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II. — Accord de subordination

Entre une proposition principale et une subordonnée non complétive, l'accord des temps n'a pas d'autres règles qu'entre deux coordonnées. Mais, quant aux subordonnées complétives*, la dépendance où elles se trouvent relativement à la proposition principale établit entre les verbes un rapport plus étroit, d'où résultent des règles d'accord particulières. Nous verrons que ces règles s'appliquent indistinctement aux temps de tous les modes. Il n'y a pas de règles d'accord spéciales pour le subjonctif. Celles qu'on a imaginées pour ce mode, étant toutes mécaniques, ont le grand inconvénient de rendre impossible l'explication logique des exceptions, et même de rejeter au nombre des exceptions beaucoup d'emplois parfaitement légitimes et tout à fait conformes au génie de la langue.

Il n'y a pas de difficultés pour Taccord quand le verbe principal est au présent. Mais, s'il est à un temps du passé

1. Les propositions circonstancielles jointes à une proposition complétive ou infinitive doivent être assimilées aux complétives.

OU du futur, on peut concevoir plusieurs systèmes pour régler le temps du verbe subordonné.

Verbe principal à un temps du passé.

Supposons d'abord que le verbe principal soit à un tempe du passée Le temps de l'action exprimée par le verbe subordonné peut être considéré soit d'une façon absolue (c'est-à-dire sans tenir compte du verbe principal), soit relativement au temps du verbe principal, relativement au passé. Par exemple, quand on dit : « Il m'a appris que son frère était amvé le mois dernier », on exprime le temps de l'action d'amyer relativement au moment passé de l'action à^apprendre. Si l'on dit : « Il m'a appris que son frère est arrivé », on exprime le temps d'amver abso* lument, sans tenir compte du verbe principal.

Le verbe principal étant à un temps du passé, supposons que le temps de l'action du verbe subordonné ait changé entre le moment du verbe principal et le moment où l'on parle, qu'elle soit devenue, par exemple, de future relativement au passé, passée relativement au présent. Dans ce cas, il n'y a pas de doute possible, il faut exprimer ce temps relativement au moment du verbe principal. Par exemple : « Il m'avait assuré qu'il viendrait le lendemain, et il est venu. » L'action de venir était future au moment passé de l'action à' assurer, absolument elle est passée : on met le verbe au futur dans le passé, et non point au passée

1. Les temps du passé sont : V imparfait, les trois passés [défini, indéfini, antérieur), le plus-que-parfait, le futur dans le passé quand l'action qui était future dans le passé est passée au moment où Ton parle, etc. 11 faut y joindre les temps correspondants des autres modes.

Il y a quelques rares exceptions à celte règle. M"*® de Sévigné a écrit : « Il a fallu qu il soit revenu au quinquina * ». Il faudrait ici le temps du subjonctif qui correspond d.\x futur dans le passé de l'indicatif, c'est-à-dire l'imparfait : « qu'il revînt. » Le temps employé par M"**» de Sévigné exprime le passé proprement dit, c'està-dire le temps absolu de l'action. Mais peut-être y a-t-il simplement dans celte phrase une confusion entre deux temps du subjonctif voisins l'un de l'autre. L'exemple suivant de Malherbe est tout semblable : « Quand elle (l'espérance) m'a failli, on n'a point été en peine de me dire deux fois que je me sois retiré » (Malherbe, éd. Lalanne, IV. 32, Lexique, p. XXXVI).

Quelquefois il arrive que c'est le même temps du verbe qui doit exprimer le temps de Taction relativement au passé et le temps de la même action relativement au présent. Supposons une action conditionnelle, présente relativement au moment passé du verbe principal, et passée relativement au présent. Il faudrait mettre le verbe subordonné à Timparfait du conditionnel. Mais, comme le conditionnel n'a pas d'imparfait, on est obligé de recourir au passé du conditionnel, que l'on emploierait également si on voulait exprimer le temps absolu de l'action : « Je savais qu'il aurait été là (au moment où je savais) s'il avait pu. » M™« de Sévigné (Lettre à sa fille, du 16 septembre 1671) : « Gomme je crus que cette bagatelle vous aurait divertie^ je vous souhaitai dans votre petit cabinet auprès de moi, sauf à vous en retourner dans votre beau château quand vous auriez achevé cette lecture. »

Le verbe principal étant toujours à un temps du passé

1. Voir d'autres exemples de M^o de Sévigné dans le lexique de l'édition Monmerqué, p. XXVIU.

lorsque le temps de l'action du verbe subordonné n'a pas changé entre le moment du verbe principal et le moment où Ton parle, on aie choix, en général, entre deux temps du verbe. Si l'on se reporte au tableau que nous avons donné à la fin du chapitre de la Division des temps^ on pourra employer soit un temps de la deuxième colonne, soit le temps correspondant de la troisième. Je réimprime ici ces deux colonnes, en les simplifiant par la suppression des temps surcomposés et de ceux où figure Tauxiliaire devoir :

Temps exprimés absolument. Mêmes temps expnmés relativemen t

au passé.

Présent.

Je parle. Je parlais (Imparfait).

Passé.

Je parlai, j'ai parlé. J'avais parlé [Plus-que-parfait) *.

Futur.

Je parlerai. Je parlerais (Futur dam le passé).

Futur antérieur.

J'aurai parlé. J'aurais parlé (Futur antérieur dans

le passé).

Ainsi on peut écrire : « Je t*ai déjà dit que je suis gentilhomme», cga, comme La Fontaine : «Je t'ai déjà dit que

1. Nous avons supprimé les formes du passé antérieur à côté du plus-que-parfait. Le passé antérieur n'est pas employé dans les propositions complétives pour exprimer le passé relativement au moment du verbe principal. D'ailleurs, d'après la définition que nous en avons donnée, il ne pourrait exprimer que la coïncidence de la fin de l'action avec le moment du verbe principal. « Il déclara qu'il eut diné» ne pourrait signifier qu'une chose, c'est qu'il mit fin à son dtner au moment même où il déclara avoir dtné. Dans l'ancienne langue, au contraire, le passé antérieur, n'ayant rien perdu de sa valeur, pouvait s'employer dans les propositions complétives à la place du plus-que-parfait» Voyez l'exemple de Join ville que nous avons cité plus haut»

y étais gentilhomme ». L'action ou plutôt l'état marqué par être est un état permanent, qui était présent au moment où « j'ai dit », et qui est encore présent au moment ou je parle. Je peux donc employer le présent proprement dit, ou le présent relatif au moment passé où a j'ai dit » c'est-'à'dire l'imparfait. Quand on ce sert du présent, on marque davantage la permanence de l'état ou de l'action, puisqu'on indique formellement que cette action est encore présente au moment où Ton parle. Cette indication ne se trouve pas dans l'imparfait, mais ce temps n'implique cependant aucune indication contraire. On peut donc l'employer, quoi qu'on en ait dit, même lorsqu'il s'agit d'un fait certain, d'une vérité de tous les temps. La règle qu'on a formulée à ce sujet condamnerait nombre de passages tirés de nos meilleurs classiques (voy. Giraut-Du vivier, Grammaire des grammaires)^ et notamment cette phrase de Bossuet : « L'empereur Antonin avait appris à son fils Marc-Aurèle qu'il valait mieux sauver un seul citoyen que de défaire mille ennemis. »

On dira aussi :

u Je lui ai annoncé que vous avez terminé J .

ou \ votre ouvrage.»

aviez terminé ) , « Il m'a écrit qu'il arrivera

ou ' demain. »

arriverait ) a 11 me démontrait que vous aurez fini \

ou I demain. »

auriez fini )

L'une des formules est l'expression absolue du temps de l'action, l'autre est l'expression du même temps relativement au moment passé du verbe principal. L'idée est la même ; seul, le point de vue change.

Mais, je le répète, pour qu'on ait le choix du point de vue, il faut que Tidée soit la môme, que le temps de Faction n'ait pas changé. On ne dirait pas : « Il m'avait écrit qu'il n 'arrivera que demain, et il est arrivé aujourd'hui. » L'action d'arriver était future au moment où Ton a écrit, mais elle ne l'est plus au moment où Ton parle. On ne peut donc employer, pour l'exprimer, que le futur dans le passé : a arriverait. »

Il faut, d'autre part, appliquer au futur et au futur antérieur ce que nous avons dit du présent; le temps absolu a sur le temps relatif l'avantage d'exprimer formellement la permanence du temps de l'action. Quand on nous dit : « Il m'a écrit qu'il arrivera demain», nous savons, sans en entendre davantage, que l'action est encore future, et qu'on n'ajoutera pas : « Mais il est déjà arrivé. »

Lorsque le verbe de la proposition principale exprime une idée personnelle, comme les verbes penser^ croire^ supposer^ et autres semblables, il faut nécessairement employer, dans la proposition complétive, le temps relatif et non le temps absolu. On ne dirait pas : « Il croyait que la rivière déborde », quand même elle déborderait encore au moment où l'on parle.

Tout ce qui vient d'être dit pour les temps de l'indicatif doit être appliqué, du moins en théorie, aux temps correspondants de trois autres modes, de l'infinitif, du conditionnel et du subjonctif. Quant à l'impératif et au participe, le premier n'entre jamais dans une proposition subordonnée, et le second ne constitue pas une proposition proprement dite.

Pour le mode infinitif, le choix entre deux temps n'existe qu'en théorie, car c'est le même temps de l'infinitif (le présent) qui exprime le présent et l'imparfait.

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C'est aussi le même temps (infinitif passé) qui exprime le parfait et le plus-que parfait. Et ainsi des autres.

Le conditionnel n'a pas d'imparfait par lequel on puisse remplacer le présent dans les propositions complétives. Au passé du conditionnel, f aurais terminé ^ on ne peut non plus substituer le plus-que-parfait, /aurais eu terminé^ dont la double valeur (futur antérieur négatif, et plus-queparfait) serait une source de confusions. Enfin le futur dans le passé du conditionnel se confond avec le futur, comme nous l'avons montré.

Reste le mode subjonctif. V imparfait (correspondant à un imparfait ou à un futur dans le passé de l'indicatif) peut être mis à la place du présent (correspondant à un présent ou à un futur de l'indicatif), et le plus-que-parfait (correspondant à un plus-^que-parfait ou à un futur antérieur dans le passé) peut être employé au lieu du parfait (correspondant à un passé ou à un futur antérieur de l'indicatif).

On peut donc dire : « Il a ordonné qu'on lui réponde, ou qu'on lui répondît demain. » Aujourd'hui, sous l'influence de la règle mécanique appliquée à la concordance des temps du subjonctif, l'imparfait serait regardé comme seul correct, et on condamnerait ce passage de Corneille [Héraclius II, 5) :

Exupère, Madame, Héraclius vient d'être découvert. Léontine.., Depuis quand?

Exupère. Tout à l'heure- Léontine. Et déjà Tempereur a commandé qu'il meure ?

L'action marquée par le verbe mourir est future relativement au moment où l'empereur a commandé, et future encore au moment où Léontine parle. On peut donc mettre ce verbe au futur dans le passé ou au futur absolu, c'esl-

à-dire, puisqu'il faut le subjonctif, aux temps de ce mode qui correspondent au futur et au futur dans le passé de l'indicatif : le présent et ïimparfait. Si l'on substitue au verbe commander ^ dans la proposition principale, un verbe gouvernant l'indicatif, comme décider ^ on pourra dire : « L'empereur a décidé qu'il mourra s> ou « L'empereur a décidé qu'il mourrait, » Avec commander^ il faut: « qu'il meure » ou « qu'il mourût. »

Le vers de Corneille est donc parfaitement correct. On peut en rapprocher deux exemples de Racine :

Dans Bérénice (IV, 6).

Titus. La reine veut mourir, allons, il faut la suivre. Courons à son secours.

Pauline. Hé quoi ! n'avez-vous pas Ordonné dès tantôt qu'on obsei've ses pas ?

Dans Britannicm (I, 2).

Burrhus. Madame, Au nom de l'empereur, j'allais vous informer D'un ordre qui d'abord a pu vous alarmer, Mais qui n'est que l'elfet d'une sage conduite, Dont César a voulu que vous soyez instruite.

A la fin de la scène, Racine n'aurait pu faire dire à Burrhus : «César a voulu que vous soyez instruite de ce que je viens de vous apprendre », parce qu'alors l'action n'aurait plus été future, n^ais seulement future dans le passé, et le présent du subjonctif ne peut exprimer le futur dans le passé.

Verbe principal à un temps du futur

Supposons maintenant que le verbe principal soit à un temps du futur*. On peut exprimer le temps du verbe

1. Les temps du futur sont : le futur proprement dit, le futur antérieur quand il exprime réellement un futur, et les temps correspondants des autres modes,

subordonné soit d*une façon absolue, soit relativement au moment futur du verbe principal. Il y a en outre un troisième système, qui n*estpas employé quand le verbe principal est au passé, et qui consiste à se placer par la pensée au moment du verbe principal considéré comme un présent. Exemple : « Grâce à ce moyen, vous saurez chaque soir ce que vous

' dépenserez J

aurez dépensé ( dans la journée. »

avez dépensé \

Dans cette phrase, le futur exprimerait le temps absolu de Faction, le futur antérieur exprimerait le temps relatif au moment futur du verbe principal; quant au passé, il faut, pour l'employer, se placer au moment du verbe principal considéré comme un présent.

Quand le temps de l'action du verbe subordonné doit

changer entre le moment où Ton parle et le moment du

verbe principal, il semble naturel d'exprimer ce temps

relativement au moment du verbe principal. Mais le

système qui prévaut aujourd'hui est celui qui assimile le

moment du verbe principal à un présent, et on range

parmi les exceptions (Voyez le Lexique de Génin) les

exemples suivants de Molière : • « Au moins ne dites mot du choix de cet époux : Je veux à votre fille en parler avant vous.

J'ai des raisons à faire approuver ma conduite. Et je connaitrai bien si vous Vaurez instruite, »

(Femmes savantes , II, 8.)

« Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera, » {Médecin malgré lui, II, 6.)

Lorsque le temps de l'action du verbe subordonné ne doit pas changer entre le moment où Ton parle et le moment du verbe principal, le temps absolu se confond

avec le temps relatif qui résulte de l'assimilation du moment du verbe principal à un présent. C'est ce temps que Ton exprime : « Quand nous aurons reçu sa lettre^ nous saurons s'il a fait beau à Paris la semaine dernière. » Si on voulait exprimer le vrai temps relatif de l'action (sans assimiler le moment du verbe principal à un présent), il faudrait employer le futur antérieur : « s'il aura fait beau. » C'est ainsi que Malherbe a pu écrire (édit. Lalanne, II, 403. Lexique, page XXXVIÏÏ) : « Prenez la liste des philosophes... Quand vous verrez combien d'honnêtes hommes auront travaillé pour vous, vous voudrez être de la partie. »

Verbe principal au conditionnel.

Il faut examiner à part le cas où le verbe principal est au conditionnel. Les règles et observations précédentes s'appliquent bien aux différents temps du conditionnel, suivant qu'ils sont temps du passé ou temps du futur ; mais le verbe subordonné, dans certain cas, peut être ou ne pas être mis au conditionnel, et il en résulte quelque trouble.

Le plus souvent, quand le verbe de la proposition principale est au conditionnel, l'action marquée par le verbe de la proposition complétive est conçue avec la même idée modale; mais comme cette idée est exprimée déjà par la flexion du verbe principal, l'usage s'est introduit de mettre le verbe subordonné à l'indicatif.

Cette règle n'était pas encore établie au xvn*^ siècle, comme le prouvent les exemples suivants :

« Sus, badin, levez-vous. Si voug tombiez dedans,

De douleur vos parents

Diroient en me blasmant, que j*en serais la cause. »

(Régnier, Sat. xiv.)

i>6S (iUAMMAîRE HISTORIQUE DU FRANÇAIS

u Vous ne vous étonneriez pas que la diversité de tant de lieui ne vous aurait de rien servL »

(Malherbe, éd. Lalanne, II, 372, Lexique, p. xxxvii.)

« S'il s'en trouvait qui crussent * que yaurois blessé la charité que je vous dois. »

(Pascal, Provinciales^ xi.)

c Quand ma pièce ne m'auroit produit que cet avantage, je pourrois dire que son succès awmt passé mes espérances. »

(Racine, Thébaîde, épître.)

a Sans cela vous croiriez que l'enthousiasme d'une bonne réception m'auroil enivrée. »

(Mao de Sévigné à sa fille, 16 octobre 1675.)

« Pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde, s'il falloit qu*on vint à me demander si yawois vu quelque chose de nouveau que je n'aurois point vu. »

(Molière, Précieuses ridicules, x.)

« Je croirois que la conquête d'un tel cœur ne serait pas une victoire à dédaigner. »

(Molière, Pnncesse d'Elide, iv, 3.)

« J'aurois assez d'adresse pour faire accroire à votre père que ce serait une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant, qu'elle serait éperdument amoureuse de lui, et souhaiterait de se voir sa femme. »

(Molière, V Avare, iv, 1.)

« Il me ressemble comme deux gouttes d'eau, et si je n'étois sûre que ma mère étoit honnête femme, je dirois que ce seroit quelque petit frère qu'elle m*auroit donné depuis le trépas de mon père. » (Molière, Malade imaginaire, m, 8.)

« S'il falloit qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu aurais menti. »

(Molière, Don Juan, i, 1.)

« Si nous entendions dans une chambre, derrière un rideau, un instrument doux et harmonieux... dirions-nous que les cordes d'un violon seraient venues se ranger et s'étendre sur un bois dont les pièces se seraient collées ensemble. . . Soutiendrions-nous que l'archet seroit touché par le vent ? »

(Fénelon, Existence de Dieu,)

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