SAKARIA, LACS SALES DU PLATEAU
rés, mais il est probable qu'en été sa profondeur moyenne ne dépasse pas deux mètres. Vers le milieu du Touz gôl on voit les traces d'une digue d'environ 12 kilomètres, qu'un sultan avait fait construire pour le passage de son armée, et l'eau qui borde ce remblai n'offre en aucun endroit plus d'un mètre d'épaisseur. En réalité, ce lac n'est qu'une immense nappe de saumure. Pendant la saison des sécheresses, on ne reconnaît le pourtour que par les plantes du rivage * ; une dalle solide de sel se prolonge à des lieues de distance ; mais il est rare qu'on puisse le visiter, à cause du manque d'eau et d'approvisionnements. En hiver, l'eau remplit toute la cavité, mais au-dessus s'étend une croûte saline dont l'épaisseur varie de 5 centimètres à 2 mètres ; elle acquiert généralement assez de consistance pour qu'on puisse la traverser à cheval; on a pu ainsi se rendro d'une rive à l'autre comme à travers un lac gelé. Les sauniers qui exploitent le lac Salé se bornent à casser la dalle superGcielle, que l'eau sépare du fond d'argile bleuâtre, et bientôt le sel se reforme. D'après l'analyse de Philipps, l'eau du Touz gôl, plus pesante et plus saline que celle de la mer Morte, renferme plus de 32 parties de sel sur 100 parties d'eau et son poids spécifique est de 1,240. A l'est s'élèvent quelques collines, dont la verdure fait contraste avec la nappe étincelante de la plaine*.
A l'ouest du Touz gôl, la plaine est parsemée de nombreux étangs, nappes saumâtres, marécages et ruisseaux d'eau salée qui s'évaporent en été pour reprendre leur cours en hiver. Plusieurs diffèrent du Touz gôl par la teneur saline. Ainsi le Boulouk-gôl, non loin du village d'Eskil, renferme surtout des sulfates de magnésie et de soude. Les argiles bleuâtres, lits des lacs temporaires, qui s'étendent au sud et à l'ouest dans l'immense bassin des steppes, sont également imprégnées de sels amers magnésiens, sans mélange de chlorure de sodium : la proximité de lacs amers et de lacs salés, provenant de sources qui traversent des couches différentes, est un phénomène assez commun dans les bassins fermés; sur les bords du Boulouk-gôl, un de ces ruisseaux magnésiens a été reconnu de l'origine à l'embouchure. Le limon imprégné de sel magnésien n'offre pas la solidité de celui que recouvrent les efflorescences de sel ordinaire ; il se maintient dans un état pâteux qui rend la marche difficile, le terrain cédant à la moindre pression. Les pai1,ies les plus sèches de la steppe sont revétued d'une herbe dont les vaches sont très friandes et qui répand une odeur délicieuse quand le cheval les écrase du sabot ; à Konich on en fabrique une
' Ainsworth, Journal ofihe Geographical Sodeiy^ 1840. * TchihatchefT, ouvrage cité.
500 NOIYELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
huile de senteur qui parut à von Moltke au moins aussi agréable que l'essence de roses. Vers le centre de la plaine, entre le Touz gôl et Konieh, près de la station d'Obroukli, une mare apparaît au fond d'un trou de 60 mètres de profondeur.
Outre les lacs de TAnatolie Centi'ale qui se trouvent dans les steppes voisines du Grand Lac Salé et font évidemment partie d'un ancien bassin plus étendu qui s'écoulait au nord par le courant du Sakaria, il est d'autres réservoirs qui, tout en occupant des vallées distinctes en des cirques presque fermés, semblent appartenir au même versant du Pont-Euxin. Des seuils élevés au-dessus des bassins, des gorges où l'on voit les traces de courants fluviaux, indiquent en plusieurs endroits les traces d'anciennes communications. Les étangs épars dans la dépression qui sépare l'Emirdagli et le Soultan-dagh et qui sont alternativement des nappes d'eau rappelant les lacs des Alpes, et de simples marais entourés de sel, paraissent également avoir appartenu au bassin maritime de l'Ânalolie Centrale : au nord par le détroit de plaines qui s'ouvre d'Afioum-Kara hissar à Kiutayeh, au sud par une large brèche du rempart de l'Emir-dagh.
Dans la région du cours inférieur, le Sakaria reçoit les eaux d'écoulement d'un lac peu considérable, mais fort curieux comme reste probable d'une vallée d'érosion que s'était ouvert le flot de la mer Noire avant de percer plus à l'ouest l'étroite cluse du Bosphore. Ce lac est le Sabandja, l'ancien Sophon, dont la nappe est à 51 mètres au-dessus de la mer. Comparé aux bassins du plateau, il est d'une grande profondeur, car la sonde ne touche le lit qu'à plus de 56 mètres*; pourtant il n'est qu'un reste de mer intérieure, car le sol environnant se compose de terres pulvérulentes que déposèrent ses eaux et que le moindre vent soulève en nuages de poussière. Au sud, des collines élevées couvertes de futaies et de broussailles contrastent avec les escarpements arides de la rive opposée. Il semble à première vue que le lac de Sabandja soit indiqué d'avance comme le port intérieur pour une voie navigable entre la mer de Marmara et la mer Noire par le golfe d'Lsmid et le cours inférieur du Sakaria; des hauteurs qui dominent la valhk», on dirait qu'il suffirait d'une faible excavation pour unir les deux mers. Pline le Jeune avait proposé à Trajan cette œuvre de canalisation et des traces que l'on voyait de son temps témoignaient que l'entreprise avait été déjh commonc(»e par Mithridale, Xerxès ou tout autre souverain. Le projet fut repris à diverses époques, depuis le règne de Soliman le Magnifique, et les ingénieurs se mirent plus d'une fois à l'œuvre, mais sans
• Evlya Eflcndi; — von liainmer; — TckihatchefT.
SAKAflIA, LAC Ut: SABANDJÀ. SH
i-ésultat. Le seuil de partage est trop élevé pour que dans un pats aussi peu comnierçanl que l'Aiiatolie il vaille la peine d'eiili'opi'eiidre ce |>ercemenl ou la conslruetion d'un escalier d'écluses entre le golfe d'ismid et le lac de Sabandja. D'api'ès le nivellement approximatif d'Ilommaire de Hell, confirmé depuis par des études précises', le seuil, composé de mollasse qu'ont usée les eaux, csl à près de 41 mèlres: la voie du chemin de fer commencé passe un peu plus haut. C'est donc de 40 à 50 mètres ao
moins que s'est modiQé le niveau relatif de la teri'e et de la mer depuis que s'est fermé le détroit maritime du Sabandja, événement qui coïncida [leut-étre avec l'ouverture de la cluse du Bosphore. I.e long des cdtes de l'Eusin se voient encore en maints endroits et à diverses hauteui's, jusqu'à 50 mèlres, des plages abandonnées, couvertes de coquillages qui appartiennent toujours h la faune de la mer Noire. Il n'est pas de région plus curieuse que ce.s isthmes et ces détroits changcanis entre l'Europe et l'Asie, mais l'histoire géologique moderne n'en est encore qu'imparfaitemeni connue. On ne sait pas même avec certitude quel est le régime du
502 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE.
courant de sortie et du contre-courant de rentrée entre la mer Noire et la mer de Marmara ; on ignore même si le niveau des deux nappes maritimes ne présente aucun écart. Les eaux du Pont-Euxin qui afiluent vers l'entrée du Bosphore en suivant les rivages de la Turquie, ne peuvent toutes pénétrer dans Tentonnoir du canal ; il se forme une sorte de remous ou contre-courant qui projette la masse liquide le long des côtes de TAnatolie : la vitesse moyenne de ce courant, que Ton remarque jusqu'à Sinopc, est de 2 à 3 kilomètres, même de 4 kilomètres devant Ineboli. C'est au pied du phare de ce port que l'on a constaté pour la première fois des marées régulières dans la mer Noire : sur les côtes voisines du Bosphore, M. Yidal-Naquet a reconnu que les deux oscillations diurnes du flot varient de 9 à 12 centimètres suivant l'état du vent. En pénétrant dans le ruisseau d'Ineboli, le flot remonte le courant en un mascaret très énergique jusqu'à 2 kilomètres de distance *.
Le lac d'Isnik ou Nicée est un bassin d'eau douce comme le Sabandja, et communique aussi avec la mer par un effluent. A l'ouest, le golfe de Ghemlik se projette au loin dans l'intérieur comme pour s'unir au lac d'Isnik, qui sans doute fut lui-même un golfe à une époque antérieure : la distance de la mer au lac n'est que de 12 kilomètres, et la différence de niveau est de 50 mètres seulement. Au sud-ouest, un autre bassin lacustre, qui a conservé son nom grec d'Apollonia sous la forme d'Abolonta ou Abolounia, occupe une superficie à peu près égale à celle du lac de Nicée et comme lui semble avoir été plus étendu à une époque relativement moderne; des coquillages de nuances aussi vives que ceux des grèves de la mer voisine parsèment les rives du lac d'Apollonia et les îles naguère immergées. L'affluent de ce bassin lacustre rejoint la forte rivière de Sousourlutchaï, presque en face du confluent d'un autre ruisseau qui apporte le tropplein du lac de Maniyas, l'ancien Miletopolites ou Aphanites. De mêmes dimensions que le lac d'Apollonia, celui de Maniyas se trouve également à une très faible élévation au-dessus du niveau de la mer*. 11 termine à l'ouest la chaîne des lacs qui se succèdent parallèlement aux rivages méridionaux de la mer de Marmara et qui semblent être les restes d'une ancienne Propontide entre l'Egée et le Pont-Euxin. Des quatre grands lacs de cette chaîne, celui d'Apollonia est le plus utilisé pour la navigation; ses riverains, de race grecque, cinglent sur la nappe d'eau en des barques de commerce faisant escale de village en village'.
« Vidal-Naquel, Notes manuscrites,
* P. de TchihatchefT, ouvrage cité.
s George Perrot, Souvenirs d'un voyage en Asie Mineure.
MER HOIRE, LACS DE NIGËE, D'APOLLONIA, DE HAKIYAS. , 505
A l'ouesl du Sousourtu-lchaï et du lac de Maniyas, le pclit bassin du Kodja-tchaï, Tancien Graniquâ, cstcn partie alimenté par les eaux de l'Ida et sépare les massifs de la Troade du reste de l'AnatoHe. Le Kodja, de même que les rivières voisines, n'est un véritable fleuve qu'après de forles pluies ou lors de la fonlc des neiges, mais alors il est dangereux à traverser et ses flots jaunâtres .se répandent au loin dans la mer bleue. Parmi ces cours torrentiels, qui sont alternativement des rivières furieuses et des filets arpentant dans les sables, il en est un que les chants d'Homère ont
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à jamais rendu fameux, le Mendereh, et cependant on discute encore pour savoir s'il faut l'identifier avec te Simoïs ou le Scamandre. D'après ta plu-' part des hisloriens et des archéologues, c'est le Simoïs; Schliemann, l'heureux explorateur des ruines de Hissarlik, en fait, conformément à l'étymologie du nom actuel, le Xaiitlius, ce fleuve dont les « belles eaux, resserrées par les cadavres amoncelés, ne pouvaient plus couler jusqu'à la mer divine »'. L'aspect du sol prouve que la plaine de Troie est une des régions de l'Asie Mineure qui ont le plus changé depuis les temps antiques. L'ossalure des monts et des collines qui s'arrondissent en amphithéâtre autour des campagnes que parcourt le Mendereh, n'a pu subir que de faibles
50i XOUTELLE GÉOGRAPHIE LMVERSELLE.
changements par les éboulis ou les érosions, mais la plaine intermédiaire» jadis partiellement couverte d'étangs, s*est asséchée. Un cordon de dunes, dont k courbe gracieuse rattache les collines d*Eren-koi à la pointe de Koum-kjileh ou « château des Sables », a protégé le comblement qui s'opérait dans la plame par les apports du Mendereh et d'autres cours d'eau. Les coulées sinueuses qui parcourent ce dédale de prairies marécageuses ne portent point d'embarcations, et Kalafat, le « bourg des Calfats », où se charpentaient autrefois les bateaux, n'est plus qu'une agglomération de cabanes peuplée d'agriculteurs et désormais perdue dans les terres. Maintenant les alluvions du Mendereh, entraînées dans la mer, sont saisies par le courant de l'Hellespont et portées au loin dans la mer Egée ; seule* ment une partie des sables est rejetée sur la pointe de Koum-kalch, dont la forteresse est ensevelie jusqu'aux créneaux*. Jadis, la rivière de Bounarbachi, celle qui, d'après la plupart des voyageurs, serait le Scamandre d'Homère, s'unissait au Mendereh par des nappes marécageuses; mais le seuil qui séparait le bassin du Bounarbachi et le versant de la baie de Besika, ayant seulement quelques . mètres de hauteur, on eut l'idée d'y creuser une fosse d'écoulement et de rejeter ainsi les eaux dans la mer de Tenedos. La petite chaîne rocheuse du cap Sigée, surmontée de buttes funéraires, est ainsi changée en île. Une profonde tranchée, ouverte vers l'extrémité méridionale du chaînon, mais à un niveau supérieur à celui de la fosse actuelle, prouve qu'à une époque fort ancienne, peut-être même aux âges troyens, on s'occupait aussi de régulariser la distribution des eaux dans ces fertiles campagnes.
Les rivières qui se déversent du mont Ida et des massifs voisins dans la mer Égéc n'ont pas un bassin assez considérable pour fournir un débit moyen de quelque importance; mais, parmi ces cours d'eau, le Touzla- 80U0U <c Fleuve Salé », qui naît sur le versant méridional du mont Ida, 'se distingue par la forme bizarre de sa vallée : se creusant une ravine dalis ces hauteurs neigeuses, il coule parallèlement au rivage du golfe d'Ëdremid, pour se jeter dans l'Egée, au nord du promontoire de Babakaleh. Au lieu de descendre directement vers la mer voisine, il en reste séparé par un mur de rochers, dont il longe le pied sur un espace d'environ 100 kilomètres. A l'issue de la vallée, les parois des montagnes, blanches et veinées de bleu, de rouge et de jaune, sont toutes désagrégées par une multitude de petits jets d'eau salée ; du sol de la plaine s'élancent de toutes parts des filets, dont la température est de 78 à 90 degrés et qui se reu«
* Emile Burnouf, Archives des Missions scientifiques, tomu VU.
PLAINE DE TROIE, TOL'ZLi, GHEDIZ. 50&
Dissent en un ruisseau thermal, affluent du Touzia-sou. Ou pourrait en retirer une énorme quantité de sel, mais, d'après Tchibatcbelî, la produo tioD annuelle atteindrait à peine iS ou 20 tonneaux.
Madara-tchaï, Khodja-tchaî, Bakyr-tchaî se succèdent dans la direction du sud; mais le premier fleuve de ce versant qui roule des flots abondants est le Ghediz-tchaî, l'ancien Hermus, qui Féconde les campagnes lydiennes. Né près de la ville de Ghediz, qui lui donne son nom, il s'échappe des montagnes par une succession de gorges, puis serpente en longs méandres dans la plaine de Sardes, jadis lacustre; le petit lac saumâtrc deMermereh,
qui remplit une cavité des montagnes au nord de la plaine, et que l'évaporation a graduellement abaissé jusqu'à une cote à peine supérieure au niveau marin, est peut-être un reste de la mer intérieure qui occupait la plaine de Lydie et qui s'ccbappa par le défilé de Menemen, entre le Sipyle et le Hassan-dagb. A l'issue de ces gorges, le Ghediz, chargé de boues, n'a cessé d'agrandir le continent aux dépens du golfe ; tout l'espace, de plusieurs centaines de kilomètres carrés, qui s'étend au sud de Menemen, entre les promontoires occidentaux du Sipyle et les montagnes de Phocée, est une conquâle du fleuve, alternativement vaste champ de blé et nappe d'inondation. De petites buttes, qui furent autrefois des Hes, sont rattachées à la terre ferme. Pline cite le promontoire de Lcvke (Leucé) comme ayant clé ainsi pris sur les eaux, et cette pointe, connue par les Turcs sous le nom de
50« NOUVELLE tiKOGRAPIlIE UNIVERSELLE.
Tres-tepeh, se trouve de nos jours à pins de 4 kilomètres du rivage extérieur, séparée du golfe de Smyrne par des lagunes de pèche.
Divisé en plustijurs bras, le Gliediz-tcliaî continue de faire reculer la mer sur lout le pourtour de son delta, mais d*une manière très inégale, suivant la direction des courants principaux. Autrefois il s'épanchait surtout du côté de l'ouest vers les collines de Pbocée; actuellement les bouches du delta s'avancent au sud comme pour bari'er l'entrée du port de Smymc. Fendant la période des crues, la mer est jaune de troubles jusqu'à une
grande distance de l'embouchure. Du côté oriental, dans tout le port, l'eau a perdu sa transparence; il est rare que, par l'effet des courants et de circonstances météorologiques favorables, elle présente l'aspect des flots du large dans la mer Egée; la iwrtic. orientale du golfe a pris l'apparence d'un lac, et si les travaux de l'homme n'intci-vicnncnt pour protéger le port, il se séparera de la mer cl deviendra une nappe complètement distincte. Ce n'est là qu'une question d'années et l'on peut déjà calculer l'époque précise à laquelle le détroit se fermera. Devant la bouche principale du Ghediz, les navires trouvent encore une ouverture de plus de 2 kilomètres où la profondeur varie de "20 à 40 mètres, mais à l'est, le chenal, rétréci entre une pointe forliliée de la rive méridionale et un banc de
GHEDIZ-TCHÂI, PETIT ET GRAND MÉANDRE. 509
sable des plages du nord, n'a plus qu'une largeur de 45 mètres, et sa profondeur, d'environ 19 mètres, diminue annuellement de 2 à 5 centimètres; des tempêtes ont parfois approfondi brusquement le passage, mais, après ces retours soudains, le lent travail de comblement a repris et le fond s'exhausse de nouveau. D'après les évaluations des ingénieurs, le chenal serait réduit à 12 mètres vers l'an 2000; la grande navigation deviendra bien difGcile, impossible même, avec le port de Smyrne, si jusqu'à cette époque on n'a pas pas rendu au bas Hermus son ancien cours vers Phocéc, de manière à i^ejeter les alluvions dans le golfe extérieure
Les fleuves méridionaux du versant de la mer Egée sont également parmi les cours d'eau « travailleurs » qui ont conquis de vastes étendues sur la mer, aidés peut-être par un soulèvement graduel du littoral. Tandis que le Ghediz menace seulement le port de Smyrne, le Caîstre ou Koutchouk Mendereh, c'est-à-dire le « Petit Méandre », l'ancien « Fleuve des Cygnes », a depuis longtemps comblé les ports d'Éphèse, et le Grand Méandre a changé en lac intérieur le port de Milet. Dans aucune autre partie du monde, le travail de comblement par les alluvions fluviales ne se fait avec une pareille rapidité, si l'on tient compte du faible débit de ces rivières, que l'on ne saurait comparer à des fleuves comme le Nil, le Rhône ou le Pô. Ainsi, quoique le Petit Méandre n'ait guère plus de 125 kilomètres en cours développé et que la superficie de son bassin soit de 3000 kilomètres carrés seulement, quoique les pluies y soient en moyenne moindres d'un cinquième que sur le territoire français*, il a pu emplir les ports d'Éphèse, combler l'estuaire qui, d'après le témoignage de Léon le Diacre, existait encore au douzième siècle de l'ère vulgaire, et faire avancer la plage de 8 kilomètres. De tels changements ont fait supposer que les oscillations du sol ont leur part dans le déplacement du littoral. Des nivellements précis faits dans les substructions des travaux hydrauliques de l'ancienne Éphèse permettront de résoudre ce problème de physiographie.
Le Bouyouk Mendereh ou « Grand Méandre » est en effet l'un des cours d'eau les plus abondants de l'Anatolie; entre ses sources et son embouchure, la longueur développée du lit est d'environ 580 kilomètres et quelques-uns des affluents du Méandre n'ont pas moins de 100 kilomètres; l'ensemble du bassin comprend une superficie d'environ 25 900 kilomètres carrés, ce qui permet d'évaluer le débit normal du fleuve à plus de 200 mètres cubes par seconde, d'après la quantité moyenne des pluies qui
* Âbrami, Notes manuscrites,
* Julius Uann, Handbuch dcr Klimatologie,
5i0 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
tombent dans la contrée. Le Méandre naît sur le plateau, dans le petit lac de Hoiran, à près de 1000 mètres d'altitude. A peine sorti du bassin, il disparaît dans une fissure de la roche calcaire, pour surgir à Test de Dineïr, puis il s'engouffre encore et jaillit une seconde fois, tout près de la ville. Au pied des roches qu'il vient de traverser, il entre dans une vaste plaine, qui fut jadis un lac et, quoique coulant à l'air libre, cesse d'être visible entre les fourrés de joncs qui le bordent à des kilomètres de distance : ces roseaux, au milieu desquels serpente le Méandre caché, sont ceux que la fable nous montre s'inclinant sous la brise pour répéter sans fin la honte du roi Midas. Au sortir de cette plaine, le Méandre, doublé par le Banastchaï, traverse d'étroites gorges, puis entre dans les magnifiques campagnes qui, sauf de courts espaces rocheux, se prolongent jusqu'à la mer; en cet endroit, il semble avoir déjà tout son volume; en temps de cnie, c'est un véritable fleuve, rongeant ses rivages, s'ouvrant de nouveaux lits, formant ou détruisant des îles. Une autre rivière, qui parait à peine son inférieure, le Tchoruk-sou, l'ancien Lycus, vient à sa rencontre et mêle son courant au sien; des nappes, provenant d'infiltrations latérales, se répandent au loin dans la plaine et lui donnent çà et là l'aspect d'un marécage. Des fontaines incrustantes jaillissent par centaines aux bords. du Lycus et lui versent leur Ilot d'un blanc laiteux. Il paraît qu'au temps d'Hérodote les concrétions formées sur chaque rive par ces eaux calcaires s'étaient rejointes de manière à s'étendre en voûte au-dessus du fleuve; le courant disparaissait sur une espace de cinq stades, environ un kilomètre. Le tunnel n'existe plus, mais on reconnaît encore les parois surplombantes que les incrustations avaient soudées au roc. L'Ak sou, ou « Eau Blanche », la rivière pétrifiante qui avait le plus contribué à former la voûte, s'est déplacée vers l'amont, les concrétions se sont effondrées et le Lycus coule de nouveau à l'air libre. En peu de temps les roues des moulins reconstruits au bord de l'Ak sou disparaissent sous un cercle de pierres et les arbres sur lesquels tombe son eau se changent bientôt en rochers*.
La montagne qui domine le confluent du Méandre et du Tchoruk-sou est flanquée à sa base, sur une longueur de plusieurs kilomètres, d'une terrasse régulière à deux étages dont la hauteur au-dessus de la plaine est d'environ 90 mètres : cette terrasse, où l'on voit, à trente kilomètres, resplendir des coulées blanches comme des cascades de lait, a été en entier formée par les concrétions des fontaines pétrifiantes : la plupart des voyageurs lui donnent le nom de Pambouk-kaleh (ou Pambouk-kalessi), ce château
' Hainilton. Researches in Asia Minor,