‹ Nouvelle grammaire historique du françaisChapitre 65 sur 112 · L'ADJECTIF 1. — GENRE ET NOMBRE · texte numérisé non relu

L'ADJECTIF 1. — GENRE ET NOMBRE

303. — Parmi les adjectifs latins, les uns se terminaient en um au masculin et am au féminin, les autres avaient em pour les deux genres. Si nous supprimons Ym finale, qui était tombée de très bonne heure, nous voyons que les flexions d*adjectifs se réduisaient aux trois voyelles atones II, a, e. D'après les lois phonétiques, deux d'entre elles doivent disparaître complètement, e et u; la troisième, a, doit être représentée en français par un e muet. Par conséquent, les adjectifs dérivés d'adjectifs latins en um, am, doivent se réduire au radical pour le masculin^ et prendre e de flexion au féminin : pur, pure. Les adjectifs dérivés d'adjectifs latins en em doivent n'avoir qu'une seule forme, sans flexion, pour le masculin et pour le féminin : telle était en efiet la règle des adjectifs grand, fort, etc., dans l'ancienne langue. Mais ces adjectifs à forme unique ont pris ultérieurement un e au féminin, par analogie avec les autres. Toutefois, il est resté quelques traces de l'ancienne règle dans les locutions telles que grancTinère, grandrue, etc.

304. — Il y a des adjectifs qui se terminent par un e même au masculin. Ce sont ceux dont le radical se terminait en latin par un groupe de consonnes appelant une voyelle d'appui [frêle, faible), et quelques autres pour lesquels le féminin s'est substitué au masculin [roide, dont l'ancien masculin était roid), ou encore des mots savants : grave.

305. — Quelques adjectifs ont une forme spéciale lorsqu'ils sont placés devant un substantif commençant par une voyelle: « nouvel homme y H nouveau tort; fol amour, et amour fou; vieil habit, et vieux compagnon. » C'est que l'adjectif est intimement lié avec le substantif qu'il précède, et se prononce à peu près comme s'il ne faisait qu'un seul mot avec lui. Or, dans l'intérieur d'un mot, 1'/ placée entre deux voyelles (ce qui est le cas de 1'/ finale de nouvel^ folf vieil^ devamt un substantif commençant par une voyelle) se conserve, tandis que 1'/ placée devant une consonne (ce qui est le cas de cette / finale devant un mot commençant par une consonne) se vocalise en u. D'autre part, devant l vocalisée, e provenant d'un c bref latin entravé, se diphtongue en ea,si bien que el -j- consonne» eau* C'est ainsi que nouvel^ fol, vieil ont conservé leur ancienne forme devant les voyelles, et sont devenus nottveaUf foUf vieux * devant un substantif commençant par une consonne^ ou toutes les fois que le mot qui suivait, quelle que fût la lettre initiale, n'était pas lié intimement avec l'adjectif, était autre que le substantif auquel il se rapportait.

306. — Quand 1' / finale de l'adjectif était précédée d'un a en latin (mortel, de mortalem; loyal, de legalem), et aussi da,ns pareil^ vermeil, moins souvent employés que vieil, elle n'a pas subi la vocalisation ; toutefois elle s'est vocalisée devant 1' s du pluriel quand V a latin était resté a en français : loyals a fait loyaus, loyauon. Comparez ce que nous avons dit des noms en al.

1. «Vieux», du latin vetulurrij a gardé la forme du cas sujet singulier, vieux, au lieu de vieu^ probablement par suite de son emploi fréquent au vocatif.

II, — Modification du radical devant la flexion

nu FÉMININ

307. — La consonne finale du radical des adjectife n'est pas toujours la même au masculin et au féminin : « frais, fraîche. » C'est à la phonétique qu'il faut demander Texplication de ce fait. Dans le passage du latin au français, la consonne finale du radical latin a pu subir un changement différent suivant qu'elle se trouvait devant une flexion qui tombait ou devant une flexion qui se maintenait. Or, nous avons vu que la flexion latine du masculin était tombée, tandis que celle du féminin a persisté sous la forme d'une muet. Prenons Tadjectif/rancum^ au féminin franc-am. Le c du masculin franc-um^ se trouvant entre une autre consonne et une voyelle labiale, est d'abord resté dur (on a prononcé frank); puis, n^étant pas protégé par une flexion, il est tombé de la prononciation : on écrit ptant, mais on prononce ftun. Au féminin, le même c se trouvait placé entre une autre consonne et un a; or, d'après les lois phonétiques, dans ce cas spécial, le c devient cA, en même temps que Va atone devient un e muet : delà le féminin franche.

308. — Nous passerons rapidement sur le redoublement de certaines consonnes [l^ n, t) devant l'e du féminin S renvoyant à ce que nous avons dit, dans la première partie, du redoublement de ces consonnes en général. Nous nous bornerons à signaler une fois de plus les contra-

I. Dans g<6ntUy VI finale, que l'on ne prononce plus, était mouillée conim6 dans pévil, et elle est restée mouillée au féminin : gentille. Ici le redoublement indique une mouillure. — L'n, au lieu de se redoubler, se change en n mouillée écrite gn dans maligne, bénigne; c'est qu« le radical, môme au mascuUn, se terminait primitivement par fi mouillée t on a prononcé malign^ au mascolin.

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dictions arbitraires de l'usage : si cruel fait agnelle (on pourrait écrire cruèle, comme on écrit discrète), pourquoi loyal ne fait-il pas loyalle? Puisqu'on donne deux n à paysanne, pourquoi n*en donne-t-on qu'une à /îwe?

309. — Le redoublement de r^ s^explique mieux, parce qu'il indique la prononciation dure de cette consonne : on n'en met qu'une lorsqu'on prononce s douce au féminin. C'est qu'en effet Y s (ou x) finale est représentée au féminin tantôt par une s dure, tantôt par une s douce.

On a « dure quand cette consonne était redoublée ou précédée d'une autre consonne en latin :

roux fait rousse latin ruBsam

épais — épaisse — spiasam

gros — grosse — * groBBam épars — éparse — sparaam

faux — fausse — faiaam^

On a « douce quand cette consonne était précédée d'une voyelle en latin, 1'^ latine devenant régulièrement «douce entre deux voyelles :

jaloux fait jalouse latin zelosam français — française — france{n)nem^

adj. en eux font euse — osam

clos fait close — claumam

310. — Dans frais, mot d'origine germanique dont la forme latine est friscum, ce n'est pas Vs qui devient ch au

1. Vs (ou x) finale peut d'ailleurs provenir, comme nous l'avons vu dans la Première partie, d'une autre consonne latine que Vs, Quelle que soit son origine, elle donne toujours au féminin s dure (écrite quelquefois c) quand elle était précédée en latin d'une autre consomie : doux fait douce (latin dulQem)^ tiers fait tierce (latin tertiam).

2. Nous avons vu que Vn latine était tombée devant Vs dans la prononciation populaire. H en résulte que le suffixe ensem, devenu esenif a produit des adjectifs dont Iç féminin est en aise par s douce.

féminin ; mais le c final du radical frise s'est conservé très régulièrement, sous forme de cA, devant la flexion du féminin, tandis qu il est tombé complètement au maisculin.

311. — La gutturale c devient ch au féminin* : franc, franche; sec, sèche,

312. — Les labiales latines deviennent généralement V entre deux voyelles, et se durcissent en /" à la fin des mots. Par conséquent, les adjectifs dont le radical se terminait en latin par une labiale, auront / en français au masculin, et v au féminin : chétif chétive; neuf neuve,

313. — Les adjectifs en ou et eau, qui se terminent au masculin par un u provenant d*une / latine, retrouvent cette / au féminin, parce que 17 latine se conserve sans vocalisation devant les voyelles. En outre, dans la terminaison eauy quand u est remplacé par / au féminin^ ea se réduit à e, car la production de la diphtongue ea est intimement liée à la vocalisation de 17. C'est ainsi que le féminin de jumeau est jumelle; celui de fou, folle*. VI mouillée de vieux reparait aussi au féminin dans vieille. Nous avons vu que plusieurs de ces mots avaient conservé 17 au masculin devant les substantifs commençant par des voyelles.

1. Excepté dans les mots savants, où elle reste dure, et s*écrit dès lors qu devant e : public, publique,

2. Le redoublement de 17 dans jumelle, folle, ne s'explique pas autrement que dans cruelle, Qic, Voyez ci-dessus, § 308.

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