‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 2)Chapitre 39 sur 86 · V. '.oogic · texte numérisé non relu

V. '.oogic

Seo CHAPITRE VII

bourgeoisie de la garde nationale se mêlait à ia multitude. Cependant M. de Sainl-Priesl, inspiré par une autre expérience des affaires publiques, posait la question devant le roi et ses collègues.

La question était celle-ci: au bout de cinq mois écoulés depuis la réunion de l'Assemblée, après tant de concessions faites, la garde nationale et la mullilude marchaient sur Versailles, dans un but dont il était facile de prévoir les résultats, celui de forcer le roi à les suivre et d'habiter le Paris du lijuillet.

Pouvait-on subir une telle violence? Le minisire de l'intérieur ne le croyait pas. Il proposa donc d'y résister et d'adopter immédiatement un système de défense'.

Quatre ministres, le maréchal de Beauveau, l'archevêque de Vienne, M. de Latour du Pin, -M. de la Luzerne, partageaient l'opinion de M. de Saint-Priest. Necker, avec l'archevêque de Bordeaux et M. de Montmorin, s'y montra tout à fait contraire'.

Les deux systèmes qui se trouvaient en présence, offraient un caractère entièrement tranché, type même de la situation.

M. de Saint-Priest, se plaçant au point de vue politique, ce qui était son devoir, voulait agir comme tout ministre de l'intérieur digne de ce nom aurait dû le faire; il voulait que le roi sortit de la situation passive où il ne pouvait que subir toutes les volontés, toutes les humiliations, toutes les violences, et finir par succomber; il ne voulait pas que la royauté se rendit, mais que, dans un cas de

' ^otict sur S. le comte de Sainl-Priesl, par M. de Baninte,

p. OXÏIJ.

M6i</., p. Cïviii.

légitime dérense, elle résistât et marchât sur ceux qui venaient l'attaquer, sur le péril lui-même au lieu de l'attendre.

Quel que dût être le résultat, cela semblait, pour le descnndantde Henri IV et de Louis XIV, la vraie, la seule politique.

M. Necker, dont M. de Montmorin et l'archevêque de Bordeaux soutinrent l'opinion, ne voyait que des dangers dans toute mesure énergique. 11 craignait la guerre civile, comme si les révolutionnaires du 14 juillet avaient craint l'insurrection, et après la visite que le roi avait déjà faite à rHdtel'de Ville, après la discussion du VetOy accompagnée des outrages de la me, après les menaces dont l'Assemblée elle-même avait été l'objet, il ne voyait pas d'inconvénient dans « le dessein annoncé de supplier le roi de venirliabiter Paris, » ily voyait même des avantages à cause de « l'enthousiasme que les Parisiens avaient montré pour le roi et de leur dévouement pour sa personne. k>

Quand on pense à toutes les illusions que Necker avait dû perdre déjà, à la récente insurrection du 14 juillet, à l'état de Paris, à cette multitude en marche qu'il veut croire pleine de dévouement pour le roi, à cette garde nationale que la Fayette lui-même n'a pu retenir, on peut mesurer l'excès d'illusion de ce ministre; mais, quand on réfléchit qu'un homme comme M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, qui n'était pas citoyen de la petite république de Genève, que l'archevêque de Bordeaux, conseillaient au roi, comme Necker, de se laisser aller au cours des événements, de ne pas voir, comme M. de Saint-Priest, la situation telle qu'elle était, mais d'avoir confiance dam les dispositions popu-

laires; quand on se souvient de l'hésitation du roi, qui avait sans doute à prendre un grand parti, car, à dater de ce jour, il aurait fallu répondre par un système complet à la logique révolutionnaire, faire sortir de la situation un véritable gouvernement, s'il pouvait en sortir, ou bien vaincre la Révolution et s'entendre avec la France elle-même ; on s'explique, sans l'approuver, l'irrésolution du rot entre les dangers d'une situation générale qui s'est formée depuis longtemps autour du pouvoir, qui a entraîné, par l'influence des idées, tant d'intelligences, et cette route qu'on lui montrait comme la seule voie qui lui restât pour en sortir.

La situation, en effet, qui s'offrait au roi n'était au fond que la conséquence d'un état des idées qui, " avant et dès le commencement de son règne, avait exercé un'grand empire sur une foule d'esprits éminents, ou qui passaient pour tels :1a séance du 4 août, où la noblesse de l'Assemblée elle-même avait aboli , en quelques

beures, tout ce qu'elle avait pu de l'ancien régime, n'était-elle pas bien récente?

Le roi, d'ailleurs, qui, de bonne beure, avait réfléchi

à la politique suivie par Charles I", en présence de la

crise à laquelle on arrivait alors, repoussait l'idée de la - guerre civile, et voulait croire comme Necker, comme le

c<>mte de Montmorin et l'archevêque de Bordeaux, qu'il

fallait avant tout éviter une lutte immédiate et l'effusion

du sang.

Cette politique de modération et d'expectative était-elle

la bonne? Appartenait-elleà cette logique, à cette énergie,

sans lesquelles il n'y a point de gouvernement possible?

Nous avons déjà reconnu qu'on ne pouvait, soutenir cette

opinion au point de vue politique.

Mais le caractère du roi, lui-même irrésolu, élant donné, au milieu de circonstances qui jetaient tant d'esprits dans le doute et l'hésitation, on pourra s'expliquer, lorsqu'on songe surtout à l'horreur qu'il avait du sang répandu, le parti définitif qu'on lui verra prendre.

Ce qu'il y a de certain, c'est que ce parti ne sera pas en opposition avec les idées qui triomphent, et qu'on ne pourra pas dire que la contradiction les ait rendues plus violentes et plus implacables, leur ait opposé d'injustes barrières, barrières'qu'elles n'ont pu franchir qu'en bouleversant la société.

Le roi avait consulté la reine'. La reine elle-même, qu'on a tant accusée d'avoir donné au roi des avis contraires à l'esprit de la Révolution et à ses projets, recula devant tout plan de résistance. Elle craignit surtout de voir adopter celui qui la séparerait de la personne du roi *.

Or le plan que proposait M. de Saint-Priest consistait dans un développement de forces, en tète desquelles le roi aurait marché : « Son avis, » dit M. deBarante, qui parle, on le sait, d'après les mémoires mêmes du comte de Saint-Priest, « fut d'envoyer deux bataillons du régiment de Flandre pour garder les ponts de Sèvres et de Saint-

' Notice sur M. k comte de Saint-Priest, par H. 4e Barante,

' a Je ne veux pas, » disait-elle, ■ que le roî puisse courir un danger que je ne partagerais pas avec lui. « Elle se souvenait des heures de cruelle anxiété qu'elle avait passées seule à Versailles, pendant que le roi, trois jours après la prise de la Bastille, s'élait rendu à Paris et à l'ilâtel de Ville. [Notice sur M. le comte de Saint-Priesl, par M. de Barante, p. c\x.)

su CUAPnRE vif.

Cloud. Les Suisses de Courbevoie auraient défendu le pont de Neuilly. La reine et ses enfants seraient partis pour Rambouillet sous l'escorte des cliasseurs du régiment de Lorraine, et le roi, à la tête de huit cents gardes du corps et deux cents chasseurs des trois èvéchés, se serait porté au-devant des Parisiens. Il aurait passé le pont de Sèvres, rangé sa cavalerie en bataille et fait donner l'ordre h la garde nationale de retourner à Paris. S'il y avait eu refus d'obéissance, la troupe aurait chargé; à mettre tout au pire, le roi aurait eu sa retraite sur Rambouillet'. »

Ce plan était assurément bien combiné; ce qu'on y remarquait surtout, c'était une énergique détermination de la part du roi; il sortait, quoi qu'il pût arriver, de l'efTaccment auquel on avaitvoulu condamner le pouvoir, et, au lieu d'attendre qu'on vint le chercher dans son palais, il allait à la rencontre de ceux qui prétendaient s'emparer de sa personne.

Ce parti n'étant pas adopté, le comte d'Estaing, qui commandait à la garde nationale de Versailles, reçut l'ordre, avec les gardes du corps et les troupes de ligne qui lui furent aussi confiés, de défendre le château, où il fallait se préparer à soutenir une sorte de siège, ce qui répondait peu à la sécurité de M. Necker '.

< liotke sur M. le comte de Sainl-Priest. par H. de Barante, p. cïïij et oiviu,

' H. deBarante, iVoiiVe, p. cwi.— Dans ses Mémoires (t.Vl.p, 163), Necber donne comme raison du parli que prit le roi la crainte qu'une lutte ourélotgnemenideceprince, qui aurait pu en èlrelaconséqaeoce, neAissentla cause d'une famine terrible pour la ville de Paris :• Paris sans approvisionnement, ■ dit-ii, • Paris vivant uniquement des secours journaliers recherchés au dedans et au dehors du royaume, am^it été immanquablement livré à toutes les lu>rreurs de la famine.

)i»ilc

On fit venir des Suisses de Courbevoie,, elle chef militaire, le comte d'Estaîng, dont les opinions étaient les mêmes que celles de la Fayette, donna l'ordre de distribuer des cartouches aux soldats.

Cependant des femmes et des hommes du peuple, dont beaucoup étaient ivres, arrivaient à Versailles, sous la conduite de Maillard, un de ceux qui organisèrent les massacres de septembre ; une populace nombreuse et la garde nalionale devaient bientôt les suivre.

Ce fut à l'Assemblée que Maillard, ceux et celles qui l'accompagnaient, se présentèrent d'abord.

C'était la première députation de cette espèce que l'Assemblée recevait dans son sein.

Mounier, qui la présidait, fut forcé de donner la parole à Maillard, organe de cette étrange députation.

Ainsi l'Assemblée se trouvait envahie avant le châleau, lorsque Ja Constitution n'était pas encore faite : les faubourgs venaient traiter en souverains avec les membres de l'Assemblée, où l'on avait espéré fonder en France le gouvernement représentatif de l'Angleterre.

On a dit que les femmes qui suivaient Maillard s'étaient présentées en suppliantes', et que leurs dispositions n'étaient pas hostiles '.

si, dans un pareil moment, l'éloignemKnt du roi et les troubles qui en auraient été la suite avaient suspendu la confiance des divers agents dont l'active médiation suriisait à grand'peine a nos besoins tes plus urgents. Je dois dire, en hommage il la vertu du roi, que cette considération fit un grand effet sur son esprit. C'est Paris qui venait user de violence avec bit, et c'était en partie par les intérêts de Paris qu'il était retenu près de cette Tille, et qu'il résistait aui motifs personnels qui pouvaient l'engagera s'élo^ner. i

' Mignel, Hisloire de la H^volulion, 1. 1, p. 168.

* Hignet, Histoire de la lyvolution, t. 1, p. 168. - M. Hignet a

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«• CHAPiTBB Vn.

Des historiens ont voulu ainsi représenter tout ce qui s'était passé comme un accident causé par les imprudences de la cour, et les crimes qui ont ensanglanté ces journées comme un enchaînement de circonstances malheureuses ou de fautes de l'autorité.

C'est un moyeu d'expliquer et d'excuser jusqu'à un certain point ce que l'on ne peut justifier et de colorer les \io)enoes populaires; ce n'est point là de l'histoire.

Nous aurons à parier du rôle qui fut alors celui de ces femmes, de la part qu'elles eurent aux événements; mais il suffit de jeter les yeux sur les journaux du temps pour reconnaître, comme nous l'avons indiqué, que les 5 et 6 octobre étaient la conséquence du 1 4 juillet.

' anprunté son rêdt dans cette circonstance h Rabaut Saint-Ë tienne, qui s'eiprime de la manière suivante ' :

1 Les femmes, conduites par la faim {elles étaient ivres pour la plupart..— Voie la Notice sur M. le comté de Snini-Priesf, par M. de Baranle, p. ciii), s'avançaienlà Versailles; et Maillard, qui les y gouvernait, les engagea, chose difficile, à ne se présenter qu'en sup' pliantet à l'Assemblée nationale... • Habaut Saint-Étiennc se contente ici de parler du discours de Maillard au nom de ces femmes, « discours, » dit-ili 1 qui eut deux objets : le manque de piùn depuis trois jours et le mépris de la cocarde nationale, > parce que les gardes du corps portaient encore la cocarde blanche ; quant à la scène extraordinaire qu'offrit l'Assemblée envahie par Maillard et ses femmes, auxquelles se mèlai^t des hommes déguisés ", Rabaut Saint-Ëtienne et M. Hignet sont Irés-sobres de détails, H. Hignet surtout; nous avons dû compléter le récit de cette invasion de l'Assemblée, qui précède celle du cbiteau et qui montre bien dans quelle situation se trouvait alors l'Assemblée elle-même, qui, par le fait, était devenue, non moins que la royaulé, le point de mire d'un tel mouvement.

' liéiolHlhta df Paris, n- IS.

"' «Des hommu déguisés en remines étaient avec elles. • {Prfci) hialoriiiiie de la BimMiaK^ par Habaut Saiul-ËUenne, p. US.)

Peu de temps après la prise de la Bastille, une de ces feuilles, ]es Révolutions de Parts, disait trèsclairement: <E II faut un second accès de révolution, tout s'y prépare. »

C'est à ce second accès, dont les passions révolutionnaires sont la première cause, que nous assistons maintenant.

La véritable histoire' de l'époque est donc écrite dans les paroles du journaliste révolutionnaire : nous sommes en effet au second accès de la fièvre qu'il appelle, et ce ne sera point le dernier- La situation est toute générale, on le reconnaît à sa violence même et aux spectacles qu'elle vient tout à coup dérouler devant nous.

Aussi n'insisterons-nous pas sur la part que l'ambition du duc d'Orléans, et l'argent qu'il a fait répandre, ont pu avoir à ces journées, pas plus qu'à celle du 14 juillet. Il a voulu, sans doute, et n'a pas osé profiter des événements, il a toujours été entraîné à leur suite ; on nepeut individualiser la Révolution dans le duc d'Orléans; elle s'est servie de lui, tandis qu'il prétendait se servir d'elle, il lui a donné son nom, son argent, et elle a fini par lui demander sa lète.

Ce débordement de la Révolution sort de toutes les limites, et se formule dans cette invasion de la ville royale et de l'assemblée par la populace; dans cette visite à main armée de la rue, venant siéger à côté de l'Assemblée, se mêlant, avec ses injures et ses menaces, à la discussion et au vote de la Constitution, quand cette Assemblée est réunie depuis cinq mois à peine.

Avant qu'on n'assiste aux scènes sanglantes qui mar-

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quèrent ces journées, ce qui frappe donc tout d'abord, c'est la rue faisant irruption dans l'Assemblée qui doit régénérer la France

Ces droits de l'homme, cette souveraineté du peuple, ce veto, qui ont occupé ses délibérations, on va voir comment la populace de Paris les comprend, et quel respect elle a trouvé pour cette Assemblée, dans les théories que le \ote de la Chambre unique a consacrées.

II y a 15 une contre-épreuve de la Constitution que l'on s'occupe en ce moment à voter.

Si l'on veut que le repas des gardes du corps ' ait pu ajouter à l'irritation de la populace parisienne, manquer peut-être aux bienséances, dont elle était la gardienne scrupuleuse, n'esl-il pas évident que l'Assemblée est tout à fait étrangère à ce repas, qu'on l'a même blâmé dans son sein '? Duport et Pétion ne l' ont-ils pas attaqué avec beaucoup de violence! Suivant Mirabeau, l'Assemblée elle-même n'avait-elle pas à craindre les complots de la cour, dont ce repas aurait été l'indice, et en tête des conspirateurs ne place-t-il point la reine, parce que des sympathies bien naturelles viennent d'être montrées à

> Ce repas aurait dû exciter d'autant moins le mécontentemeni populaire, que, t,uivaiil Rabaut Saint-É tienne, « la plupart des gardes du corps étaient patriotes, • c'est-à-dire partisans des idées de 1 789*. (Voir le Précis de la Hivolulion, par Rabaul Saint-Elienne, p. 257.)

' On connaît cette phrase de Mirabeau qui, sommé de nommer l«s auteurs du complot dont il prétendait que l'issemblée était menacée, dans ce repa:^ même, avait répondu, en indiquant la reine ; i Je les nommerai ; je suis prêt à le faire, si l'Assemblée déclare que, hormis la personne du roi, nul ne peut jouir de Tinviolabilité. >•

' Lei otbexai de la garde nalienale de Teiuilles Riaient été invilés an repu.

JOURNËES DES 5 ET 6 OCTOBltE. 369

]a famille royale, plus menacée assurément que l'Assemblée ?

Celte Assemblée ne vient-elle pas de repousser le veto absolu, défendu par Mirabeau lui-même, d'adopter le veto suspensif, qui ne peut appartenir qu'au premier magistrat d'une république ?

N'a-t-elle pas sanctionné, par un vote, le droit à l'insurrection, qui a sa place dans les droits de l'homme? Ne s'est-elle pas associée à l'insurrection du 14 juillet? Ne vient-elle pas de repousser le système des deux Chambres par esprit d'égalité? Les constitulionnels ne sont-ils pas vaincus par les Duport, les Lamelli, les Pétion? N'est-ce pas le cété gauche qui a la majorité et qui triomphe?

Cependant, quelle est celte Assemblée forcée de siéger péle-mëleavecla populace? Quelles sont ces femmes ivres qui interpellent son président? et quelles injures ne lui adressent-elles pas'? Est-ce ou n'est-ce pas la même

■ f Pour conlenir cette multitude, l'Asseinblèe délibéra sur les moyens de faciliter la circulation des grains et d'assurer l'approvisionnement de Paris. Nais les clameurs devenaient de plus en plus menaçantes ; les femmes assises dans l'enceinle donnaient leurs avis avec \es membres de l'Asstimblée, et la salle retentissait de leurs cris et de leurs apostrophes. Tour a tour elles imposaient silence aux députés, ou dans le plus cynique langage leur accordaient la permission de parler : • Parle, député ! tais-toi, dépulé ! Parlez, députés! ■ taisez-vous, députés! • Le résultai de ces clameurs confuses reçut te nom de décret. Une expédition de cet acte et de la réponse du roi fut donnée à ces femmes pour la porter à Paris. Hais Haillard n'était point satisfait; les conjurés avaient d'autres desseins. Les chels des bandes menaçaient des vengeances du peuple si on ne leur accordait l'autorisation de fouiller les maisons ; et, dans leurs liarangues, le clergé était toujours signalé à toutes tes haines : c'était l'archevêque de Paris qui donnait aux meuniers des billets de caisse pour empè-

S7« CHAriTRE VU.

Assemblée que nous avons sous les yeux, dont le pouvoir souverain, s'élevant au-dessus de la royauté, s'est déclaré lui-même constituant, et serait-ce ainsi qu'elle va continuer le vote de la Constitntion? Ce qu'il y a de certain, c'est que la populace fait déjà d'elle un marchepied pour attaquer et abattre la royauté.

L'esprit de la Révolution, qui est évidemment dans

dier de moudre le grain; — les préires voulaient affamer le peuple; — ils étaient les ennemis de la liberté et de la nation.

■ L'évèquede Langres présidait alors l'Assemblée; s'il essayait de réprimer tant d'audace, sa voix était couïerte par les cris : Ckassea le prêtre .' et de plus épouiantables imprécations succédaient à tant d'outrages. Plusieurs hommes déguisés en femmes avaient pris {dace autour du bureau.

i Des f«nmes et des brigands étaient assis sur les bancs, tantôt demandant du pain, tantûl jetant avec mépris celui que l'Assemblée leur avait fait distribuer.

< D'infâmes prostituées, se livrant à toutes les insultes, eiprimaient leur colère par le langage le plus cynique ; on entendit l'une d'elles crier au président : Mets lex pouces sur le bureau! Puis, un instant après, une de ses compagnes s'écria : Nous sommes conlentet; maintenant, il faut que lu nous embrasses!

t Fatigué de tant d'outrages, et trop convaincu de sa triste impuissance, l'évèque de langres se résigna enfin à lever la séance et à abandonner la salle aux clameurs de la multitude... Le préàdeut (Hounier) rentra dans la salle de l'Assemblée à l'instant oij l'étëque de Langres venait de lever la séance, il donne des ordres pour uue communication ; et, en attendant l'arrivée des députés, qui sont appelés au bruit du tambour. Hounier reste au iniUeu des femmes, qui n'avaient point désemparé : une d'elles occupait son fauteuil. Elles l'environnent et le pressent de questions; Hounier leur annonce la sanction des articles constitutionnels comme un grand bienfait de la part du roi. » Cette sanction mus donnera-t-elk le pain à meilleur morcft^Pluicrie-t-on; puis elles entrent en conversation, lui reprochant d'avoir opiné pour l'infâme veto, et l'avertissent de prendre garde à la lanterne- • {Histoire de la Rivotulion, par M. de Connj, t. I,p.374,575et576.)

iOURKÈES DES 5 ET a OCTOBRE. 271

l'Assemblée, et dont la Constilution qu'elle vote est l'éclatant témoignage, ne lui sert-il donc de rien, et faul-U qu'elle reçoive, avant la royauté et plus même que la royauté, qui au moins court des dangers sanglants, les éclaboussores de cette boue que lui apportent ceux qu'on appelle les brigands, mêlés à ces femmes ivres qui siègent avec eux sur les bancs de cette Assemblée?

Car nous voyons se représenter ici cette distinction commode qui met les excès les plus horribles de la populace sous le nom d'hommes que le roi, dans quelques paroles adressées à des membres de l'Assemblée, appelle avec raison de ■prétendus brigands, h M. de la Fayette, » dit alors le roi, « m'a promis de me garder contre les prétendus brigands que l'on dit arrivés de Paris '. »

Le roi s'exprimait ainsi au moment où, sous la pression de l'Assemblée envaliie et terrifiée, de l'insurrection qui remplissait Versailles, il donnait une sanction immédiate aux droits de l'homme, et aux dix-neuf articlesdéjà volés de la Constitution '.

1 Rabaut Satnt-Ëlienne (p. 242 et 243 de son Précis historique) donne une explication très-claire de ce mot de brigands, qui signifie tout simplement la multitwie révolutionnaire. Tantût il se sert du mat brigands, tantût il emploie celui de mtillitiide; or d'oùserait donc venue une telle multitude de brigands, si ce mot ne devait pas conserver Bon acception ordinaire? • Sur les six heures, a dît-il, • les brigands, qui dans la nuit s'étaient rassemblés en divers pelotons ou dans la salleméme de l'Assemblée, laquelle avait dû céder la place h lamuililtide, s'avancèrent vers le château. Ils trouvèrent les passages mal fermés el inondèrent les cours. On voulut leur défendre l'entrée du château, et un homme fut tué. Cette maltitttde ivre se jette sur les gardes du corps... *

On voit ce que signifie le mot de brigands, c'est la multitude révolutionnaire ; nous la connaissons ; nous l'nvtins vue aux journées de juin : alors elle assassinait l'archevêque de Paris et le général Bréa.

* On n'a pas oublié que H. de la Fayette en avait pris l'initiative.

Sn OIAFETItE TIl.

Mais, au milieu de ce pêle-mêle d'hommes et d'idées, de ces brigands et de ces femmes ivres, qui viennent sans doute soutenir les droits de l'homme en foulant sus pieds ceux de l'Assemblée', un fait n'est-il pas évident : c'est que toute cette écume, qui, sortie des bas-fonds delà société, a débordé sur l'Assemblée, n'a pas eu besoin d'une cause accidentelle et particulière pour monter ainsi, c'est qn'il y a des causes autrement profondes, des causes générales qui soulèvent cet océan populaire, où déjà l'Assemblée elle-même parait entraînée?

(Je qu'il faut, à l'esprit qui anime cette populace, c'est que l'Assemblée lui obéisse, qu'elle lui serve à effacer ce qui reste de royauté, el que d'abord, pour rendre hommage à la puissance de la rue, à son orgueil brutal, elle laisse elleméme violer l'enceinte, ce que les enthousiastes du gouvernement représentatif et de la souveraineté législative appelleraient le sanctuaire de ses séances.

Ce qui montre bien le caractère général du mouvement,

' f Mirabeau, en arrivant dans la salle, vit des Temmes, des hommes de la populace, mêlés à ses collègues, assis sur les mêmes bancs ; il demanda que le président fit sortir de l'encemtc réservée aui députés quiconque n'appartenait pas à la représentation nationale. L'ordre, on te présume bien, ne fut qu'incomplètement eièculé. Les iemmes restées dans l'enceinte causaient à haute voix avec celles qui remplissaient les tribunes. Des propos insolents étaient adressés aux députés, et dans le tumulte on distinguait ces cris : Du pain!... Pas tant de disœurs!... Cestdupainqu'ilrtûtts faut!... L'impérieux tribun, jaloux de faire respecter l'Assemblée, et lui-même curieux de lutter contre la force populaire, se leva et dit d'une voii tonnante : t Je voudrais bien savoir pourquoi l'on s'avise de venir • troubler nos séances! • Il enleva les applaudissements de celte multitude, et le silence fut ensuite quelque temps rétabli. > (Droi, m- vol., p. 52.)

lOURIJËES DES S ET 6 OCTOBRE. 375

c'est qu'il va droit ainsi à l'Assemblée, c'est qu'il l'enveloppe avec une audace dont certes elle ne se serait jamais Mt une idée, quand elle-même affirmait son pouvoir souverain et constituant dans la séance du Jeu de paume encore si récente. Avec quelle rapidité les doctrines qu'elle a soutenues sont-elles donc descendues dans les plus basses régions? Rabaut Saint-Étienne lui-même ne vient-il pas de nous dire que les brigands se sont tenus rassemblés dans la salle de l'Assemblée, « laquelle a été forcée de leur céder la place, et que c'est de là qu'ils se sont avancés vers le châleau ' ? » Ces brigands, ces femmes qui leur ont servi comme d'avant-garde, et, dans celle mise en scène de l'insurrection, de comparses, d'un drame plus sérieux encore et plus terrible, sont sous l'empire, sans doute, d'idées dont ils ne se rendent pas, peut-êlre, un compte exact, mais qui cependant les dominent et les jettent dans la voie où ils se précipitent. Ils ont la conscience de la force qui est en lias depuis l'amoindrissement delà royauté, et c'est là leur manière de comprendre la souveraineté du peuple. C'est leur commentaire des théories qui ont triomphé, et ils ne veulent rien souffrir au-dessus d'eux .

Il est bien curieux d'entendre un député, Rabaut Saint- Êtienne, au moment où il va nous dire que la lie du peuple s'empare de la salie des séances de l'Assemblé* souveraine, forcée de céder la place aux brigands, faire cette phrase : « que le retard mis par le roi à ralifier sans conditions les droits de l'homme^ devait engager l'Assemblée à déchirer le voile religieux qui couvrait

' Précis hiitoTique de la BévoltUion, par Rabaut Sainl-Ëtienne, p. 213.

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