FONTAINES INCRUSTANTES DE L'AK SOU ET DE TAMBOUK
du Coton », sans doute à cause des amas blanchâtres qu'ont déposés les eaux; cependant les gens du pays l'appellent distinctement Tambouk^ : e'est le Hierapolis des Grecs. De l'étage supérieur, qui borde la montagne sur une largeur de cinq ou six cents mètres, jaillissent les sources thermales les plus nombreuses et les plus abondantes ; les unes ont une température de 60 degrés, les autres de 50 ou même seulement de 40 ou de 56 ; toutes ont un goût légèrement acidulé et ferrugineux, toutes dégagent de l'acide carbonique. Le sol est recouvert par les couches de travertin mamelonné que ces fontaines ont déposées ; partout se voient les traces d'anciens lits abandonnés par suite du déplacement des sources, qui, après avoir exhaussé leurs margelles et les bords de leurs canaux d'écoulement, se sont ouvert une issue plus bas. Des ruisselets thermaux qui n'ont pu f>'échapper par une fissure latérale n'ont cessé de s'élever au-dessus du plateau et coulent dans la rainure supérieure d'une haute muraille que h^s dépôts du flot surabondant ont bordée de stalactites. Un de ces murs de concrétions, percé à sa base par un ruisseau d'origine récente, n'a plus gardé que son assise supérieure, travée naturelle, frangée de pendentifs qui ressemblent aux glaçons des cascades. Ces phénomènes de « transformation de l'eau en pierre » frappaient vivement les anciens. Strabon dit que l'eau de Hierapolis passe si rapidement à l'état solide, qu'en la conduisant en un canal, celui-ci est aussitôt remplacé par un mur monolithe. D'après Vitruve, les habitants auraient élevé ainsi des clôtures autour de leurs champs. Du temps de Strabon, il existait près de Hierapolis une eaverne d'où se dégageaient des gaz acides carboniques, mortels à qui les respirait. Les explorateurs modernes ont vainement cherché cet antre de vapeurs*.
Mais les anciens ne parlent pas de la vraie merveille de Tambouk. Tout le pourtour de la terrasse supérieure est rayé de cascades, et là même où les eaux ne descendent plus en nappes et en fusées, les parois voisines, formées de concrétions que d'autres ruisseaux déposèrent dans leur fuite, semblent elles-mêmes autant de cataractes : devant ces masses d'un blanc laiteux, dont les gradins se succèdent sur le flanc de la montagne, on se trouve comme devant un torrent figé : il semble que le Niagara vient de s'arrêter soudain. Des six grandes cataractes de pierre une surtout frappe le spectateur par ses dimensions prodigieuses : c'est la falaise méridionale, située immédiatement au-dessous des ruines de l'antique Hierapolis. Les
• Fellows ; — Ernest Renan.
* P. de Tcbihatcheff, Aêie Mineure*
concrétions calcaires déposées par les fontaines de Tambouk sont au nombre des plus étonnantes formations de la Terre ; nulle part le travail lent et continu de la goutte d'eau ne se montre sous un aspect plus grandiose. Dans un creux de la terrasse supérieure, au pied des longues pentes de la montagne, plusieurs sources s'unissent en une piscine de plus de 3 mètres de profondeur, parsemée de corniches brisées et de fûts de marbre blanc, débris d'un portique écroulé. Un ruisseau thermal, s'échappant de la piscine, traverse le plateau et pénètre sous les voûtes d'un palais ou gymnase dont il a recouvert les parois sous une couche de 5 mètres, puis s*unit à un autre filet thermal, et s'épanche de gradin en gradin sur le rebord de la falaise. La quantité d'eau qui tombe est peu considérable, peut-être 60 litres par seconde, mais d'en bas on croirait que la cascade, dont les nappes se confondent avec leur lit de pierre, est celle d'un fleuve immense ; en hiver, au printemps et même pendant les matinées d'été, les vapeurs qui s'élèvent de l'eau tiède et flottent dans l'atmosphère ajoutent à l'illusion : à travers ce voile léger on croit distinguer la chute du flot tumultueux. Quand, en se rapprochant de la falaise, qui se développe en un vaste cercle d'un demikilomètre de tour, on reconnaît qu'il en tombe seulement une mince nappe transparente, c'est à l'écroulement d'un glacier que l'on compare alors les assises mamelonnées de la roche éblouissante. Comme la glace des Alpes, le travertin de Hierapolis mêle à sa blancheur les belles teintes d'un bleu délicat; en outre, il se nuance çà et là de rose et de vert comme les albâtres et les marbres. Grandiose dans ses proportions, l'amphithéâtre est charmant dans les détails de ses roches blanches ou faiblement colorées ; en tombant, l'eau graduellement refroidie s'épand en vaguelettes dont la dernière s'arrête en déposant un ourlet calcaire ; chaque gradin se trouve ainsi formé de vasques à margelle ronde, au-dessous desquelles se succèdent d'autres bassins en bénitier. L'eau descend de degré en degré comme par un immense « escalier de Neptune ». Mais dans son parcours elle brode et guilloche partout la surface de la pierre; il n'est pas un coin de la roche qu'elle ne sculpte d'arabesques.
En aval des ruisseaux qui lui apportent les eaux pétrifiantes de Tambouk et des hauteurs voisines, le Méandre serpente dans sa large plaine en formant ces tours et détours auxquels on a donné son nom. Il est ^Tai que le courant descend en « méandres » jusqu'à la mer, et semble maintes fois revenir sur lui-même ; mais à cet égard le fleuve reste bien inférieur à d'autres rivières : il ne décrit point de boucles comparables à celles du Lot, de la Seine et du Chiers, il n'a point d'anses comme celles du Mississippi, dont la courbe d'aval se rapproche de celle d'amont et unit par la rejoindre.
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Dans son ensemble, le cours du Méandre n'a guère (pic des sinuosités locales et n'a point de grands écarts comparables à ccui du Kizîl irmak et (lu Sakaria, auxquels on pourrait appliquer bien plus justement ce que des géograpbes grecs disaient autrefois du Méandre, qu'il « coule en remontant vers sa propre source ».
C'est comme fleuve « travailleur )) que le Méandre mérite surtout d'être cité. Son œuvre géologique dans les vîngl-trois derniers siècles n'est égalée par aucun autre courant de même volume, el pour l'expliquer il n'est pas étonnant qu'on ait recours à l'bypothèse d'un soulèvement du sol, que
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d'ailleurs on n'a pas encore observé directement. L'ancien golfe Latmique, au bord duquel se trouvait la cité maritime de Milet et qui s'étendait au nord jusqu'au pied de la colline où s'élevait le temple de Priène, a cessé d'être un golfe ; il n'en reste plus qu'un lac, le Kapikeren Dcnizi ou Akis-tchaï, dont la plage occidentale est à 17 kilomètres de ta mer en ligne droite'. Ce qui fut l'île de Ladé, à l'ouest de Milet et au nord du cours actuel du Méandre, n'est plus qu'une protubérance au milieu des marécages de l'intérieur. La superficie de l'espace conquis depuis vingt-trois siècles peut être évaluée à 525 kilomètres carrés ; l'avancement moyen du « bec » fluvial a été d'une douzaine de mètres par an. En admettant que, dans toute
* P. de Tchihatcbeff, Km Min.
~ Olivier Rajel, Milet et le golfe Lalrnùpie,
cette région des alluvions nouvelles, la mer n'ait eu qu'une profondeur de 20 mètres, bien inférieure à celle des autres parages dans les golfes de TAsie Mineure, et en donnant une dizaine de mètres d'élévation moyenne aux apports du Méandre, — exhaussés par chaque inondation successive, en proportion de l'allongement du delta, — la quantité totale des terres charriées pendant ces deux mille trois cents années aurait été d'environ dix milliards de mètres cubes, soit 500 mètres cubes par jour. Ce n'est point là une proportion extraordinaire, puisque la Brenla, dont le régime a été étudié avec le plus grand soin, dépose chaque jour dans la* lagune de Chioggia une masse de boue huit fois supérieure, pour un débit qui n'égale pas celui du Méandre. Mais il est probable que la masse déposée par ce fleuve d'Asie dépasse de beaucoup l'épaisseur présumée de 50 mètres, car, d'après Tchihatcheff, le niveau du lac d'Akis-tchaï, incessamment relevé par le seuil grandissant des alluvions, se trouverait à 29 mètres au-dessus de la mer. Quoi qu'il en soit, le delta du Méandre est un de ceux où se trouvent réunis tous les éléments pour étonner par la gran-deur des transformations accomplies : golfes comblés, iles rattachées au continent, cités enfouies sous les vases. Du haut des sommets qui dominent la plaine, et notamment des pics du Samsoun-dagh, qui s'élèvent directement au nord du littoral, on voit étalée à ses pieds et en perspective fuyante toute la région du delta avec les serpentines du Méandre actuel, les innombrables lits des fausses rivières ou ce vieux Méandres » qui s'entrecroisent, les lèvres de l'embouchure qui s'avancent au loin dans la mer, jaunie jusqu'à l'horizon par les troubles du fleuve, les courbes régulières des cordons littoraux interrompues de distance en distance par les graus des pêcheries, et, dans l'intérieur des terres, les dunes concentriques d'anciennes plages successivement délaissées par le progrès des alluvions. Une ligne blanche au pied d'un monticule vert indique l'emplacement de Palatia, ce qui reste de la fameuse Milet.
Sur le versant de l'Asie Mineure tourné vers le midi, le premier lac dont le trop-plein s'épanche dans la Méditerranée paraît être, comme l'Akis-tchaï, la moitié d'un golfe fermé par des alluvions récentes et graduellement exhaussé par le seuil qui se formait en aval : c'est le Kôdjez-liman, situé maintenant, d'après Tchihatcheff, à 29 mètres au-dessus du niveau de la mer. De même que l'Akis-tchaï, le Kôdjez-liman, graduellement renouvelé par les rivières, est rempli d'une eau quelque peu saumâtre. Aucun témoignage historique ne parle de la séparation du liman de Kôdjez d'avec la haute mer; même au temps de Slrabon, Caunus occupait une partie du seuil qui linjite le lac du côté du sud : il y a donc au moins dix-huit ou