CHAPITRE IX
LES GUERRES CONTINENTALES ET COLONIALES
La politique française en Europe.
t EUROPE EN 1715. £/ 0 Quand Louis XIV. mourut, en 1715, la situation de l'Europe était profondément différente de ce qu'elle était à son avènement, en 1643. A cette époque il y avait cmq grandes puissances continentales : la France, l'Autriche, l'Espagne, la Suède, la Turquie. L'Angleterre, engagée dans une terrible révolution, ne jouait plus qu'un rôle effacé. La petite république marchande de Hollande exerçait sur les mers une véritable suprématie.
En 1715, seules la France et l'Autriche comptent encore parmi les puissances de première grandeur ; mais l'ère de la prépondérance française est close. L'Angleterre, définitivement organisée en monarchie constitutionnelle, revendique à son tour la domination des mers. Et tandis que l'Espagne, la Suède, la Turquie, la Hollande reculent au second rang, on voit apparaître sur la scène de l'Europe deux Etats nouveaux, en pleine croissance, la petite Prusse — l'ancien électorat de Brandebourg — que le roi Frédéric-Guil-
laume I*""" (17 13- 1740) dote d'une belle armée de quatrevingt mille hommes, l'immense Russie dont le tsar Pierre le Grand (1689-1723) vient de fonder la puissance sur les ruines de l'empire suédois.
SITUATION DE LA FRANCE, i^ i^ La France sortait appauvrie et épuisée de la longue et terrible guerre de Succession d'Espagne. Elle ne pouvait plus prétendre à cette prépondérance que Louis XIV revendiquait orgueilleusement au début de son règne personnel. Après treize ans de guerre, non seulement elle n'avait pas gagné un pouce de territoire, mais elle avait dû faire d'humiliantes concessions à ses rivales les plus acharnées, l'Angleterre et r.'\utriche. Les traités d'Utrecht avaient été une défaite française.
Mais celte défaite n'avait rien de désastreux ni d'irréparable, et si la France ne tenait plus en Europe la plus grsnde place, elle tenait encore une très grande place.
Militairement, elle avait prouvé sa force de résistance et sa valeur en soutenant, pendant ces treize ans de guerre, sans se laisser sérieusement entamer, l'as-
CARDINAL DUBOIS (Gravure de Drevet, d'après H. Rigaud ; Bibliothèque Nationale) £f Saint-Simon, oui le détestait, lui décernait'' tous les vices*. Dubois n en possédait que sa bonne part' Mais il avait une firande puissance de travail, tme fécondité de ressources extraordinaires. Ce fut un très halile politique qui n'eut certainement pas le lem'^s de donner toute sa mesure.
saut de la coalition européenne : l'armée française était encore la première de l'Europe par le nombre, l'organisation et la réputation. Politiquement, elle avait réussi à chasser les Habsbourg d'Espagne et à installer à leur place une dynastie française : d'ennemie héréditaire, l'Espagne allait passer au rang d'alliée fidèle. Territorialement enfin, la France s'adossait à de solides frontières naturelles, les Pyrénées, les Alpes méridionales, le Jura, le Rhin ; au nord Vauban lui avait fait, avec les remparts de ses citadelles, une frontière de fer. Seules la Lorraine et la Savoie, terres françaises par la civilisation et la géographie, manquaient à l'unité française. Hors d'Europe la France possédait en Amérique un vaste empire colonial, formé du Canada, de la Louisiane et des « Iles », c'est-à-dire les Antilles françaises, la Dominique, la Martinique, la Guadeloupe, et Saint-Domingue. Les colons français étaient peu nombreux, mais hardis, entreprenants, habiles à se concilier les populations indigènes : à deux reprises, de 1689 à 1697, puis de 1701 à 1713, ils avaient lutté sans désavantage contre les colons anglais, vingt fois plus nombreux. Pourtant c est eux qu'on avait sacrifiés à Utrecht, en livrant à l'Angleterre, l'Acadie et Terre-Neuve, c'est-à-dire la porte du Canada.
De ce tableau il ressort qu'une triple tâche s'imposait en 1715 aux hommes d'Etat français : avant tout, il fallait permettre au pays de refaire ses forces à la faveur de la paix ; la France, selon le mot d'Henri IV, avait besoin de reprendre haleine. En second lieu, il fallait travailler à l'achèvement territorial du royaume, en tenant compte des changements survenus dans la
répartition des forces européennes. Enfin il fallait seconder les vaillants efforts des colons français d'Amérique et protéger la nouvelle France contre les convoitises anglaises.