‹ Nouvelle grammaire historique du françaisChapitre 89 sur 112 · SYNTAXE DE L'ARTICLE · texte numérisé non relu

SYNTAXE DE L'ARTICLE

Article défini ou indéfini au singulier.

Supposons un substantif concret, par exemple un nom d animal, loup. On peut avoir à parler d'un animal de cette espèce en particulier, soit d'un animal déterminé, soit d'un animal indéterminé; dans le premier cas, on emploie l'article défini, dans le second l'article indéfini : « Le loup que j'ai vu, j'ai vu un loup. » Mais on peut

1. Pour la syntaxe historique des mots invariables, comme elle exige d'une manière particulière la connaissance de Tancienne langue, je ne puis que renvoyer à ma Grammaire du vieux français, où je crois avoir fait tous les rapprochements utiles entre Tusage ancien et remploi moderne de ces mots. J'ai renoncé également à m'occuper ici de la syntaxe de position, qui ne se prêtait pas davantage à une exposition nouvelle et indépendante.

avoir aussi à parler d'un animal de cette espèce en général, d'un animal quelconque, de l'espèce même. Dès lors, ne semble-t-il pas naturel de supprimer tc>ot article ? C'est ce que faisait l'ancienne langue : « Lion, ditBrunetto Latino, est appelé roi des bêtes. » Il nous reste de nombreuses traces de cet usage dans les proverbes : « Chat échaudé craint l'eau froide. — Souvent femme varie. — Pierre qui roule n'amasse pas mousse, elc* » Mais l'article est envahissant, il a fini par s'introduire aussi devant les noms employés avec cette valeur générale. Tantôt, en plaçant l'article défini devant le nom, on exprime, on détermine en quelque sorte le type de l'espèce : « La diamant est la plus recherchée des pierres précieuses. » Tantôt on emploie l'article indéfini, en lui donnant le sena de « un pris au hasard », et non plus de « un en partict^lier » ; c'est ainsi que l'on dit : « Un tigre est plus à craindre qu'un lion, » On pourrait dire aussi bien, d'après le premier procédé : « Le tigre est plus à craindre que le lion, »

C'est seulement comme exemples que nous avons choisi des noms concrets. Car tout ce que nous venons de dire s'applique aussi aux noms abstraits. Ainsi le mot douceur est pris dans un ^qh^ particulier^ déterminé ou indéterminé, lorsqu'on dit : « la douceur de son regard; son regard avait une grande douceur. » II a un sens général dans le proverbe : « Plus fait douceur que violence. »

Dans quelques cas, on a conservé Tusage de ne pas mettre d'article devant les substantifs pris dans le sens général : i° lorsque le substantif est régime direct d'un verbe avec lequel il forme loeution : <t former loeotio»^ tenir tête, prendre pied, prêter serment, trouver nw^reii, reBdre raison^ ete; » ; 3f aparès les purépûsitiûii» ; <« la taUe de marbre, une tête de loup, une pomme de terre, immier

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à ekemly voyager sur mer, vivre de pain, avoir trop dei c^urage^ etc. » Souveat, après une préposition (toujours daas l'hypothèse du niwitt pris dans le sens général), on a le choix entre la suppression de tout article, ou l'emploi de Tarticle défini ou de Farticle indéfini avec leur valeur générale : <c La vie du courtisan, la vie d'un courtisauy, ou la vie de courtisan est méprisable, »

Article partitif au singulier.

Après le de partitif, il faut distinguer également si le subfilantif est pris dans un sens général, ou dans un sens particulier, déterminé ou indéterminé :

Sens général : // boit de bon vin.

Sens particulier indéterminé : // boit d'un l>on vin.

Sens particulier déterminé : // hoit du bon vin^uevom lui avez envoyé.

Mais la distinetion entre le sens général et le saas particulier d^erminé n'existe que lorsque le substantif est précédé d^un adjectif.* En dehors de cette hypothèse, lorsqu'il s'agit de vin en généraly on ne dit pas (si ce n'est dans tes patois) : «Il boit de vin », mais : «. Il hoit du vin. »* Cette introduction de l'article entre le de partitif et le substantif, pris dans un sens général, n'est qu'un caspartictilier de l'application de Tarticle défini aux substâ^ntifs à sens

i. Il ne faut pa» ajoiUer «. et apirèa les négation» » ; car dans : » il n'a pai9 de pain. », pas est en réalité un substaïUif, doat d9 pain es& le régme» C*e»t comme si on disait : « il n'a morceau de pain ». Oa a donc làif, non le de partitif (qui suppose unie ellipse)^ notais la prépoR^ sition de avec sa valeur ordinaire, et nou» avons vu qu'après les prépositions ordinaires, les substantifs employés avec un sens général continuent à ne pas prendre l'article. Mais on trouve le vrai de partitif devant le régime direct des infinitifs précédés de la préposition sans : « sans faire de bruit ».

général qui s'^employaient primitivement sans article (voyez ci-dessus). Toutefois, dans le cas dont nous parlons, l'introduction de Farticle devant le substantif non précédé d'un adjectif parait à peu près contemporaine de celle du de partitif lui-même. Il semble qu'on ait passé directement de « il boit vin », comme on disait en vieux français, à « il boit du vin ».

Le non-emploi de Tarlicle après l'introduction du de partitif ne s'est maintenu que devant un adjectif. C'est que les anciens usages se conservent spécialement dans les tournures qui sont d'autre part archaïques : or, l'adjectif mis devant le nom constitue une tournure sensiblement archaïque, qui tend de plus en plus à faire place à l'ordre inverse, seul admis aujourd'hui dans bien des cas (on ne dirait plus : le droit poing ^ un fort homme, etc.) Quand on continuait à placer l'adjectif devant le nom, on continuait aussi à ne pas mettre d'article devant ce nom lorsqu'il avait un sens général, même après l'introduction du de partitif, ou du moins cet archaïsme se maintenait, tout en perdant du terrain, à côté de l'usage contraire (adjonction de l'article au de partitif) qui a fini par prévaloir dans le langage populaire, malgré la consécration de l'archaïsme* par une règle de grammaire au xvii' siècle. Le peuple, très logique, dit aussi bien : « Il boit du bon vin » que : « Il boit du vin. »

1. Je considère comme tout à fait invraisemblable Topinion, généralement admise, d'après laquelle Tellipse de Tarticie entre le de partitif et l'adjectif serait une nouveauté imaginée par les grammairiens du xvi!» siècle, et appliquée par eux d'abord au pluriel, puis, par extension, au singulier.

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Plwnel de V article.

Un nom au pluriel, comme un nom au singulier; peut représenter à notre esprit trois idées différentes : une idée particulière déterminée (les loups que j*ai vus), une idée particulière indéterminée (j*ai vu des loups), ou une idée générale (/es loups sont dangereux quand ils ont faim). Dans le troisième cas, Fancienne langue supprimait volontiers Tarticle, comme nous le faisons encore dans quelques locutions : « Les ennemis emmenèrent bêtes et gens, »

C'est l'article parlitif des qui forme le pluriel de l'article indéfini un. Il est facile de voir en effet que l'article partitif et Tarticle indéfini devaient se confondre au pluriel, tandis qu'ils ne pouvaient se confondre au singulier. L'article indéfini doit exprimer Tidée de « un en particulier » au singulier, et de « plusieurs en particulier » au pluriel ; la préposition partitive doit exprimer l'idée de « une certaine quantité de » au singulier, et de « un certain nombre de » au pluriel. Or, ily a à peu près identité entre « plusieurs en particulier » et « un certain nombre de », tandis qu'il y a une différence essentielle entre un objet pris dans son ensemble, et une quantité limitée de cet objet.

Après la préposition de, il devient impossible de différencier par l'article le sens particulier indéterminé des deux autres sens ; en effet, de joint à l'article défini pluriel les aboutit à des, et le même de doit disparaître par euphonie devant l'article indéfini pluriel des, car on ne peut dire « de des ». On devra donc dire uniformément « à cause des loups » (= à cause de les loups et à cause de des loups), tandis qu'au singulier on peut dire « à cause du loup » ou « à cause d'un loup ». Toutefois, quand on veut

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exprimer formellement le sens particulier indéterminé, on supprime Tarticle pluriel après la préposition de, ce qui est un archaïsme : « Il a été renvoyé à cause de plaintes qui avaient été {voriées contre lui. %

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