l'espace
de soixante années, le progrès du delta aurait été, d'après Rawlinson, de 5200 mètres, soit environ tiù mètres par an, et l'on évalue à plus Je 150 kilomètres, depuis trente siècles, l'avancement de tout le littoral vers le midi'. Les campagnes d'alluvions fluviales continuent les plaines de formation marine que l'on voit jusque dans le voisinage de Babylonc et dont l'origine est révélée par des myriades de coquilles appartenant aux mêmes espèces que celles du golfe Pcrsique'. Mais, en gagnant peu à peu sur le flot marin, le fleuve ne cesse de balancer son cours à droite et à gauche :
< Lofluï, Quarterlg Journaloflhe Ceogrnphical Society, aug. ISôu; ~ Ainmorlh, Rciearctiet in Auyria, «le ; — Cari Ritter, i4iim, vol. \.
' Ljïll, PrincipItM ofGeologij ; — Buil. CrcJner, Die Déliât, Enjâmungike,1 at PtUrmonn't Milthnlungen, n* 56; — lottui, ChtUdtta and Smiana; — Friedrich DeliUach, Wo lag da* Paraditi?
le lit se déplace de siècle en siècle et d'année en année. Il fut un temps où le Tigre, TEuphratc, le Karoun, même la Kerkha, se jetaient séparément dans la mer; les « Deux Fleuves », unis par leur cours moyen, étaient distincts par leur cours inférieur; ils descendaient parallèlement à la mer et le lit où se réunissent leurs eaux se dédouble ça et là comme si les deux fleuves allaient encore se partager. I^es inscriptions cunéiformes mentionnent une expédition de Sennachérib contre le pays d*Elam, dans laquelle le souverain dut braver les périls de la mer pour se rendre de la bouche d*un fleuve à l'autre. L'ancien lit indépendant de l'Euphrate, le Pallacopas des Grecs, désigné de nos jours par le nom de Djahri-zadeh, se retrouve à une vingtaine de kilomètres à l'ouest du Chat-el-Arab , et quoiqu'on lui donne fréquemment l'appellation de a Fleuve sans Eau », une branche de l'Euphrate y coule encore pendant huit mois de l'année \ Le courant maritime, qui rase le littoral du golfe Persique en se portant devant l'embouchure dans le sens de l'est à l'ouest, des côtes de la Perse vers celles de l'Arabie, a fini par oblitérer l'entrée du Pallacopas ou « bouche d'Abdallah »*. L'estuaire actuel, également obstrué, change aussi de place; depuis la construction des premières cartes marines anglaises il s'est rejeté vers l'est, se rapprochant de l'ancienne bouche du Karoun. Ce fleuve persan, jadis tributaire direct de la mer, est maintenant rattaché au Chat-el-Arab par un canal artificiel, le Ilaffar, creusé à 40 kilomètres en aval de Bassorah. Le lit primitif du Karoun existe encore sous le nom de Bamichir, donnant ainsi aux Persans une voie commerciale indépendante, dont ils ne cherchent point d'ailleurs à profiter, pour n'avoir point à nettoyer et à maintenir la passe.
Les bouches du Chat et du Bamichir, les lits abandonnés par le courant, les coulées des eaux supérieures, les étangs d'inondation, les plages va^ seuses forment ensemble un espace indécis qui n'est plus la mer et qui n'est pas encore la terre : c'est une région que l'on peut comparer aux Sanderban du Gange, mais la végétation en est beaucoup moins riche ; au lieu de fourrés impénétrables d'arbustes entrelaçant troncs et branchages, on ne voit que des roseaux dans la plaine inondée, et pendant les heures de la marée les voyageurs qui ont déjà franchi la barre et qui remontent le courant fluvial pourraient croire qu'ils sont encore sur la mer; seulement à l'horizon du nord, des rangées de palmiers, dont on n'aperçoit que les éventails, se montrent dans l'air comme des volées d'oiseaux. Des salsolées
( Cari Ritter, Âsien, vol. XI.
* Denis de Rivoyre, Obock, Mafcatc, Bouchire^ BasKorah.