‹ Nouvelle grammaire historique du françaisChapitre 107 sur 112 · Crussent » est un conditionnel au subjonctif · texte numérisé non relu

Crussent » est un conditionnel au subjonctif

Dans toutes ces propositions complétives, nous remplacerions aujourd'hui les conditionnels présents par des présents de l'indicatif, et les conditionnels passés par des passés de l'indicatif.

On lit dans une lettre célèbre de Yoiture : « Qui m'eût dit, il y a quelques années, que yeusse du vivre plus longtemps que «car» j'eusse cru qu'il m'eût promis une vie plus longue que celle des patriarches. f> Les actions marquées par les verbes devoir et promettre sont présentes relativement aux moments passés des verbes principaux, dire et croire. C'est donc V imparfait qui doit les exprimer. Et en effet nous dirions aujourd'hui avec l'indicatif : « Si on m'eût dit que je devais yme plus longtemps que « car », etc. » Yoiture, mettant les verbes subordonnés au conditionnel comme les verbes principaux, ne pouvait employer que le conditionnel passé, puisque ce mode n'a pas d'imparfaite Mais à Tépoque de Voiture on pouvait aussi, comme aujourd'hui, mettre le verbe subordonné à l'indicatif; dans une autre lettre du même (sur Richelieu), on lit : « N'eussent-ils pas conclu que la chose n'étoit pas faisable? », et non « que la chose n'eût pas été faisable ».

Il faut rapprocher du premier exemple de Voiture les textes suivants :

Descartes, Lettre à Balzac : « Encore que... je susse bien que, etc., si est-ce que je n'eusse pu vous y envoyer parfois quelque mauvais compliment, si j'eusse cru que vous y eussiez dû demeurer si longtemps. »

1. Dans l'ancienne langue, l'imparfait du subjonciif servait, cori' curremment avec le plus-que-parfait, à exprimer le conditionnel passé ; mais il n'avait pas la valeur d'un imparfait du conditionnel : il en tenait lieu seulement au même titre que le plus-que-parfait.

Pascal; Provinciales, IX : « J'aurais dit que c'eut été quelque impie qui aurait fait cette peinture. »

Bossuet, Histoire universelle, 3° partie : « Si Babylone eût pu croire qu'elle eût été périssable comme toutes les choses humaines... »

Il reste une dernière hypothèse à examiner, c'est le cas où le verbe principal, qui est au conditionnel, gouverne le subjonctif. Quel temps du subjonctif choisirat-on pour le verbe subordonné? Il faut voir, semble-t-il, quel temps de l'indicatif on aurait mis si le verbe principal eût gouverné l'indicatif, et employer le temps du subjonctif correspondant. Il n'en est point ainsi cependant, et on emploie le temps qui correspond au temps du conditionnel qu'on aurait pu mettre au xvn® siècle avec un verbe ne gouvernant pas le subjonctif.

Ainsi, nous disons : « Je croirais que cette conquête n'^est pas une victoire à dédaigner. » Il semble donc que, dans une phrase subjonctive, il faudrait dire : « Je ne croirais pas que cette conquête soit une victoire à dédaigner. » Cependant on verrait une faute dans ce présent du subjonctif, et la règle est de dire : « Je ne croirais pas que cette conquête fût,,, », ce qui correspond exactement à l'ancien usage dans les phrases non subjonctives : « Je croirais que cette conquête ne serait pas... »

Il y a donc contradiction entre la règle actuelle d'accord dans les phrases indicatives et la règle actuelle d'accord dans les phrases subjonctives, et c'est un ancien usage, en partie aboli, qui nous fait mettre les verbes dépendant d*un conditionnel à l'imparfait ou au plus-que -parfait du subjonctif (qui correspondent aux conditionnels présent et passé) et non au présent ou au parfait (qui correspondraient au présent et au passé de l'indicatif).

Toutefois, quand l'action du verbe subordonné ne peut

SYNTAXE. - ACCORD DES TEMPS i>71

être considérée comme conditionnelle, on peut employer un temps du subjonctif qui corresponde à l'indicatif et non au conditionnel. Par exemple : « Qui pourrait douter qu'il soit homme de bien? » {La Bruyère, cité par Guérard). La chanson de Roland offre un présent du subjonctif tout semblable (vers 457) :

Jo ne lairreie, por tôt l'or que Deus fîst, Que ne li die^ etc.

En résumé, malgré leur incohérence apparente et leurs contradictions, nos règles d'accord des temps n'ont d'arbitraire que les applications illogiques qu'on en fait, faute de connaître leur origine et leur véritable sens.

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