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CHAPITRE VI

LES GUERRES DE LOUIS XIV

lA POLITIQUE DE LOUIS XIV. /H 0 Quand

I commença le règne personnel de Louis XIV,

en 1661, la France tenait la première place entre tous les États. Maître absolu dans son royaume, possédant la meilleure armée d'Europe commandée par des généraux comme Turenne etCondé, Louis XIV jouissait d'une puissance incomparable.

Cette puissance, il entendait s'en servir pour continuer l'œuvre de Richelieu et de Mazarin. Richelieu avait dit qu'il fallait ' mettre la France en tous lieux où fut la Gaule ". Louis XIV se proposa de faire rentrer dans le royaume de France toutes les provinces qui en avaient autrefois fait partie et qui en avaient été détachées, comme la Flandre, tous les pays de race et de langue française qui appartenaient à des princes étrangers, comme la Lorraine, la Franche- Comté et la Savoie. Il voulut achever l'unité de la France en lui conquérant ses frontières naturelles.

Mais SI le but était le même que celui de Richelieu et de Mazarin, les moyens furent tout différents. Les deux ministres, à force d'habileté, de prudence et de modération, avaient su, dans la lutte contre les Habsbourg, rallier presque toute l'Europe autour de la France. Louis XIV, au contraire, dès le début, suivit une politique de prééminence et de suprématie. Ses prétentions orgueilleuses inquiétèrent et irritèrent toutes les puissances, et c'est contre la France que se formèrent désormais les coalitions européennes.

A peine Louis XIV avait-Il pris le pouvoir qu'il manifestait avec éclat sa volonté de mettre le roi de France hors de pair. A propos d'un conflit de préséance entre les ambassadeurs de France et d'E^spagne à Londres, Il exigea des excuses du roi d'Espagne et l'engagement que ses représentants céderaient partout le pas aux ambassadeurs français (mars 1662). Peu après, une rixe ayant éclaté à Rome entre la

SOLDATS DE LOUIS XIV (L'an miliuire {rancaU, 1696; Bibliothèque Narionalt). ^ Le fantcatin tsi armé Ja fiail et del'én^; il parle le chapeau tricame, au ample

timique hleue qui cache la culotte, des bas rouges et des souliers bas. A gauche, le soldat verse dans le canon le contenud'un étui suspendu à son cou; à droite, il bourre la

charge. Au centre: grenadier fantassin d'élite portant aussi fusil et êpée; il est en outre chargé de lancer à la main les grenades.

garde corse du pape et les gens de l'ambassade française, un légat pontifical — le propre neveu du pape — dut venir également présenter des excuses au roi, la garde corse fut licenciée et une pyramide fat élevée à Rome en mémoire de l'insulte et de la réparation.

portrait; DE LOUVOIS, par Louis Ferdinand-Qle (Musée de Versailles).

^ Petit et gros, les yeux gris bleu dans un visage empâté, le ministre de Louis XÏV

apparaît ici tel uu' il était en réalité, plein d'orgueil, impérieux et dur. Le costume, robe

noire ornée de dentelles, est celui des secrétaires d'Etat.

LES GUERRES, a a En fait, de 1660 jusqu'à la date de 1688 — l'année de la révo'ution d'Angleterre — Louis XIV domina l'Europe sans conteste et deux guerres successives, la guerre de Dévolution (1667- 1668), la guerre de Hollande (1672-1678), valurent à la France d'importantes annexions. Mais dans la période suivante, marquée par les guerres de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) et de la succession d'Espagne (1701-1714), l'hégémonie de Louis XIV fut attaquée par des coalitions européennes de plus en plus puissantes, et fut finalement ruinée.

L'ARMÉE ROYALE. LOUVOIS. a 0 Ces trente années de guerre entraînèrent de profondes transformations du système militaire, en France d'abord, puis par contre-coup dans la plupart des grands Etats. De cette transformation d'où sortit l'armée moderne, l'essentiel fut la substitution des armées permanentes et régulières aux armées improvisées et temporaires, employées jusqu'alors.

Les réformes militaires furent l'œuvre de Michel le Tellier, secrétaire d'État à la guerre depuis 1640 et de son fils Louvois qui lui succéda dès 1662 et détint le secrétariat de la guerre pendant près de trente ans (1662-1691). Louvois fut avec Colbert le principal ministre de Louis XIV. C'était un homme brutal, violent, impérieux et dur avec affectation. Son influence politique fut détestable, car, pour conserver la faveur du roi, il flatta toutes ses passions. Mais, administrateur remarquable et à l'égal de Colbert travailleur achirné, il fit de l'armée française le plus puissant outil de guerre et le plus perfectionné.

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TURENNE, par Ph. de Chainpaignc (Musée de l'Année).

/. œuvre magislrale de Philippe de Cbampcigne représente le grand homme de guerre à l'âge de trente-sept ans. Le teint est cohrê, hnmxé

grand air. .Soi» les sourcils très stiilltinls. les yeux bleus regardent loin et arei attention, t'aril droit un peu cligné. La ^AymnoMM cW éniTgi$ac,

à la base du nez, trahit l'habitude de la méditation et l'ejjort cotutant de i

M, PC/lcieAM. Lt pM mm frmt,

Il y avait en France, dès 1660, un noyau de troupes permanentes, la gendarmerie de la Maison du roi, corps de cavalerie dérivé des compagnies d'ordonnance, et douze régiments d'infanterie. Ce premier noyau s'accrut rapidement. Dès la guerre de Hollande, Louis XIV eut 60 régiments d'infanterie ; il en eut 98 lors de la guerre de la Ligue d'Augsbourg. L'effectif moyen sur le pied de paix fut de 123 000 fantassins et 47 000 cavaliers. Pour loger, nourrir, vêtir les troupes, Louvois fit construire des casernes, organiser des magasms. 11 fut le créateur de ce que nous appelons le service d'intendance.

L'armée devint en même temps une armée régulière ; elle fut tout entière soumise à la même discipline, aux mêmes règlements de manœuvre. La même hiérarchie d'officiers et de sous-officiers fut établie partout. Les troupes reçurent l'uniforme, c'est-à-dire des vêtements de même coupe et de mêmes couleurs pour tous les hommes d'un même régiment. Elles reçurent aussi les mêmes armes.

L'armée continua d'ailleurs à se recruter par enrôlement volontaire ou racolement. On continua à acheter et à vendre les charges de colonel et de capitaine. Mais

nul ne put être officier sans avoir passé deux ans dans les compagnies de cadets, et Louvois obligea tous les officiers, quels que fussent leurs titres de noblesse, à faire leur service régulièrement, à se plier comme les soldats à la discipline. « Le roi, écrivait-il à un chef de corps, désire que vous fassiez mettre en prison ou au cachot le premier qui ne vous obéira pas ou qui vous fera la moindre difficulté. » C'étaient là de grandes nouveautés et parmi les nobles on considéra comme un scandale que Louvois « voulût accoutumer les seigneurs à l'égalité sous le prétexte de leur apprendre à obéir avant de commander ".

COMPCSITION DE L'ARMÉE. 0 a L'armée comprenait la Maison du Roi, la cavalerie, l'infanterie, l'artillerie.

La Maison du Roi était une troupe d'élite, elle formait à elle seule une petite armée, comprenant 2 500 cavaliers, gardes du corps, mousquetaires, gendarmes et chevau-légers, à peu près tous gentilshommes, et 12 000 fantassins, gardes françaises et gardes suisses.

La cavalerie comprenait les cuirassiers, les carabiniers, qui de tout l'ancien arsenal défensif ne gardaient plus que la cuirasse, les dragons et les hussards.

L'infanterie, trois fois plus nombreuse que la cavalerie, était armée d'abord du mousquet à mèche et de la pique, mousquetaires et piquiers étant en nombre égal. A la fin de la guerre de la Ligue d'Augsbourg, le mousquet fut remplacé par le fusil à pierre, qui permettait un tir plus rapide. En même temps on inventait la baïonnette. Ce fut d'abord une lame très courte, montée sur une tige de bois qu'on enfonçait dans le canon du fusil, ce qui empêchait de tirer. Mais Vauban imagina de monter la baïonnette sur un cylindre creux ou douille qui enveloppait 1 extrémité du canon, sans en masquer l'ouverture. L'arme blanche et l'arme à feu se trouvèrent ainsi réunies en une seule arme, le piquier et le mousquetaire en un seul soldat.

Les troupes d'artillerie furent une création de Louvois. Avant lui il y avait un matériel d'artillerie et des officiers, mais point de soldats : pour servir les pièces, on empruntait des hommes à l'infanterie. Louvois organisa des compagnies de canonniers qui formèrent le corps de Royal- Artillerie, à l'effectif de 5000 hommes.

LES GÉNÉRAUX. 0 0 Servi dans ses négocialions par des diplomates excellents, Louis XIV eut pour commander ses armées plusieurs générations de grands hommes de guerre. D'abord, ce furent, pen-

LOUIS XIV TRIOMPHANT (Bas-relief du Salon de la Guerre. Muselé de Ver- „,,^,,p Jp D^v-nllltion et la BUCrrC dc Hollandc,

!«;1M. a En costume romom./e roi foule c'cs vamcus aux pieds de son cheval. Une dant la gUerrc de UCVOiUtlOn CI la gueiie UC IJUimiiuc,

dimnili lient sa couronne. En haut du médaillon. Renommées louant de h Irompelle : , i remarOUableS de tOUS, Condé et Turcnne.

au bas, deux captifs (lu enchaînent des guirlandes. *^* F*" ^

Le rôle qu'avait joué Turenne dans la guerre d'Espagne, sa victoire des Dunes, cause déterminante de la paix des Pyrénées, l'avaient fait élever à la dignité unique et créée pour lui de maréchal-général des camps et armées de France. Très ménager du sang de ses soldats qui l'appelaient " Notre Père ■ , Turenne ne voulait rien laisser au hasard, mais il exécutait avec une magnifique audace ses desseins longuement médités. Il avait le génie de la vraie guerre, celle que pratiquèrent plus tard les généraux de la Révolution et Napoléon, et qui a pour but non point la conquête de " positions ", mais par des marches rapides et des attaques poussées à fond l'anéantissement des forces vives de l'adversaire, la destruction de ses armées.

Après 1 urenne et Condé vinrent, pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg, le maréchal de Luxembourg et Catinat ; le premier, " un nain bossu », un improvisateur du champ de bataille, comme Condé, un homme aux " illuminations soudaines », intrépide, payant de sa personne aux heures critiques menant lui-même à soixante-cinq ans les charges décisives, glorieusement surnommé « le Tapissier de Notre-Dame », tant il y avait, pendus aux voûtes de la cathédrale, de drapeaux enlevés par ses soldats à l'ennemi ; — Catinat, un bourgeois, un moment avocat, puis engagé volontaire, parvenu à force de bravoure et de mérite à la. dignité de maréchal, un méditatif, avare du sang de ses hommes qui l'appelaient " le Père la Pensée ».

Dans la guerre de Succession d'Espagne parurent le duc de Vendôme, un arrière-petit-fils d'Henri IV ; le maréchal de Berwick, un fils de Jacques II d'Angleterre, naturalisé français ; enfin le maréchal de Villars, le seul de tous les généraux de Louis XIV qui par ses conceptions stratégiques se rapprochfit de Turenne, l'homme qui à la fin de la guerre de Succession d'Espagne, alors que tout semblait presque désespéré, sauva la France à Denain et permit à Louis XIV de terminer son règne par une paix honorable.

VAUBAN, a 0 Mais la stratégie de Turenne et de Villars, pour qui l'essentiel de la guerre était la destruction des armées ennemies, ne comptait que peu de partisans Pour Louis XIV et ses contemporains, la guerre c était la conquête méthodique et progressive du territoire ennemi, citadelle par citadelle. Aussi les sièges se comptent presque par centaines dans les campagnes de Louis XIV.

La guerre de sièges eut son Turenne, le marquis de Vauban. Enrôlé à dix-sept ans en 1650, il était ingénieur à vingt-deux ans et assez réputé pour qu'on lui confiât dès lors la direction d'un siège. Il dirigea personnellement plus de cinquante sièges sans subir

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un seul échec, et l'on (lisait que toute citadelle assiégée par lui était citadelle prise. Pour l'attaque des places il inventa le tir à ricochet qui permettait d'atteindre indirectement celles des défenses ennemies dont la vue était masquée. Il inventa surtout les parallèles, grands retranchements dont la direction était pareille à celles des remparts assiégés. Ces parallèles servaient à relier les tranchées ; armées de batteries, elles formaient comme une autre citadelle en face de la citadelle assiégée.

Mais plus qu'un preneur de citadelles, il fut un constructeur de citadelles. Nommé commissaire général des fortifications après 1678, il dirigea les travaux de près de trois cents places fortes. Son œuvre principale fut la construction des places du Nord, la création, là où nul obstacle naturel ne défend la France, de ce qu'on a appelé " la frontière de fer >>. Il imagina alors tout un système nouveau de fortifications.

Au lieu d'élever les murs au-dessus du sol, il les enterra. Le mur, «l'escarpe », très élevé, précédé d'un fossé très large, n'était plus visible du de.hors. Il était surmonté d'un parapet, talus de terre gazonnée, très épais, où les boulets s'enfonçaient sans produire de dégâts sérieux. Il était couvert en avant de rautrejcôté

PORTRAIT DE VAL'BAN. École .innoiie du XVII- iiècle (MuWe <k V«. sailtefl). 0 VaiJkim, It pAu tftmi in intàrievra tmHtmjn dm XVII* aècir. Iml mmu un temantuckle e'concmù/c. on aiJinI patriote, pmniemnt pamt le Amu 0mUk. Am moral, il lut assutimtnl l'unr dit fiha noUesfiimm dt i d'imt parfmt* énilmn.

ENTREEjDE LOUIS XiV A ARRAS, par Van der Meuien (août 1667). (Musée du Louvre.) a Dam un carrosse d'apparat, au caisson bas, grand ccmme un petit salon et attelé de six chevaux blancs, est assise la reine avec ses dames d'honneur. Le roi suit, monté sur un cheval blanc. Derrière lui, Mormeur et une troupe de courtisans s' avancent achevai également. Des personnages de moindre importance suivent à pied. Au bord du chemin, la population de la ville regarde défiler le cortège avec curiosité. Au fond, les/ortificationsd*Arras.

du fossé par un second mur, la « contrescarpe >', et de nouvelles masses de terre formant le glacis dont les pentes doucement allongées allaient se confondre au loin avec la campagne environnante. De sorte que ces fortifications, dites fortifications rasantes, sans relief au-dessus du sol, n'offraient presque aucune prise aux coups de l'ennemi.

Le système de Vauban fut bientôt imité par toute l'Europe ; on l'employa pendant deux siècles jusqu'à nos jours, jusqu'à la récente invention des armes à longue portée et des explosifs à grande puissance.

LA GUERRE^ DE DÉVOLUTION, iz/ >£/ La « grande affaire » du règne de Louis XIV, ce fut l'affaire de la succession d'Espagne. Elle s'ouvrit dès 1664, quand mourut le roi d'Espagne Philippe IV.

Philippe IV laissait pour successeur un fils né d'un second mariage, Charles II. Louis XIV, en cas de mort de Charles II, avait des droits sur la succession d'Espagne, car sa femme, Marie-Thérèse, était la fille aînée de Philippe IV. Il préféra ne pas attendre et résolut de prendre tout de suite une partie de l'héritage, la Flandre. Pour justifier cette entreprise, il invoqua

le droit de dévolution : c'était une coutume du Brabant en vertu de laquelle les enfants nés d'un premier mariage, en la circonstance Marie-Thérèse, étaient seuls héritiers de leurs parents, à l'exclusion des enfants nés d'un second mariage, en la circonstance Charles II.

En juin 1667, sans déclaration de guerre, soixante mille hommes commandés par Turenne pénétrèrent en Flandre. En aoijt, toutes les places étaient occupées. Lille, qui résista le mieux, avait tenu neuf )ours. La reine-régente d'Espagne, se refusant à reconnaître le fait accompli, une seconde armée, commandée par Condé, envahit la Franche-Comté et l'occupa en quatorze jours (février 1668).

Ces conquêtes rapides alarmèrent l'Europe, surtout la Hollande et l'Angleterre. Les Hollandais convoitaient les Pays-Bas pour eux-mêmes. Quant aux Anglais, ils ne voulaient à aucun prix — ils s'y sont toujours opposés ■ — • voir la France s'établir à l'embouchure de l'Escaut. Avec la Suède, dont ils achetèrent le concours, ils formèrent la triple alliance de la Haye et essayèrent d'imposer leur médiation- Mais Louis XIV se hâta de traiter directement avec l'Espagne : par la

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SIEGE DE TOURNAI (Gravure de s, Leclerc.d après Le Brun ; Chalcographie du L*nivre).^ .-lu tyranier plan, u-ie fyarnUèle occufxe bar les Irotipes ftari'.aises, movsqt'e~ taires et eiçuiers ; au seconà plan, un boyau de Iranchee. Au fond, la tnlle assiéfKe Que couronne la fumée des canons. L^ s^ège de Tournai, en 1667. fui dirigé par Vauban et, assez habilcmenl, le dessinateur a représenté ici une scène qui met en relief la nouvelle tactique Préconisée par le grand ingSnieur el adoptée par nos troupes avec tant de succès qu'on

disait couramment : « Ville assiégée par Vauhan, ville prise".

paix d'Aix-la-Chapelle» il rendit la Franche-Comté et garda onze places de la Flandre, parmi lesquelles Douai et Lille (1668).

LA GUERRE DE HOLLANDE. ^ ^ Louis XIV n avait signé la paix que pour préparer une nouvelle guerre. D'instinct le Grand Roi détestait la Hollande calviniste et républicaine et son gouvernement de « marchands de fromage ». Puisque la Hollande prétendait faire obstacle à ses projets de conquête, il ■ résolut de briser la puissance hollandaise. Cette puissance n était pas médiocre, car la République des Provinces-Unies s'était enrichie par le grand commerce; elle avait enlevé au Portugal ses plus précieuses colonies, et ses flottes tenaient sur les mers une place comparable à celle que tiennent aujourd'hui les flottes anglaises.

La guerre fut soigneusement et secrètement préparée. Une habile campagne diplomatique, dirigée par de Lionne, continuée après sa mort (1671) par Arnauld de Pomponne, isola la Hollande et assura à Louis XIV l'alliance de l'Angleterre, de la Suède, des princes allemands des bords du Rhin, ainsi que la neutralité de l'Empereur, qui, disait un de ses ministres, manquait d'argent « pour faire bouillir sa mar-

mite ». Le secrétaire d'État à la guerre, Louvois, réunissait pendant ce temps une armée de plus de cent mille hommes.

Quand tout fut prêt (mai 1672), les troupes françaises, commandées par Turenne et Condé, prirent brusquement l'offensive, forcèrent le passage du Rhin au gué de Toihuys et envahirent la Hollande. Celle-ci semblait perdue, car rien n'y était organisé pour la défense. Les Hollandais n'avaient pas prévu le péril ; uniquement occupés de leurs intérêts commerciaux, ils n'avaient pas voulu entretenir d'armée permanente, sous prétexte que c'eût été gaspiller de l'argent.

Mais pour sauvegarder leur indépendance, ils surent prendre une résolution héroïque. Ils ouvrirent les écluses et percèrent les digues qui défendaient le bas pays contre la mer : une grande partie de la Hollande fut inondée, les villes furent transformées en îles, inabordables autrement qu'en bateaux. Les Français durent s'arrêter au bord des pays noyés. En même temps éclatait une Révolution : le grand Pensionnaire de Hollande, Jean de Witt, chef du gouvernement, fut massacré et tous les pouvoirs furent remis à Guillaume d'Orange, nommé stathouder, c'est-à-dire chef de l'armée.

Guillaume d'Orange avait vingt et un ans, une

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intelligence vive, une indomptable ténacité, et un rare talent de diplomate. Il devait être jusqu'à la fin de sa vie (1702) l'adversaire acharné et infatigable de Louis XIV, le chef de toutes les résistances à ses projets. Dès 1673 il parvint à former contre la France une première coalition européenne qui comprit la Hollande, l'électeur de Brandebourg, l'Empereur, puis l'Espagne et l'Empire.

CAMPAGNE D'AI^ACE. 0 a Telle était cependant la puissance militaire de la France qu'elle résista victorieusement aux efforts des coalisés. La Hollande fut abandonnée, mais la Flandre et la Franche-Comté furent de nouveau conquises sur les Espagnols. A l'est, l'.Msace, un moment envahie par les Allemands, fut dégagée par une magnifique campagne qui est comme le chef-d'œuvre de Turenne.

A la fin de septembre 1674 les Allemands, débouchant par le pont de Strasbourg, avaient pénétré en .Msace par surprise. Après un mois de manœuvres dans la région au nord de Strasbourg, Turenne, trop inférieur en nombre, parut renoncer à la lutte et abandonner l'Alsace : vers la mi-novembre, il franchit les Vosges un peu au-dessus de Saverne comme pour

\SS< DÉFENSES DE LA PIJ^CE DE RURICK (Gravure de Sél>«ien Uclerr Bibliothèque Nationale). ^ /*c/i7e ville du duché de Ctèoesquite rendit àTurenne en juin 1672. Ruricli avait conservé son enceinte du Moyen Age ; elle avait en outre des /oTliftcalions du wf siècle formées de bastions saillants et précédés de fossés remplis d'eau

se cantonner en Lorraine. La neige commençait à tomber ; les Allemands jugèrent la campagne finie pour cette année, et selon l'usage du temps, ils prirent leurs quartiers d'hiver.

Mais, disait Turenne, " il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre en repos en France, tant qu'il y aura un Allemand en deçà du Rhin en Alsace >'. Et, tandis que les ennemis se jugeaient à l'abri de toute attaque jusqu'au printemps, dès le début de décembre, sur le plateau de Lorraine, Turenne, aussi actif à soixantequatre ans que le plus jeune de ses officiers, faisait filer ses troupes vers le Sud, le long des Vosges, par des chemins défoncés, dans la neige et le froid.

Le 27 décembre, ses têtes de colonnes apparaissaient tout à coup au sud de l'Alsace, à Belfort. Le 29, il était à Mulhouse. Les Allemands, surpris en plein repos, essayaient vainement de se rallier. Bousculés le 5 janvier à Turckheim, près de Colmar, jxjussés sans trêve vers le Nord, ils repassaient en hâte le Rhin à Strasbourg. Le 14 janvier, il n'y avait plus un Allemand en Alsace : la campagne avait duré dix-sept jours.

Ayant à son tour passé le Rhin au printemps de 1673. Turenne se préparait à livrer bataille près de Saisbach au général autrichien Montecuculli quand il eut la poitrine broyée d'un boulet perdu (27 juillet 1675) : < Je ne saurais trop regretter, disait le soir son adversaire, un homme au-dessus de 1 homme, un nomme qui faisait honneur à l'humanité. »

DEVANT NIMÈGUE (Gravure de S. Le Clerc. Bibliothèque Nationale). 0

Au pramer plan, l'installation d'un camp français: tentes, boutiques, forge, cuisine en

plan vent, cavediers et fantassins. On aperçoit dans le lointain des parallèles et les

remparts de la ville assiégée.

PAIX DE NIMÈGUE. ^ /S Malgré les efforts des coalisés, la France gardait la suprématie sur terre et sur mer. Les flottes françaises, réorganisées par Colbert et bien commandés par Duquesne, étaient victorieuses en Méditerranée. L'amiral hollandais Ruyter fut vaincu et tué dans une grande bataille au large de Syracuse (1676).

La coalition, impuissante, se résigna à signer la paix de Nimègue (1678). La Hollande, prétexte de la guerre, ne perdait rien. Ce fut l'Espagne qui paya : elle dut céder à Louis XIV la Franche-Comté et douze places de la Flandre, entre autres Valenciennes, Maubeuge et Cambrai. Ces places formèrent à la France une frontière régulière au nord, à peu près notre frontière actuelle . Soigneusement fortifiées par Vauban elles furent désormais comme un bouclier couvrant Paris.

LES CHAMBRES DE RÉUNION, js/ ^ La paix de Nimègue marqua l'apogée de la puissance de Louis XIV. La ville de Paris l'appela Louis le Grand, et pendant dix ans, de 1678 à 1688, il fut réellement le maître de l'Eu rope occidentale. Alors son orgueil ne connut plus de mesure et lui inspira les actes les plus audacieux.

Les traités de Westphalie et de Nimègue portaient que les territoires cédés à la France l'étaient avec leurs dépendances. S'emparant de cette formule vague, Louis XIV chargea des tribunaux français, les Chambres de réunion, de rechercher quels pays avaient, à une date quelconque, relevé des territoires nouvellement acquis. Les Chambres de réunion attribuèrent ainsi

à Louis XIV un grand noiiibre de territoires, entre autres Montbéliard, une partie du Luxembourg. Ces territoires, qui appartenaient à des princes étrangers, furent occupés et annexés en pleine paix. L'annexion qui eut le plus de retentissement fut celle de Strasbourg, qui jusqu'alors était restée ville libre (1681). Strasbourg avait une grande valeur militaire parce qu'elle gardait l'un des rares ponts qu'il y eût alors sur le Rhin, fleuve difficile à franchir. Elle fut occupée, du reste, non pas en vertu d'une décision des Chambres de réunion, mais parce qu'elle n'avait pas su défendre sa neutralité et par deux fois avait laissé les Allemands pénétrer en Alsace.

Ces annexions indignaient et effrayaient les puissances. Elles ne bougeaient pas cependant, parce qu'elles savaient Louis XIV plus fort qu'elles. L'Empereur, comme autrefois Charles-Quint, était paralysé par une invasion turque arrivée jusqu'à Vienne (1681). Mais les États qui se sentaient menacés commençaient à se rapprocher et à conclure des alliances particulières.

LA LIGUE D'AUGSBOURG. a a L^ révocation de l'édit de Nantes (1685) tourna contre Louis XIV tous les États protestants et ajouta aux colères politiques les haines religieuses. Guillaume d'Orange n'eut pas de peine à réunir dans une nouvelle coalition les divers groupes d'alliés déjà formés. En 1 686, les rois d'Espagne et de Suède, la Hollande, l'Empereur, plusieurs Électeurs, le duc de Savoie formèrent la Ligue d'Augsbourg, en vue de se garantir réciproquement contre les violences possibles de Louis XIV. La ligue n'avait encore qu'un caractère défensif. Mais Louis XIV, loin de reculer, multiplia les provocations. En 1688, l'électorat de Cologne

LA BATAILLE D'AGOSTA (22 avril 1576). (Bibliolhèoue Nationale, Estampes.) ff Doiueanc y ballil h flotte espagnole et la flotte hollandaise commandées par Ruyter. Au premier plan, la flotte française ; déployée en arrière, la flotte ennatùe. Au fond, on aperçoit la côte de Sicile.

LES GUERRES DE LOUIS XIV

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