II. Noms à double genre
§ 181. Quelques substantifs changent de genre en changeant de sens ou de nombre^ ou même seulement par suite de diverses circonstances grammaticales. Les principaux sont les suivants :
— 1. Aigrie est masculin dans le sens d^ oiseau de proie, féminin dans le sens c^ enseigne militaire. Ex. : un aigle des Pyrénées; les aigles romaines. — On dit encore, au masculin, en parlant de certaines décorations : le grand aigle, l'aigle noir.
' DéUc"* ( ®^°* ^^ masculin au singulier et do Orgue ^ féminin au pluriel.
Ex.: Un fol amour, de folles amours. — Un grand iélice, de grandes délices. — Un bon orgue, de bonnes orgues.
Remarque. — Les Amours, êtres mythologiques, sont du masculin.
[Obigines latines et Histoire. — La différence des genres du mot amour n*est pas sans explication :
i° Amour, dans l'ancienne langue française^ n'avait qu'un genre, le féminin, par analogie avec les autres substantifs formés de noms latins en or et devenus féminins (dolor, la douleur; œlor, la couleur, etc.). Les grammairiens du xvi® siècle essayèrent de réagir contre ce démenti donné à Tétymologie, et amenèrent Tusage de mettre amour au masculin, du moins au singulier. Mais ce mot, même au singulier, est quelquefois féminin en poésie. Racine a dit :
Payer sa folle amour du plus pur de mon sang. ... Vamour la plus tendre et la plus malheureuse.
2<* Délice, Le latin ne connaissait au singulier que le nont neutre delicium (de là notre masculin singulier), et au pluiid que le nom féminin deliciœ (de là notre féminin pluriel).
Dans Tancien français^ délice était toujours du féminin.
30 Orgue — Organum est toujours neutre en latin, et devrait donner en français le masculin. Mais, dans la basse latinité, le pluriel neutre a été confondu avec le féminin, à cause de l'identité de la terminaison (a) , et le pluriel neutre organa a donné orgue au féminin.
De même, poma, plur. du neutre 'pomum^ a donné le fém. pomme ^ — foliay — folium, — feuille.
Dans Tancien français, orgue est toujours du féminin.]
3. Automne est des deux genres^ selon l'Académie; mais rnsage lai donne plutôt le genre masculin. Ex. : un bel automne ; un automne pluvieux.
4. Chose. La locution quelque chose, employée d'une manière indéfinie, est une sorte de pronom neutre. Ux. :
J*ai appris quelque chose de fâcheux.
Pour savoir quelque chose, il faut Vavoir appris. Mais, si le mot cJiose garde toute sa valeur dans cette locution, il est du genre féminin. Ex. :
Quelque chose que Je lui aie dite, je n'ai pu le convaincre.
5. Couple est du féminin quand il indique simplement le nombre deux (une couple d'œufs). Couple est du masculin quand il indique, chez les animaux, le mâle et la femelle, chez les hommes deux personnes unies par le mariage, pw la sympathie, etc. Ex. : un couple de chiens, de tourterelles ; un couple d'amis, de fripons; un heureux couple.
6. Enfant est du masculin quand ce nom désigne un petit garçon, du féminin quand il désigne une petite fille. Ex. : Un M enfant, une belle enfant.
7. Foudre est du féminin dans le sens de tonnerre, quand il est employé au propre ; il est du masculin quand il est employé au figuré, comme dans les locutions : un foudre de guerre, un foudre d^ éloquence, et en poésie. Ex, :
Le foudre, ce vengeur des colères des cieux. (Rotrou.) Il est encore masculin dans le sens de grande tonne*
8. Gens, substantif pluriel, est en général féminin quand il est précédé immédiatement de l'adjectif, masculin quand il en est suivi. Ex. : Les méchantes gens; les
162 GRAMMAÎEE FRAJ^ÇArW»
gens sensés. — Quelles gens êfcea-vous? Quels sont ces genslr
Kemarqub I. Le substantif gens, employé avec tout, est du masculin, quand cet adjectif est seul, et cela même lorsqu'il est mis avant le mot gens. Ex. : Tous les gens de bien; ces honnêtes gens sont tous ennuyeux.
Remarque IL Mais quand le substantif gens est précédé de tout et d'un autre adjectif, il redevient féminin, d'après la règle générale. Fx, : Toutes les bonnes gens.
Si cependant le second adjectif a le féminin semblable au masculin, gens rentre dans Texception qu'il présente avec l'adjectif tout : il est masculin. Ex. : Tous les braves gens. Tous les honnêtes gens.
Eemarque III. Le substantif gens, suivi d'un complément indiquant une profession, est toujours masculin, Ex. : De nombreux gens de guerre, certains gens d'étmde ou de robe.
[Origines latines et Histoire. — Dans l'ancienne langue, fidèle à rétymologie latice {gentem), ce substantif avait gardé sa signification de rcwe^ était toujours féminin, et s'employait au singulier comme au pluriel. Ex, :
La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte. (La Fontaine.)
Plus tard le mot gens a pris le sens d'Aommes, et, par syllepse (Voyez § 176, Rem.), il est devenu masculin. Alors s'est produite dans la langue, au sujet de ce mot, une certaine hésitation entre le genre masculin et le genre féminin ; et ce sont surtout des raisons d'euphonie qui ont amené les règles, en apparence contradictoires, qui viennent d'être énumérées.l
9. Hymne est masculin dans le sens général de chant; féminin dans le sens spécial de chant d'église. Ex. : Un hymne national; les belles hymnes de l'Église.
[Origines latines et Histoire. — Hymne devrait être masculin d'après son étymologie (en grec, ûuvô;, en latin, hymnus). L'usage a établi pour ce mot une difÉérence de genre, afin de marquer des nuances de sens.]
10. Mémoire est du féminin dans le sens de la faculté qui rappelle les idées ou les objets ; il est masculin dans le sens d'écrit sommaire, d'exposé, de récit, etc.
11. Orge est un substantif féminin. Cependant l'usage, consacré par l'Académie, le fait du genre masculin dans les locutions : ot^ge perlé, orqo, mondé.
SYNï^XE DU SUBSTANTIF. — § 181 163
12 . Œuvre est en général du féminin : mais ce substantif s'emploie au masculin en poésie et dans le style soutenu. Ex, :
Donnez à ce grand œuvre une heure d'abstinence.
(BoiLEAU, Lutrin.)
Il se prend encore an masculin pour désigner le recueil deô compositions d'un musicien {V œuvre de Mozart, etc.)> ou encore dans la langue de l'alchimie : le grand œuvre (la recherche de la pierre philosophale, c'est-à-dire de l'art de changer en or les plus vils métaux).
[Origines latines et Histoire. — Pour œuvre, comme pour hymne et la plupart des mots qui suivent, la différence de genre marque des nuances de sens. Mais l'étymologie d^CBUvre {opéra) lui assignait le genre féminin, qu*il avait toujours dans rancienne langue.]
Va. Pétque, fête religieuse des Juifs, et Pâques, fête religieuse des Chrétiens, sont du féminin. Ex,: La Pâque des Juifs; Pâques fleuries {les Hameaux), Quand il indique Une époque de l'année, le mot Pâqms est masculin et s'emploie sans article. Èx. : A Pâques prochaiû; quand Pâques sera venu.
14. Période est du féminin comme terme de chronologie, de médecine, de grammaire et d'astronomie. Ex. r La période du moyen âge ; la maladie est arrivée à sa dernière période ; nne période à deux, à trois membres ; la période solaire.
Période est du masculin quand il indique, soit un espace de temps indéterminé, soit le plus haut point oii puisse parvenir nne personne ou une chose. Ex. : Il était dans le dernier période de sa vie. Les arts ont été portés par les Grecs à leur plus haut période.
15. Relâche est en général masculin (Ex. : nn long relâche, il n'apris aucun relâche) ; mais il est féminin en terme de marine {Ex. : Nous avons fait une relâche à Majorque).
16. Les substantifs aide, garde, manœuvre, etc., sont du féminin quand ils désignent V action d'aider, de fja7'd(n\ de manœuvrer y etc.; trompette est du féminin quand
Il désigne l'instrument de ce nom. Ces mots sont du masculin quand ils désignent celui qui aide, qui garde, qui manœuvre, qui joue de la trompette, Ex.
2^ Un aide puissant; Avoir de bons gardes; C'est un manœuvre.
V Une aide puissante ;
Faire bonne garde;
La manœuvre des troupes ;
Mais, si la personne qui aide, qui garde, etc., est une femme, ces substantifs sont naturellement du féminin, ^x. : la cuisinière a une aide; une garde-malade. III. Noms à double plutnel.
§ 182. Les substantifs suivants ont au pluriel deux formes, qui chacune ont un sens différent :
il® Aïeuls pour désigner les deux grands pères (paternel et maternel). Ex. : Beaucoup ont le bonheur de conserver leurs aïeuls, mais peu voient leurs bisaïeuls ; 2® Aïeux dans le sens d'ancêtres. Ex. :
Il est bien fier de ses aïeux.
' V Ciels, dans le mot composé ciels de lit; dans le sens de climat {Ex. : La Provence est sous un des plus beaux ciels de ! l'Europe), et en termes de peinture. {Ex, : Ce peintre fait bien les ciels) ; 2° Cievx, dans le sens du séjour céleste; {Ex. : Notre Père qui êtes aux deux) ou poétiquement pour Ciel. Ex. :
Les deux instruisent la terre A révérer leur auteur.
\ (J.-B. ROUSSBAU.)
il° Œils^ quand il est suivi d'un nom d'être animé, mais est pris au figuré : oeik-debœuf (sorte de lucarnes), œils-de-bouc (coquillage), etc.; 2*^ Yeux dans tous les autres cas : des yeux noirs, les yeux du pain, du bouillon, du fromage ; les yeux de la vigne,' etc. ;
/ 1^ Travaih dans les sens spéciaux de rap- \ P^^^ officiel tt de machine pour maintenir 4. Travail 1 ^^^ chevaux vicieux ; fait au piunen ^o Travaux dans tous les autres sens : * [ gf^ands travaux, de longs travaux, 5. Ail i V Ails en botanique ; fait au pluriel ( 2® Aulx, dans le sens de plante potagère.
Remarqua. — L'Académie écrit au/r le pluriel du mot ail. Quelques grammairiens veulent qu'on écrive aux ; ce serait en effet plus régulier (car ux remplace Is, et il ne devrait pas y avoir ulx)\ mais aussi il y aurait confusion avec aux (pour à Us).