‹ Nouvelle grammaire historique du françaisChapitre 33 sur 112 · Ont disparu complètement · texte numérisé non relu

Ont disparu complètement

1** Les dentales {t, d) isolées entre deux voyelles* ou entre une voyelle et une consonne* : les suffixes ée, te, ue, du féminin des participes passés, viennent des suffixes latins ata, ita, uta, « Père, mère, frère » viennent de patrem, matrem, fratrem, « Gué » vient de vadum ^.

2° Les labiales p, 6, v, devant toute autre consonne que / ou r : « sait» vient de sa'p[i)t\ «maussade », de male-sap{i)dum; «cité »,de ci'v{i)tatem; a douter », de duh{i)ta9'e. Il faut remarquer .que ces labiales, tout en tombant ont aU moins produit cet effet de maintenir la consonne qui suivait, et quelquefois d'appeler une voyelle d'appui qui s'est conservée. Si, par exemple, le latin avait dit dutare, au lieu de dub[ï)larey le t se serait trouvé isolé entre deux voyelles et serait tombé; la forme française eût été douer, au lieu

1. Toutefois nous avons vu que t, devant e ou i en hiatus, avait produit le même résultat que c dans la même situation. Voyez § 158, 159 et 161.

2. Toutefois quand cette consonne est une r, comme nous l'avons remarqué à propos de IV redoublée, la dentale est quelquefois représentée par une r ajoutée à celle que contenait déjà le mot.

3. T, d, dr ou <r, quand ils correspondent à /, rf, dr ou tr latins isolés entre deux voyelles, sont d'origine savante. Comparez cèdre (de cedrum) et pien^e (de petram)^ confidence (de confidentia) et confiance (de *'confidantia)y etc.

de douter. Si le latin avait dit male-sadum^ au lieu de male'Sap[i)dum, Va tonique n'aurait plus été entravé et se serait changé en ^, le rf isolé entre deux voyelles serait tombé, et il n'y aurait pas eu d'e muet final d'appui ; la forme française eût été maussé, au lieu de maussade.

3° Le b dans les flexions de l'imparfait et du conditionnel (- ait correspond à -ehat), et devant e ou i en hiatus {ait y du verbe avoir, correspond à hàbeat),ei le v isolé entre deux voyelles dans un certain nombre de mots tels que paon (de pavonem), viande (de vivenda).

192. — Il y a aussi des consonnes qui ont disparu plus ou moins complètement depuis la formation du français ; ce sont, comme nous l'avons vu, les consonnes finales. C'est que les mots se lient intimement entre eux dans la phrase. Supposons un mot quelconque suivi d'un autre mot commençant par une consonne. La consonne finale du premier aura une tendance à tomber devant la consonne initiale du second, comme, dans le corps des mots, quand deux consonnes se suivent, la première tombe généralement devant la seconde. Supposez le même mot placé devant un autre mot commençant par une voyelle, sa consonne finale se trouvant devant une voyelle aura une tendance à suivre les lois phonétiques qui gouvernent dans le corps des mots les consonnes qui précèdent immédiatement une voyelle, c'est-à-dire, par exemple, à se maintenir si c'est un t (jadis précédé d'une consonne), à se changer en s douce si c'est une s. De là l'existence des liaisons et la prononciation de 1*5 en liaison.

Un mot se trouve donc entre deux tendances opposées, suivant que le mot devant lequel il est placé commence par une consonne ou par une voyelle. La première tendance l'emporte sensiblement sur la seconde, et c'est ce qui fait que les liaisons disparaissent graduellement. Elles se main-

tiennent surtout dans les locutions toutes faites, parce que les mots y sont particulièrement unis (par exemple « suer sang et eau »), et, pour la même raison, entre les pronoms et les verbes [vous avez). Elles sont d'ailleurs protégées par plusieurs influences importantes: !•* l'orthographe, qui acquiert d'autant plus de puissance que l'instruction se répand davantage, et qui retarde les modifications naturelles des sons par le maintien des signes qui les représentent ; 2** l'analogie, qui s'inspire des cas dont nous venons de parler, où la liaison a conservé son ancienne force; enfin 3** l'euphonie, qui résiste à l'hiatus.

Ces diverses influences arrivent même à rétablir des liaisons qui étaient tombées, et à en introduire de nouvelles. Exemple : « entre quatre-z-yeux». D'autre part, il y a une tendance à faire entendre les consonnes finales, même devant une consonne, après les monosyllabes tels que vis, liSf œuf, bœuf. Les hésitations si fréquentes et les bizarreries de l'usage s'expliquent par la lutte constante des influences contradictoires qui agissent sur les liaisons.

Parmi tous les mots de la langue, les noms de nombre sont ceux qui s'emploient le plus fréquemment isolés ou à la fin d'un membre de phrase; dans cette situation, ils ne sont plus liés au mot qui suit, et il n'y avait pas de raison pour que les consonnes finales disparussent, ni s'adoucissent. De là vient la triple prononciation de dix et de six : di et si devant les consonnes, diz et siz devant les voyelles, diss et siss * quand ces mots sont isolés. Les consonnes finales de cinq, sept, huit, sont traitées de même, sauf qu'elles n'ont pas à s'adoucir devant les voyelles. Pour neuf on a conservé le v latin de novem devant les voyelles. « Deux » et « trois » font exception, n'ayant pas con-

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