II. — Dérivés par préfixes et suffixes
Dans notre Grammaire du vieux français, nous avons donné des listes de préfixes et de suffixes. Nous insisterons particulièrement ici sur ceux qui servent encore ou qui ont servi récemment à créer des mots nouveaux.
Préfixe combiné avec un suffixe.
204. — Avec les substantifs et les adjectifs comme radicaux, on peut former des verbes ayant le sens de « donner la qualité exprimée par Tadjectif » ou de « rapprocher de Tobjet désigné ou de Tidée exprimée par le substantif». G*est le préfixe a, combiné avec Tun des deux suffixes verbaux [er ou ir, ou quelquefois avec le suffixe composé oyer), qui possède cette signification. Exemples: affoler (formé sur fol), affriander (sur friand), apaiser (sur paix), aligner (sur ligne), aborder^ (sur bord), apitoyer
1* De troubler et de tremper, on a tiré aussi des substantifs dont la forme est identique à celle des adjectifs.
2. Border et aborder ont été formés isolément sur bord. Il ne faut pas croire que, en effet, aborder ait été formé sur border par l'adjonction du préfixe a, comme cela s'est produit pour d'autres verbe& Cf. § 507.
{sur pitié), amortir (sur le participe passé mort), appauvrir (sur pauvre), amaigrir (sur maigre), attiédir (sur tiède), attérir^ (sur terre), etc.
Le préfixe en, combiné avec le suffixe ir et un adjectif, a la même signification : enlaidir (formé sur laid), engourdir (sur gourd), enchérir (sur cher),
205. — Combiné avec le suffixe er et avec un substantif comme radical, le préfixe en donne au verbe ainsi formé la signification de « mettre dans l'objet désigné par le substantif», au propre ou au figuré, ou de « mettre cet objet dans — » Exemples : énamourer (formé sur amour), ensabler (qui signifie tantôt mettre du sable dans, tantôt mettre dans le sable), en5o/et7/é (participe passé formé sur soleil), ensemencer (sur semence). Chateaubriand avait créé le verbe entomber, sur tombe : « les riches abbayes, qui entombaient ses aïeux ». Plus rarement on trouve dans ce cas le suffixe ir : enorgueillir, U y a d'ailleurs un rapport de sens très apparent entre ces verbes et ceuxqui sont signalés dans le paragraphe précédent.
206. — U faut remarquer que, dans les différents cas que nous venons d'examiner, on trouve quelquefois les préfixes composés ra [ = re-a) et ren [=ire-en), au lieu de a et de en, sans qu'il y ait une idée de réitération. Exemples : rapiécer (qui signifie « mettre, même pour la première foisj des pièces à... »), rembrunir, etc. C'est que le préfixe re, dans l'ancienne langue, n'impliquait pas toujours réitération. Il avait diff'érentes valeurs, qui se sont conservées dans un certain nombre de mots. Souvent même il était à peu près explétif, et il l'est resté dans les verbes tels que remettre au sens de donner {remettre un pli à
1. Le redoublement des consonnes dans affoler^ appauvrir, attiédir, etc., est un souvenir de l'orthographe savante des mots de formation latine et des mots savants d'origine latine.
quelqu'un), remercier^ et dans l'usage populaire, où Ton confond si fréquemment rentrer* et entrer, remplir et emplir, etc.
207. — Avec un substantif ou un adjectif comme radical, le préfixe dé ou des sert aussi à former des verbes en se combinant avec les suffixes er ou ir. Exemples : dégourdir (formé sur gourd), dépecer et dépiécer (formés «ur pièce), déhancher (formé sur hanche), déborder au sens de « dépasser les bords ^ » (formé sur bord).
208. — Combiné avec le suffixe er, et un avec substantif comme radical, le préfixe é (latin ex) indique Faction d'enlever l'objet désigné par le radical, ou d'enlever quelqu'un ou quelque chose à cet objet : ébourgeonner, effacer, effiler, écrémer, épointer. Le préfixe a la forme savante ex dans expatrier. Avec le même préfixe é, le suffixe étant er ou ir, le radical peut être un adjectif. Ex : écourter, élargir, éborgner, égayer, qui signifient : « rendre plus court, rendre plus large, rendre borgne, rendre gai. » Dans ce cas, le préfixe exprime encore une idée générale d'extraction, ou simplementde traction: tirer pour rendre court, pour rendre large, etc. — Avec le préfixe savant trans et le suffixe er, on a iaxitransborder^ transvaser.
209. — En dehors des verbes, les formations de mots par préfixe et suffixe combinés se rencontrent surtout dans les mots savants.
Préfixes.
210. — Les préfixes a, en, é, dé, trans, peuvent se préposer simplement à un verbe déjà existant, pour former un nouveau verbe. Dans ce cas, a, en et e ajoutent au
1. Au sens de « enlever la bordure », déborder a été formé sur border, q% non sur bord,
verbe primitif une idée vague, l'un de tendance, Tautre d'introduction, le troisième d'extraction, rfé implique l'idée d'enlèvement, de suppression, d'éJoignement i, trans celle de passage à travers. Exemples : arranger^ adonner^ entacher, embrouiller, enclore, s'élancer, défaire, détourner, dédorer^ désorganiser, transpercer.
211. — Parmi les autres préfixes qui peuvent être préposés à un verbe, le^ plus fréquents sont re [ré aujourd'hui devant un voyelle), entre, sou, sur, mes ou mé, dont les significations sont bien connues: reclasser, réadmettre, reformer^, entrevoir, entretenir, soulever, soupeser ^ sur^ chauffer, surélever, surcomposer, mésestimer.
212. — Les véritables préfixes sont ceux qui ne s'emploient pas isolément (comme re, é, dé, trans, mes), ou ceux qui, s'employant isolément (les prépositions d, en), ont perdu comme préfixes une partie de leur valeur, ou ont pris (comme sur) une signification dérivée mais différente de leur signification propre. Quand la préposition ou l'adverbe qui se prépose à un autre mot conserve son sens propre, le nouveau mot doit être considéré non comme un dérivé, mais comme un composé. D'ailleurs, dans ce cas, on sépare ordinairement les deux mots composants par un trait : sous-diviser, contre-balancer. Il n'y a pas de difi'érence en effet, au point de vue de la formation, entre contrebalancer et porte-manteau. Mais il peut arriver qu'avec le temps, la valeur de la préposition composante devienne de moins en ncioins sensible, et dès lors cette préposition se rapproche de plus en plus d'un préfixe proprement dit.
1. Quand le verbe simple contient déjà une idée de privation, de suppression, il peut arriver que le préfixe dé renforce simplement cette idée : comparez cesser et le néologisme décesser,
2. Réformer est savant : de là la pranonciation ré. D'autres fois ré s'explique par re + é. Réveiller est pour re-éveiller.
Elle fait entièrement corps avec le mot auquel elle est jointe dans soupeser, contredire, entrevoir, entretenir,
213. — Les préfixes ne servent pas seulement à former des verbes; ils s'ajoutent quelquefois aux noms et aux adjectifs. Exemples : déveine (formé sur veine), déshonnéte (sur honnête), déshonneur [sur honneur), mésaventure (sur aventure), soucoupe (sur coupe), désordre, désaccord, malaise, malaisé^, bienveillant [== bien veuillant) , recoin. Il y a aussi de nombreux dérivés formés sur des noms ou des adjectifs avec des préfixes d'origine savante : circumnavigation, coassocié, ex-professeur, extraordinaire, extra-fin, injuste, indomptable, inusable *, impudeur, illimité (pour in^limité), international, préhistorique, antipape, archiprêtre, etc.
Suilixes.