L'ANARCHIE DANS LES ESPRITS ET DANS LES FAITS
tion du 14 juillet, qui les avait affirmées en monlrant les gouvernés vainqueurs du gouvernement, commeat ce nom de peuple souverain, si nouveau en France, mais admis par l'Assemblée, comme son tilre môme au pouvoir, n'aurait-il pas enivré les masses? il n'y avait certes pas d'idée qui dût descendre plus vite et plus bas; qui n'est convaincu Étalement de sa propre impoi'tance, et la puissance du nombre n'a-t-elle pas d'ailleurs quelque chose de malériel qui parle à la plupart des esprits?
Or cette puissance nouvelle devait surtout se inanifestcr dans une ville comme Paris. Pendant qne l'Assemblée travaillait à faire une Constitution, et qu'on lui consullait de profiter d'une aussi grande occasion pour définir et régler les droits de l'humanité entière, Paris, laissant l'Assemblée faire la préface, faisait le livre, et U le faisait à sa manière.
Paris, révolutionnaire, quoi qu'il arrivât des théories discutées par l'Assemblée et de la réforme universelle qu'elle pouvait préparer au monde, décrétait lui-même sa loi municipale, c'est-à-dire toute l'organisation de la capitale de la France, sa Conslttution, en verlu de sa propre initiative et de celle sans doute que les électeurs avaient déjà prise au moment où les Étals généraux étaient réunis : la communia, qui n'était que provisoire, intervenait comme les électeurs étaient intervenus, elle se chargeait de préparer l'organisation municipale de Paris, qui sérail votée par ses soixante districts.
Tandis donc que l'Assemblée, qui devait représenter la France, lui faisait. un« Constitution à Versailles, Paris s'occupait d'en donner une à Paris, ou, si l'on veut, à la Révolution qui venait d'y triompher.
D,u-,z.jt,Googlc
398 CHAPITRE Vif.
Et il y avait là assurément une véritable logique révolutionnaire.
Les théories àe Rousseau, empruntées à la petite république de Genève, pouvaient paraître inapplicables à beaucoup d'esprits, et elles l'étaient en efl'et dans un grand pays comme la France; mais, dans une ville où la multitude agglomérée voyait son avènement, dans les formules de liberté indéfinie et de souveraineté populaire, où elle pouvait intervenir tumulluairement sans doute, mais directement, dans beaucoup de circonstances, les idées nouvelles devaient rencontrer de nombreux adhérents, et l'épreuve s'en faisait aussitôt.
Puisque la souveraineté était dans le peuple, comment le régime municipal ne serait-il pas l'application primaire, pour ainsi dire, de cette souveraineté?
N'était-etle point là , à son origine même, et quel besoin avait-on de s'adresser ici à l'Assemblée qu'on avait nommée? D'ailleurs, n'était-ce point Paris qui était à la tête de la Révolution, et quel besoin avait-il de consulter la France quand il s'agissait de lui-même?
Que de telles dispositions fussent raisonnées ou non, elfes étaient logiques dans la situation et dans la théorie, comme dans la pratique révolutionnaire.
C'est ainsi que les soixante districts de Paris formaient autant d'assemblées indépendantes et souveraines, avec des comités qui agissaient en leur nom, c'est-à-dire soixante gouvernements, soixante républiques, au lieu de la monarchie qui semblait ne plus exister, de celle qui n'existait pas encoce.
Un système réunissait de nombreux adhérents*, celui
' Droï, t. II, p. 527.
NOUVELLE ORGANISATION ItNIClPALB DE PARIS. 399
de Brissot, connu par ses opinions républicaines, qui - voulait que toute commune pât s'organiser en vertu de sa propre souveraineté, sans consulter ni le roi ni TAssem- Wée*.
Un antre démocrate, Loustalot, soutenait que le peuple de Paris devait exercer constamment le pouvoir législatif municipal'. Suivanttui, a les questions, réduites par les représentants de la commune à leurs termes les plus simples, seraient renvoyées aux soixante districts, où tous les citoyens les discuteraient et les voteraient -. le résultat des soixante districts serait porté à l'Hôtel de Viile, et si le recensement donnait une majorité en faveur du projet, les représentants le publieraient*. »
U n'était pas surprenant que, sous l'influence de ces idées, chacun s'armât du pouvoir électif souverain, et que tout le monde, si l'on nous permet cette réminiscence d'une comédie appliquée à un drame, comme le juge, dans lesP/atdfltrs de Raciiie, «voulût aller juger. » M. Mignet rend tr^-bien compte de cet état des esprits, dans une ville devenue comme le palais même de la théorie, lorsqu'il s'exprime ainsi : « Cette idée de souveraineté du mandant sur le délégué faisait' des progrès rapides. Tous ceux qui ne participaient pas à l'autorité se réunissaient en assemblées, cL ils se livraient à des délibérations. Les soldats discutaient à l'Oratoire, et les garçons tailleurs à la colonnade, les perruquiers aux Champs-Elysées, les domestiques au Louvre. Hais c'était au Palais- Royal surtout qu'avaient lieu les discussions les plus ani-
» Droz, t. II, p * Droï, ilem.
> Droi, item.
tS» CIIAPITRB TH.
mëes ; on y examinait les matières qui occirpaienl l'Assemblée nationale et l'on y oontrôlait ses discussions'^»
C'est au milieu d'une telle effervescence pûpula4re que celte Assemblée avait à faire et k voter la Constitution.
On n'est pas surpris qu'en face d'unesituBtiQQ aussi difficile, quand elle ëlait ainsi devancée par la capitale dtt royaume, l'Assemblée sentît la nécessité de.hâter de&tra-- TiiUK dont elle attendait le plus grand résultat.,
Ceci explique comment elle aborda certains points trèsimportants de la Constitution, avant d'avoir voté;toute la déclaration des droits. .
Quand il fallut définir les principes du gouvemoatent français, l'embarras de l'Assemblée fut extrtoie : .ce gouvernement était une monarchie, suivant la formule adoptée, mais quelle mcNnarchieî C'est, ce dont on ne put d'abord convenir.
H est- certain que « les droits de l'iiomroe, » dont on; avait étudié la nature avec tant de soin, ne pouvaient guère servir à élucider la question. SiJ'on jetait d'ailleurs les yeux sur l'état de Paris, cette commune siégeant à l'Hôtel de Ville; sous l'empire des soixante districts souverains et de leurs assemblées, donnait-elle à une ville comme Paris l'apparence d'une capitale de monarchie?
Avant de définir le gouvernement de la France, ne fallait-il pas se rendre compte de ce qu'il était devenu et de ce qu'il deviendrait? L'Assemblée fut ainsi amenée, avant de s'arrêter au titre de son œuvre, à feire l'oeuvre elle-même; car, depuis qu'elle s'était emparée du pou-
< H. Mignet, Histoire de la Révotuiiort, t. I"/p. ISe et 157. Il esl inutile de caractériser une telle anart^ie, mais le mot. est dans Molière, et c'est madame Femelle qui le dit.
LA COHSTITUTEON. — OUESTION DU GOUVERNEMEBT. 351
voir souverain et qu'à sa suite chacun prélendait s'en emparer, la royauté n'existait guère plus qu'en théorie ; quelle théorie fallait-il donc en admettre, et quel résultat pouvait-on faire sortir de celte théorie?
Pour qu'il y eût une monarchie, quel serait, en un mot, le pouvoir du roi?
C'est ainsi que ta question du veto fut posée.
Après la démolition si prompte et en apparence si complète de l'ancien gouTernement de la France, le roi élait lui-môme disculé par l'Assemblée qu'il avait convoquée; rien ne semblait plus normal, et la royauté, dans cette situation, n'avait plus qu'à attendre ce qu'on ferait d'elle.
On n'avait pa& encore assisté, dans l'histoire, à un tel
On avait bien vu, dans la révolution d'Angleterre, un parlement faire la guerre à un roi, et, après l'avoir vaincu, le juger, le condamner et le mettre à mort;' mais cette idée extraordinaire qu'il dépendait d'une assemblée de théoriciens de détruire le pouvoir royal et de le refaire, séance tenante, pour ainsi dire, ne s'était jamais encore présentée ; c'était le triomphe même de la théorie et de l'utopie, si elles devaient réussir à produire un résultat quel qu'il fûl.
Il arriva donc que la Chambre elle-même, quand elle voulut toucher à ce grand ressort pour le remonter, s'aperçut que l'enlreprise était plus difficile qu'elle ne l'aurait cru, et que la discussion prit des proportions dont elle n'avait pas pressenti toute la portée.
Car ce qui devait nioditîer profondément le pouvoirroyal en France, c'était ce pouvoir électif, ce pouvoirparalléle et supérieur qui allait sortir de la nouvelle Constitution, et que la Chambre elle-même venait d'inaugurer en effaçant
SB CHAPITRE Tll.
l'autorité royale par sa propre autorité : quel serait œ pouvoir électif? Y aurail-il deux Chambres, n'y ea auraitil qu'une? C'esl-à-dire quelle espèce de 'gouvernement représentatif monarchique donnerait-on h la France?
On voit combien l'Assemblée, malgré son goût pour tes innovations', était en arriére des districts de Paris, qui remontaient directement au peuple, au souverain, dans l'applicatioa même.
Assistait-on à une grande expérience politique, dont le résultat devait être de fonder en France le gouvernement représentatif?. Les membres de l'Assemblée constituante étaient-ils eux-mêmes des esprits politiques, pressés de mettre à exécution un système depuis longtemps médité et arrêté? Était-ce une grande classe ou plusieurs classes de la société parfoilement organisées qui allaient faire triompher leur gouvernement? Ou bien ne s'agissait-il que d'inaugurer une théorie générale dans l'intérêt de l'humanité, et de tenter une expérience incertaine?
Si nous nous rendons bien compte des dispositions de l'Assemblée, le désir de créer un gouvernement nouveau est à peu près général ; mais, quant à la manière de résoudre ce problème, il est évident qu'à la plupart des membres de cette Assemblée elle semble dépendre de certaines formes plutAt que reposer sur certaines bases : le gouvei-nement représentatif est un cadre.arrété dans les esprits ; ce que l'on ne sait pas, c'est comment on remplira ce cadre.
Il est remarquable qu'on chargea des hommes regardés comme monarchiques du rapport du Comité de Constitution, Hounier et Lally ToUendal, qui étaient sous l'empire, comme Necker, de ce que l'on appelait les idées anglaises.
U COHSTITUTION. — QUESTiOtt DD GODVERHBIIENT. 933
Une longue discussion s'engagea sur ce point, qui leur semblait de la plus haute importance, à savoir, s'il y aurait une ou deus Chambres, un Sénat qui rappelât la Chambre des lords, et une Chambre des députa qui représentât la Chambre des communes.
Avons-nous besoin de nous étendre ici sur une discussion de cette nature, et sur ta question des deux Chambres qui en était l'objet?
Les faits qui passeront sous les yeux de nos lecteurs de i789 à 1852, et les conclusions que nous pourrons avoir à en tirer, la résoudront mieux qiie toutes nos paroles; qu'il nous suffise de dire ici que les théoriciens de 89, qui tenaient au système des deux Chambres, pensaient qu'il y en aurait une dont l'influence agirait néce^airement sur l'autre, et qu'une certaine hiérarchie, dans la forme, établirait l'équilibre dans le gouvernement du pays. Au roi, entin, appartiendrait la sanction des lois votées par les deux Chambres ; mais en vertu de quel droit? De celui naturellement que lui aurait dévolu le pacte social, dont la base était la souveraineté du peuple.
Faut-il ajouter que l'élection devait pourvoir à la nomination des deux Chambres, pour le Sénat, avec la ratification du roi?
Mais ce projet, qui n'était qu'ime apparence du gouvernement anglais, parut trop aristocratique, et surtout trop monarchique à cause de la sanction qui était réservée au roi sous le nom de veto, quoique la permanence des Assemblées fût un contre-poids à cette prérogative, sans laquelle il n'y avait plus de royauté.
On vit bien alors l'élat réel d'une grande partie de l'opinion et l'idée qu'elle se faisait du pouvoir ; la seule pensée qu'il resterait à la royauté, une initiative indé-
pendante, un moyen d'opposition el de résistance k la volonté de l'Assemblée, excita la plus vive irritation. au dedans comme au dehors de cette Assemblée *.
Les moyens d'action dont disposaient les adversaires du parti conslituliomiel n'étaient que trop nombreux dans une ville où les assemblées démocratiques , sous forme de pouvoir municipal, exerçaient une autorité à peu près sans contrôle : le mot de veto était jeté en pâture aux passîonsetâl-ignoranee populaires^quiattribuaient les pi<pjels les plus funestes à lous ceuK dont les plans pouvaient avoir pour byt de relever Vautorilé royale *.
' < Avant ^ue la question dâ veto ne fftt résoluA, Dupwl, un des membres tes idos iiiflu6i>t; du Mté révolutiojinake 4p l'Assemblée, r^iardant le résultat comme encore incertain^ auxiit youlu s'entendre avec les constitutionnels comine Uounier, Lally-Tolléndal et Necker, mais à quelles conditions? A- celles que le roi n'aurait pas le droit de dissoudre la Chambre, que le veio du Sénat ne fût qu£ provisoire, el que des «joniventions nationales fussent réunies, toutes les. fois qjie I$s membres, du Corps législatif les demanderaient, ce -qui serait revenu absolument au même que de désarmer l'autorité royale el delà placer sous la tutelle d'une assemblée; toujours souveraine et constituante, quand elle le voudrait; une telle constitution n'«ât été, d'ailleurs, que la continuation de ce qui existait, de l'efUcement du pouvoir royal.
^ ( Les plus odieuses manœuvres furent employées, avant le rapport du Comité de constitution, pour en décrier les principes. On fit circuler dans la capitale (39 août) le bruit que de nombreux députés formaient le complot de ramener le despotisme en accordant au roi le veto, que Mirabeau les avait dénoncés, et qu'il s'était battu en duel. Plusieurs de cens qui répétaient ces fables disaient que Mirabeau était tué; d'aulres qu'il était empoisonné; et des crb de vengeance éclataient. On voyait, dans des groupes ea haillons, des hommes élrai^ers à toute idée politique trancher une haute question d'ordre social. Bien des gens croyaient que le vélo était un nouvel impôt ; d'aulres le prenaient pour un aristocrate, et criaient : A la lanterne ! Ce ne sont point des plaisanteries imaginées par les eonemis de la BéVolu-
Li COBSTlTtrTIOM. — QDESTIOH DU VETO. KS
Les menaces contre la reine qn'il s'agissait d'enrermei* dans un couvent, conire les députés trottres, dûnt on dressait la liste, la proposition de marcher sur Versailles, retentissaient au Pelais-Rojal.
L'arrêté suivant du Palais-Royal Tut le lendemain même de cette journée communiqué au président de l'Assemblée par deux de ses envoyés ; a L'Assemblée patriotique du Pa4ais-Royal a l'honneur de vous faire part que, si le parti de l'aristocratie formé par une partie du clergé, par une partie de la noblesse et cent ^-ingt membres des communes, ignorants ou corrompus, continue de troubler l'harmonie, et veut encore la sanction abso* loe, quinze mille hommes sont prêts dVc/airer leurt châteaux et leurs mmonsy et particulièrement les vôtres, monsieur'. »
L'indignation des modérés de l'Assemblée fut grande , et l'un d'entre eux, Clermoiit-Tonnerre, avec plusieurs de ses collègues, proposa de transférer l'Assemblée dans une autre ville, sa liberté étant menacée.
Cette situation de l'Assemblée elle-même quand elle discute la Constitution, au moment où'une partie de ses membres voudrait refaire cette royauté qu'elle a suspendue , mérite bien assurément d'être étudiée : s'agit-il donc de l'indépendance et de l'existence de F Assemblée, et lorsqu'on lut refiise le droit de reconnaître à la royauté la prérogative du veto, c'est-à-dire la sanction facultative des résolutions de l'Assemblée élective, n'y a-t-îl pas un veto d'une autre espèce, celui des ch&teaux à brûler, des tables de proscription à dresser, qui se dresse en face de
tion ; ce sont des faits que rapportent des joumanx du temps, même tes plus démocratiques. » (Droz, t. II, p. 535, 531 et 555.) • Droi. t. II, p. 555.
cette autorité naguère souveraine et constituaitte de l'Assemblée, reconnue par Meunier lui-même et ses amis dans la séance .du jeu de paume? On blâmera la royauté de songer à s'éloigner de Paris , d'avoir déjà proposé à l'Assemblée de n'y point rester; mats voilà les hommes les plus modérés de l'Assemblée qui lui proposent à ellemême de se soustraire à la pression du Palais-Royal, et aux menaces, aux sommations qu'il lui adresse '.
Cependant la commune, par une proclamation qui armaitlemairedeParis, Bailty, et le général la Fayette, du concours de l'autorité municipale, secondait leur action et leur donnait la force de disperser le club du Palais-Royal, courte réaction contre le désordre et l'anarchie de la rue.
L'éloquence de Mirabeau vint aussi défendre alors devant l'Assemblée le veto absolu, c'est-à-dire le droit pour le roi d'accepter ou de rejeter purement et simplement les décisions de l'Assemblée, d'être un peu plus que doge dans une monarchie comme ia France.
On a entendu Mirabeau se plaindre de l'esprit philosophique et théorique de l'Assemblée dont il fait partie dans la discussion môme des a droits de l'homme » ; il n'est pas de membre de la Constituante qui, & part ce rôle de tribun qu'il a joué dans l'intérêt de son ambition, ait fait de plus grands efforts pour ouvrir des voies poli* tiques à la révolution de 89 ; il s'irritait de cette passion
• >■ Un billet à l'adresse des secrétaires leur annooçait que deux mille lettres partiraient pour informer les provinces de la conduite de leurs députés, et que la anciennes Uçont rer-ommenceraienl. t (Droi, t. U> p. 555.) Avons-nous besoin de rappeler ici la désolation des campagnes aprfes la prise de la Bastille, les incendies et les meurtres dont elles avaient été le théâtre, et que ce mot de leçom ne rappelait que trop clairement?
U COBSTITUTIOB. - QBBSTION DU VETO. 857
pour les Ihéories qui caractérisait l'Assemblée ', et le temps va venir où il voudra reconstituer une royauté, quand ce ne serait que pour en être le ministre.
Mais cette œuvre de reconstruction par la main même de cens qui avaient démoli était, nous l'avons déjà vu, si difficile, que l'Assemblée, malgré ses intentions qui n'étaient point malveillantes, fut forcée de s'y reprendre à plusieurs fois. De temps en temps, laissant de c6tè la royauté, elle se retournait instinctivement vers le pouvoir législatif, ce pouvoir nouveau, le plus nécessaire pour elle, le sien même, qu'elle prétendait bien perpétuer, et qu'elle lui reconnaissait des droits, dont elle ne croyait pas qu'il pût se passer, pour durer à toujours, sans redouter aucune atteinte, et d'abord la permanence ; u'èlait-ce pas une garantie contre cette hérédité royale, contre cette tradition gênante d'un pouvoir qui avait traversé tant de siècles?
L'autre question, celle d'une Chambre unique, fut également résolue dans le sens afBrmatif, à une forte majorité, après une violente discussion, et sousTimpresmn de cette terreur de la rue, que plus d'un membre de l'Assemblée commençait à éprouver *.
Puis l'Assemblée revint à la question du veto. On sait il quel point elle avait passionné le peuple de Paris, sans
' Dans la discussion des droits de l'hunnie, voulant ramener l'A»- Mioblée à la question pralique, il lui disait : < Vous ne Terez jamais b Constitution française, ou vous aurez trouvé un moyen de rendre quelque force au pouvoir eiécutif * et à l'opinion. ■
* Voulez-vous, disaient à Lally-Tollendal quelques honnêtes députés, vouleï-vous que nous fassions égorger nos femmes et nos enbDU7 • (Droz, t. II, p. 334.)
' Rendre quelque Corce au pauTOir eiéculifr Comnmit l'AiuinlilJe l'j Mnll-«ll«
y '.oogic
^'il pût en DOmprendre la portée, sans qu'il se rendit même compte du sens de ce mot partout répété, et qui, d'origine l«tine, était usité en Pologne, à l'époque de la république rfï^ale de ce pays, pour exprimer un refus de sanction*.
. On n'a pas oublié qu'on appelait la reine, pour l'insulter, madame Veto, et que celte injure figura dans une chanson populaïi'e.
Mais c'était en ce inoment les membres de l'Assemblée que l'cm continuait à menacer, s'ils ne votaient pas contre le veto absolu, c'est-à-dire contre l'autorité royale, suivant les constitutionnels et Mirabeau, qui partageait leur opinion.
Des affiches annonçaient aiix députés les vengeances auxquelles ils s'exposaient, s'ils ne se soumettaient pas au vote prescrit'par les démagogues qui, au nom de la liberté, donnaient leurs ordres à l'Assemblée; et VersailleSj comme une ville qui avait à craindre un siège de la populace parisienne, rédamait toute la vigilance du comte d'Estaing, commandant de k gande nationale. ' Danscette situation diffîcile, c'est de la royauté même que vint la concession, ou, si l'on veut le ternie moyen qu'on appelait le veto suspensif au lieu du veto pur et ample. Necker, espérant sans doute beaucoup de celte concession, la proposa au roi et à ses collègues : du consentement du roi, il en fit part à l'Assemblée. Cette démarche détermina le vote du veto suspensif, c'est-à-dire du refus provisoire de sanction de la part du roi, qui établissait la souveraineté de l'Assemblée, à laquelle le souverain du pays ne pourrait plus adresser que des
■ Veto signifie eu hlin, on le sait, < je défends ou je m'oppose. *
U COHSTITUTIOR. — VITO SVSPENSEP. 330
obsenntions et opposer, daiis les résolutions iju'elle preodrait, qu'un délai bien court et une simple formalilé qui serait le souvenir et comme i' ombre de l'ancienne autorité royale'.
Mais le veto suspensif une fois admis en principe, il s'agissait précisénent d'en fixer le terme.
Or,. après avoir reçu l'Assemblée, qui était allée lui porter, le i5 août, les arrêtés de la nuit du 4, le roi, quoiqu'il en eût accepté, comme nous l'avons vu, les résultats généraux, n'avait pas encore notifié sa sanction officielle de ces arrêtés. Un député, Bamave, fit une motion in^irée par cette jalouae de pouvoir qui animait l'Assemblte, et qui, malgré ce qu'elle avait de blessant \ioav la royauté que l'Assemblée' prétendait re^)ecter, finit-par être adoptée, celle de ne préciser le to-me du veto suspensif que lorsque le roi aurait sanctionné officiellement les arrêtés du 4 août : c'était mettre le' roi en demeure de céder à VÂssemblée, et, au moment où il s'agissait de lui reconnaître une prérogative, se hâter de la rendre illusoire en lui imposant le bon plaisir de cette Assemblée. .
Si la cemmune, plus prés' de Trente et des désordres de Farts, avait montré quelque énergie pour les réprimer, la manière même dont l'Assemblée volait la C<h)^lution, et l'esprit de Ihéorie qui agissait sur un si grand nombre de ses membres, comme la faiblesse et les CTaintesque' d'autres ne catiaient pas, étaient bien faits pour encourager toutes les entreprises de la démagogie.
Aussi un. projet était-il déjà mis en avant contre la
> Le veto suspensir fut voté, le 11 septembre, par une Torte ma*
royauté et, on peut le dire aussi, contre l'Assemblée : celui de les transférer à Paris, sous la main même des plus violents partis de la Révolution.
Cette politique était facile à comprendre; Si des affiches menaçantes avaient déjà signalé à l'Assemblée la voie où il lui était enjoint de marcher, tandis qu'elle était encore à Versailles, que ne ferait-on pas lorsqu'elle serait à Paris ?
Cependant aux exigences de l'Assemblée, le roi n'avait opposé qu'une très-grande modération ; il avait exprimé son approbation à peu près générale des arrêtés du 4 août, et n'avait parlé que de quelques réserves ; mais une proposition de Chapelier, qui ne fut pas adoptée .sans une certaine hésitation, mit le roi dans l'alternative ou de résister à l'Assemblée dans une circonstance où l'agitation publique était grande, ou de céder à une pression évidente qui, du dehors, s'exerçait sur l'Assemblée elle-même : le roi, qui, d'après l'avis de Necker, était allé de lui-même au-devant du veto suspensif et avait renoncé au veto absolu, auquel tenaient Mirabeau et les constitutionnels de l'Assemblée, céda encore cette fois, et sanctionna sans aucune réserve les arrêtés du 4 août.
Ce fut à la suite de la discussion très-vive et très-agitée qui eut lieu sur le veto suspensif, que la pensée vint s'oQrir à un certain nombre de députés constitutionnels de conseiller au roi le recours à cette mesure, dont nous avons déjà parlé, la translation de l'Assemblée dans une ville qui fût plus en dehors de l'agitation révolutionnaire, à Compiègne ou à Soissons. Le roi, qui redoutait la guen'e civile, refusa *.
'Ilr<w. t. n, p. 551.
LA CONSTITOTION. — LOGIQUE BËVOLDTIORNAIRE. 341
Il est bien remarquable que la même Assemblée, dont 'a majorilè avait eu tant de peine è voter même le veto suspensif, et qui finit par l'étendre à trois législatures, s'était prononcée à l'unaniniité sur l'inviotabitité du roi et l'hérédité de la dynastie ; mais cette inviolabilité, comme celte hérédité, étaient devenues des théories auxquelles manquaient toute force et tout moyen de durée. Acceptée et respectée en principe, la royauté ne l'était plus de fait; d'héréditaire elle était devenue élective et elle existait de par le vote de la Chambre ; comment l'aurait-on relevte de la déchéance dont l'avait frappée l'Assemblée elle-même, quand elle lui avait imposé sa propre souveraineté?
Certes, on a raison de blâmer les violences, qui avaient pour but d'arracher à l'Assemblée un vote démocratique et d'exalter le pouvoir électif au détriment du pouvoir héréditaire ; mais comment s' étonner, après les événements accomplis depuis la réunion de l'Assemblée, du résultat qui intervient dès qu'elle veut formuler dans la Constitution les idées qui ont agi jusqu'à présent sur les destinées de la Révolution de 89?
Les députés constitutionnels, qui se plaignent maintenant de l'esprit démocratique, n'onl-ils pas pris part à l'acte le plus démocratique de la Révolution, au serment du jeu de paume, quia tout changé? Mounier et Bergasse . n'ont-ils pas fait partie de ces constituants qui se sont donné la lâche de créer une France nouvelle? Ne saventils pas, cumme d'autres députés, qu'ils ont suspendu le pouvoir royal à dater de ce jour? Et qu'ont- ils à répondre, quand les logiciens de la Révolution veulent aller aux conséquences du principe une fois posé?
N'ont-ils pas désapprouvé aussi ce rassemblement de H. it .
i...ooglc
trotipés, qui était une mesure de précaution Assez justifiée cepeiidant par la situation de ta royauté, et n'ont-ils pas adhëfé à l'insurrection populaire, dont la prise de la Bastille a été le résultat? Mais dans la Révolution, à laquelle nous assistons en ce momeiit, on voit diaque parti, confiant et absolu dans ses idées, croire très-sincèrement que tout le monde doit s'arrêter là où i! veut s'arrêter lui-même, et s'étonner de ne pas rencontrer ses adversaifès à ta liiriile môme où il voudrait leur donner rendez-vous.
Placé entre ces deux étapes de la théorie, le roi, qui lui-iViôme avait beaucoup espéré des réformes qu'il attendait de l'Assemblée, qui s'était vu reprocher par l'immense majorité de cette assemblée toute mesure militaire lorsqu'il y avait eu recours, qui avait entendu justifier et glorifier par des disputés modérés et constitutionnels' l'insurrection de la Bastille, qui avait cru devoir l'accepter lui-même en se rendaht à l'Hôtel de Ville, en prenant la "cocarde même de l'insurrection, tandis que des hommes du parti constitutionnel , comme Lally^ Tollendal, exaltaient, dans la Chambre même, les événements accomplis ^ le roi, qui, dans une telle situation
' Voici des paroles de Lally-ToUendal, depuis proserit et émigré, que nous empruntons au Moniteur de 1789 (séance du 51 juillet). Lally-ToHendàl demande à la Chambre de slntéresser nu baron de Besenval. dont Necher a sollicité la grâce a l'Hôtel de Ville, mais qu'un peuple Turieux veut retenir en prison et menace du sort de Flesselles et de Berthier. Lally-Tollendal s'exprime ainsi pour (léchir la colère du peuple ; « il y i longtemps que nous considérions le peuple français, s'indrgnant de son esclava^'e, luisant ses fers, rraiTorsant la ci' ladelie du tkipotUtne, se IJTrer à des excès que la viisère et les oppressions avaient rendus légitimes; mais bientôl il est revenu à ses premiers sentiments d'humanité et de douceur.
« Jeme disais : peut-être est-il trompé, peul-èire eXagère-t-on ses
COHSTITtlTION. — HËSITATIOHS NATURELLES DE LOUIS XV(. SU
hiXe par ces événements mômes, hésïtail à suivre une partie plutôt qu'une autre de ces législateurs théoriciens retranchant, dans la Constitution, les autres un peu plus„ les autres un peu moins d'un pouvoir royal qu'ils avaient tous efl'acè dans les faits et l'application , ne méritait, certes, les reproches d'aucune partie de cette Assemblée.
L'avenir était-il aux principes généraux de ces théoridfias? Ces principes élaient-ils réels, par conséquent applicablesl C'était une autre question : si la Révoiulion est non pas l'alliance du passé et de l'avenir par lerapprodiement des principes anciens et nouveaux, mais ]a lutte de principes contraires et inconciliables, il n'y a que les (ails qui puissoit donner la solution d'un problème qui est encore posé au moment où nous écrivons.
Comment s'étonner qu'il ne fût pas encore résolu pour Louis XVI, pour leroide89,audébutdelaCoDslituante, quand il ne l'était aucunement pour l!AssembIée ellemême, pour ses membres les plus éminents, pour Hirar beau, pour Mounier, pour Malouet, pour Bergasse, pour k Fayette, pour Duport, pour Bamave?
Si la discussion du veto prouve quelque chose, assurément c'est la perplexité même de l'Assemblée, perplexité dominée en définitive par les violences du Palais-Hojal, par ces menaces de meurtre et d'incendie que nous venons de reproduire.
Sans être arrivée encore au terme de ses travaux, l'Assemblée avait résolu cependant ta question de la Chambre unique, et avait refusé au roi le droit de dissoudre celte
malheurs; ce peuples! doux ne devient aujourd'hui craelque parce qu'il est dans l'erreur. Sans doute il verra que, si la clémence d'un prince esl toucliante, cdte d'un peuple est le plus beau spectacle que l'on puisse o^r à l'univers. »
su GlUPiniE T1I.
Chambre. Ainsi, d'un cdté, le roi ne disposait plus de la force publique ; de l'aulre, il ne pouvait rèsisler, en aucune manière, à une assemblée factieuse, puisque le veto suspensif n'était pour lui que la faculté d'adresser des observations qui pouvaient rester sans aucun effet : il n'y avait plus qu'un pouvoir, la Chambre.
Le roi traitait en ce moment avec l'Assemblée. L'Assemblée commençait à traiter avec les émotions, avec les violences de la rue.
Mais les députés constitutionnels, les partisans du veto absolu, gémissaient d'une telle situation; ils n'avaient point la majorité, etilest'probablequecefut une des raisons du roi pour ne pas suivre leur avis, quand ils lui c<mseillèrent de transférer l'Assemblée dans une autre ville. 11 aurait fallu d'abord que l'Assemblée y consentit. Celte Assemblée souveraine et constituante, qui était puissante à l'égard du roi, quoiqu'elle commençât à l'être moins en face de la place publique et des clubs, ne venait-elle pas de compléter ses premiers travaux, qui, après les théories , préambule de la Constitution , avaient pour objet l'organisation même du pouvoir, en décidant qu'il n'y aurait qu'une Cbambre, et que le roi ne pourrait la dissoudre ; résolution qu'elle prit immédiatement sans aucune espèce de discussion?
Êtait-il supposable que celte Chambre, si convaincue de la souverameté du pouvoir législatif, suivrait le roi là où it voudrait la conduire? Mounier, Bergasse, les partisans d'une imitation bien effacée de la constitution anglaise , venaient de sortir du Comité de constitution , perdant tout espoir de ramener l'Assemblée constituante à leurs idées.
C'étaient eus, qui, au point de vue des idées de 89,
LES COKSTirOnONHBLS SONT DÉPASSÉS. 94ft
étaient les politiques de l'époque, eux qui auraient voulu appliquer le connu et non l'inconnu à la situation dé la France, éluder les principes mêmes qu'ils avaient pro- Tessés en adhérant aux idées qui avaient fait cette a Assemblée de philosophes', a élue directement, on peut le dire, par l'esprit du dix-huitième siècle.
Appartenant à la noblesse et h la haute bourgeoisie, aux classes supérieures, ces réformateurs de salon devaient paraître les premiers avec Necker, leUr ministre ; mais déjà ils étaient vaincus dans l'Assemblée constituante elle-même ; sous la pression de la rue, il est vrai, mais sous cette pression a laquelle elle ne savait pas i-ésister, elle, qui, à lout prix, avait voulu affirmer ■son pouvoir, et qui très-réellement se croyait souveraine, ck^tinée k changer le monde, n'avait pu se contenter de-celte image décolorée de la constitution anglaise, qu'on venait lui offrir, et de l'attermoiement qu'on proposait à ses ibéories, prêtes à franchir bien d'autres barrières que cette petite Troie, parvam Trojam, et ce faux Simois, dont on lui présentait l'image, illusion, mirage du gouvetnement anglais, si éloigné de sa puissante réahlé I
Au moins ces impressions étaient réellement celle des la Fayette, des Duport et des Lameth.
Mirabeau, il est vrai, le plus grand orateur de l'époque, ce patricien tribun, qui aurait voulu donner la Révolution pour cadre à son génie et à son ambition, à force d'éloquence domina quelquefois les décisions de l'Assemblée ; il eut en même temps l'habilelé de se rendre populaire dans les faubourgs de Paris. Les événements montreront ce qu'une individualité pouvait être à cette
< Paroles de H. Mignel.
b-Î^OOglc
116 CH&PltRC VII.
«époque, et dans quel courant les hommes et les choses étaient alors entraînés.
Hirhbeau, on l'a \u, aurait voulu aussi donnera la Révolution un but politique immédiat, réaliser en pouvoir tout te mouvement de 89 : la Révolution aurait donné te ministère 6 Mirabeau, comme on avait vu, après la Ligue, le ministère appartenir à Richelieu. Nous aurons à apprécier cet effort d'un homme, après celui d'un parti, pour amener la Révolution dans les voies d'une poliiique normale, étrangère à cet idéal métaphysique dont Mirabeau (XHnmençaiti se lasser, et qui lui avait fait conseiller i l'Assemblée de renvoyer la discussion des droits de l'homme, comme un hors-d'œuvre gênant, h la fm mémo de la.ConslHution, et, en parlant de Mirabeau, noua achèverons de caitictériser ce qu'il pouvait y avoir alors d'esprit politique dans la Révolution.
Nous suivrons maintenant le cours des événements et nous verrons comment on arrivait aux journées d'octobre, au moment où une partie si considérable de la Constitution était votée, de même qu'on était parti du 14 juillet, quand on avait repris la discussion de cette Constitution au signet qui marquait les droits de l'homme. La situalion était plus tendue qu'elle ne l'avait jamais été, la disette était grande, et il n'y avait ni calme dans les esprits, ni ordre matériel, ni finances ', ni par conséquent aucune espèce de sécurité en présence d'une « po-
■ Neckâr, qui ne savait plus comment pourvoir aux iKsoins do trésor, était venu proposer à l'Assemblée un impût du quart dM rewmt, et, après de grandes hésitations, cette Assemblée, entra(uée par un admirable discours de Hirabeau, celui où il fait apparaître • la hideuse banqueroute, * émit le vote que Necker lui demandait.
U nÉTOLUTIOR MARCHE. 241
palace souveraine', u dont les caprices inattendus pouvaient d'un instant à l'autre se traduire en événements.
On connaît la manière ^nt elle commentait et con-. b^lail les discussions de l'Assemblée et les injonctions qu'elle lui avait adressées.
Au milieu d'une population séduite par l'idée seule de sa puissance, par les flatteries dont elle avait été l'objet de la part des luHnmes les plus éminents de l'Assemblée, il y avait, on le sait, des instigateurs, comme M. Thiers le reconnaît au moment de la prise de ta Bastille, des tribuns ambitieux, comme Danton, Camille Desmuulins, des écrivains comme Marat, qui remuaient toutes les passons du jour, sur cette arène de la place publique, toujours ouverte, oà elles bouillonnaient comme les vagues de l'Océan et montaient si vile à certaines heures.
C'est ainsi qu'on avait agi sur l'Assemblée» et elle avait voté une Constitution si démocratique, que le nom du roi ï était seulement pour mémoire.
Sieyès a déjà dit, on l'a vu, qu'il ne se serait jamais: mêlé de la Révolution, s'il avait su comment elle tournerait, et c'est l'intervention directe des hommes d'action ie: cette révolution qui lui a fait tenir ce langage. Or Paris, déjà immense, alors^résumaît en lui-même la Révolution agissante, gouvernante, attirant à elle le pouvoir.
Comme dans les petites républiques de l'antiquité, il était sans cesse sur la place publique, et avec ses démagogues, suivant l'impression du moment, il se passionnail pour tel ou tel projet, il courait à tel ou tel rfeultat, qui devait, croyait-il, répondre à tous ses désirs, couronner toutes ses espérances. C'est ainsi que, au moment oîi la royauté était plus que jamais désarmée en théorie par la ' Expression dont se sert Droz.
\. '.oogic
S48 CHAPITRE m.
Conslitulion, dont le vote occupadl l'Assemblée, l'esprit qui agitait le peuple parisien préparait, sous telle ou telle influence qui espérait exploiter de nouveaux troubles, d'autres journées après celle du 14 juillet.
L'idée d'amener le roi à Paris n'était pas nouvelle à la veille des 5 et 6 octobre 1789 : comme il avait pris la Bastille, il y avait un parti qui voulait prendre le roi.
Et il n'y a rien d'extraordinaire dans cette marche de la Révolution, dans ce système des hommes, qui, renouvelant les démagogues et les tribuns des républiques grecque et romaine, parvenaient à se donner contre le pouvoir qu'ils voulaient renverser, le populaire, c'est-à-dire l'armée de la place publique. Leur ai^ueil faisait alliance avec un autre orgueil, mais pour s'en faire un moyen et un piédestal.
avaient-ils à quel but ils tendaient, et devaient-ils, au prix de luttes terribles, obtenir un résultat détinilif, donner à la France cette Constitution durable qu'on attendait de l'Assemblée constituante?
Ce qu'il y a de certain, c'est que tes ambitions et lespassions, éveillées dans le peuple de Paris, ameutées par ses chefs, couraient toujours aux résultats pratiques d'une révolution, et tendaient à faire dans la rue ce que d'autres avaient fait dans l'Assemblée.
Certes, les théoriciens comme Sieyès auraient mieux aimé que tout se passât avec calme, et que ce peuple, auquel, sous le nom du tiers, on avait dit qu'il était tout, attendit que la Chambre eût pacifiquement réglé tous les points de la métaphysique constitutionnelle; mais jamais il n'a été donné de surexciter les imaginations populaires et de les calmer ensuite a son gré.
Ce n'était donc pas assez qu'on eût émis des principes
PRÉLUDES DES JOURNÉES DES B ET S OCTOBRE. %Vt
qui changeaient tout l'état social et politique^ il y avait ies esprits qui, persuadés de la puissance et de la sainteté de ses principes, voulaient les faire. passer immédiatement dans les Tails.
N'y avait-il pas, d'ailleurs, danger à ce que le roi restât à Versailles, sous l'influence de la reine, qui était sans cesse en butte aux méfiances révolutionnaires, et ne pouvait-on pas considérer cette ville comme la Cour même à laquelle il fallait enlever le prince qui désormais devait appartenir à la Révolution et à ses idées?
Quand nous parlons ainsi, nous traduisons les sentiments mêmes, et les actes du Paris révolutionnaire de 89'.
Plusieurs faits annoncèrent tes 5 et 6 octobre et le résultat qu'on attendait des journées nouvelles que l'on
' ( Dès le mais de juillet, on avait enl^nilu les orateurs du Palais- Royal et des faubourgs dire qu'il fallait aller ctiercher Louis XVI à Versailles, le délivrer de ses courtisans, et garder ce bon rei à Paris, ait milieu de ses enfants. Les mêmes propos s'étaient renouvelés avec un accent plus siguiflcalif, iors de la discussion stir le veto ; el, dans les derniers jours de septembre, ils avaient pris une violence inoufe. Un mois auparavant, les Taiseurs de motions parlaient de relier la reine âaos un chAteau ou dans un couvent; ils en étaient venus à des imprécations qui provoquaient le meurtre. Des femmes de la populace ne prononçaient' plus le nom de Harie-Antoinette sans que leurt lèvres blancliissent d'écume et que leurs yeux devinssent sajiglants. i (J. Droi, in*vol.,p. SOeiïl.)
L'AssemUée commençait a èlre en bulte aux attaques \es plus violentes de la presse. • Loustalot, ajoute l'historien que nous venons de citer, enseignait que le peuple a le droit de révoquer ses représentants, et demandait qu'on usât promptement de ce droit. > [Révolulion de Paris, n°II.) Harat n'aperçoit qu'un moyen de sauver la France, c'est d'expulser avec ignominie les députés corrompus) mesure qui, selon lui, réduit l'Assemblée au quart de ses membres. Uais Ijientdt il veut davantage : • L'Assemblée, s'écrie-t-il, a lâchement abandonné les intérêts, les droits de la nation :que la nation révoque l'Assemblée après avoir annulé ses décrets. > [Ami du Peuple, n"9à 17.)
M CH*PITRB ÏIT.
préparait : serait-ce une «orte de dëcbéance du roi, que l'on ctmtraindpaità -fuir avec sa famille, projet attribué b Danton, à Santerre et a»\ eommentanx du due d'Orléans^. Serait-ce Paris donné pour prison au'.monarque, «' projet qui, » suivant Uroz, dont nous croyons devoir reproduire ici l'impartial témoignage, « était 4e seul dont on osât parler hautement, le moins compliqué et le plut propre A fiatter l'orgueil de la populace souveraine*. »
.Dans cette disposition des esprits, on n'est point surpris d'un fait que nous trouvons dans la notice remarquable dont M. de Barante a fait précéder la publication des lettres et instructions de louis XVIII, laissées par le comte de Saint-Priest, membre du ministère que le roi louis XVI avait rappelé, depuis le retour de Necker au pouvoir.
On trouve dans cette notice, que nous avons déjà citée, des détails autticntiqiies, empruntés auit mémoires inachevés qu'avait laissés le comie de Saint-Priest, une des intelligences les plus pratiques en même temps qu'un des cœurs les plus nobles et les plus dévoués qui aient servi le roi louis XVI et la monarchie dans cette crise extraordinaire où le prince et la France se trouvaient jetés, où tout était nouveau, et où il fallait en tout se-prononcer sans précédents et par conséquent en. dehors de toutes les règles jusqu'alors suivies dans la politique".
' Droi. t. m, p. 21.
■ 1. Droz, t. «I, p. 22.
* M. de Barante lui-même, qui adopte la Rérolulion en principe, et ne fait qu'un reproche indirect au conile de Saint-Priest, celui de l'aioir plulût subie un instant qu'acceptée en sa qualité de coUégue de Necker, apprécie de la manière suivante la situation intérieure à celte époque : < Les mois d'août et de septembre se passèrent sans
PRÉLUDES DES JOURNÉES DBS 5 ET 6 OCTOBRE. Ul
Dès le milieu de septembre, comme le rapporte M. de Burante, d'après les mémOTres iiiédits de M. de Saint- Priesl , ce dernier avait reço une lettre de M. de la Fayette, où celui-ci le prévenait « qu'on avait mis dans la tête des grenadiers de la garde nationale d'aller à Versailles. »
U . de Saint-Pric^ était ministre de « Paris et de la Maison du Roi, » ce qui i-épondait au titijp de ministre de l'intérieur aujourd'hui.
Malgré l'effacement de l'autorité administrative, à laquelle il ne restait, comme au pouvoir royal, qu'une sphère bien étroite où elle pût s'exercer, le ministre, en ' présence de cette intervention armée de la garde nationale de Paris, annoncée par M. de la Fayette lui-même, référa au conseil de la lettre qu'il avait reçue et de la situation qui s'y formulait.
- On sait que le pouvoir exécutif, comme on l'appelait, n'avait plus la force armée h sa disposition, et qu'il lui fallait, en cas de danger, s'adresser à l'autorité munidpale. Le Conseil décida que ta question serait soumise à la
sécurité; les autorilés locales, lorsqu'elles n'étaient pas elles-mêmes complices du désordre, étaient timides ou impuissanles k le réprimer. Dans plu siew^ provinees, des châteaux furent brûlés, des massacres, d'atroces violaices, se renouvelaient encore Irop souvent. La rareté et le haut prix du blé étaient sans cesse une cause de troubles et de séditions sanglantes; jamais justice ne pouvait élre faite; l'impunité encourageait les Tactieux, et le peuple, facile à émouvoir, était devenu le terrible instrument des artisans de révolution. Les débati (fer.4Kaenit^ tenaient les esprits agités. Les discussions étaient vives sur les Tormes constitulionnelles. La question du veto avait servi de prétexte pour exciter les passions populaires contre l'autorité royale ; sous celle disposition au désordre se cachaient de criminels projets. ■ (Notice sar a. le comte de Sainl-Priett, par M. de Barante, p. 115.)
m CHAPITRE Vil.
municipalité de Versailles, et celle-ci crut opportun d'augmenter la garnison de la ville, elle demanda des troupes h ce pouvoir exécutif, qui, alors, avec l'autorisation d'une mairie, put disposer de ces troupes, dont le roi était cependant le chef naturel.
C'est ainsi que le régiment de Flandre, qui venait d'arriver à Paris, fut appelé à Versailles*.
Certes, rien n'était plus motivé que celte mesure, el, pour ne pas la prendre, il n'y aurait eu qu'un conseil à donner au roi, c'était de se rendre à Paris, et de prendre lui-même l'initiative de la résolution qu'il était depuis longtemps question de lui imposer.
Hais qni aurait donné au roi l'avis de céder d'avance à une telle pression, quand déjà il avait tant cédél Les prétentions de la démagogie s'étaient élevées assez haut pour que ni le roi ni l'Assemblée n'eussent alors la pensée de s'y livrer sans retour. N'avait-il pas été question, au contraire, parmi les constitutionnels de soustraire l'Assemblée elle-même au daagereui voisinage, de Paris, et sans aucun doute le roi avec elle, c'est-àdire le pouvoir même, tel qu'il existait et qu'il devait sortir de la nouvelle Constitution? Assurément, ce n'était pas le moment d'aller au-devant d'un résultat tout contraire; mais alors comment attendre que ce résultat môme vint chercher et le roi el l'Assemblée! C'est sans doute ce que la municipalité de Versailles, comme le conseil dos ministres, avait compris.
On peut juger, dans cette grave circonstance, de l'état auquel le pouvoir était réduit. « La commune de Paris, dit M. de fiarante, envoya demander compte à M. de
' Notice iur le comu de Saint-Priat, par H de Barante.
Sainl-Priest de celte mesure. Les membres de l'Assemblée dont les opinions étaient les plus vives l'enpgèrent à la révoquer. Il était parfaitement en règle, il ne céda point'. »
Nous avons déjà indiqué les motifs de la résolution du ministre de l'intérieur de Louis Wl. Assurément, il ne pouvait y en avoir de plus légitimes. Les réclama lions de la commune de Paris et d'une partie de l'Assemblée n'étaient point de nature à l'y faire renoncer.
Le parti démagogique devatt-il donc toujours avancer et la royauté toujours reculer, rester, au moins, sans défense , comme une pi'oie sur laquelle les ennemis du pouvoir seraient toujours libres de se jeter? Ni le roi ni son conseil ne pouvaient raisonner ainsi.
Ces réflexions devaient naturellement s'offrir à l'esprit d'un homme dont la carrière avait d'abord été toute militaire et s'était complétée par l'expérience des grandes affaires diplomatiques *. M. de Saint-Frjest, qui, membre du ministère dont M. Necker était le chef, lui avait apporté en toute circonstance un loyal concours, se trouvait eu face d'une situation où il était bien difficile qu'en définitive il partageât ses idées.
On ne voit pas, au reste, que personne se fOt d'abord opposé à la mesure conseillée par M. de Saint-Priest, tant elle semblait naturelle en ce moment, après les menaces dont l'Assemblée elle-même avait été l'objet, après l'avis que M. de la Fayette venait de donner *.
' Police ^r M. le comte de' Saint-Priest, par H. de Baraiile, p. ciw.
' Le comte de Sainl-Priest avait représenté la France a Conslantiiiople, et son ambassade a laissé des souvenirs durables.
» Voici comment M. Mtgnel expose ces mêmes faits : o Som pré-
C'est ainsi que les faits mêmes qui ont précédé les journées d'octobre donnent ë ces journées leur caractère \éritablc. Le plan connu d'amener le roi à Paria et la visite de la garde nationale à Versailles, annoncée par son chef, suffisaient pour qu'après la violente agitation, qui avait accompagné la discussion du veto, l'autorité prît foutes les précautions qu'une telle situation exigeait ,mais aussi, plus que jamais, ces précautions, môme les mieux justifiées, les plus légitimes, celles que tout pouvoir doit prendre, h moins d'abdiquer, étaient alors considérées, on doit le reconnaître, comme des provocations par ceux qui avaient tout fait pour les rendre nécessaires ; était-ce une raison pour ne pas les prendre? Et si c'est une tactique de ceux qui attaquent d'interdire en principe à l'autorité tout préparatif et tout moyen de défense, en faut-il conclure que la défense n'est plus permise ?
On aura pu menacer l'Assemblée d'éclairer les châteaux et les maisons de ses membres, lui envoyer d'insolentes adresses, lui rappeler les leçons, c'est-à-dire, les meurtres qui ont suivi la prise de la Bastille, émettre hautement le projet de contraindre le roi à quitter Versailles pour Paris, ce ne seront point là des provocations; mais un air joué par une musique de régiment, des protestations de dévouement adressées à un roi malheureux et menacé, voilà des attentats que les amis exclusifs d'une liberté toute nouvelle ne peuvent supporter ! Voilà les
texte de se mettre en gnrde contre les mouvementâ de Paris, elle (la cour) appela des troupes à Versailles. » (M. Mignel, Hiitoire de la Bévolulion, l. I, p. Itil.) On voit que ce ne fut point là un acte de la cour, mais du ministre mSme de l'intérieur, averti par M. de la FayeLle, et que les mouvements de Paris n'avaient rien d'ima^naire.
provocations qui doivent expliquer les journées des 5 et 6 octobre!
Cette prétention de représenter ainsi les faits et leurs causes est passée dans le récit des historiens, dont le système est que l'idée révolutionnaire ait toujours raison en définitive, prétention que l'on comprend sans doute, au point de vue de la Révolution, mais qui ne peut cependant nier la logique elle-même.
Que la Révolution soit convaincue de son droit, on ne s'en étonne pas; ce qu'on ne saurait lui accorder, c'est qu'elle n'admette pas qu'il y ait des convictions contraires.
Or, quand le régiment de Flandre vint à Versailles, les gardes du corps offrirent un repas à ses officiers, coutume qui subsiste encore dans les villes de garnison, en pareille circonstance.
Ce n'était pas, certes, un événement, c'était un incident tout naturel.
On a beaucoup blâmé ce qu'on a appelé les imprudences de ce repas. Il nous semble qu'il eût été bien ditlicile, que la situation étant donnée, tout s'y fût passé autrement.
11 n'y avait rien que de Irès-sitnple dans l'invitation que les gardes du corps avaient faite aux officiers du régiment de Flandres ', C'était un usage, dès cette époque, comme leditM.deBaranfe.
Qu'en présence de l'antique royauté, si effacée par l'Assemblée, si menacée par la populace révolutionnaire, sous la pression de la garde nationale, dont M. de la Fayette ne pouvait pas répondre, dépouillée du droit
• t Selon un usage assez général, les corp.s militaires en garnison fêtaient tes réfriments qui arrivaient, o [Notice sur M. le comte de Saint-Priest, par M. de Baranle, p. ravj.)
même d'appeler directement l'armée k son secours, ces cœurs militaires et dévoués aient éprouvé une émotion qu'ils n'aient pu comprimer, qu'ils se soient d'autant plus exaltés, que la situation du roi et de la famille royale devenaient plus critique, que la reine était plus insultée, il n'y a là, certes, rien qui doive surprendre.
En admettant même qu'une heure nouvelle eilt sonné pour les sociétés humaines, tout le monde était-il donc forcé d'accepter d'avance ou plutôt de subir des espérances et non des réalités de transformation, non pas seulement nationale mais universelle, sur t'injonctïon du Palais Royal et de ses démagogues , au milieu des menaces d'incendie et de meurtre lancées contre l'Assemblée elle-mèmeî Était-ce donc un devoir de se décider à l'in- ' slant, quand surtout les constitutionnels de l'Assemblée, les Mounier, les Lally-Tollendal, les Clermonl-Tonnerre, les Bergasse, se retiraient du Comité de constitution, désespérant de leur œuvre qu'ils regardaient maintenant comme perdue et livrée à l'esprit démocratique 7 Fallaitil se courber devant tous les caprices d'un système de nivellement qui, déjà, laissait derrière lui Siey^, le théoricien et le niveleur, système qui déjà pariait en maître à l'Assemblée, et qui, par l'organe de Marat, le sale et sanguinaire tribun des carrefours, mettait celte Assemblée sous le coup d'une dissolution que la rue était invitée à voler, en même temps qu'il ellrayait Mirabeau par l'effacement de la royauté, dicté et imposé presque à l'Assemblée par les clameurs du Palais-Royal? Fallait-il, nous l'avons déjà dit, que le veto, refusé au pouvoir monarchique, appartint de fait à la populace? Et, en supposant même que cette condition du triomphe de la Révolution fût acceptée par les révolutionnaires extrêmes,
-on ne pouvait demander sans doute aux gardes du corps de l'admettre, quoiqu'ils fussent, suivant Rabaut Saiiit- Étienne, favorables aux idées nouvelles.
En présence d'une situation anarchique dont il est facile d'apprécier le caractère, on s'étonne d'entendre dire h M. de Baranf e, quand il parle des manifestations qui signalèrent le repas donné par les gardes du corps aux officiers du régiment de Flandres, que « les députés étaient irrités, les uns par cette apparence de retour au projet d'employer les troupes contre la Révolution, les autres par cette démence vm^mssante qui se jouait à exciter des orages, qu'elle était hors d'état de braver. »
Ce qui est vrai, c'est que jamais l'esprit révolutionnaire n'a été plus agressif, c'est que M. de la Fayette lui-même voit la garde nationale lui échapper, et qu'il n'est pas extraordinaire' qu'un tel état de choses parle à des coeurs dévoués, mette presque l'épée à la main d'hommes qui savent la porter et qui sauraient s'en servir contre l'insurrection.
Si les partisans des idées nouvelles veulent tout enlever à la royauté, si la question du veto, celle du pouvoir, qu'ils prétendent détruire, passionne la rue, s'il leur faut un roi impuissant, captif, humilié, sous les pieds de la Révolution, comment s'étonner de ces mots que la musique d'un régiment fidèle vient rappeler dans un repas : « 0 Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne? » Ne pouvait-on plus porter de royales santés, comme on l'avait fait tant de fois, par respect sans doute pour les droits de l'hommeî Et, en face de tant de libertés indéfinies, des têtes coupées et portées en triomphe, avec une impunité qui allait passer en coutume, cette liberté relative de plaindre le roi et de boire à sa santé devenait-elle inlolé- .nocjlc
rable et excessive? Pour affirmer le contraire, il n'est pas besoin assurément d'èlre homme monarcliique , il suffit d'avoir quelque bon sens et quelque impartialité.
Un long pa^, d'où tout un pays esl sorti, n'a-t-il pas son autorité aussi, et peut-on lui interdire de parler aux intelligences, aux cœurs? Ne serait-ce pas avoir une prétention impossible, celle de supprimer l'hisloire? . La présence de la reine et du dauphin au milieu de ce repas, celle du roi qui revenait de la chasse, sont cependant d'autres griefs allégués par les sévères partisans de l'étiquette révolutionnaire ; enOn un déjeuner, donné le lendemain à l'hôtel des gardes du corps, et où a la scène fut plus animée que la veille ', » quoiqu'il y edt moins de convives, aurait comblé la mesure.
Lorsque nous nous arrêtons quelques instants à l'opinion de ceux qui ont écrit l'histoire de la Révolution de 89, ou qui en ont parlé incidemment, nous ne faisons pas, nous ne saurions trop le dire, une sorte de polémique rétroactive, nous suivons celte histoire des idées, qui est la première de toutes, dans le sujet qui nous occupe et qui peut seule, logiquement déduite, en offrir la solution. Seule aussi elle est la vraie lumière des faits, et c'est faute de l'avoir suffisamment étudiée que tant d'historiens ne laisseront que des œuvres de circonstance.
Le repas des gardes du corps avait eu lieu le i" octobre. La visite de la garde nationale, dont le ministre de l'intérieur avait été prévenu par M. de la Fayette, n'eut lieu que le 5.
• Notice sur M. le comte de Saint-Priesl, par M. de Baranle,
p. «vietfiïïiJ.
Cette garde soldée et non soldée n'arrivait pas seule. Elle était précédée d'une grande miiltitude et amenait du canon.
Le ministre fut prévenu h temps pour prendre les mesuresqu'un événement, auquel il s'attendait, on l'a vu, pouvait réclamer. Le roi était à la chasse, la reine à Trianon. M. de Saint-Priest leur écrivit aussitôt pour leur annoncer ce qui se passait; il avertit en même temps les autres membres du conseil'.
Dans la situation qui, depuis le 14 juillet, était faite à la royauté, en présence d'une Constitution qui, de l'aveu des constitulionnels eux-mêmes, ressemblait beaucoup, tant elle l'amoindrissait, à sa déchéance votée par articles, il n'y avait rien là de bien extraordinaire.
M. de Saint-Prieat se conduit en politique pratique qui, jeté dans un cabinet dont un utopiste est le chef, songe à employer les seuls moyens que paraissent exiger les circonstances.
Necker un jour, on s'en souvient, avait dit avec Sïeyés que le tiers était la nation, et d'avance lui avait donné la victoire au nom des principes qui lui étaient communs avec les novateurs de l'époque; il espérait ainsi gouverner, rétablir l'ordre et la prospérité dans les finances. Or il venait d'être forcé, au milieu du triomphe de toutes les théories du moment, de proposer l'impôt du quart du revenu, et ce peuple, qui s'était enthousiasmé pour lui, qui avait salué son rappel avec tant de joie, de délire même, arrivait menaçant à Versailles; à l'éloge du tiers il répondait par une démonstration insurrectionnelle où la
' Notice sur M. le comte de Sainl-Priest, par M. de Baranlç, p. cxyj.